XXIV LEÇON
Respect de la parole donnée (les contrats,
les engagements, les promesses).
Formes secondaires de l'injustice et du mépri
des personnes. — L'envie.
Respect de la parole donnée.
Trois sortes d'engagements : engagements écrits ou contrats ; eogagements oraux; engagements tacites.
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Promesses. — Importance extrême, en pédagogie*, du respect de la parole donnée — Devoir d'exactitude et de ponctualité.
Forme secondaire de la justice : la justice distribu tive, Téquité.
Formes secondaires delMnjustice et du mépris des personnes; — la trahison et la délation ; — l'ingratitude ; — l'indiscrétion; — la flatterie.
L'envie.
Rcspool de la parole donnée. — Les principes exposés dans les précédentes leçons suffisent, croyons-nous, à tous les cas qui peuvent se présenter. Néanmoins il nous parait nécessaire d'insister encore sur certaines prescriptions de la justice trop facilement oubliées, sur certaines violations, aussi graves que fréquentes, du droit des personnes.
C'est un devoir de simple justice, un devoir strict, de tenir fidèlement la parole qu'on a une fois donnée, de respecter à la lettre et sans faux-fuyants tout contrat qu'on a signé, tout engagement pris, toute promesse faite. Il n'y a pas de convention qui ne suppose, en effet, la bonne foi, la parfaite sincérité de chacune des parties. Un contrat, par nature et par définition, lie également les deux personnes qui le font : chacune est en droit de compter absolument sur l'autre. Quel nom donner à rengagement que nous contracterions avec l'intention secrète de manquer à notre parole, de ne point accorder ce que nous promettons, dès que nous aurons obtenu ce que nous voulons ? Si, des deux personnes qui s'engagent, l'une tient sa parole et l'autre la viole, n'est-il pas évident que la première sera grossièrement dupe de la seconde ? Elle ne sera plus traitée comme une personne, une fin en elle-même, mais seulement comme un moyen pour la satisfaction et l'avantage de l'autre. Et si aucune des deux ne tient parole, cela n'est-il pas absurde, contradictoire à l'essence même et à la définition du contrat, à la nature de la société ?
Il ne saurait exister de société, en effet, qui ne repose sur ce principe fermement établi : que toute parole donnée est sacrée. Cette vérité est si évidente, qu'elle a
été comprise de tous temps, et qu'on en trouTe déjà Texpression dans les plus vieux documents que nous ayons de la sagesse civile et politique de nos ancêtres. Dans le vieux droit dlrlande, dont plusieurs livres très curieux ont été retrouvés et publiés récemment, nous lisons : « Le monde se désorganiserait, si les contrats verbaux n'étaient pas obligatoires. » Et encore : « Il est trois circonstances dans lesquelles le monde agonise : la peste, une guerre générale et la violation des contrats. 3»
Mais laissons de côté l'intérêt social et ne considérons que la dignité individuelle : que penser d'un homme qui a plusieurs paroles, ou qui n'a pas de parole, car c'est tout un ? Il prodigue en vain sa parole d'honneur, elle n'a de valeur aux yeux de personne. Peut-on imaginer un signe plus certain de déchéance morale?
Et en effet, quelles sont les causes de ce manqua de fidélité aux engagements ? La plupart du temps il vient du manque de courage ; il trahit donc l'absence d'une vertu que nous avons reconnu être fondamentale.
Tout homme de courage est homme de parole^
a dit Corneille^. Gela est vrai à la lettre: le manque de parole est une lâcheté de deux manières ? Souvent, nous nous engageons à la légère parce que nous n'avons pas le courage de refuser de le faire, alors même qne nous savons fort bien d'avance ne pas pouvoir ou ne pas vouloir tenir notre engagement. D'autrefois, nous avons été sincères en promettant, mais nous manquons ensuite de l'énergie qu'il faudrait pour être fidèles à notreparole.
Puis, manquer à sa parole n'implique pas seulement lâcheté, mais encore mensonge et imprudence. C'est mentir, en effet, que d'affirmer ostensiblement* qu'on fera telle chose, alors qu'on se promet de ne pas le faire. Ce mensonge par réticence se manifeste le plus souvent par des actes positifs d'hypocrisie^ de fourberie, d'as-
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tuce; car on est conduit naturellement à tous ces vices par rhabitude de prendre des engagements et de ne les point tenir. — Et si Ton est de bonne foi en les prenant, n'est-ce pas un devoir de prudence élémentaire de s'assurer avant tout qu'on sera en état d^y faire honneur?
Trois sortes d'engai^emeiits. — Les engagements sont de trois sortes : écrits, verbaux ou tacites.
KngtkgenÈeniu éerlts, ou contrats. — Les engagements écrits forment les contrats proprement dits. Il est relativement difficile de violer un contrat; la loi môme veille à l'exécution des promesses de ce genre. Ce n'est pas à dire, cependant, que tout contrat soit respecté nécessairement et que la morale n'ait sur ce point rien à prescrire. Souvent il n'est que trop facile à un homme habile et sans scrupules de trouver dans la loi même, le moyen de se soustraire à ses engagements. Est-il besoin de flétrir cet esprit de chicane, cette forme savante et particulièrement honteuse de la mauvaise foi? Tromper avec préméditation, tromper en s'abritant sous le texte même de la loi, n'est-ce pas tromper doublement? et le nom de crime est-il trop fort pour qualifier une pareille action ?
Eni^ag^meiits oraax. — Il est plu s facile et la tentation s'offre plus souvent, de manquer aux engagements oraux, a Les paroles volent, en effet, au lieu que les écrits restent. » N'y a-t-il pas d'ailleurs, pourrait-on dire, une sévérité excessive, à exiger que tout homme respecte sa parole au point de ne jamais violer un engagement verbal? Toutes les conven tions vraiment sérieuses ne sont-elles pas écrites ; et ne savons-nous pas avec quelle légèreté sont contractées la plupart du temps les conventions orales?
Vaine excuse. La parole d'un honnête homme vaut un écrit. « Tel mot, prononcé par lui, dit Mme Necker de Saussure^, répond de sa conduite à jamais, ce mot est luiy il saura le soutenir quoi qu'il en coûte. »
Certes, il en coûte souvent. La bonne foi absolue de l'honnête homme peut être pour lui la cause de bien des
déboires, faire de lui, dans tel cas donné, la victime des gens sans scrupules. Aussi, beaucoup de moralistes rappellent ils surtout ici la distinctioB que nous avons établie plus haut entre Tétat de paix et Tétat de guerre ? Si nous habitions, disent-ils, une société où la justice fût généralement pratiquée, rien ne pourrait excuser le plus léger manque de bonne foi; mais nous sommes en état de guerre, par suite dans la nécessité de nous défendre contre les méchants, d'opposer la défiance à l'astuce. — Soit, mais il faut bien prendre garde, de ne pas se laisser aller, sous prétexte de défiance, à prendre soi-même, l'initiative de la fraude. Or c'est cette mesure qui est difficile à garder. En politique, par exemple, sous prétexte qu'on ne saurait sans duperie négocier toujours avec une parfaite sincérité, dans quel relâchement moral ne tombe- t-on pas 1 Machiavel * ne craint pas de donner ce titre impudent à un chapitre de son Prince : « De quel manière un prince doit tenir ses engagements. » Et que lisons-nous dans ce chapitre? Un passage à la fois spécieux et monstrueux, où l'auteur allègue très habilement la distinction de l'état de paix et de l'état de guerre, mais la fait servir à justifier toute fourberie. Un homme politique, dit-il, « ne peut ni ne doit observer sa foi, quand cette observance tourne contre lui, et que les raisons qui l'ont fait promettre n'existent plus. Si les hommes étaient tous bons, ce précepte ne serait pas bon ; mais comme ils sont méchants et n'observeront pas leur parole envers toi, tu n'as pas à l'observer envers eux. »
Machiavel* prend pour accordé que les hommes sont méchants, et qu'ils n'observeront pas leur parole : cela n'est que trop souvent vrai, mais défions-nous de ce pessimisme* commode, qui n'est qu'un prétexte pour nous soustraire nous-mêmes à nos engagements *. S'il existe en effet des cas où l'obligation soit moins rigoureuse, vu
1 • II est clair qae si chacun raisonne ainsi et commence toujours par supposer malhonnêtes toutes les personnes avec qui il a affaire^
la perversité notoire de ceux qui abusent de notre bonne foi, il est inutile au moraliste d'insister sur ces cas exceptionnels, qui ne peuvent être que fort rares : Tégoîsme saura toujours assez nous les faire reconnaître.
La vérité morale sur ce point a été exprimée admirablement par un de nos grands écrivains, Montaigne % dans ce passage, qu'on dirait être une fière réponse à la casuistique* dangereuse de Machiavel* : « Des voleurs vous ont pris, ils vous ont remis en liberté, ayant tiré de vous serment du paiement de certaine somme. On a tort de dire qu'un homme de bien sera quitte d& sa foy sans payer, étant hors de leurs mains.* Il n'en est rien ; ce que la crainte m'a fait une fois vouloir, je suis tenu de le vouloir encore sans crainte; et quand elle n'aurait forcé que ma langue sans la volonté, encore suis-je tenu de faire la maille bonne de ma parole ^. »
Le respect de la parole donnée a été souvent porté jusqu'à l'héroïsme par les anciens : ce n'est pas ici qu'il est besoin de rappeler l'exemple de Rëgulus*, si souvent cité. Ce qui est plus intéressant, c'est de voir à quelle grandeur s'élève cette vertu chez des peuplades sauvages que nous croyons infiniment inférieures à nous. Ecoutons ce récit d'un voyageur anglais dans les Indes. « Un certain nombre de prisonniers, faits pendant l'insurrection des Santals, furent renvoyés sur parole, et autorisés à aller travailler, moyennant salaire, dans un certain lieu. Au bout de quelque temps le choléra éclata parmi eux et les obligea à s'en aller; mais tous, sans exception, revinrent remettre leur salaire à leurs gardiens. Ainsi deux cents sauvages, avec de l'argent dans leurs ceintures, firent trente milles pour rentrer en prison, plutôt que de
on ne peut que perpétuer et aggraver s'il existe, faire naître s'il n'existe pas, cet état de guerre dont on se plaint. A ce compte, tout le monde sera dispensé d'être juste. Ce cercle vicieux a été signalé et les phénomènes de ce genre longuement décrits dans notre étude sur la Solidarité morale.
i, La maïUe, anéienne monnaie de cuivre, d'ob l'expression n'avoir ni sou ni maille. — « Faire la maille bonne » veut dire : garantir que le compte y est à une maille près»
manquer à leur parole. » Russei Wallace^, La sélect, nat*^ p. 372.
ED|;ai^eiiienta laeltes. — Après les engagements écrits et les engagements oraux, nous n'hésitons pas à mentionner enfin les engagements tacites.
Un engagement tacite est celui qui résuite de certaines actions» qui autorisent à en attendre certaines autres, n'étant excusables ou réparables qu'à des conditions déterminées. Faire certains actes, en effet, c'est s'engager, par cela seul et vu la nature des choses, à en subir les conséquences. Il y a des démarches faites, des libertés prises, qui engagent autant qu'une parole donnée ou qu'un écrit.
Mais, dira-on, la morale est-elle vraiment si sévère? N'exagérez- vous pas la rigueur de ses prescriptions, en nous demandant d'accepter toutes les conséquences de nos actes, même de ceux que nous n'avons faits que par irréflexion et légèreté pure ? — Non 1 la morale, ne peut être taxée de sévérité excessive, parce qu'elle exige de nous que nous soyons conséquents avec nous-mêmes. Le bon sens public ne dit-il pas nettement la même chose, dans ce dicton populaire si expressif : « Quand le vin est tiré, il faut le boire ? » C'est en vain qu'on voudrait échapper à un engagemen t de cet ordre, en alléguant qu'on n'a pas prévu les conséquences de son action. Il fallait les prévoir. Si l'imprudence est une faute déjà dans la vie individuelle, que penser d^une certaine imprévoyance, incompatible avec la sûreté des relations sociales et la justice? Mais, dit-on encore, les conséquences d'une première faute, loyalement acceptées, divulgées par cela même, seront non pas seulement pour nous, mais pour les nôtres, un sujet de honte et de tristesse. — Il est vrai, et c'est ce qui rend souvent très rude le châtiment d'une faute en apparence légère ; mais c'est à quoi il fallait penser en temps utile. Est-ce une raison pour que nous ayons le droit de reculer après coup devant les engagements résultant de nos actions ? La véritable honte pour un homme est de se dérober à la res-
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ponsabilité de ses actes : voila la faute impardonnable, voilà le déshonneur qu'on doit avant tout épargner aux siens.
Les promesses. — ' Nous appliquerons aux simples promesses, à celles mêmes qui, en apparence, sont insignifiantes, tout ce que nous venons de dire des engagements. Nous sommes libres de ne pas promettre ; mais toute promesse faite nous engage. Certaines personnes d'humeur bienveillante n'attendent même pas qu'on leur demande tel service, elles l'offrent d'elles-mêmes, sans doute avec une vague intention de le rendre, mais Bans réfléchir aux obstacles : aussi, à la première difficulté qui se présente, oublient-elles leur promesse, sans qu'il leur vienne même à Tesprit de se considérer comme sérieusement liées. C'est manquer de respect à la fois à soi et aux autres : il est peu de ridicules qui discréditent plus sûrement un homme.
Il est parfois pénible et difficile de refuser un service: cela est cependant plus digne, que de promettre à la légère. Si ce qu'on nous demande est possible et juste, nous pouvons nous engager dans la mesure où nous sommes sûrs de pouvoir tenir notre parole : il est toujours doux d'être utile aux autres; mais sachons plutôt promettre moins et faire plus, que promettre plus que nous ne pouvons faire. Quand ce qu'on nous demande, au contraire, est impossible ou ^déraisonnable, nous devons refuser net et sans ambages. Nul homme sérieux ne saurait pour cela nous en vouloir ; mais dussions-nous nous faire des ennemis, la franchise et la dignité personnelle, le respect que nous devons à la personne même du solliciteur, nous font un devoir de parler en toute sincérité, au lieu d'entretenir chez les autres des espérances injustes ou absurdes, et de nous mettre nousmêmes dans la situation ridicule d'un homme qui a promis ce qu'il ne peut tenir.
Importance extrême, en pédagogie*, du respect de la parole donnée. — Nous avons déjà eu plusieurs fois Foccasion de montrer l'importance extrême du respect
LEÇOTIS DB MORALE. iS
de la parole donnée, particulièrement en pédagogie*. Plus quepersonne, l'instituteur est tenu de n'avoir qu'une parole. Ce n'est pas seulement pour lui un devoir de dignité et un bon exemple à donner ; c'est la condition première de son autorité morale, autorité sans laquelle sa besogne devient impossible. Tout maître qui manque à sa parole se rend, non seulement indigne, mais encore incapable de remplir sa tâcbe. L'instituteur a-t-il donc promis une récompense, qu'il la donne. Â-t-il annoncé une punition, qu'il l'inflige. Il faut que tout le monde sache qu'on peut compter absolument sur sa parole, parce que la raison et la justice le guident en tout et qu'il ne fait rien par caprice. Si les enfants ont de lui une telle opinion, la discipline se fera toute seule. Ils voudront ressembler à ce maître ^ en qui ils reconnaîtront un homme, dans toute la force du terme. Mais quel respect auraient-ils pour lui, si, au lieu de représenter à leurs yeux une raison supérieure, il se montrait sujet comme eux-mêmes à toutes sortes d'inconséquences ?
DeTOIrd'exaeIftade ci de pomeinalfté. — Rattachons
à toutes les . considérations qui précèdent les devoirs d'exactitude et de ponctualité dans toutes les relations sociales. Ce n'est pas seulement une légère impolitesse, c'est dans une certaine mesure un manque de justice, que d'être inexact à remplir les petits engagements. Par exemple, faire bon marché du lemps des autres, se faire attendre dans une réunion, retarder par négligence la solution d'une affaire qui dépend de nous, prendre des délais non convenus pour remplir quelque engagement que soit, voilà autant de façons de manquer à ce qu'on doit aux autres^. Le respect supertitueux des échéances en toutes choses fait partie de la justice proprement dite.
Forme secondaire de la Justice s la Jastice dlstrl-
1. Le philosophe et historien anglais Grote* va jusqu'à dire qu'une écriture trop mauvaise pèche contre le respect des personnes^ parce qu'elle montre que nous attachons plus de prix à notre temps et à notre peine qu'au temps et à la peine des autres*
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butine. ^- Enfin, pour être entièrement juste, il faut avoir le continuel souci de rendre à chacun ce qui lui est dû. Qu'on ait sous ses ordres des ouvriers, des em« ployés, des fonctionnaires, ou simplement des enfants, il faut se faire une loi absolue de traiter chacun selon son mérite, de distribuer avec une religieuse impartialité les récompenses et les peines, les faveurs et les rigueurs. Qu'il n'y ait pour tous qu't^n seul poids et une seule me^ sure. Soyons en tout d'une scrupuleuse équité.
Formes «ceondalrea de l'injoatiee. -* Il s'en faut
bien d'ailleurs, que nous ayons énuméré toutes les formes que l'injustice peut prendre; mais si elles ne sont pas toutes désignées par leur nom dans les leçons précédentes, toutes y sont dénoncées implicitement et condamnées en principe. Pour en citer quelques-unes encore, montrons rapidement comment la trahison^ même dans les plus petites choses, la délation^ Vingratitude, l'indiscrélion, Venvie^ violent les principes posés plus haut.
La trahison et la délation. — La trahison et la délation ne sont autre chose que la violation d'un engagement tacite ; car elles consistent essentiellement à divulguer ce que nous étions censés devoir taire, à parler, quand les autres étaient en droit de compter sur notre silence. Les enfants ont mille fois raisons de considérer la délation comme honteuse, et de la flétrir comme mortelle aux relations de camaraderie. Elle rompt, en efTet, le pacte qui unit les camarades entre eux. N'ont-ils pas tous le droit de compter a priori sur la bonne foi les uns des autres, sur l'esprit de solidarité et de concorde? On ne saurait assez déplorer l'aveuglement de certains maîtres, qui ne rougissent pas d'employer la délation comme moyen de discipline. Gomment ne comprennentils pas qu'ils font prendre une habitude funeste aux enfants, qu'ils tuent en eux la confiance, la franchise et le courage, qu'ils sèment dans leur cœur des germes de dissimulation et de lâcheté ?
L'ing^ailtude. — L'ingratitude consiste à ne pas re-
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eonnaltre voloatiers un service reçu. Par l'ingratitude nous frustrons donc ceux qui nous ont rendu service de Testime qu'ils méritent, et c'est ainsi que ce défaut confine à l'injustice, puisqu'il dénote une âmo basse, peu disposée à rendre aux autres ce qui leur est dû.
Celui qui a le cœur bon et bien placé no craint pas de proclamer très haut le bien qu'on lui a fait/disposé qu'il est à le rendre au centuple si l'occasion lui en est offerte. U reconnaît et loue avec joie la générosité de son bien faiteur, en attendant qu'il puisse le payer de retour. L'ingrat, au contraire, n'ayant aucune noblesse de cœur, se sent humilié par le bienfait reçu : il le tait ou le déprécie; il va parfois jusqu'à le nier. Recevant donc sans rien donner en retour, ou, ce qui pis est» en ren* dant le mal pour le bien, n'est-il pas évident qu*il se sert des autres comme de simples moyens pour arriver à ses fins égoïstes? Un tel homme est indigne de vivre en société.
li'indiserétioii. — L'indiscrétion, quand elle consiste à dire les secrets des autres, surtout ceux qui nous ont été directement confiés, est une véritable violation d'un engagement tacite. Par cela seul qu'on reçoit confidence d'un secret, ne s'engage-t-on pas à le garder ?
Mais, il est une autre forme de l'indiscrétion, non moins grave: elle consiste dans une curiosité malsaine, qui nous fait chercher à savoir ce qui ne nous regarde pas, qui nous fait lire, par exemple, une lettre trouvée par hasard. Gela parait être sans conséquence : c'est là pourtant à la fois une imprudence et une injustice. Une imprudence : est-on sûr, en effet, de ne rien trouver dans cette lettre qu'on eut dû toujours ignorer? N'y lira-ton pas quelque chose qui peut-ôtre changera pour jamais nos sentiments envers une personne qui ne peut se défendre ?Mais c'est surtout une injustice ; car n'est-il pas admis, n'est-il pas impliqué dans la nature des choses, que le contenu d'une lettre est secret, excepté pour celui à qui elle est destinée? La lettre dont nous violons ainsi le secret contient peut-être la pensée la plus intime de la
personne qui l'a écrite; et nous nous glissons traîtreusement entre cette personne et celle à qui elle se confie. La faute est la même, si elle n'est pire, que d'écouter aux portes ou de regarder par les serrures, indiscrétions si grossières, qu'elles n'inspirent que du dégoûta tout homme qui se respectp.
lia flatterie. — La flatterie est encore une injustice, parce qu'elle consiste à tromper une personne en lui témoignant des sentim ents outrés, que nous n'éprouvons pas. ce La flatterie est un commerce honteux qui n'est utile qu'au flatteur, » a dit, Théophraste*. Et RoUin* de même: ce La flatterie n'est autre chose qu'un commerce de mensonge, fondé d'un côté sur l'intérêt et de l'autre sur la vanité. » {Histoire ancienne, II, p. 120.) Pour Bossuet^ : « Tout flatteur, quel qu'il soit, est un animal traître et odieux. » Ce rude jugement, remarquons-le, ne fait pas même d'exception pour ceux qui flattent par une sorte de bienveillance banale, par le désir d'être aimables et de plaire à tout prix.
On a mille fois dénoncé le danger de la flatterie :
Détestables flatteurs, présent le plus funeste Que puisse faire aux rois la colère céleste !
s'écrie un personnage de Racine^. (Phèdre, acte lY, se. 6.) Mais les rois ne sont pas seuls à être objets et par conséquent dupes de la flatterie. Elle peut s'adresser également à toutes les puissances; et celle qui s'adresse au peuple n'est pas la moins dangereuse. Il y a un souci misérable de la popularité, qui ne diffère de la flatterie qu' en ce qu'il est plus funeste encore. On veut obtenir à n'importe quel prix la faveur populaire, et l'on trompe par de basses flatteries ceux à qui Ton devrait avant tout la vérité : Tromperie d'autant plus condamnable qu'elle s'adresse à des esprits plus simples et plus faciles à abuser. Et de quelle gravité ne peuvent pas être les erreurs dans lesquelles on jette ainsi ceux de qui dépend le sort même de la patrie ! Flatter le poule.
pie, lui parler sans cesse de ses droits et jamais de ses devoirs, c*est vraiment lui manquer de respect; c'est en môme temps manquer de fierté personnelle et de patriotisme.
li'envle. — Disons enfin quelques mots de l'envie. On s'accorde à la dénoncer comme très laide; mais peut-on voir en elle, à proprement parler, une forme de l'injustice? L'envie est, on le sait, une disposition secrète à se réjouir du mal des autres et à s'affliger de tout ce qui leur arrive d'heureux : à ce titre, semble-t-il, elle est moins une injustice proprement dite que la source habituelle de l'injustice.
Nous accorderons, en effet, que ce sentiment, tout intime, ne devient une injustice positive que lorsqu'il se traduit par des actes ; mais aux yeux d'une morale pure, n'y a-t-il vraiment dmjustice que dans les actions? L'envie, c'est l'injustice dans les sentiments; et, parla, c'est peut-être la source la plus profonde de toutes les injustices. Elle choque tous les principes de la morale. C'est d'abord un manque de fierté personnelle, de désintéressement et de courage. Celui-là, en effet, qui est animé d'une émulation généreuse, qui est homme à se faire lui- même sa destinée à force d'intelligence et d'énergie, n'a pas de peine à accepter, à proclamer hautement la supériorité d'autrui ^ Il sait à quoi elle tient et ce qu'elle coûte. Si elle provient de dons naturels éclatants, ces dons font honneur à la nature humaine, et tout homme doit s'en réjouir. Si elle est le fruit du travail et de l'énergie, quel homme digne de ce nom ne se sentira prêt à la saluer avec respect?
En tous cas, s'affliger de la supériorité d'autrui, quelle qu'en soit la nature et la cause, ce n'est pas seulement faire preuve d'un petit esprit et d'un pauvre cœur, c'est se rendre malheureux de la façon la plus honteuse. Rien
1. Voir dans nos Leçons de Psychologie le déyeloppement de cette pensée, que les natures envieuses sont ordinairement les natures apathiques* et Iftches, incapable de rien faire de ^rand ou de fort par elles-roômcs (page 108).
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de plus misérable, en effet, que Tenyieux, puisque la prospérité des autres gâte toutes ses joies, et ajoute à ses maux réels une souffrance cuisante autant qu'inavouable. « L'homme qui dit qu'il n'est pas heureux, s'écrie avec pitié. La Bruyère*, pourrait au moins le devenir par le bonheur de ses proches ; l'envie lui ôte cette der nière ressource ! »
L'envieux est donc à plaindre presque autant qu'à blâmer; et de la sorte l'injustice, dans ce qu'elle a de plus bas et de plus caché, porte en elle-même son propre châtiment ^