XXV" LEÇON
La charité.
La charité : sa nature et ses préceptes généraux. — • Retour sur les rapports de la charité et de la justice. (Danle*). — Le respect, condition fondamentale de la charité. — Le dévouement et le sacriflce. — La philanthropie*.
Ennmération des principaux ^devoirs de charité : devoir de porter secours à ceux qui sont en danger. — Objection. — Réponse. — Devoir de protéger la liberté de nos semblables. — Devoir de répandre toute vérité utile : le prosélytisme'* et ses dangers; instruction. — Devoir de soulager les souffrances et de travailler au bonheur d'autrui. — Devoir de défendre les absents contre la calomnie ec la médisance. — Devoir de venir en aide aux indigents : l'auméne et la bienfaisance, (mot de Pythagore*). — L'esprit chevaleresque dans la fidélité aux engagements. -^ La charité dans les sentiments.
Conclusion : La charité et Tingratitude.
La charité t sa nature et ••• préceptes i^énéranx. —
Nous avons terminé l'énumération des devoirs de justice
1. Dans le langage populaire on confond assez souvent Venvie et la jalousie : ces mots ne sont pourtant pas synonymes. D'abord, dans bien des cas le jaloux n'est jaloux que de ce qu'il possède ; la jalousie est alors un amour ombrageux, qui ne veut pas se laisser ravir son
nous abordons maintenant Tétude des devoirs de charité.
Charité veut dire amour. De même que la justice est la loi du respect, la charité est la loi do Tamour. Celui qui est animé d'une parfaite charité ressent pour ses semblables un amour inépuisable, et qui s*étend à toute rhumanité; il est prêt à traiter toutes les personnes, même inconnues, non seulement comme des personnes, mais comme autant d'amis. La justice, on Ta vu, nous demande surtout do nous abstenir, de no causer aucun dommage à autrui, de ne jamais porter atteinte à un droit des personnes; mais elle nous autorise à nous tenir strictement dans notre propre droit, à le faire respecter des autres sans pitié. G*cst donc en somme une loi fort dure, une loi d'exacte réciprocité, mais de réciprocité quasi hostile. Selon cette rigoureuse justice, en effet, chaque personne se tient sur le terrain do son droit, s'y fortifie, s'y retranche pour ainsi dire; elle n'empiète jamais sur le droit des autres, mais elle refuse en revanche, de rien abandonner ni relâcher du sien.
C'est avec raison qu'on a pu dire de la justice ainsi comprise qu'elle risque fort de ressembler à l'iniquité. Si elle ne prenait jamais une forme plus douce, plus humaine, si elle ne se tempérait pas de charité et d'amour, ce ferait une vertu pour ainsi dire anti-sociale, que la justice ; car chacun pourrait se tenir dans son droit et demeurer en quelque sorte dans l'isolement, ne rien faire pour personne, rester indifférent au sort de tous les autres hommes. La vertu rude et triste qui régnerait dans un tel état de choses serait toute négative ; combien elle serait loin de la perfection que la morale nous commande de poursuivre !
Il ne suffit pas, en effet, de ne pas faire de mal, il faut
bien. Et même quand ou jalouse autrui, la jalousie diCfére de Tenvie en ce qu'elle comporte, outre le chagrin de voir aux autres un certain avantage, le désir de le posséder nous-mêmes; tandis que l'envieux envie souvent auxautres^ par un sentiment purement haineux^ un bien dont lui-môme n'aurait que faire.
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faire tout le bien qu*on peut. Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu^on te fîtj c'est un précepte nécessaire, mais insuffisant et d'une singulière sécheresse. Fais pov/r autrui, en toutes circonstances^ ce gwe tu voudrais qu'on fit pour toi, voilà ce que nous prescrit la morale. Ce n'est pas assez de ne pas violer les droits des autres ; il faut savoir, au besoin, céder quelque chose de ses propres droits, faire pour les autres plus qu'ils ne peuvent exiger de nous; il faut, se priver, se dévouer pour eux. Au fond, la justice n'est complète que par la charité. Autant il est bon do détendre fièrement nos droits quand on les méconnaît, autant il est, je no dis pas seulement doux et beau, mais nécessaire moralement, d'oublier quand il le faut ces mômes droits pour l'amour des autres, et d'en laire librement le sacrifice
Et en effet, si Ion se reporte aux principes, la mora* lité ne s'achève qu'à ce prix : ne pas traiter la personne comme un moyen, comme une chose, c'est une condition négative de la vertu ; la traiter comme une fin, l'exalter, faire tout ce qui dépend de nous pour qu'elle triomphe et accomplisse sa haute destinée, tel est le but de la vie morale. La vertu pleine et entière suppose donc et implique la charité.
Retour but les rapports de la cbarlté et de la |nstice (Daate*) ^ — On voit dans quels rapports sont entre elles la charité et la justice. La justice doit précéder la charité, et lui servir en quelque sorte de base : sans la justice, en effet, l'amour peut^s'égarer, et Ton peut tout craindre de ses caprices ; l'amour qui n'est pas fondé sur le respect devient facilement déréglé et dangereux. Vouloir faire le bien des personnes malgré elles, quand on obéirait en cela au plus vif sentiment de charité, serait le renversement môme de la morale, qui commande avant tout la justice, c'est-à-dire le respect des libertés. Mais une fois la justice réalisée, il faut aller au delà ; rien de
1. Voir ci-dessus, XIV* leçon, ce qui a déjà été dit sur cette question.
positif n'est fait encore, on n*a que la base sur laquelle doit s'élever la moralité véritable. N*ôtre que juste, l'être rigoureusement, . coûte que coûte, ce serait peu, si Ton était incapable de pardonner les injures, d'aimer, de se donner pour but le bonheur et le perfectionnement d'autrui.
C'est une chimère, en effet, de concevoir un seul instant la perfection morale comme pouvant être atteinte isolément par chacun de nous, sans nul souci des autres. Les hommes sont faits pour vivre ensemble, la société est leur loi ; or dans une société tous sont soUdaires, il y a action et réaction continuelles des uns sur les autres.
ce La familiarité est Taipprentissage des esprits », dit Vauvenargnes*. Ce qu'il dit de l'esprit est plus vrai encore du caractère : les vertus de l'individu ne peuvent atteindre tout leur développement que dans la vie sociale. Il est impossible qu'une personne avance vers la perfection si elle n'a souci que d'elle seule, si elle ne fait pas chaque jour tout ce qui dépend d'elle pour que ceux qui Tentourent grandissent en vertu, accroissent leur dignité et leur bonheur.
Ainsi la justice n'est que la première assise delà moralité, c^est le support de la vertu proprement dite plutôt que ce n'est la vertu elle-même. La vertu commence là et s'élève au-dessus : la vertu, c'est essentiellement la charite, c'est-à-dire le sentiment profond et prédominant de l'excellence de la personne humaine. Tant que nous ne sommes pénétrés que de notre dignité personnelle, nous sommes peu avancés en moralité. Le sentiment de notre valeur propre, fût-ce de notre valeur morale, peut provenir de l'orgueil qncore et n'être qu'un égoïsme d'un nouveau genre. Si, au contraire, nous comprenons parfaitement l'excellence de la personne en général, nous devons être prêts à nous immoler nous-mêmes aux autres hommes, à faire tout ce qui est en notre pouvoir pour que l'humanité grandisse et triomphe en dehors de nous comme en nous.
Cette idée, que la charité est obligatoire autant que la
justice même, a fourni à Dante* un des plus beaux traits de sa Divine Comédie, Le poète, conduit par Virgile, visite TEnfer : après avoir décrit tous les supplices infligés aux damnés pour tous les crimes de la terre, il arrive à un groupe de damnés dont il ignore la faute, et qu'il s'étonne de voir torturés presque à l'égal des plus grands coupables : « Maître, qu*ont fait ceux-là pour mériter de telles souffrances »? — a Ceux-là, répond le guide, ils n'ont pas fait de bien. » Ainsi, selon le poète, aux yeux de la justice suprême on mérite un châtiment quand on se contente de ne point faire de mal, et que Ton ne fait pas le bien qu'on pourrait faire.
lie respect, eondltlon fondameiitale de la charité* — De ce qui précède, il résulte que si la charité est l'amour, c'est un amour d'un ordre à part : c'est l'amour, tempéré et réglé par le respect. Le respect, c'est-à-dire le sentiment de la dignité des autres, doit se mêler à l'affection que nous avons pour eux, sans quoi l'amour ne mérite pas le nom de charité et ne nous offre plus aucune sûreté morale. Au lieu d'être la vertu par excellence, il peut servir de prétexte et d'excuse à toutes sortes de manquements, à toutes sortes de méfaits envers les personnes.
C'est pourquoi, une règle fondamentale domine tous les préceptes de la charité : quelle que soit la bonté des intentions, et quelque bien qu'il s'agisse de faire, on ne devra jamais rien se permettre qui puisse humilier ceux qu'on oblige, ou porter atteinte à leur dignité. Cela a été dit sous toutes les formes par les moralistes, s'applique à mille cas différents. Qu'est-ce qu'une charité qui n'a point de pudeur avec le misérable qu'elle soulage, qui commence par choquer et blesser son amour propre ? La charité n'est une vertu et n'a de prix qu'à une condition, c'est d'être précisément le respect passionné des personnes. Si elle est la passion sans le respect, elle n'est .que caprice et désordre, et n'est point la charité; si elle est le respect sans la passion, elle n'est plus que la froide justice.
S66 VlNOT-aNQUlËME LEÇON.
!.• déirenenieiit et le •aeriflce. — On le voit, 6i le respect est une condition nécessaire de la charité, il n'en est pas cependant la condition suffisante et unique. Par lui seul, il est négatif; la charité est essentiellement active : elle consiste dans le dévouement, c'est-à-dire dans le sacrifice de notre personnalité égoïste, de nos désirs, de nos goûts, de nos biens, au bien moral et au bonheur d'autrui. Charité et sacrifice sont une seule et même chose.
Sans doute, celui dont la charité serait assez grande ne sentirait par la douleur du sacrifice, son âme serait dominée tout entière par le bonheur de se dévouer : une telle charité serait d'une grâce et d'un prix infinis. Mais c'est là un idéal rarement atteint. Un si haut degré de perfection est en réalité la sainteté même plutôt que la charité. La charité est une vertu de ce monde, une vertu d'être imparfaits, à qui il en coûte toujours plus ou moins d'être bons. Pour nous donc, en fait, elle implique toujours quelque sacrifice, et c'est ce cpii la rend méritoire : elle consiste dans la privation volontaire d'une jouissance personnelle, dans un effort qui coûte, dans la victoire remportée sur nos préférences et nos répugnances égoïstes ; en un mot, elle consiste essentiellement dans un bien fait aux autres, au prix d'un certain mal que nous nous infligeons volontairement à nous-mêmes.
Ia philanthropie*. — Un acte dc charité n'est pas rare : même le plus égoïste d'entrenous peut, à un moment donné faire quelque chose pour les autres. Mais ces actes, la plupart du temps, se produisent isolément ; ce sont des élans généreux mais de courte durée. Quand la chirité devient tout à fait large et prévoyante, quand elle prend des mesures pour que ses effets soient durables, quand elle s'engage enfin à des sacrifices prolongés devant produire un bien définitif, elle s'appelle la philanthropie*. Alors, au lieu d'une bonne action isolée, nous voyons apparaître les grandes fondations de bienfaisance, et le souci actif, ingénieux, d'adoucir d'une manière permanente les souffrances des hommes. On
fonde des hôpitaux, des asiles, des écoles ; on s'efforce à la fois de soulager les misères» de répandre le bien-être et de faire triompher la moralité.* ■
Enamératloii des princlpiiax devoirs de eltarlté. —
Quels sont les devoirs de charité ? Autant il y a de devoir^ de justice, autant il y a de devoirs de charité; car sur chaque point où la justice nous défend de mancpier au droit des personnes, la charité nous ordonne de faire plus, de sacrifier pour les autres quelque chose de nos propres droits.
Devoir de porter seecnre A eeax qnl sont en danger. — Le premier devoir de justice est de ne pas tuer, de respecter le prochain dans sa vie : le premier devoir de charité est de défendre ceux qui sont menacés dans leur existence, de porter secours à ceux qui sont en danger, de sacrifier au besoin notre vie pour sauver la leur.
Objection. — Mais, dira-t-on, est-il vrai que l'obligation s'étende jusque-là, et que la morale nous demande un tel sacrifice? Ge sacrifice ne serait-il pas absurde dans certains cas ? Peut-on admettre, par exemple, qu'un homme utile à sa famille, utile à sa patrie, un homme sur qui reposent pour une large part les destinées de la nation» doive donner sa vie pour sauver celle d'un inconnu, qui peut-être est un malfaiteur, celle d'un vieillard inutile à tous, celle d'un enfant, d'un étranger, d'un fou ? Pour citer un exemple historique, est-ce le devoir d'un homme d'état, d'un premier ministre nécessaire à son pays comme Tétait Casimir Périer*, d'aller, dans une visite de charité aussi inutile que sublime, chercher la fin d'une vie qui aurait pu être longtemps encore si féconde pour le bien public*?
Héponse. — En dépit de cette objection, l'humanité a toujours professé une admiration particulière, un vrai culte pour ceux qui se dévouent ainsi. Plus ils sont
1. Il mourut du choléra, à la suite d'une visite dans les hôpitaux de Paris pendant la terrible épidémie de 1832.
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grands et haut placés, plus *6n lèuf sait -g^é d'oàblîeï leur importance et jusqù^à ïeù'r v&leùT mbrale, pour se sacrifier aux petits et auk faibleâ.
L'instinct populaire se trompé t-H quàtfd il i/rcfïiôfàfcè ce jugement? Non, et voici pôui*4uôî? D no'àsISBt l'oÎ8lMe,fL coup sur, et il est bien à nous de pi'ociTaài'er que, à tel înôinent donné, Ta vîe d'un seul hôïniiô Vaiit^u^ *(^ celle dé mille autres; mais on n'a jamais l)othni'e grâee \ 'se rendre à soi-inêmë ce témoignage. ^Celtd 'qui s'eBtîmei^t luimême à ce point (fût-ce avec raison), ttoîi ^ettleÉnent perdrait par là quelqu^è tlio'se 'de sa grandeur, 'fiiais serait toujours suspect d'écouter Soin 'égoïSiûè et ISnstmct de conservation plutôt que îek meilleures îrispirations "de Va conscience . Ati'coïlTaii*e,'céftii qui'oubfie 8k propre supériorité en donne par cela mêirie îa "^fèu^è % plus éclatante*. ïl reài'pôrte ïrur l'SgoïSïiie !é tWompbé ^e plus indéniable, le plus absolu qu*on puisse souhaiter. Comment proclamer plus haut, qxiê là perSOimlà inffividuelle doit s'immoler à k dîgnil^ bttfâïiitfè ? 'Utfè âirie àahs îaquellè inêïûé l'iiistinct de tbiififervwtton, Isî impérieux, s'éffàce aJïifâi pour feii'e jrlucfe au icttlfe de ia pcrsoniiè hùinàirie en général, à conriiaeiïcer ^r 1^ ^lus ^ùmbles, fait donc lé plus grand kdte pds^rble de modalité. Voilà pourquoi le sacrifice de la vie, le dévouement poussé aux dernières fi mites, e^t tonjotirs si bèati : il paraît d^àuCant plus 'SubUihè, quand là frôidè raisôti le trouve absurde.
DeVoir ae protéger lia Ii)berté 'de 'iîoè aeînlb^àfblÀ'É. ^^- Ç^est un devoir de justice de respecter ïà liberté d'aùtrui : c'est un devoir de cbarîté de là faire respecter, de la protéger, de là défendre quand ellb est injustement menacée.
Il y à, dit-on souvent, quelque iiaivété, potir \m peuple qui n'a pas encore réalisé pleinement chez lui la justice, ni assuré le règne de là liberté, à Se faiVe le défenseur et le Vengeur de la liberté des autres peuples. On a beaucoup raillé les velléités généreuses qu'à plusieurs l'éprises la France a montrées à cet égard. Mais qu'on
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çense ce qu'on voudra de cette tendance au -point de vue de la prudence politique, on ne saitrtth la condamner moralement; il n'en est pas de plus respectable et de plus noble. Quand nous traiterons dels relatîans internationales, -nous îpotrrrihis tiOTW demander 'jusqu'à quel point il est permis à un État H'intervenir dans icfe affaires d«s 'autres. Mais disons-le -hatiteniétft, dans la vie ci* yile, c'est un sentiment généreux s^il en fût, que celui qui nous porte à défendre 'leb opprimés, à brtiver les dangers, pour assurerai nossembkblos ce prem/ier de tous les biens, la liberté. -Qiri ire 'louera stins réserve les hommes dévoués à qui l'humanité doit ce qiii aélé fût pour la suppression tle l'esclavage et de la tttthe des nègres?
lleV«ilr de 'ré|iiftf di^e toii«e -^éAté Httfle l'ie i^wéëé^tÊkmè* et «es fÊtingétlsti iHMtrÉietïbn. -^ Au devdir de
Stricte justice qui nous défend le mensonge, l*tiypocrisie, l'intolérance en matière d'opîriioîtset'd^ croyances, en un mot, qui nous défend die Ijtirtér atteinte à l'iritëHigenée des autres, correspond ce dev6îr de charité : 'fé^andi^e ^«lîtîvemént, -par tous ies mt)yens «n nxjtre ^pouvoir, ^dute vérité utile.
Le prosélytisnle* a ^es dangers", il est parfois îndis-* crcrt et peut cotidtiire è. -rintdléi^àncè, mais *s'il n'évita pas cet écueil, c'est qu'il s'égai^e 'cft viule lés lois dB la 'justice. Qu'il prenne des prôtjlattitiotts ^otftrè iuimème, qu'il s'impose cdtnine premier ttevoir le rei^ect des consciences : â cétt^ 'condition, il eët une véritiable, une admirable vertu. Semer Wtour de sdi,% pleines mains la vêrhé, la 'ré|Jatidi*e pîkr Ta ^lume, p)ar lia -parole, par l'enseignement, dire -tout 'ce qu'dh *(JrOit bdn et utile, le dire vaillamteerit, Coûte *^e cèfûte, c'eist p^tiquer la charité sous une de ses formes les >phis hliuteia. ^, en effet, nous avons bien ôompifs que la valeiir*de l'homme tient essentiellement à sa dignité d'être^iJdhsant; nous comprendrons également qu'on 'iie ^étlt rien 'faire de mieux pour ïtu^gmeûter sa Valeur 'et travailler à sa perfection, que de' cultiver et d'éclairer son intelligence.
L^enseignement, en particulier, quand il est inspiré par un ardent désir de faire la lumière dans les âmes, apparaît comme une manifestation supérieure de la charité, de la bienfaisance morale.
Devoir de sonla^er les sooflTraiices et de travailler an bonhear d antral. — Respecter la sensibilité de nos semblables, leur épargner la souffrance, était un devoir de simple justice; soulager de tout notre pouvoir les souffrances qui leur sont infligées malgré nous, travailler à leur bonheur par tous les moyens possibles, est un devoir de charité. Le souci de faire du bien aux autres, de répandre la joie autour de soi, est le signe certain d'une âme véritablement bonne. Honte à qui n'est pas soucieux du bonheur d'autrui. Sans doute, le bonheur n'est pas la fin principale de l'hcmme, celle qu'il doit se proposer à lui-même. Mais si on ne doit pas prendre comme but unique de ses efforts son bonheur personnel, on doit sans cesse avoir en vue celui des autres. Si nous prenons vraiment pour fin la personne humaine, nous aurons à cœur de faire pour tout homme ce que nous voudrions qu'on fit pour nous ; or chacun sait combien nous sommes avides de bonheur et impatients des épreuves. Nous chercherons donc a épargner à tous les tristesses, les chagrins qui dépriment, à procurer à tous les joies qui fortifient et qui élèvent.
Devoir de défendre les absents contre la caioninie et la médisance. — La justice nous interdit de calomnier et de médire, la charité commande plus et mieux : elle nous ordonne de défendre les absents contre la calomnie et d'arrêter court la médisance. Il ne faut pas croire facilement au mal ; non seulement, on ne doit pas le répandre et le colporter à plaisir, mais on doit, en quelque sorte dresser une barrière devant lui. N'admettons jamais la médisance, encore moins la calomnie : avoir des complaisances pour elles, c'est se faire leur complice. Si nous entendons médire d'autrui, demandons des preuves : celui qui médit pourra rarement en donner et demeurera confondu. Nous devons supposer innocent à
priori tout absent dont on parle mal devant nous, et par conséquent le défendre. C'est une des formes les plus rares du courage, ce pourrait être une des plus efficaces. Pratiquer vaillamment ce courage, ce ne serait pas seulement faire du bien aux autres; il n'est guère de plus sûr moyen de grandir en dignité personnelle, d'accraître la considération que les autres nous portent. Tout le monde sourit à la médisance, mais qu'un honnête homme se dresse pour la démasquer, tout le monde sera avec lui contre elle.
Devoir de ▼enlr en aide aux Indigents S l'anmAne et la bienfaisance (mot de Pythagore*). — En ce qui concerne la propriété, ne pas voler n'est que le commencement de la sagesse ; donner est le devoir de charité. Donner, c'est-à-dire, venir en aide aux indigents, c'est la bienfaisance proprement dite. Gicéron* distinguait la bienfaisance en actes et la bienfaisance en argent. La première consiste à payer de sa personne, par exemple à veiller les malades : elle vaut mille fois mieux que la seconde, qui consiste à payer de sa bourse ; mais celle-ci n'est pas non plus sans mérite et sans prix.
L'aumône est la forme la plus facile et la plus répandue de la bienfaisance. Elle consiste le plus souvent à donner, pour ainsi dire au hasard, une faible partie de son superflu : c'est donner peu et c'est donner mal; ce qu'on donne ainsi est rarement très utile, ne fait aucun bien durable et fait quelquefois du mal.
Le bienfait véritable c'est de donner à ceux qu'on veut soutenir des instruments de travail, pour les mettre en état de gagner eux-mêmes leur vie, de reconquérir leur dignité et leur indépendance, d'abandonner un genre de vie qui les dégrade. C'est sans doute ce que voulait dire Pythagore* par cette parole qu'on lui prête : « Aide ton semblable, non à porter son fardeau, mais à le charger » : Parole un peu dure, si on la prenait à la rigueur; car il est beaucoup de cas où il faut aider nos semblables à porter leur fardeau, et non pas seulement & le charger. Ce qui est vrai^ c'est que, au lieu de
29i5. VINGT-CINQUIÈMR LEÇON.
jeter dans la main du pajuyre une obole presque toujours ipfiignifiaftte. Si QDup voulons être yraiment bienfaisants, noua devons chercher à lui procurer du travail, à le tirer une bonne fois, de la,i)Qisère, en lui donnant le désir et Ifts, moyens de se refaire une place honorable dans la société des bommesji^res.
g|^iii4;nt«^ r-r. Jm\ fidélité au^ engagements qst un devoir de justice : la. charité, nous commande d'apporter, dans l'exécution de nos promesses^ cet esprit chevaleresque qni va a,u, del^i du nécessaire, qu^ consiste à fai^e en topt plus, qu'on i^e doit. C'est avec cet esprit d'abnégatipn qu'où 4.oit tenir non seulement les. engagements^ écrits et lea engageqents.verbaux, mais jusqu^aux engagements qu'on n'avait pas, çrif. prendre : on ne s'est, cas lié volontairement, qu'importe? si on est lié par la ijat.ure.des choses, si les autres ont, pu ip^^rpiiéter comme des promesses, nos paj;oles. ou nos démarches.
1,11 <;li^llt4 <Uw*» leflj, sçoil^^i^ii^s. — r IÇnfin, la parfaite charité dans les sentiment^ es| t^qut^ le contraire de Tenvie. Elle couaiste à. noua réjouir du bien cpii arrive aux autres et à souffrir, dc^s. mau}^^ qui lea atteignes,, à pai;tager leurs joies çt leurs peintes, h, nftfair^ qu'un, avec eux p^r l'aipouîî.
Cop>cliiJ».liHl, t, % ^Ib^^^ et i;î^^rt^itf»4e. r-. Ou se
plaint souvent qu^ la ch^xité.ne rencontre, çw'iugrajit.ude. En fait, cela n*es^ pasi exact ;^ mais, quand o^A siérait^ qu'impopt^ à la vr^ chexité t
En serai^t elle mpix^. belle, ouserait-cç moiu^ un devoir de 1^. pra,tiq,uejf ? On eateniçaiit bie^ m^^l cette vei;t;u, si^ en rexoliçwV on prétendait, étrç paj^. de retour, Cçux qui en jugen^t ainsi, et quij sput d'humçu^ à» récrin^lu^er de la sorte^ n^ntrenl; par cela, même qfiHh n^'ont» riçn, çoflir psi^ à 1^ nature de la çharil^. ]^a méi^itent ces lepiroches éloqui^^ts 4'uA éccivaick itajien conljemporain : « L9 biffait, conwe l'^ntejndeskt la plus^ part des gens., e^t un capital dont on voudrait tirer usure. Dan^ un, gra.nd nombre de cas, le mécanisme d'une bonne œuvre s'ex-
pliqiie ^991 : quelqu'un qui d^ponse une partie de son supejrflu pour acheter rindépendance de quelqu'un qui n'a pas le nécessaire. Gomment s'étonner qu'on rencontre alo^rs l'ingratitude ? La faute n'en est-elle pas ai^ bienfaiteur lui-même, qui, a.vec qu,elques spus en monnaie de bienfait, voUjdrait s'assurer un droit perpétuel sur la conduite, la pçnjséç, la parole, la liberté, la conscience mêmç, d'Ujii ^utre? » L'homme vraiment charitable ^'iiçppse pour première loi de respecter la dignité de CBux qu'il pblige; par çpnséquent, i\ ne leur demande rien en retour de ses bienfaits, il leur laisse toute lU;>erté, mème> celle d'être, ingrats/. A qui fait le bien pour le seul plaisir de ]fi fa^ipe unç récompense suffit : I9 plaisir do l'avoir fait.
^XV^" PÇON
Morale «pcii^la (ai^^)- ~ Dav^ira ly^iavc.
La famille.
Sens de ççtte. e]^pi;essiio.a devoirs tpéciaiÀx; les j^etites sociétés dans
la grande.
La patrie et rhamanité : erreur du cosmopoliUsme*. — La famille et la
patrie : çrreur du c9mmunisQi/9*.-r- Le;» sociétés d'ongine ço^v^
tionnejjfi.
Comment les devoirs généraux se modifient entre concitoyens et
entre parents. — La famille, école des vertus en général^ déé
vertus civiques en particulier.
La famille^ a^ p^i^t de yue bi.stoi;ique.
Le mariage.
Sens de eette expression 1 Devoirs mpédmmopf les petites soeiétés dans la iprande. — N0U8 avons achevé l'étude des devoirs généraux de la vie sociale, tant des
1. On peut toutefois, avec le désintéressement le plus parfait, ^ par amour môme pour les hommes, s'affliger de le^ur ingrat itjudç^ car elle est une laideur morale,
devoirs de charité que des devoirs de simple justice; nous passons maintenant à l'étude des devoirs spéciaiLXj J'appelle ainsi les obligations qui nous lient plus étroitement envers les membres de certaines sociétés restreintes, telles que la famille et la patrie. La grande société humaine, en effet, se subdivise en sociétés plus étroites, qui sont, à leur tour, de véritables groupes organiques\ des « touts naturels », en un mot, dos sociétés proprement dites. L'humanité est composée de nations; la nation se résout en petits groupes élémentaires, les fcmiilles.
Comme membre d'une patrie, j'ai envers mes concitoyens : d*abord toutes les obligations qui lient les hommes entre eux en général, puis des obligations nouvelles et plus spéciales ; je leur dois, avant tout, ce que je dois à tout homme, en tant qu'homme, ensuite quelque chose de plus parce qu'ils sont mes concitoyens. De même, à mes parents, aux membres de ma famille, je dois d'abord tout ce que je dois aux personnes en général, puis ce que je dois à mes concitoyens, et enfin quelque chose de plus encore, en tant qu'ils composent ma famille.
Si nous avons commencé l'étude des devoirs sociaux par l'énumération des devoirs les plus généraux, c'est qu'on les retrouve partout; ils dominent toutes les relations sociales : les devoirs spéciaux viennent s*y ajouter, sans jamais les altérer ni les détruire. Les devoirs généraux sont les premiers et les plus obligatoires ; on est parfois tenté de les violer pour satisfaire à des devoirs plus spéciaux, mais on n'a jamais le droit de le faire \
I^a patrie et l'hamanlté i erreur du eosmopoll-
Ueme*. — On s'est demandé parfois s'il était bon mora-
1. Ainsi un homme d'Etat, un homme de guerre , peut être tenté de commettre, dans Pintérôt de son pays, une injustice envers une nation rivale; un père de famille peut ôtre tenté d'oublier, par zèle pour le bonheur de ses enfants, les droits d'une famille étrangère ou ennemie. Mais plus cette tendance est naturelle^ plus la morale ordonne de s'en défier.
lement, s'il n'était pas plutôt regrettable, que la société humaine fût ainsi fragmentée en groupes particuliers» entre lesquels ne manquenf jamais de s'élever des con* flits de tous genres, source de nombreuses injustice^. I)an8 nos leçons de psychologie*, nous avons dit un mot des doctrines cosmopolites*, qui voudraient effacer les frontières des peuples, mêler toutes les nations, et ne faire plus de l'humanité entière qu'une seule et grande j)atrie. Les Stoïciens*, par exemple, se disaient citoyens du monde entier; ils ne craignaient pas l'exil, parco qu'ils trouvaient partout, disaient-ils, des concitoyens, membres de la patrie universçllçi
Là GOEScifencia pbhïtâlt èè troubler sur ce point, s*il était Vrai qu*on ne pût être attaché à une nation particulière sans haïr les autres, ni accomplir tous ses devoirs dans la cité, sans oublier du même coup tout ta qu'on doit aux hommes en génér&L Mais t'est tbut lô contraire qui est vrai t la patrie est la véritable école de l'humanité. L'idéal* est bien que les hommes en viennent, sur toute la surface de la terre, à s'aimer et à s'entr'aider comme s'ils étaient tous concitoyens, mais encore faut-il que cette expression ait pour eux un sens. Ils ne pourront regarder l'humanité entière comme leur patrie, que s'ils commencent par connaître et aimer une patrie.
L'harmonie, le concert entre les nations, voilà le but où nous devons tendre ; mais, disait déjà Aristote* : « on ne fait pas un concert avec un seul son. » Lorsque les hommes auront appris la discipline, le respect de l'ordre et de la loi, le dévouement à la communauté, l'esprit de sacrifice dans l'intérieur même de la patrie, dans l'enceinte de la cité, alors ils seront portés à montrer les mêmes vertus dans toutes leurs relations avec les hommes en général. L'esprit de concorde et de paix, qu'ils auront ainsi acquis dans le cercle étroit de leur nation, ils le porteront naturellement au dehors, et il se généralisera sans se perdre. Mais cette vertu risque de ne jamais naître, si on ne l'abrite d'abord, en quelque sorte, derrière les frontières^ sous le ciel réchauffant de la patrie.
Elle ne peut se développer que dans un milieu restreinti à la faveur des affections naturelles et des habitudes de solidarité. C'est ainsi que certaines plantes, des plus délicates et des plus précieuses, ne peuvent naître qu'abritées du froid et exposées au soleil ; ce ne serait pas les répandre partout, mais en compromettre l'espèce même, que de vouloir, sous prétexte de les propager plus vite, les semer en plein vent.
La ftunille et la patrie s erreur au commoiilsnie*. —
Or, tel est le rapport de la patrie à rhumanité, tel est exactement le rapport de la famille à la patrie. Le communisme*, qui prétend détruire la famille au profit de la cité, commet la même erreur et la même faute que fait le cosmopolitisme^, quand il veut détruire la patrie au profit de rhumanité. Des deux côtés, Tillusion eât la même : on perd de vue la vérité psychologique*, on oublie les conditions et les lois de notre nature.
L'idéal, assurément, est que, entre compatriotes, nous nous aimions tous comme des frères ; mais pour éprouver de tels sentiments et en connaître la douceur, il faut d'abord que nous ayons des frères, et que nous appre* nions à les aimer; sans quoi l'amour fraternel nous sera inconnu, et le mot fraternité n'aura jamais de sent pour nous. C'est donc dans la famille que se forment et se fortifient ces sentiments excellents, qu'il faut ensuite transporter au dehors et faire régner autant que poséible dans toutes nos relations.
Platon*, en constituant sa Républiqpie idéale*^ supprime, on le sait, torus les liens de famill« : il se défie des affections domestiques, comme entachées d'égo!sme et incompatibles avec l'unité de la patrie. Au contraire, pense-t-il, quand les enfants Hé connaîtront plus leurs parents, ni les parents leurs enfants, ni les frères leiirs frères, tous les jeunes gens se regarderont comme frères et sœurs entre eux ; et ils aimeront comme leurs pères tous les hommes d'un âge mûr, et toutes len ma-trônes comme leurs mères, et tous les vieillards eoifiltte leurs aïeux ; et réciproquement, les hommes faits «urtnt
maternelle ppji^j; tjou& les jeunes gens i^idistiacteio^Bk — - Illusion djérisoire, répond Aristote* : qiuand an n'aura p£M9 apprÎA ^ aimer son père et sa mère, on ne. souj^çonnera pas mên^ ce qu'est Tai^ou^ filial» et on ne Téprourr 7era pour personne. Ge n'est qu'^ foy^r doçaestiqua^ qu.'on apprend, h vénérer lefik (iH^m^ 1?1%dçs. d*un aiéul. Détruire la famille^ c'est détuui^e d^i^lei^: gern^e. tfinXfi» ces vertus do^ujces^ cette justice atJejQ^ueu^e, cet esprit do dévouement, qu,'on s^ propose, précisément de i^p^uebire dans toute la vie sociale ; c'est tuer d'avapEice le patrior û»m^' Sei:M-o;^ a,uj33i a4.tafiké. % 1^ p9.tri^, aussi ardent à la défendre, qiw^d eUe n^ r^i^Jterm^ra plus pour nous un, foyer p9J:ticulipr, çl^ier entre^ to»P, ^uix^jur- duquel so groupent to^t/^&. ^Q^. aÉectjions?, C'est là que. bat, poi}^ çhaei^. dje m>\iB^ la c<39ur de lj3, patrie. Ijq Qkot patâe n» serait plu;s» qu'use expre^s^n^ géographique, la jour oà la famille ne seraiti plus là pour* former les santimente de so^darité et Fesprit de fl^rifioe.
Ai^si, les petites^ sociétéa soçt nécessaires autant qua uaturellea; et leur formation a^ sein de la grande sa^ ciété^ hfUmaine est uja l^ie^..
I^^fli «ocliâM» d'QT%liio coa^en^ilQyvmelle. — Lea sooiér tés restreintes^ dont n^us poiiivons ainai kira partie^ sont de bien des soi^tes ; ca,r on peut en former d'artificielles : chacun dfe nous peut s'unir à ujn ou plusieurs groupes de ses semblables, pour des fins déterminées, pour une o^vre^ communaplus pu, moi^s bonne. — Puis^ que l'attackement à un groupe spécial est moralement bon, d'après ce qui précèd-a, nous ne pouvons hésiter à proclamer bonne toute association étroite entre diea hommes de bonne volonté pour des fins honnêtes. Plusieurs vertus sont requises, et par canséquent se développeftV en s'exerçant, dans ces groijLpes. de peirson^ies unies pour une mêma oeuvra et qu'inspire une même penséa. C'est une véritable vertu que l'esprit de corps, qui fait qu'on a à coeur d'a^ccomplir ses. devpii^s, non^ seulement par dignité personnelle, mais pour l'honneur commun. Il este
d*ailieur8 inutile d'insister ici davantage sur ces sociétés nées dd conventions. Disons seulement que la formation en est subordonnée à toutes les lois de la morale, et qu'elles ne sont légitimes qu'à une condition, c'est qu'elles ne nous fassent jamais oublier ce que nous devons à l'humanité, à la patrie, à la famille ^
Comment les dévot re s^néranx me modifient entre eoneltoyene et entre parents. — Gomment se modi* fient les devoirs généraux dans les groupes spéciaux, c'est-à-dire entre citoyens dans la patrie, entre parents dans la famille?
Tous les devoirs généraux subsistent, nous Pavons dit, car ils sont fondamentaux, et il n'est pas besoin d'en redire ici la gravité, la majesté, le caractère rigoureusement obligatoire. Mais, dans les groupes restreints, l'habitude de la vie en commun» les analogies de nature, nécessairement plus étroites, l'identité des mœurs, l'afiPection réciproque, bref tout ce qui fait le lien naturel du groupe, nous facilite d'autant l'accomplissement des devoirs généraux. Si nous avons pour un homme les sentiments que nous lui devons en tant que compatriote, si nous aimons en lui une personne qui parle notre langue, qui habite le même territoire que nous, obéit aux mêmes lois, s'émeut des mêmes souvenirs et des mêmes espérances, sera-il besoin de nous rappeler qu'il faut respecter cet homme à titre de personne morale et accomplir envers lui la simple justice? Qui peut le plus, peut le moins : qui est disposé à remplir envers quelqu'un des devoirs nombreux et délicats, ne faillira pas à l'accomplissement de devoirs plus simples.
Les associations destinées à propager l'instruction, on à cultiver le goût des arts, les sociétés de tir et de gymnastique, les corps savants, etc., ne sont pas seulement légitimes, on en peut aUendrc beaucoup de bien, et pour les personnes qui les composent, et, pour la communauté tout entière. Mais on ne saurait trop se déûer des associations fondées au mépris de Pintérét national, qui se transmettent s«'crèlcmeul le mol d'ordre par-dessus les frontières de la PttU'iç,
Ainsi, les devoirs généraux ne deviennent pas moins obligatoires dans les groupes spéciaux, tout au contraire; seulement ils le paraissent moins, parce que les sentiments affectueux, plus forts à mesure que leur objet est plus déterminé et que les relations sont plus étroites, agissent comme auxiliaires du sens moral. Mais à qui est' tenté d'oublier les devoirs généraux, il faut faire comprendre qu'ils deviennent plus obligatoires encore, s'il est possible, dans les communautés plus étroites. Ainsi, le meurtre volontaire d'un concitoyen est encore plus réprouvé que celui d'un étranger, le meurtre d'un voisin que celui d'un inconnu, le meurtre d'un père que celui d'un voisin. A tort, en un sens, car dans tous les cas on a manqué à un devoir absolu, et l'homicide est toujours un crime ; mais si la vie de tout homme est inviolable, celle d'un père est deux fois sacrée. Le parricide viole, outre un devoir général, tous les devoirs spéciaux résultant des liens du sang, des services reçus, des relations intimes, de la confiance : c'est ce qui en fait un si grand objet d'horreur pour la conscience humaine.
La iRintlle, éeole des 'vertus en g^énéral, des vertns civiques en particulier. — Si tels sont les rapports des devoirs généraux et des devoirs spéciaux, on comprend pourquoi la patrie est la meilleure école de l'humanité, et la famille, la meilleure école du patriotisme? C'est que, dans la patrie, les devoirs généraux nous sont rendus plus faciles ; nous apprenons donc plus vite à les remplir. L'accomplissement nous en est facilité par sentiment de la solidarité, si évidente et si étroite entre concitoyens, par l'habitude de mettre en commun nos pensées et nos sentiments, de craindre les mômes maux et d'espérer les mêmes biens. De même, dans la famille, l'apprentissage des devoirs en général, des devoirs civiques en particulier, se fait sans qu*on y pense, favorisé par les sentiments naturels les plus profonds et par une solidarité de tous les instants. Il est si doux d'être non seulement juste, mais dévoué envers un père, une mère, un frère, que le devoir nous .apparaît alors lumineux et
300 VINGT-SIXIÈME LKÇQN.
charmant, plutôt que rigoureux et austère. QuJ'accojaiplit tout naturellement, avec joie^ on s'accoutume à y trouver son plaisir. Quand on a ainsi, contracta des habitudes de mutuel support, de dévouement affectueux dans la famille, on est tout disposé, à témoîgxier les mêmes sentiments aux autres hommes, et tout d'abord à ses concitoyens.
Bappelons-nous cette grande pensée d'Aristote* : «ç en toutes choses, dit-il,, le supérieur explique rinférieur, le plus parfait rend compte du moins parfait, et c'est l'œuvre achevée qui fait comprendre réhai^che. » Eh bien I l'œuvre achevée, en fait de moralité, c'est l'âme d'un homme qui, étant tout ce qu'il doit è^re da^s la famille, serait de plus dispensé à témoigner & tout concitoyen, à tout homme,, des sentiments analogues à ceux qu'il éprouve pour les sie^s ; l'ébauche, c'est l'homme dans l'état de guerre, en compétitôon ayec des indifférents et des inconnus, non seulement oublieux de la charité, mais toujours tenté d^ manquer à la. plus simple justice. Les vertus de famille contiennent éminemment les vertus plus générales et pius strictement exigibles; les sentimeats de famille impliquei^t et dépassent les sentiments qu'on doit éprouver pour tous les hommes. C'est donc la famille qui nou« révèle l'idéal des relations sociales ; dans la famille, nous prenons uim idée plus claire, un sentiment plus net et plus chaud de ce que doivent être les relations humaines en général, les vertus eiviques en particulier.
Insistons sur ce dernier point. Celui qui aurait pris, comme fils, l'habitude de Vobéissanee i^dontaire el du respect de Tautoriié, comme frère, l'habitudd de l'égalité, de la tolérance et du dévouement, comme père, le senti* ment de sa responsabilité, celui-là pêut-il manquer d'être un excellent citoyen ? Ayant appris à obéir à une autorité juste, il sera soumis aux lois. Sachant tempérer par la bonté la sévérité du commandement, il sera digne, à l'occasion, d'exercer le pouvoir. Simple citoyen ou magis* trat, daiis h paix comme à la guerre, il est merveilleu*
sèment préparé par la vie de famille à déployer, sous quelque forme que ce soit, Tesprit de discipline, de sagesse et de sacrifice, qui fait la prospérité et la grandeur des nations.
La famille an point de yne |ilstorii|ne. — De tout ce qui précède, il résulte que la famille est une institution d'une beauté et d'une valeur morale incomparables. On dit parfois, sans doute à cause de cela, qu'elle est la véritable origine, le point de départ et le principe de toute vie- sociale. Peut-être est-ce trancher trop vite une question historique des plus complexes. Si certaines races, en effet, semblent avoir trouvé du premier coup l'état patriarcal, et fondé sur la famille la tribu même, dans d'autres, au contraire, il semble que l'histoire de la famille ait suivi une marche tout inverse. La plupart * des ouvrages que nous avons sur ce point s'accordent à nous montrer à l'origine, chez un grand nombre de peuplades barbares, non la famille constituée tout d'abord telle qu'elle est chez nous, maïs la tribu, la tribu dans laquelle i] n'y a point de familles distinctes. Ce n'est qu'avec le temps, que dans ce chaos se forment et se distinguent des familles proprement dites. Certaines tribus sauvages ne sont pas encore sorties de cette confusion. D'autres sont en train d'en sortir ; d'autres semblent arrêtées à des états transitoires^, comme la polygamie* et là polyandrie*. Il en est beaucoup dans lesquelles la parenté n'a lieu que par les femmes, et où c'est la mère qui donne son nom aux enfants.
Mais nous n'avons pas à retiracer ici les origines de la famille. Ce qu'il nous importe de mettre en lumière, c'est sa valeur morale et son rôle dans l'histoire de la civilisation. Or c'est un fait indéniable, que partout elle apparaît comme une institution bienfaisante. Le degré de tivîlisàtion d*un peuple pourrait se mesurer à la solidité de l'esprit de famille et au respect de ce peuple pour les vertus domestiques. A Rome, quand le relâcherfiëht des iaoeurs publiques faisait craindre pour la pat^ië^ dh faisait des lois spéciales pour resserrer les liens
de la famille, par exemple pour fortifier l'union conjugale ou l'autorité paternelle.
Le martaye. — La famille commence par le mariage, c'est-à-dire par l'union de l'homme et de la femme, s'engageant solennellement devant la société à partager ensemble tous les devoirs, toutes les chances bonnes et mauvaises de la vie : « For bettevy for worse, dit la liturgie* anglicane, Pour les mauvais jours comme pour les bons. » Une telle association n'est-elle pas, par sa nature même, une condition admirable, sinon même nécessaire, pour permettre à un être essentiellement sociable comme l'homme d'atteindre son plein développement, et de réaliser toute la perfection dont il est capable ?
XXVir LEÇON
Iià laiùille (suite). — Devoirs domestiques.
te mariage. — Mot de Franklin^. — Mot de Cléobule*.
Devoirs mutuels des époux : l'égalité conjugale (mot d*Arislote*). —
Cette égalité n'exclut pas^ mais suppose, au contraire, la ditférence
des attributioas» — Solidarité dans le ménage. Devoirs des parents envers les enfants et droits correspondants. —
L'Etat gardien des droits de Tenfant. — Le maître, représentant de
4'autorité paternelle. » L'éducation dans 1 a amille. — L'héritage
paternel.
Devoirs des enfants envers les parents.
Devoirs des frères et sœurs entre eux.
L'esprit de famille, sa beauté morale. — Les domestiques membres
de la famille au sens antique du mot. — Les amis. Devoir de bonne humeur dans la famille (Fontenelle*).
Le marlaipe. — La société civile donne au mariage sa consécration par la présence du magistrat. Il est impossible, en effet, qu'elle se désintéresse d'un contrat aussi grave et qui est pour elle de si grande conséquence. Toutefois, cette consécration ne suffit pas à la grande Majorité des Contractants ; une cérémonie religieuse suit
VINGT-SEPTIÈME LEÇOX. 303
d'ordinaire le mariage civil.* Ceux qui s'engagent veulent ainsi donner un caractère encore plus imposant et plus sacré aux promesses qu'ils font. On ne saurait, en effet, reconnaître trop publiquement, ni sentir avec trop de force, la gravité de tels engagements.
Par nature, le mariage est essentiellement indissoluble. Ce n'est pas à dire que la loi civile doive nécessairement lui reconnaître toujours ce caractère : dans quelques-unes des nations les plus civilisées, la loi admet des cas où l'union conjugale peut être dissoute ; mais, moralement, la question est autre, et, que le divorce soit ou non inscrit dans les lois, ce n'est pas une raison pDur se le permettre sans scrupule. En effet, ne devons-nous pas nous interdire de manquer à notre parole, même quand la loi nous y autorise ? Nous ne saurions donc nous considérer comme étant moralement en droit de rompre à la légère un engagement aussi grave que celui-là, par cela seul que la loi prévoit des cas où l'on peut le rompre sans crime.
Les exceptions vraiment légitimes qu'on peut imaginer doivent être fort rares et ne sont pas de celles sur lesquelles il y ait lieu d'insister ici : chacun ne saura que trop les reconnaître. La vérité morale, sur ce point, c'est que le mariage est essentiellement indissoluble en principe, un tel don de soi ne pouvant être compatible avec la dignité des personnes, qu'à condition d'être sanctifié par une fidélité absolue. Même quand on ne doit plus à autrui une telle fidélité, on se la doit encore à soimême. Pour que le divorce, même permis par la loi, ne soit absolument pas une faute, il faut un concours de circonstances, tel que la personne la plus honnête, la plus décidée à tenir jusqu'au bout ses promesses, se sente autorisée en conscience à les rompre, sans avoir rien à se reprocher, sans déchoir en rien à ses propres yeux, sans manquer à la plus exquise délicatesse. Ces cas, répétons-le, ne peuvent être qu'extrêmement rares.
S'il est bien entendu que l'homme est fait pour la société, qu'il n'atteint son plein développement que dans
304 VINGT SEPIIÈMLE LÇÇON..
la vie sociale; si, d'autre p^art, on accorde que la famille est la preqaière et la, plus natijirçjlç. d.e^ sociétés, la meilleure école de toutes Je.s, vertus, foude;: une famille n'ap paraît-il, pas comme un devoir? Le ipariagç iji/est-il pas obligatoire? S^il n'est ppii^.t présenté comnie. tel par. lejs moralistes, qui ce contentent de Iç pçéçon^er comme moralement bon,, c'est que, d'une part, le m%riage est subordonné à. d^s copditio^ ^L,ultiplJesqul];le.dépe^dçnt ja,maJU, de i^ous s.^uls, et que, d'autre part;, up très haut dçgr^ de perfection pe,ut êtrç attein^tj dan^Q la yie ispjée^ pourvu qu,e. cet isj^lenjient i^'ail; ppint ppuç C4u,se. ni pçur règle l'égoï^e. Qn peut concevoir, yuç. vie^ de. dévauçmeiit, toute çoQsaçr^e à l'humanité et au^l;)ie^ public et ^us^ ^élle que 1% vie de fa.çiill,^..
HIo^ de Fri^^kUii*. -^-^gi^Tmi^ le,s Qonditioi^s teu^tparellea auxquelles le mai:iage ei^t subordonné, il faut bien, g,vpuer que celles qui importent le pli;is, aon,t tijop sou,vççt traitées comn;i,ç. choses de pçu <^'itpportance. La première peut-être est d'avoir une bonne ^nté; c'est un, ciplnje véritable, (ou ^u moins c'ç» serait; ui^. s'il ri'était e^ partie imputaj)le à l'ignorance), d,^. s'exposer à. transmelftre à se^. enfanta et à perpétuel: d^xts l'espèce huj;aaine de tçrrible^ çialadiea bjéjjéd^taires*. La seconde çat d'être ànoijême de s^yj^^venj^r. au;ïç. l;)esoin8, d'ufl^e £a^ill,e. Mais cela ne signifie pas qu'il, fa^e^ ppssédei; de grandes rid^esçes. La santé et le co^ra^g^ y si^ppléenl; pour qui. a de l'ordre et l'amour du travail. Rappelons-nous le Dpi,p,t| de Franklin* : « Un vice, coiûte, plus à nourjçir qu^^ dçux entntç. »
]i|ot. 4e çié^^i^iile** rr A.u nomJxce des cjoftditionjsf morales, il faut compter l'estime et l'affection mutuelles des cojgitractants, la çéputatioA san^ tache de tous les (Jçu]^, enfin ui;ie certaine égalité de situation. L'égalité est la loi dans le ipariage, il e^t bo;x qu'elle règne tout d'abord, e;^ qu'elle^ résulte des situations mêmes: «Marie-toi parmi tes igOtV^ ; a.utremei;il^ tu aura,a des maîtres et non d^a parents » (Cléobule*).
V1NGT-&EPT1B»(^ I^EÇON. 306
Quoi qa'en, dise. Aristaj:e*,ruiiiQii conjugale 931 de nature républicaii^e, ^j-non^çle niilurjç aristoçi;atiq,ue. Les, ol)}i gâtions de rhonaïQe et celles de la f^mme ont beau différer comme diffièrent lei^rs a^pti^ijdes, ils^ doivent coflL.tractej: sur le pied d'égalité, et twtei; en tojul, d'égal; à égal : ik sont des pei;soiwies au, même, tij^re, et ont de3. di;oit8, égaux. S'il en était autrement, si le mariage autorisait une personne à fair^ d'une a,uti:e. soq, instrument et sa cho3e, il ç^ra^it un i;etour k la barb^riei, a,u liei^ d'être une institution, jujste et bienfaisante. Malheureu^çme^t cette mérité n'est pas encoj:ei;econnuje de tous; d^ans beaucoup de pays^ la femme est plutôt pour l'homme ui^ esclave qu'une compagne. Ui^ bomz^e qui impose ylplemment soft autorité, ^u lieu de chercber à l'établir par la douceur et la, bonté, e^t un tyr^fl» insupportable. La brutalité, toujours repoussante, devient odiç^use. d^ns le mariage, qui doit êtra p^ ç@i^9ce u^e société de. pai^; et d^amnur.
Celle é§^li^ qt'exçIa^C PM, n¥^l/¥. •■l»PO»e, aa coo- «ral'e, Im ^Uétçenep. d^ A^^jlbatlons. — Ainsi, le^ obligations morales sont en réalité les mêmes pour rbomme et pour la £emm,e. Us ^'engagent à rester V>ute la vie fidèles et d'évoués Fun à l'autre, à se prêter secours dans le danger, assistance dans le bçspin. Cependant, cette égalité n'exclut pa,s, mais suppo&e e,u contçaii;û, la, différence des attributiona. U n'y a ni supériorité, ni infériorité, il y a différence profonde. Identiques, au fond, les devoirç^ pi;en]^ent donc de§. npmisf diyeçs.. L'HojÇ; me, étant ordinairement le plusi fort, doit prendre la plus lourde part de l'œuvre commune, il est le chef naturel de la fam.ille, la représente au dépôts, la défend, la pxotège et pourvoit à sa sub^iatance; c'est ce qui lui donne droit à la reconnaissance et, jusqu'à un certain point, à la soumission de la femme. N'est-il pas juste, en effet, que celui qui a la plus grande responsfibilité, ait la plus grande autorité ?
La femme, quand elle est intelligente et bonne, est la première à reconnaître cette supériorité et à la^ bénir ;
si elle s'en plaignait, si, au lieu de s'y soumettre avec un sentiment de douce confiance, elle prétendait s'en affranchir, elle oublierait sa nature propre, sa constitution même, ses besoins et sa véritable destinée. Rien de plus ridicule et de plus triste que les réclamations et les récriminations de ce genre. C'est comme si le foyer, bien abrité, chaud et clair, se plaignait de n'être pas le toit, battu des vents et de l'orage.
Toute femme qui comprend ses véritables devoirs, et qui est décidée à les remplir, trouvera sa condition égale à celle de Thomme et aussi belle, précisément parce que sa mission est différente. Si, en effet, elle avait le même rôle à remplir, elle serait placée dans des conditions fort désavantageuses, car elle n'a pas les aptitudes de l'homme, du moins au môme degré. Il serait dérisoire à elle de vouloir lutter pour la force physique, l'esprit d'entreprise, les aptitudes militaires, la profondeur des combinaisons ^ Sa place est au foyer, où elle veille et travaille pendant qu'il lutte et travaille au dehors. Les soins du ménage, l'éducation des enfants, voilà ses
1. Lire l'excellent chapitre de Mme Necker de Saussure* sur les Facultes dislinctives des femmes (t. Il, p. 2T3 et suiv.}. — « Les dons de l'âme et de Tesprit sont essentiellemeut les mômes dans les deux sexes, et il n'y a de différence que dans les proportions... Le principe passif et sensilif, au moyen duquel nous recevons involontairement les impressions, l'emporte, chez la femme, sur le principe actif qui nous sert à diriger notre attention et nos pensées. Il suit de là que dans tout ce qui demande des efforts puissants et continus, les femmes ont évidemment du désavantage : leur organisation est trop mobile pour que la sensibilité ne prenne pas souvent les devants sur la volonté... Mais quoi de plus rapide, de plus fin que les aperçus de la femme ? Elle a plus de pénétration que l'homme. Cette sagacité en elle est si grande, qu'elle l'exerce toujours sur ce qu'il y a de plus subtil, et se plait à saisir les signes légers qui indiquent l'étal des âmes. Gela seul l'intéresse môme véritablement. Les pensées intimes, les affections secrètes l'occupent toujours. Il semble que le domaine de rinvisible lui soit accessible. Un admirable instinct lui révèle les impressions des autres et les lui fait aussitôt partager... Elle comprend le petit enfant qui ne parle pas et qui pense à peine, et devine le secret que gardent les infortunés... Ce qui la caractérise plus particulièrement, c'est une sorte de bon seiis inné*, c'est une certaine justesse de vue qui, dans l'état d'impartialité, la fait tomber droit sur
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attributions ; si elle se plaint que sa tâche n'est pas assez belle, c'est qu'elle ne la comprend pas. Le respect du nom qu'elle porte ; l'obéissance volontaire à une raison ordinairement plus mure que la sienne, l'égalité d'humeur, la bonté. Tordre, l'économie, voilà ses vertus. Il lui appartient au moins pour moitié de faire le bonheur et la prospérité d'une maison, même la prospérité matérielle ; car il n'est pas de fortune qu'elle ne compromette par son luxe et son manque de soin, pas d'aisance, si modeste soit-elle, qu'elle ne transforme en richesse par Tordre et Téconomie . « Ce sont les femmes, dit Fénelon% qui ruinent et qui soutiennent les maisons, qui règlent tout le détail des choses domestiques, et qui, par conséquent, décident de ce qui touche de plus près à tout le genre humain. » {Education des filles, ch. I, page 2.)
Solidarité dans le ménage. — En règle générale, la solidarité, si étroite dans toute société, est absolue dans la vie conjugale. Chaque époux a sur l'autre une influence directe et de tous les instants ; chacun aussi, quoi qu^il fasse, peut s'attendre à la pareille. Celui ' qui donne l'exemple de la paresse et de Tinconduite fait presque nécessairement entrer dans la maison la dispute» la honte et la misère. Ce n'est pas que l'un ait le droit de manquer à ses devoirs, sous prétexte que Tautre manque aux siens : on a toujours tort de se venger des fautes d'autrui en faisant des fautes soi-même ; l'idéal serait que le meilleur des deux s'appliquât à redoubler de sagesse et de courage pour cacher et réparer le mal que fait Tautre. Mais cette résignation admirable est très rare, et, en général, celui qui a failli le premier voit son exemple suivi; c'est là son premier châtiment: il récolte ce qu'il a semé.
le meilleur parti à prendre... Les femmes verront toujours vite et souvent juste ; mais on peut désirer que leurs jugements soient confirmés par la réflexion avant d'être convertis en actes^ en paroles même. Une partie de leur esprit doit s'accoutumer à attendre Tautre. »
â08 V!NGT-9EPTrt;^E LEÇON.
99éfiom€èfn^. — La naissance des enfents ccnnpiète la 'femille et mnlliplie les devoirs. Les parents en ont de
' nombretrx et de très graves, qu^lanatore, heureusement, leur rend faciles 'par les «affections qu'elle leur met dans le dœur. ïoûtefoiti, ils doivent se d^éfie'r, au î)esoin, de leur affection même, car Tam'otir, de quelque nature qu'il soit, a besoin d*^tre réglé par la raison. Un devoir des ^mrentsserapréciséfttk'ent de savoir résiisteV à leur tendresse. Il y a des sév^ités qu'ils doivent avoir, quoiqu'il leur 'en coûte, et ders faiblesses qttî,*de ïeuY* part, seraient très coupables. L -indulgence est toujours -botme Strrtôutà l*égard des enfiints, mais à doniîtion db hb paô aller jusqu% les gât^, selott une expression excellente, dont on hb sent plus assez toute la force.
A tous les enfants, si nombreux qu'ils soient, les parents doivent la même snmm^ et la ihême nature de "soi^s^ du moins qnand les besoins sont les mêmes : Timpartiatité esfpout eux tm dievoit strict, Js^arCe que les FaiS*o^8 qui les oMîgent 'èfnvers leurs enftrtits sont les mêmes pour tows. Les priéférences secrtt^i neise Commandent guère ; maiis au moiuB ne dmvenVelles point se traduire ten actes. Aucune préférence n'est excuBable, â l'origine surtout. Celle qu'on pourrait être tenté d'accordei*, parevemple, aux miteux doués serait particulièrement injuste et cruelle; c'est plutôt en faveur des antres, que ht tendresse des parents devrait ^'exercer, puisqu'ils ont plus besoin de vigilance, d'aide et de secours.
Nourrir, vêtir, lùger et Soigner letira tenfaiits, ne pas tes maltmitier leur donner Tinstruction nécessaire et une éducation honnête, en un mot, ^n faire des hommes, tels
i3ont les dévoira essentiels des parents. S'ils y manquent, la loi intervient.
L'Etat gardien des droits de l'enfant. — L'Ëtat, en
effet, est le gardien naturel des droits de l'enfanit. Quoi, dira-t-on, l'Etat n'empiète-t-il pas en cela sur le droit des parents ? Non, car si leur autorité est sacrée, elle n'a pas d'aulre base que leurs devoirs mêmes. Ayant des
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devoirs impérieux, ils ont tous les droits que cds devoirs confèrent ; mais leur autorité est toute fondée sur leur responsabilité. Comment donc oseraient-ils se plaîûdre de rintervention de rÎEtat, si l'Etat intervient seulement, comme il le doit, p'ou'r veiller It ce qu'ils fassent leur devoir?
Là tentation est grande chez les J)arenfs incultes, de regarder )eur enfant comme leur chose. L'énfiint étant souvent pour eût un instrument de travail et de gaîti,iîs ont peine à voir en lui autre chose, quand la tendYes^e naturelle ne leur révèle pas leur devoir. La loi, dans ce cas, doit leur apprendre que Tenfant ne leur appartient pas et n*appartient à 'personne, mais qu'un jour il doit s'appartenir à lui-môme, et que, destiné à devenir un homme, il doit être élevé comme uïi homme. L'État est le tuteur naturel des enfants, parce que tout «oh avenir est en leurs mains et qu^ils sont l'eispoir âa pays. N'a-t-il pas le plus pressant intérêt à ce qu'ils deviennent des citoyens robustes, éclaîréfiT et vertueux ?
Ce n'est pas à dire que l'Etat, sous ce prète^te, dôiVe s'immiscer indiscrètement dans les aïfttires'de h, famille, et se substituer aux parents. Les pai'ents ont la responsabilité : s'ils sentent leurs devoirs, coinme on doit le 'présumer, il les faut laisser entièrement libres de les accomplir. C'est seulement s'ils les oublient ou les méconnaissent, que l'Etat doit les leur rappeler. Los parents alors seraient assurément mal venus à se plaindre qu'on vîôle leurs droits. Leurs droits, ne les perdent-ils pas à mesure qu'ils manquent à leurs devoirs?
C'est ainsi que les parents qui refusent îè néè^essairë à leurs enfants, qui les maltraitent, qui lès soumettent à des travaux au-dessus de leur âge et de leurs forces, rendent nécessaire l'intervention de l'Etat. La loi doit faire respecter tous les droits de l'enfant, et d'abord le droit qu'il a de vivre et de se développer; c'est pour cela qu'elle règle le travail des enfants dans les manufactures. De même, si les parents négligent de faire élever leurs enfants, de veiller à letir développement intèlléc-
tuel et moraly le pouvoir ne peut rester inactif. Hâtonsnous de dire que la plupart du temps son intervention n'est point nécessaire : le désir de la grande majorité des parents est de voir leurs enfants plus heureux et plus instruits qu'eux-mêmes, et ils font pour cela les plus grands sacrifices. Il est clair que lorsque Je père est ainsi pénétré de ses véritables devoirs, il a le droit de les remplir comme il lui convient et par les moyens qu'il juge les meilleurs : il instruit lui-même, où fait instruire son enfant, comme il l'entend ; et la société n'a point à intervenir, sinon pour s'assurer que le minimum d'instruction exigible est donné en effet. Mais quand des parents égoïstes oublient ce qu'ils doivent à leurs enfants au point de ne les considérer que comme des instruments à leur service ; quand des parents trop ignorants pour soupçonner le prix de l'instruction ne songent pas même à accomplir un devoir que leur conscience ne leur révèle point, la société doit, de toute nécessité, prendre en mains les intérêts de l'enfant, qui sont aussi les siens ; et l'on ne voit pas au nom de quel principe moral les parents alors pourraient protester sans rougir.
Parfois, il est vrai, le père ose dire que son fils lui appartient, qu'il est libre d'en faire ce que bon lui semble. Mais s'il le pense vraiment, que ne va-t-il jusqu'au bout; que nedêclare-t-il, pour être conséquent, que, son enfant étant à lui, il a sur lui droit de vie et de mort ? Prétention insensée, qui heurte tous les principes de la morale : car l'enfant est une personne, il participe déjà à la dignité humaine; sa faiblesse même, son impuissance à faire respecter ses droits, le rendent plus intéressant et plus sacré. L'abandonner absolument aux mains d'un père indigne, ce serait, de la part de la société civile, manquer à un devoir des plus étroits.
Le maître, représentant de l'autorité paternelle. — L'instruction est donnée, la plupart du temps, dans l'école. Sauf de rares exceptions, elle y est plus complète, plus méthodique, plus forte, en un mot, que dans la famille. Pendant que Tenfant est à l'école, le maître
tiNGT-SEPTIÉME LEÇ0:4. 311
Teprésônte tiaprès de lui les parents et en exerce F^utorite; il 'a pour un temps une partie de leurs oblf gâtions et, par «uite, une partie de leurs droits. C'est pûiirquoi, Tenfautdoità son maître le respect et Tobéisfiance qu'il devrait à ses parents mêmes : ce sont ses premiers devoirs tfécolîer.
L'éducation dans la famille. — Quant à l'éducation
proprement dite, '41 est certainement désirable que l'école y pourvoie auôsi dans la mesure du possible; mais c'eet d'abord et- surtout dans la famille qu'elle se donne, et il ne faut pas laisser croire aux parents qu'ils peuvent se décharger de ce soin snr qui que ce soit. Qu'est-ce que Véducâition proprement dite ? C'est la formation des sentiments et du caractère, des habitudes physiques, intellectuelles et morales. Il résulte de cette définition même, qu'elle commence bien avant Tâge où 'l'enfant est Ternis ôntre les mains du maître. Non seulement l'enfant alors a déjà subi l'influence de son entourage, mais if la subit encore, puisqu^il rentre 'tous les soirs dans saf&mfMe, et lorsque cette influence est mauvaise, le m^tre a bien de la peine à en coiùbattre les effets.
Le principal de? la tâche, sur ce point, appartient donc aux parents; C'est- 'dès le berceau que commence l'éducation*. Dèsie berceau, en effet, on voit percer les tendajices naturelles de relifant;il faut y veiller sans retard cincourager les bonnes, réprimer' les mauvaises : il n'est jamais trop tôt pour agir sur ses sentimetits, pour lui donner des pensées généreuses et des aspirations élevées. Par la parole, par l'exemple surtout, on a sur lui, dans les premières années de sa vie, une action presque illimitée.
Je dis par l'exemple surtout ;en effet, quelque attention qii*il faille prendre à ce qu'on dit devant' l'enfant, il en faut prendre encore bien davantage à tout ce qu'on fait en sa présence. Ce qu'on dit, il a une tendance naturelle àTériger en maxime et à en faire la règle de sa conduite; mais ce qu'il voit faire, on peut être sûr qu'il le fera,
1. V Éducation dès le berceau, c'est le litre d'un excelleat essai do psychologie applitiuéc de M. B. Pciez*.
surtout quand l'exemple lui vient des personnes cpi'il aime, qu'il respecte et qu'il admire le plus au monde, ses parents. Le père est une sorte de divinité pour le petit garçon; c'est l'idéaP même auquel il rêve de ressembler. Là mère est, pour la petite fille, ce qu'il y a de plus élevé et de plus parfait, ce qu'il faut imiter, par conséquent.
Mais il ne faut pas croire que l'exemple qui vient des camarades,des voisins, des gens de service, soit sans importance : l'enfant imite tout, le bien et le mal, le plus souvent d'une façon inconsciente; aussi doit-on le placer dans une atmosphère pure, saine et fortifiante ou ses bons instincts seuls trouvent à se développer. Si tant de respect est dû à l'enfant, selon la belle parole d'un ancien, c'est à cause de l'influence qu'exercent sur lui les moindres exemples. Une faute commise devant lui déflore pour ainsi dire sa jeune âme et peut lui faire un tort irréparable.
On le voit, la vigilance des parents doit être incessante, mais elle ne doit être ni indiscrète, ni tyrannique, car elle manquerait son effet. Quel est le but véritable de l'éducation morale? C'est avant tout, de développer chez l'enfant le sentiment de sa responsabilité ; la meilleure éducation est celle qui le met le mieux en état de se conduire lui-même. Or s'il en est ainsi, une vigilance tracassière, qui entourerait Tenfant de liens trop étroits et trop visibles, serait fort maladroite. L'enfant constamment tenu en lisière n'apprend point à marcher seul. U est très important assurément (et nous ne saurions trop le répéter) de sauvegarder d'abord son innocence, d'éloigner de lui, autant que possible, les tentations ; mais son éducation ne sera jamais faite s'il prend l'habitude d'être toujours surveillé, innocent seulement par impossibilité de mal faire. Son éducation n'est faite que du jour où il sait se conduire et se garder lui-même, évitant le mal non par ignorance ou par peur, mais par raison, par fierté, par respect de lui-même et des autres. La surveillance sévère des parents n'est donc qu'un
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moyen de l'habituer à la règle; le but est de l'amener à à la suivre de lui-même et à l'aimer. La sévérité paternelle et maternelle, dirons-nous, doit aspirer à se rendre inutile et, pour cela, se détendre peu à peu à mesure que Tenfant mérite confiance.
L.*taérltase paternel. — Quand on a élevé ses enfants comme on le devait, qu'ils ont le corps robuste, l'intelligence cultivée, le caractère droit et un bon cœur, il semble qu'on soit quitte de toute obligation à leur égard. Ainsi armés pour la vie, en effet, le bonheur ne peut guère leur manquer. Cependant la loi exige encore, du moins en France, que les parents laissent à leurs enfants une partie notable de leurs biens; et à cet effet, elle limite leur liberté de tester*. De plus, elle exige que, s'il y a plusieurs enfants, l'héritage paternel soit partagé entre eux d'une manière sensiblement égale.
Sur ce point de graves discussions se sont élevées. Dans certains pays, en Angleterre par exemple, les parents possèdent à peu près sans réserve le droit de tester*, et peuvent ne rien laisser de leurs biens à leurs enfants quand ils ont accompli envers eux tous leurs devoirs. Il y a certainement quelques avantages sociaux à ce que les parents disposent ainsi librement de leur fortune, et à ce que Tenfant ne puisse pas compter d'avance sur leur héritage. Il est plus actif au travail, plus entreprenant, plus excité à faire lui-même sa carrière; son initiative se développe et il prend Thabitude de mener à bien tout seul ses affaires. — Les économistes* trouvent aussi un avantage d'un autre ordre à ce que le chef de famille laisse indivise* son usine ou sa maison de commerce : la prospérité en est de la sorte plus assurée, puisque, le possesseur ne changeant pour ainsi dire pas, les mêmes fonds restent indéfiniment dans l'entreprise, ce qui diminue les frais de production et permet de vendre meilleur marché. — Moralement, enfin, n'y a-t-il pas, dit-on, quelque chose de fâcheux à ce que l'enfant, supputant d'avance l'héritage qui ne saurait lui échapper, puisse le dilapider avant de l'avoir, faire des
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dette») déshonorer peut-être ses parents, n» remplir aucun do ses devoirs envers eux, et, malgré tottt^.rece*voir à coup sûr une fortune qu'ils ont eu peut-être grand, peine à acquérir ? De là, un mouvement d'opinion qui s'est produit chez nous à plus d'une reprise en faveur du droit de tester* et contre le partage égçl da L'héritage paternel entre les enfants.
En dépit de ce que ces arguments ont de spécieux, les pj^cscriptions de la loi française semblent encore, plus sages et, croyons-nous, marquent un degré de oivilisa^ tion supérieur. Ce n'est pas sans raisons cpx» la Bjévolu^ tion a supprimé le droit d'atnesse et voulu faire ré^^r l'égalité dans la famille. Il y & là une question de jpstice et de paix sociale. L'enfant, ne Toubllons pas, a besoin d'être défendu contre l'arbitraire^ le caprice, les injustes préférences des parents : N'arrive-t-ii pas sauvent que celui qui mérite le moinaleur tendresse est le plus aimé? Quel immense inconvénient, quel danger moral n'y aur^ rait-il pas à ce qu'il s'établît enti^ les enfanta une. ému^ lation malsaine, les portw3.t, non pae h faire honneur à leurs parents, ni à mérites à L'envi leuc amour, maist i. flatter leurs passions,, à; conquérir laurepréfér^icds^par n'importe quela moyens ? Comment ne. pas ^Oiîr là une source probable d'hypocrisie et de dissinMilation^ une cause de désunion,, de discorde entre les {rèores et sœure?
La tendance égalitaire qui règne dans nos Imb, quelque critique qu'on en puisse £aire, a le gjrandi avantage de s'inspirer des principea moraux les plue élevési. La loi fpan^ise pose en principe l'égalité des* dvoito partout où' il y a égalité dee devoirs : oo, toxae lesr enfan^to ont les mêmes devoirs envers, leurs, parente^ les parlât» les mêmes devoirs envera teus- leurs en^iBUita : donc teua lee enfants ont les mèmee droits. C'est, pourqmaî, it sa suffit pas, en quelque sevte, qne les pères et mères remplissent pendant leur vie toua leur» devoirs envers laue leurs enfants ; il &ut encore, s'ils ont de la fortvme ou de Taisance^ qu'ils leur laissent à tous de quoi oe^ cuper dans la société une situation en taj^aert avec celle
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qu'ils y avaient eux-mêmes. La fortune paternelle, devenue vacante, est donc répartie également entre les enfants. A qui reviendrait-elle plus justement qu'à eux? L'éducation qu'ils o&t reçue leur a créé des besoins correspondants : il est juste qu'on les mette, autant qu'on le peut, en état de les satisfaire. Si donc les parents meurent sans laisser de testament, l'Etat suppose que leur volonté a été ce qu'elle devait être et ordonne le partagé équitable de leurs biens entre leurs enfants. S'il y a un testament, il n'est valable qu'à des conditions déterminées : les parents ne peuvent disposer que d'une très petite part de leur fortune en dehors de leurs enfants, ou en faveur de l'un d'eux.
llevofrs des enfants envers les parents. -— Tels fliont les devoirs des parents ; leurs droits en résultent : on en a déjà un aperçu dans ce qui précède ; ce sera achever de les faire connaître que de paiier maintenant des devoirs des enfants.
Le premier devoir de l'enfant est le respect de l'autorité paternelle et maternelle, l'obéissance. Gomment les parents pourraient-ils élever, instruire, diriger l'eniant comme ils le doivent, s'ils n'obtenaient pas avant tout sa soumission? L'enfant ne sait nen, il est incapable de se conduire, d'avoir une volonté à lui : ce serait de sa part une sottise, autant qu'une faute, de prétendre tout d'abord agir à sa guise. Ne serait-il pas vraiment insensé de se refuser à suivre ces guides excellents, qui joignent à l'expérience de la vie Tardent désir de lui faire du bien, dont l'ambition la plus vive est de le voir heureux, et qui entendent son bonheur cent fois mieux que luimême? Nos parents sont des amis incomparables que la nature nous donne. Leur volonté doit être toujours présumée juste et raisonnable.
Quelques-uns pensent qu'obéir c'est s'abaisser. L'obéissance, en effet, ne semble- 1- elle point contraire à cette autonomie* de la volonté dont nous avons tant de fois parlé? — Non. Ce qui est humiliant, c'est d'obéir par faiblesse, par lâcheté, à celui qui commande insolem-
ment et sans dmt; mais obéir à des parents, à des maitreSf c'est-à-dire à des êtres plus raisonnables et meilleurs cpe nous, c^nd sont responsables pour nous, ce n'est pas manquer de dignité, c'est entendre bien notre intérêt et notre devoir^ c'est faire librement acte de modestie et de raison.
Avec les ansées Teafant devient capable de se conduire Ini-même ; mais, alors même qu'il ne doit plus l'obéissance à ses parents, il leur doit toujours la déférence et le respect. Bien que^ légalement, on puisse par exemple, à partir d'un certain âge, se marier sans Tautorisation de ses parents, il vaut toujours mieux l'obtenir; si elle nous est refusée, la loi nous force avec raison à recouvrir encore de formes respectueuses l'acte d'indépendance qu'elle nous permet.
Quand vient pour eux la vieillesse, nous devons rendre â nos parents ce qu'ils ont fait pour nous, les nourrir, les soigner, veiller à ce qu'ils ne manquent de rien. La loi nous y contraint au besoin; mais, sans attendre qu'elle nous y force, nous devons mettre notre plaisir à leur procurer le repos et l'aisance, à leur faire une vie douce et honorée. Ne leur donner que des joies et souhaiter de leur en donner longtemps, voilà la vraie piété filiale. «Il n'est point, dit Platon*, d'idole plus vénérable aux yeux de la divinité, qu'un père, une mère, un aïeul courbés sous le poids des années. Tout homme sensé dime et honore ses parents, et c'est véritablement un trésor pour les gens de bien que des ancêtres changés d'années, qui vivent jusqu'à l'extrême vieillesse. »
Lorsqu'un enfant a appris au foyer domestique, à honorer la vieillesse, à vénérer les cheveux blancs d'un aïeul, il est disposé à entourer d'égards toutes les personnes âgées. C'est aux atte;itions qu'ils ont pour les vieillards, ajux soins dont ils les entourent, à la déférence (^'ils leur témoignent, qu'on reconnaît partout les jeunes gens bien élevés. Et quand à l'autorité de l'âge s^ajoute •celk du mérite et des services rendus, ce devoir de respe^àl'^ard des veillards devient encore plus obligatoire.
D«volr« des frères et sœnrs entre eux. — Il faut souhaiter que la famille soit nombreuse, car les enfants alors sont généralement mieux élevés. Les parents ont un sentiment plus vif de leur responsabilité et risquent moins d'oublier leurs devoirs ; la discipline, plus nécessaire, est plus ferme ; les enfants prennent plus vite l'habitude de Tordre et le sentiment de l'égalité.
Les frères et sœurs grandissent ensemble, sous la même règle; ils ont les mêmes devoirs et les mêmes droits ; ils sont Tobjet de la même affection ; ils font entre eux l'apprentissage de la vie. N'est-il pas évident qu'ils doivent se regarder comme égaux sous l'autorité paternelle, non seulement se tolérer et se traiter avec justice, mais se défendre et se protéger mutuellement, s'aimer, se venir en aide ? Gomme c'est-là précisément ce que se doivent les uns aux autres tous les citoyens d'un même pays, mieux encore, tous les membres de la grande famille humaine, c'est-Ià ce qui fait dire que la frater^ nité doit régner entre tous les citoyens d'une même patrie, puis entre tous les hommes, quand ils seront sages.
Cette heureuse sagesse ne coûte presque pas entre frères et sœurs. L'affection naturelle, resserrée par l'habitude et par la bonne éducation, rend facile et doux l'accomplissement de tous ces devoirs. Le seul fait de porter le même nom, d'avoir sucé le même lait et joué autour du même foyer, d'avoir les mêmes affections et les mêmes souvenirs, peines et joies, ne s'oppose-t-il pas à ce qu'on devienne jamais indifférent les nns aux autres? Quel ami aura-t-on sur qui Ton puisse compte!*, si ce n'est un frère aîné? Pour qui sera-t-6n brave fet dévoué, si on ne l'est pas pour un frère plus faible, pour une sœur ?
Mais l'affection ne suffit pas, il y faut joindre un certain respect, une sorte de déférence mutuelle, qui nous fait tenir grand compte des goûts et des préférences des autres, pe sentiment donne plus de ioù'ééur'igt de charme, quelque chose 3è plus sûr et de* pîlis égal, aux relations entré frères et sœurs. '
318 VINGT-SEPTIÈME LEÇO^.
Si les enfants restent orphelins avant d'être tous établis, les alnëë héHtent, à Tégard des plus jeunes, des devoirs des parents et par suite de leufs droits. L'intention des pàreiiis était certainement de donner à totig la Aème sômtnè d'anection et de soins; le tempe leur d manqué. Les aînés, qui ont joui plus long:temp8 c(e ces soins, ont, pour ainsi dire, reçu plus que leur part; ils doivent tout faire pour que ceux qui n'ont pas reçu toute la leur aient le moins possible à soufiTrir de la mort prématurée des parôntô. Perdre un père et une iQère avant d*être en état de se suffire et de se conduire est lé plus grand dei» maméur's. Comment un bon frère^ en âge de travailler, pourrait-il ne p&s sô dévôueir àve£ joie, pour adoucir une pareille perte à ceux dont il resté l'unique soutien?
Ge dévouement n'est pas rare ; tout le monde a pu conhaitlre èi admirer de ces ôtres excellents, qui, à peine sortis de l'enfance, se trouvent être chefs de famille ^ et qui accomplissent simplement, sans se plaindre, aired joie au contraire, les plus sévères devoirs. Tel jeune homme avec ses deux bras pour toute fortune, telle jeune fille avec son aiguille, trouvent moyen de nourrir et de faire instruire plusieurs frères et sœurs, tout en subvenant parfois aux besoins d'un grand-père aveugle, d'une grand'mère infirme.
N'est-il pas clair qu'en pareil cas les plus jeunes enfants doivent respect et obéissance au frère, à la sœur qui leur tiennent ainsi lieu de père ou de mère? Ils n'y pourraient manquer sans manquer de cœur et même d'intelligence : il est trop juste que ceux qui ont la responsabilité et la peine aient aussi l'autorité. Que tous se groupent donc autour de l'aîné, qui représente le chef de la famille, qu'il y ait entre eux la même entente, la même union que si le père vivait; que l'esprit de famille les réunisse tous dans un même sentiment.
li'esprit de famille, sa beauté morale. — Qu'est-CÔ donc que l'esprit de famille? L*esprit de famille comprend^ «nais dépasse tous les devoirs proprement ditB qUe houà
jj".
VINGT-SEPTIÈME L^ÇÛN. 31&.
venons d'énum4rer : il est, autre, cho^e, il comm^nee aiu del^ C'est un zj^lo particulier à4]H^dRdre>ea toutelpartoutla. défense et les, intérêts de ceux qui nous sont unis par les liens du sang ; c'est une émulation à bien faireipour Thon^ neur du nom, une impatience absolue de toute critique dirigée par un étranger contre quelqu'un, des nôtres; c'est, l'esprit de corps, enfin, dans ce^ qu'il a de plus ê^rmly de plus élevé et de plus respectable*
Ce sentiment peut, il est vrai^ aiToir des danger»*; il risque de nous iveadre injustes pour le& autcea et puv tiaux pour leanôtrea; mais il est en lui-même généreuK et, à tout prendre, nou& anime à bien fair^ Toufi le& sentiments^très vifaettrè» forts sont plus ou moinsvexclu» sifs, et ne peuvent pasrue pasr I^ètr«. Le patriolisma eat exclusif au^si à. sa manièi^, il nfest le patriotisme qu'à cette condition; nous avons vu pourtant combien ii' favorise le développem^nl^ dft^ hk moralité géoépalie^ On doit de m4me beaucoup pardoIlne1^à l'espmt de famiilft dans ses écarts^; il fa^ut tout fiBiire p<^ur l'encouiMigei} et le développer chez l'enfant.
I»c» 4i»m»mÈUmmmi, mevl^BCs 4». lia ihimill» an naao a«Élq«0 dik«gMii4 -*^ Les serviteuTS, les esek^ies dans V^bt^ tiquité étaient, regadpdés comme> membresi de^ la famillia. La famille com^enait tout ce qui vi4} sous^la m$me» toit, tout ce^qpi se groupe autour du mémo foyer. Il serais très boa que qiuelque cbose subsistât, daas' noto& société démocraliqiie^ &t égalitaire» do Tattacbomen^ réciproque des ser^kours* et des maîtres dans Fancieaaiei société.
Par situation, Isa domesJicpes sont réellement de ta famille ; il» en sd'Veat tous les sedrets;* nous aven» va besoin absolu de leur bonnètelé^ de leur discrétion, cb leur d^liea(es«e : le phi» suif moyen de l'obtenir eet de leur témoigner une enliètre eooifiaaice^ d» les entourer d'égards et de soins. La dé&ance envers eux et k liatt-% tenir ne sont pas seulement offensantes et dures, el'ks provoquent de leur part des actes d'bostilité, et la famille alors se trouve littéralement désagrégée^ par ces- éléments étrangers et ennemis qu'elle a admis dans son sem. Au
contraire, les bons maîtres font les serviteurs fidèles et dévoués. Ceux-ci ont un singulier mérite dans leur rude condition ; ils sont vraiment dignes de tout respect, et sont un trésor pour une maison.
Les amis. — Les amis aussi font en quelque sorte partie de la famille ; il ne faut pas qu'ils se sentent étrangers dans notre demeure : donnons-leur les meilleures places au foyer; qu'ils y trouvent toujours un accueil simple et cordial, qu'ils sentent que leur présence est un élément de joie dans la famille. Un ami véritable est chose assez douce et assez rare pour qu'on ne néglige aucune occasion de lui montrer à quel point on rapprécie. L'amitié implique entre ceux qu'elle unit l'intention tacite de se traiter en tout mutuellement comme devraient se traiter les personnes dans l'état idéal des relations.
Devoir de bonne humeur dans la famille (Fontenelle*). — Enfin, il n'est peut-être pas inutile, après cette grave déduction des devoirs domestiques, de dire un mot d'un devoir, léger en apparence, très sérieux au fond, le devoir de bonne humeur dans la famille. Rien de plus rare que cette vertu. Je ne parle pas des personnes qui n'ont point reçu une bonne éducation, et, qui jugeant qu'on n'a pas à se gêner dans la famille, y sont à l'envi bourrues, désagréables et grossières. U est des familles même distinguées, où l'union est parfaite et l'esprit de solidarité remarquable, où l'on est disposé à se soutenir mutuellement, à faire les uns pour les autres de sérieux sacrifices, et où cependant les relations quotidiennes ont toujours quelque chose d'un peu tendu. Si Tonne se dispute pas tout à fait, on ne se parle que sur un ton plus ou moins aigre et désagréable. Il semble que l'amabilité et la grâce soient une monnaie que l'on réserve pour les indifiTérents, et qui ne saurait avoir cours dans la famille. Si bien que Fontenelle*, dans un de ses £/o^es, voulant faire le portrait le plus favorable du personnage qu'il loue, termine par ce trait qu'il paraît mettre au-dessus de tout la reste. « Enfin, il était
d'une humeur agréable, même dans son intérieur. » On a beau dire que ce n'est que sur les petites choses qu'on se dispute, il n'y a pas de petites choses dans la vie de famille, par la raison qu'elle n'est presque faite que de petites choses. Si l'on est insupportable dans tous les détails de la vie, sous prétexta que cela est sans importance, à quel moment se réserve-t-on d'être bon et affectueux? Quand on s'observe si peu dans les petites choses, où il est facile d*être ce qu'on doit, est-on bien sûr d'être irréprochable quand viendront les occasions sérieuses? Chacun devrait donc faire tout son possible pour corriger un tel état de choses, pénible pour tous, et qui dissimule souvent, au point d'en faire douter, des (qualités profondes et de solides vertus.
XXVIir LEÇON
Devoirs civiques. — La patrie.
La nation ou patrie : ce qui la constitue. — 1* Communauté de territoire (remarque) ; — 2** Ck)mmunauté de race (remarque) ; — 3"* Communauté de langue ; — 4^ Communauté de croyance religieuse ; — 5** Communauté d'intérêts ; — 6*^ Communauté de mœurs et de coutumes; — 7* Communauté de lois; — S*" Communauté de passé historique.
Aucune de ces conditions n*est absolument nécessaire^ ni sufflsante à elle seule. — 9*> Condition, nécessaire et sufflsante : La communauté de sentiments et de volonté. — Synthèse* de toutes ces conditions : l'Instruction et le patriotisme.
La nation on patrie t ee qui la eonstitne. — On
appelle nation ou patrie un groupe plus ou moins étendu de familles, associées entre elles pour se pro léger mutuellement dans l'exercice de leurs droits.
La nation telle que nous Tentendons aujourd'hui, occupant un vaste territoire et comprenant plusieurs millions de personnes, était à peu près inconnue dans
dS2 VlNOT-H€ITlÈME L£ÇON«
l'antkpiité. La eité anticfae, bien souvenf, tenait dans l'enoeinte d'une «eul« ville ; c'était, par coBséquent, un groupe fort restreint, dans lequel les citoyens €^ connaissaient presque tous, ^éiibéraient tous enseiail>le sur lapkce publique Tout iiutre est la nation modeffie : c'est ufn corps très vaste, où il entre des éléments très divers, mais reûdu homogène* par la réunion de conditions multiples. *
1® OBnittiiilanBté tde téi^HtoIre. •— Le mot pMrie signifie littéralement la terre do nos pères. Sn effet, la communauté de territoire semble être la prsfmière concUtion-ée l'existence 'de Ja patrie*. U faut; pour constituer uneulktion, une certaine unité géographique : c'est toujours une excellente garantie d'homogénéité*, et par conséquent d'union et de force pour un peuple, que d'avoir des frontières naturelles bien déterminées et point trop étendues.
Remarque. — Cette condition, cependant, comme presque toutes celles /que nous ^allons énumérer, n'est ni absolument nécessaire, ni surtout suffisante. Rien n'est plus daDgereuz' et plus arbitraire que de poser en principe qu'un peuple doit occuper toutes ses frontières aaturc^Uès, et «que tout hii appartient jusqu^à tel fleuve ou à telle 'montagne. ' Pourquoi ce fleuve plutôt que tel autre ? Pourquoi cette montagne, et non pas la mer qui est plus loin ? La tentation est «bien grande, lorsqu'on occupe les rives du fleuve, d'aller jusqu'à la montagne; et, lorsqu'on occupe la montagne, d'aller encore au delà: qui peut dire où sont les vraies frontières natureltes^d'un peuple ?
Cette condition est donc très vague, et, en fait, l'unité géographiquèrn^t pbiht du'tout indispensable; La Suisse est une nation' où le i patriotisme, où le setïtimelit de l'unité nationale ^t atfssi vif et aussi fort qu'on peut le
1. L'Enipire d^Alexandve^ Pempire romain comprenaient des éléments extrêmement divers, mais ce n'étaient point des nations homogènes* : une seule condition suffisait pour en faire partie, avoir subi la loi du vainqueur.
souhaiter ; et pourtant il s'en faut que ce pays ait partout des frontières naturelles. Des hauteurs qu'elle occupe, la Suisse domine de toute parts des vallées immenses, qu'elle n'a jamais eu la prétention de revendiquer tout entières, quoique rien ne l'en sépare. La Belgique, de même, n'a de frontières naturelles ni du côté de la France, ni du côté de la Hollande ; c'est cependant une nation véritable, justement jalouse de son unité et de sa vie propre.
2° Commanairté de race. — Une deuxième condition est la communauté de race ; mais celle-ci encore n'est point nécessaire et ne serait pas suffisante. La Suisse compte plusieurs races bien distinctes ; l'unité nationale n'en est pas moins parfaite. — L'Allemagne actuelle comprend trois ou quatre races : des éléments celtiques, des éléments slaves y sont mêlés à l'élément germanique. — Au nom du principe des races la France ira-t-elle revendiquer des droits sur le pays de Galles ? La France, elle-même, bien qu'essentiellement celtique, contient des éléments germaniques, ibériques, latins et même grecs.
En revanche, certains pays, malgré une parfaite communauté de race, refusent de faire partie d'un même tout : les Etats-Unis d'Amérique n'entendent pas ne faire qu'un avec l'Angleterre, les colonies espagnoles de l'Amérique du sud ont formé des états indépendants.
3® Commonaalé de langue» — La communauté de langue est certainement un lien et une cause d'union pour une nation; mais il résulte déjà de ce qui précède, que cette condition est insuffisante et n'est point indispensable. On parle anglais auxÉtats-Unis, espagnol dans TAméricpe du sud, français dans une partie de la Suisse et dans toute la Belgique, allemand dans une partie de la Russie, etc. Nous savons d'autre part, que les meilleurs Français ne sont pas toujours ceux qui parlent l'idiome le plus pur : les provinces que nous avons récemment perdues pariaient allemand , ce qui ne les empêchait pas d'être profondément attachées à la patrie française.
4° Communaiifé de eroyance religieuse* — Est-ee la
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coDàmunauté de croyance religieuse qui fefa le lien priiieipal d'une Bation ? Certes, il est peu de causée d^ttnioH aus«i puissantes, aussi ialimes. Dans ranficjuilé, lés institutions cÎTiles et les institutions religieuses ne fai* Baient qu'un; la religion était nationale, elle nefraitehîssait pas les limites de l Etat. A meeure que les Ro»aifis étendaient leur domination, la religion romaine s'annexait en quelque sorte le» religions des peuples conquis, afin qu'on ne pût pas dire que, dans une partie queteonque de l'Empire, des citoyen» rmnêàn» professaient une croyance en dehor» de la religion rcmïarfre. Ott sentait nstificlîvefflenfc quel danger c^était pour une sation, que les cansciences y fussent divisées et les cr^^yaneee^ en
conflit entre elles*
Mais dane les nations modernes, la religion est détenue tout individuelle. On ne lui demande plue #é«fe nationale, il suffît qu'elle ne soit pas anti-nationale; elle est essentiellement pour chacun affaire de conscience personnelle et de croyance intimé. La îoi civile respèôte donc également toutes les croyances j elle h» laisse Kbrés et ne leur demande que le respect èe^ înstïlutiotis civiles et politiques. On pent être un excellent Français quelque religion que l'on professe; qui songerait à demander aux gens leur eredô pour ju^ger s'ils sont bons citoyens ?
5« eftittinmninté d'intérêt*. --* La c^ffi'fifanimté des intérête constitoe-t-elle entre lee m^emiree d'une nstidn un lien plus fort et plus néceseaire que tous ceux que nous venons d'indiquer? Certes, c'est là un lien d^ntie force singulière; quand le« membre» d'une nation ont véritablement lés mêmes intérêt» et qû^ils le savent, il y a de fortes préseiïïptTon» pour qu'on les trouve puisstfmment unis. Cependant, peut-on oublier que la patrie est surtout une unité morale, « une âme », et peut-on la faire reposer principalement, sur des lignes de douane ? Evidemment cette condition, quelque importante qu'elle soit, est accessoire comme les précédentes, elle peut être nécessaire, elle ne saurait être suffisante*
VÎNGT-Ht/rriÈME LEÇON. 325
^ Gemiiniiaalé de mcew^s ei de eo«M«nieir. — La
communauté de moÈfûr's et de ttyttinniëé a été sonténf sif^alée comme uûe eosdhion é9«^iïfiel)6 de Funité nationale. Un philoi^phe angiaie céntemporaiB définit fine nation : «Un grcnipe cûopéfatif hérédiiaîfe*, resserré par la contnme. » CTeôt là nne etprêfssion Ibrtè et juste : il est certain que lorsque des hommes^ éï âombreux qu'ils soient^ ont fous les mêmes mœurs, les âïêmes usages, les mêmes façon? de juger et de 0eÈti^, d'etitendre ce qui se doit ou ne se doit pas faire dans tel c^ donné, ces hommes sont presque aêsuré» d'eietcer à mt moment donné une aetioti collective conndérable^ soit |>our lé bien, soit pour le^ Éaal. Il y a donc bien dans cette communauté de mœtir? et d*tisagei8 tm des {iriùdpitul éléments constitutifs de la patrie.
^aîs comment oublier que dans ebaque^ peuple cerfainés fractions de la populâlîon offrent de» meeurtf originale» et souvent étranges ? Fera-t-on po^ur cela de ehactin dé ces petits groupes une dation à pari ? Là Fràneie abandonnera-t-elle le pays [basque, ou telle région dé TAuvergîie^ ou les peptilatione dé leile vallée des Alpes, parce que les mœurs â^y rei&seâblént pias à ceMee^ de nos grandes villes ? Et revendiquera-t-e>le BruxelJes, parce que cette ville est en quelque sor^^ quant aux mœurs, un brillant quartier de Paris ? — Non, ri<dentité des mœuref et des coutumes n*est point enco re ce qui fait la patrie.
7^ CeMfniiuMiiiié de leia. -^ Vivre sous les mêmes loiSy obéir au même gouvernement, tece^oir les mêmes ordres pat l'intermédiaire d'une admfnistratien centralisée, est-ce là ce qui fait là ûaiîo'nf ? -«- Assurément, cette condHien est àéeesôàire, cai^ les fragn^énts épars d'un grsnûfd corp* stos u«ité nféf cot^stitùeraiéht point une nation : il faut une écik/n comm^une, îl fàfut donc des pouvoirs publics i^niiques, une même autorité respectée de tous; il faut que la patrie ait quelqti'e part son cœur et sa tête, qu'elle prenne conscience d'elle-mêiiae dans une capitale, où tout vient retentir et d'où toutes les parties reçoivent une commune impulsion.
Cependant, on ne saurait dire que l'empire d'Alexandre, formât une nation, quoique la volonté du conquérant y fût partout imposée et partout respectée; de même pour Tempire romain, douze fois grand comme la France, et dans lequel se mêlaient les éléments les plus confus et les plus divers. On ne peut non plus regarder toutes les provinces qui composent aujourd'hui les possessions russes en Europe et en Asie comme formant entre elles une véritable unité nationale, quoique une seule volonté y soit partout obéie.
8** Commun anté de passé historique. — Mais lorsqu'un tel corps a eu depuis des siècles la même histoire, lorsqu'il vit des mêmes souvenirs, n'est-ce pas alors enfin qu'il forme vraiment une patrie? G'est-là en effet, une condition capitale, nous allons voir seulement qu'elle se tamène à une autre. Par elle-même elle ne suffit pas, car nos provinces les plus françaises, par exemple, ne sont pas toujours les plus anciennement annexées ; un long passé vécu en commun n*est pas nécessaire, puisque l'Alsace et la Lorraine, françaises depuis si peu de temps, l'étaient si profondément par le coeur. Cependant, nous l'avons dit, w est là une condition très importante, et Ton va coD. prendre pourquoi.
9^ C4»ndltlon nécessaire et snlttsante t la commnnuuti' de sentiments et de volonté. — Après avoir énum^.o, en effeit, tant de conditions, dont aucune n'est rigoureusement nécessaire, et dont aucune surtout n'est sufi'r.ante, nous arrivons à celle qui est, à notre avis, i^wcffisante à la fois et nécessaire: cette condition suprême^ c^est la communauté de sentiments et de volonté.
Une nation est un groupe de personnes : or, unepersonne n'appartient en droit qu'à elle-même, elle se possède ellemême et ne peut pas être possédée sans son consentement. C'est pourquoi on représenterait vainement à une peuplade indépendante que son territoire est enclavé dans le nôtre, qu'elle est de notre race, qu'elle parle notre langue et professe nos croyances^ que nos intérêts sont identiques, qu'elle a les même mœurs que nous et obéit aux mêmes
lois, que son passé se confond avec le nôtre : si elle ne veut pas être incorporée à nous et devenir partie intégrante* de notre nation, elle est et demeure de droit indépendant^.
Au contraire, elle est nôtre^ quelles que soient la distance géographique, les différences de race, de langue, de religion, de mœurs, d'intérêts et de lois, si elle veut être nôtre, si elle partage tous nos sentiments, si elle consent à partager notre destinée. En un mot, on est de la patrie que l'on aime et dont on veut être.
Aucune annexion, aucune conquête n'est définitive tant qu'elle n'est pas ratifiée par les cœurs et les volontés. La nation conquérante a le droit d'employer (et, si elle est habile, c'est son premier soin), tous les moyens propres à faire naître la communauté de sentiments et de vouloir ; mais une province annexée en fait, et cédée par les traités, ne fait pas véritablement partie de la nation conquérante tant qu'elle proteste dans son cœur et demeure hostile dans sa volonté.
On peut être profondément Français sans avoir jamais vu la France, alors même qu'on est né sur un autre continent, qu'on a vécu sous d'autres lois, qu'on parle une autre langue. On est Français, si l'on prend sa part de tout ce qui afflige ou réjouit les cœurs français, si l'on palpite aux mêmes souvenirs, si l'on vit des mêmes espérances, si l'on est prêt à faire des actes de dévouement à la patrie française. Tels étaient ces hommes qu'on a vu accourir sous nos drapeaux de toutes les parties du monde aux jours de nos récents désastres.
C'est ce qui permet de dire qu'une 'nation est une véritable personne morale. Une nation consiste essentiellement dans le concert des volontés; c'est une association de personnes libres, unies pour accomplir en commun leur destinée et se garantir mutuellement l'exercice de leurs droits.
Si une nation est ainsi une âme, un principe spirituel, une individualité morale, si tous ceux qui la composent sopt cençés animés des piêmes sentiments et émus dc3
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marnes souveairs glorisax ou trieteis, on comprend copi* bie& esl fmx e0t 4<Uge* trop fiouvent répété > « L« patrie est où Ton »^t bîea ». Ua de nos meill^uri9 écrivains cp&temporainsy s'élève éloquemment contre ce^te impiété, a On aime, dit-il, en propprtion des saciifices qu'on a faits, des maux qu'on a epufferts ensemble. Un héritage de regrets et de souvenirs douloureux vaut un héritage de gloire. Avoir souffert ensemble contribue autant h &irc l'unité nationale qu'avoir vaincu ensemble, mf la souffrance en commun unit eacore plus que la joie^ £!n fait de souvenirs nationaux, les deuils valent mieux que des triomphes, car ils imposent de^ devoirs et commandent l'efibrt en commun » ^
fêjutkémn * 4e fmteu ee* voméÊWomm» r^ Après cette analyse toutefois, il convient d'indiquer rapidement la synthèse* de tous les éléments q^i eonstituent la patrie. Les conditions que nous avons énus^érées sont nécessaires i divers degrés et a divers titres; aucune n'est suffisante toute seule. Plus il y a de conditions réalisées et réunies dans un cas donné, plus la patrie est forte, son unité puissante et durable. N'estrôl pas à croire, en effet, que les membres d*uoe mémo nationaurcmt presque infailliblement mêmes sentiments et même volonté, si tout est dn nature i les unir ei rien n'est de nature à les diviser, s'il y a entre eux communauté de territoire, communauté de race et de langue, communauté de croyance et de mœurs, communauté d'int^irèts, communauté de lois et de passé historique ? Quelle cause pourrait plus sûrement que tous ces traits communs taire naître la communauté de volonté ? Gomment les sentiments ne seraientils pas presque nécessairement les mêmes, là où se trouvent réunies tant de conditions d'harmonie et d'aceord ?
C;9ii«|«a|0ii pMucQa^tqno*. -*- L'iwwtrnrttow et le pmtHtttimane. *- Cette remarque nous fait comprendre comment et à quel point Tinstruction agit sur le pa-
1. E. RenaQ% conférence faite à la Sorbonne (1882) sur l'idée d« nation ou 4« patrie.
triotisme. On compte beaucoup sur les écoles pour répandre Pesprit civique, fortifier le sentiment national donner à tous rintelligence de l'intérêt commun, inspirer à tous le dévouement à la patrie. Est-ce à tort ou à raison ; et, si c*est à boa droit^ ^mment Téeole peut-elle tenir ce qu'on attend d'elle?
Pour le comprendre, il suffit de nous reporter à ce qui précède. L'unité géographique est un lien puissant entre îçs babitants d'une même nation, mais qu'importe que nous habitions le territoire le plus heureux du monde, si ce territoire nous est inconnu? Que nous importe d'avoir des frontières Lien délimî ées, si nous ignorons ces frontières, si nous n'avons rien vu, rien lu qui nous instruise à cet égard, si, également ignorants de notre pays et des pays voisins, nous sommes dans l'état do ce paysan, qui, en 1870, croyait que l'Allemagne était une province française au môme titre que la Bretagne? De même, la communauté de race est un élément constitutif de ia patrie, mais encore faut-fi s'en rendre compte. L'identité des intérêts, il faut la comprendre; le passé historique, il faut le connaître.
On voit par là ie sens et la portée de ces mots F éducation nationale. C'est préparer des citoyens, que d'apprendre aux enfants l'histoire de leur pays et des pays voisins, la géographie, pardessus tout la langue nationale. La langue est le plus vivant symbole de la patrie. Expression du caractère national, elle contribue à son tour à le former dans les générations nouvelles et à le maintenir dans ses traits essentiels. Tout membre d'une nation doit être plein du génie de ses pères et pénétré de leur pensée, savoir ce qu'ils ont voulu, senti, souffert. Ainsi seulement, chacun connaîtra les liens intimes et multiples qui l'unissent à tous dans le présent et qui rattachent le présent au passé. Ainsi s'éveillera dans les âmes le véritable patriotisme, fait non plus de vagues instincts, mais de sentiments éclairés et de volonté consciente.