XXIX" LEÇON
Devoirs civiques (suite). — L*État et les citoyens.
La démocratie*.
Le contrat social* : en quoi cette conception est chimérique, en quoi elle est juste. — Une nation est à la fois l'œuvre de la nature et celle de la raison. — Rôle de la tradition et de la coutume^ de la raison et de la liberté dans l'histoire.
La République. — L'Etat et les citoyeuH. — Fondement de Tautorité publique. — Le droit de punir.
La vertu , plus nécessaire dans la démocratie* qae dans toute autre forme de gouvernement. — Dangers à éviter : l'envie, l'anarcliie*, l'instabilité.
Bienfaits de la liberté politique ; comment elle améliore les individus et fait la grandeur des nations.
lie contrat social* i en quoi cette conception est chimérique, en quoi elle est Juste. — Lcs principes
moraux posés dans la leçon précédente nous mettent à même de juger d'une manière équitable la conception si discutée du contrat social *. Cette conception est, en un senSy chimérique, fausse, justement décriée; et d'autre part, elle est la vérité même.
En quoi est-elle chimérique ? En ce que ses auteurs parlent parfois du contrat social comme d'une convention historiquement réelle, sur laquelle reposerait toute société, avant laquelle il n*y aurait pas eu de société. Dans nos Leçons de psychologie nous avons montré, au contraire, que la société est l'état normal et naturel de rhomme, que l'homme est essentiellement, selon l'expression d'Aristote"", « un animal politique », né pour former des cités, des tribus, des Etats, comme l'abeille pour former des ruches. Mais, fausse historiquement, la conception du contrat social* est moralement vraie; c'est la seule qui nous permette de nous faire une idée juste et complète des relations des hommes entre eux dans une communauté politique.
Une nation est A la fols l'œuvre de la nature et l'œuvre de la raison. — Une nation, en effet, est à la fois l'œuvre de la nature et l'œuvre de la raison. Un instinct naturel rapproche les hommes les uns des autres, les fait se grouper et s'unir pour leur commune défense. Ainsi se forma (peut-être avant la famille même) la tribu, groupe d'hommes unis poux; l'ofTensive et pour la défensive contre les dangers de toutes sortes, contre les bêtes fauves et les voisins ennemis. Mais si la nature seule engendrait la cité, qu'arriverait-il ? La force y régnerait seule et le droit n'y aurait point de place. Loin de là, la cité est essentiellement « une association de droits », selon l'expression de Gicéron*. La raison y intervient donc plus ou moins, pour régler les relations selon la justice et contenir la force.
Tous les membres d'une société civile et politique sont des personnes au même titre^ par conséquent jouissent des mêmes droits; ils sont égaux devant la raison. La liberté de chacun n'a de limite que dans l'égale liberté des autres ; chacun peut faire (ou doit pouvoir faire) librement tout ce qu'il peut faire justement. Nul ne doit être contraint ni empêché, que dans la mesure où l'acte qu'il s'agit d'obtenir est juste et nécessaire au bien commun, l'acte qu'il s'agit d'empêcher, contraire au droit de tous ou de quelqu'un. L'égalité des personnes sous la loi est donc le dogme fondamental de la morale politique; c'est aussi le fondement des constitutions libres.
Rôle de la tradition et de la coutume. — U est Si vrai qu'une société est à la fois le produit de la nature et de la raison, qu'on voit sans cesse ces deux éléments agir ensemble ou alternativement pour déterminer la marche de l'histoire dans chaque société. La philosophie de l'histoire est ordinairement conçue de deux manières opposées dont il faut faire, croyons-nous^ la synthèse* pour être tout à fait dans la vérité.
Quelques philosophes regardent les phénomènes politiques comme régis par des lois naturelles, à la manière des phénomènes physiques ; ils sont surtout frappés de
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çetu vérité : quQ, dan9 Due société, les faits go( toujours des causes certaines et les causes des efiiets certains ; que tout se tieut ; que l'état d'un peuple à u^ moment di)nné est le produit de son passé histariquCy de ses traditions, de ses cputumes ; que (put ce qu'il a fait ou subi antérieurement a une infiueuee nécessaire sur son présent et son avenir; que les événements^ en un mot, s'encbi^înent et se déterminent selon des lois immuiables*. Et les n)êmes philosophes qui, en théorie, professent cette doctrine sur la formation des sociétés et les lois de Tbistoire, en pratique, maudissent comm^ funestes sans réserve, dénoncent comme absurdes toutes les révolutions nées d'une inspiration rationnelle* et idéaliste*. Selon eux, c'est une chimèrç dangereuse de vouloir faire régner la raison dans les sociétés humaines, et de troubler pour cela le cours de la nature. Une société, discnt-ilis, qui rompt avec eon passé, avec sjbs coutumes, avec ses traditions nationales, perd nécessairement Té^iuilibre et se jette follement dans tous les hasards de l'anarchie*, au risque d'y périr : pour avoir voulu faire régner l'idéal * dans les relations des homiQes, on a oublié les conditions essentielles auxquelles une nation est viable et sans lesquelles elle ne peut durer.
Hdie de 1» mlsoii et de lu liberté. -«- D'autres philosophes, au contraire, tout pleins de l'esprit du Contrat social* f persuadés qu'une société composée d'êtres libres et raisonnables a pour lin de réaliser par la raison le triomphe de la liberté, et par la liberté le triomphe de la justice, ont une extrême indulgence pour les tâtonnements, pour les élans généreuj^ (tout dangereux qu*ils puissent être) de la liberté st de la raison vers l'idéal* moral. Ils sont disposés à saluer de confiance, comme bonne a priori et toujours féconde, toute révolution faite en vuQ d'améliorer les relations sociales, et de iaife triompher la justice. Pour eux, c'est là surtout ce qui distingue les nations humaines des sociétés animales. Dana les sociétés animales, la nature, l'instinct, l'habitude fond toutf les événements s'enchaînent fatalement,
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l'idéal, le progrès coascrçnt de lui^mime n'y ont poipt de place. Mais dans les sociétés humaines, à mesure que la raison s'éclaire, elle cherche un état meilleur que l'état présent, elle rôve de refondre Ja société et de la rétablir sur des bases plus justes, pour rendre plus réelle légalité des personnes, pour mieux assurer le respect de tous les droits et l'accomplissement de tous les devoirs.
Conclllatlan de« deux thèses opposera. — Ces deux thèses sont vraies à différents titres, intéressantes presque au même degré : il est nécessaire d'en faire la synthèse* si nous voulons être dans la vérité. En effet, en tant que 1 homme est un être naturel, en tant que nous sommes sujets de l'habitude et de la coutume, la première thèse est la vraie, c*est la tradition qui fait la force et la stabilité de nos sociétés ; et un peuple qui rompt brusquement avec son passé court les plus grands hasards, car il est toujours téméraire de briser les liens traditionnels : on ne défait pas impunément pour la refaire de toutes pièces l'œuvre de la nature et du temps.
Mais, d'autre part, qui oserait prétendre que l'idéal est, pour l'homme, comme pour les bêtes, de rester à jamais dans le môme état soeial, de trouver toujours que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes, d'accepter comme bon tout ce qui arrive, de faire à jamais ce que nos ancêtres ont fait, de subir toujours ce qu'ils ont subi ? N'est-il pas naturel, nécessaire mémo au regard de la conscience morale, que l'homme fasse acte de raison en toutes choses, et d'abord dans ce qui Fintéressc par dessus tout : l'organisation de la cité ?
Il y a donc quelque chose de généreux et de souverainement respectable, dans ce continuel désir du mieux, dans cet instinct rationnel* qui pousse certains hommes, et non pas seulement les esprits téméraires et aventureux, mais souvent les meilleurs de nous, à demander ou à tonter des réformes dans l'organisation sociale de leur pays. Il est bien vrai que ce désir du mieux est toujours plus ou moins révolutionnaire ; mais quand U est sincère
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et juste, le moraliste ne peut ni le repousser a prion^ ni 6tre sans pitié pour ses écarts. Toute révolution n'est pas nécessairement condamnable, quoi qu'il ne faille pas hésiter à condamner, même dans les meilleures, le mal qui se mêle toujours au bien qu'elles font. La révolution française, quelqpe mal qu'elle ait fût, a été un phénomène moral d'une grandeur incontestable et d'une portée immense; c'est la plus grande explosion de l'idéal* moral qui se soit jamais vue dans l'histoire des sociétés humaines.
Cette passion de l'égalité qui a inspiré tous ses actes, ce sentiment profond de la dignité des personnes qui lui a dicté la déclaration des droits de l'homme, tout cela mérite un respect absolu. Qui oserait regarder comme supérieur à un peuple qui a de ces fièvres subites et de ces tressaillements généreux, un peuple qui n'a jamais rien éprouvé de semblable, une Chine par exemple, immobile sous le poids de ses traditions ?
Ce qui est vrai, malheureusement, c'est que ces réveils formidables de l'instinct du mieux, de l'amour du droit, donnent à toutes les passions l'occasion d'éclater. L'instinct d^égalité, en même temps qu'il est très noble et répond à un certain sentiment du droit, n'est pas exempt de tout égoîsme : il devient facilement aveugle, jaloux et violent. L'ivresse de la liberté peut engendrer les plus graves désordres. Enfin toutes les vertus qui procèdent de l'esprit d'indépendance confinent à certains vices, dans lesquels il est toujours à craindre qu'elles n'aillent se précipiter et se perdre. Lorsqu'on rompt avec la tradition et la coutume, d'ordinaire ce n'est pas à demi, ni pour peu de temps. L'esprit d'examen et de réforme, le vertige rationnel*, s'emparant d'une société, dépasse presque nécessairement le but et ne peut manquer de faire du mal. De là le mauvais renom que gardent aux yeux de certaines gens, et que méritent toujours un peu les révolutions, même les plus nobles. De là les réactions violentes, révolu iionnaires à leur leur. Le mieux est ain^i Tenneuui du Lien.
Comment éviter ces dangers ? En nous rappelant qu'on peut aller au mieux de deux manières : par soubresauts ou d'une façon continue, par révolution et par évolution*. Nul doute que cette dernière marche ne soit de beaucoup la plus sage et la plus sûre. Ce qu'il faudrait éviter, ce sont les longs sommeils dans la coutume et dans les traditions injustes, les longs oublis de soi-même; on évi terait ainsi les réveils violents, qui ébranlent la société jusque dans ses bases et remettent tout à la foison question. Ce qu'il faudrait encore, c'est apporter dans nos actions de chaque jour un continuel souci de ce qui est bon et juste, en conservant toujours dans nos institutions ce qu'il peut y avoir d'excellent dans nos traditions nationales. Il faudrait combiner l'amour de l'idéal avec Tamour de notre propre passé, le culte de la raison avec le respect de nos vieilles gloires. Observer cette juste mesure est, semble-t-il, la chose du monde la plus difficile : cet esprit de suite, cette sagesse constante, cet égal souci de la stabilité sans immobilité, et du progrès sans déchirements, sont presque impossibles à obtenir; mais quelle nation serait celle qui saurait prendre sur elle de donner au monde un tel spectacle I
lift République. — Quoi qu'il en soit, si nous cherchons quelle est la constitution idéale d'une société, la meilleure forme de gouvernement, la réponse, d'après ce qui précède, ne peut nous paraître douteuse.
Certaines constitutions accordent tout à la tradition, à la coutume, rien à l'esprit de progrès, rien à la raison, rien au droit ; il en est qui ne garantissent pas même la liberté des personnes, qui considèrent les sujets comme la propriété, la chose du souverain. De telles formes de gouvernement peuvent avoir leur raison d'être, rendre des services à un moment donné ; comme elles concentrent toute leur autorité dans une seule main, si cette main est sage et habile, elles peuvent assurer pour un temps au peuple qui s'en contente, une puissance formidable, de la gloire et un certain genre de bonheur. Mais il est clair, d'après les principes de ùotre morale, que.
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si nous cherchons Tidéal des relations humaines^ nous devons le chercher ailleurs.
L'idéal, c'est un état de choses dans lequel tous les avantages qu'assure le respect de la coutume et des traditions sont conservés autant qu'il est possible, mais où d'abord et avant tout sont assurés le lègne du droit et la dignité des personnes. Que doit «ouhaiter le moraliste? Que tout homme ait vraiment une part d'homme dans la vie, une part d'homme dans la cité. Il doit rêver un état politique dans lequel tous les membres de la communauté soient égaux et fassent acte d*autonomie*, un état dans lequel tous obéissent à des lois qu^ils ont consenties, qu'ils ont faites, sinon par eux-mêmes, au moins par leurs représentants.
On appelle gouvernement représentatif, le régime sous lequel les citoyens se gouvernent en réalité eux-mêmes et tout le monde exerce l'autorité par l'intermédiaire de représentants librement choisis : c'est le seul régime conforme à l'idéal moral. Or de toutes les formes et variétés du gouvernement représentatif, la République est sans contredit colle qiii proclame le plus nettement et qui assure le mieux l'indépendance des citoyens et le règne du droit; car si l'on veut que les libertés soient toutes respectées, le plus sûr moyen est de leur confier le soin de se faire respecter elles-mêmes (par des moyens légaux et pacifiques, bien entendu). Aussi la République est-elle la meilleure forme de gouvernement pour un peuple qui en est digne.
L'état et les eltojens. — Dans un tel état de choses, pour parler exactement, il ne faudrait plus opposer, l'Etat et les citoyens. L'Etat dans une République, c*est la somme des citoyens unis sous la loi commune ; tandis que dan^ les nations soumises au régime despotique^ l'Etat, c'est le souverain seul, et tous les autres hommes sont sujets. Dans une République, point de maîtres et point de sujets : il n'y a que des citoyens, c'est-à-dire des hommes libres, ayant tous les mêmes droits et soumis à toutes les mêmes lois. Ou si l'on veut^ selon Texpres-
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sioa de Kant^, tous sont « sujets de la loi », mais de la loi seule. Si Ton oppose encore TEtat et les citoyens, cette distiuctioQ n'a plus rien d'absolu. L'Ëtat est la partie gouvernante de la nation, c'est-à-dire l'ensemble des magistrats, détenteurs du pouvoir pour un temps par le choix et le consentement de tout le monde, représentants et interprètes de la loi selon des règles et des garanties déterminées par la loi elle-même.
FnDdemeBi île l'aptorllé publique. — * Le fondement de l'autorité publique est alors dans la volonté nationale. Mais qu'est-ce que la volonté nationale ?
Il serait fort désirable que ce fût l'unanimité de la nation; malheureusement il n'en est pas ainsi d'ordinaire. Si l'unanimité se rencontre parfois quand l'honneur national est en jeu, quand il s'agit de résister à Tétrangor, elle se rencontre fort rarement dans les questions de politique intérieure. Là les partis sont très divisés et se disputent ardemment le pouvoir. On est donc obligé de placer le fondement de l'autorité non plus dans l'unanimité, mais dans la simple majorité de la nation. Comme toutes les volontés sont également respectables, on ne peut que les inviter à s'exprimer librement, puis on les compte, on les compare, et cela devient la loi, qui est voulu par le plus grand nombre.
Mais le plus. grand nombre, parce qu'il exerce l'autorité, ne doit pas croire que tout lui soit permis : il a des devoirs envers la minorité. Certes les volontés les moins nombreuses ne peuvent prétendre faire la loi; elle doivent au contraire la subir avec respect, jusqu'à ce que, à leur tour, elles deviennent prédominantes. Mais,vaincues, elles demeurent respectablefl, leurs droits restent entiers, et la majorité ne peut pas faire, quoique toute puissante, ce que lit morale défend : elle ne peut pas violer les droits d'un seul citoyen, à plus forte raison d'un groupe de citoyens. Autrement, au lieu de fonder la justice par lit loij elle ne fonderait que l'iniquité et l'oppression, en mettant la légalité au service de la force injuste.
L# ûnH 4# 9ii«lv. -— Le droit de punir^ arme formi-
dable aux mains du pouvoir, a des limites très étroites, comme le droit de légiférer*, dont il n'est que la conséquence. On ne peut prescrire et imposer aux citoyens que la justice, que ce qui est conforme au droit de tous : on ne peut donc frapper des peines légales que la violation d'un droit. La raison d'état^ c'est-à-dire la prélention de briser les volontés individuelles, d'opprimer les libertés et de sortir du droit, sous prétexte qu'il y va du salut public, est le plus dangereux des sophismes*.
La vertu, plan nécessaire dans la démoeratie* qve dans toate antre forme dé gonvemement. — On voit
maintenant combien la vertu est nécessaire dans les Etats libres. La démocratie, c'est-à-dire l'état politique dans lequel le pouvoir appartient au peuple, est de toutes les formes de gouvernement celle qui suppose dans la nation la plus grande somme de sagesse, de raison et de justice. C'est ce qui a fait dire à Montesquieu* que la république est le « gouvernement de la vertu ». Gela ne signifie pas que dans une république tout le monde soit nécessairement vertueux, ni même que ceux qui gouvernent soient toujours vertueux ; cela veut dire que chez les uns et chez les autres, la sagesse, la modération, le respect des lois, le dévouement à la patrie, doivent l'emporter, sans quoi la communauté est en péril.
Dan^^ers * éviter i l'envie, l'anarchie*, l'instabilité. — Considérons en effet les vices auxquels une démocratie* est sujette, et les dangers que ces vices lui feraient courir s'ils venaient à prédominer.
L'égalité inspire toutes les lois, mais, en fait, l'égalité est toujours plus ou moins imparfaite : l'égalité des droits n'entraîne pas l'égalité des biens, ni Tégalité des dons naturels, ni même l'égalité de culture intellectuelle. Puis, comme il faut toujours que quelqu'un fasse les lois et les applique, il y a des chefs, et des chefs ne peuvent pas être des égaux. Si donc un faux et funeste besoin d'égalité, une déplorable façon d'entendre l'égalité démocratique*^ nous amène à détester toute supérioritéi à «&•
vier les avantages que nous n'avons pas, à envier même le mandat que nous donnons; si nous ne voulons pas supporter et respecter cette autorité que nous avons créée, sous prétexte qu'elle émane de nous : c'est l'anarchie* qui règne, et avec elle le désordre, le désordre dans les esprits d'abord, dans les atlaires bientôt, dans la rue plus tard. Avec le désordre, l'instabilité; car, à chaque renouvellement des pouvoirs publics, l'autorité passant en de nouvelles mains sera exercée dans un esprit différent. Dès lors, plus d'esprit do suite dans les affaires, plus d'unité dans l'action, plus de force au dehors.
Un pays dans lequel se produiraient ces désordres moraux aurait beau disposer d'immenses richesses et de forces matérielles considérables, il n'en serait pas moins une proie toute prête pour les nations rivales, moins bien douées peut-être et moins avancées en civilisation, mais attachées à leurs institutions et puissantes par la discipline.
Le danger est donc immense pour une démocratie^, si l'esprit de justice et de modération n'y prédomine pas, si la sagesse publique fait défaut et si la discipline se relâche. Gomme la majorité fait la loi, il faut que la majorité soit moralement saine et suffisamment éclairée, qu'elle sache de ce qu'elle veut, et qu'elle veuille avant tout l'ordre et le bien public. Il faut qu'elle soit pénétrée de patriotisme, qu'elle comprenne ses obligations morales et les nécessités politiques, qu'elle sache faire des sacrifices et obéir aux chefs qu'elle s'est donnés, car l'obéissance est la première, la plus nécessaire de toutes les vertus civiques. Stuart Mill*, dont l'opinion ici ne saurait être suspecte, puisque personne peut-être n'a poussé plus loin l'esprit d'indépendance et le goût de la liberté, Stuart Mill va jusqu'à dire qu'une peuplade barbare, comme on en voit par exemple chez les Gafres, où l'esprit d'obéissance est tel que le caprice d'un chef peut faire immoler sans raison des centaines d'hommes, est plus capable de recevoir une constitution libre et de devenir une grande nation, que les tribus nomades des steppes.
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dan9 le«qu«Ue« U passion do riadépenda&ce fait détester taut« autorité ot mépriser tout^ discipline. Dana cea dispositions, dit-il, on ne connaîtra jamais ee respect de la loi, qui seul fait les nations cifilisées.
8i robéissance est nécessaire à ee point pour que l'ordre règae dans toute société, no l'est-elle pas doublement dans une démocratie*, où la tentation contraire est si forte? Là, en effet, rindiseipline peut paraître quasi légitime à un esprit obtus, puisque ee pouvoir auquel on nous demande d'obéir, nous Tavons fait nous-mêmes et pouvons le défaire. Nombre de gen^ ne semblent-ils pas se croire en droit de briser à tout moment, quand bon leur semble, et de mépriser en attendant, l'autorité issue de leurs suffrages?
BifnteUa de 1» liberté poUtIqaef «•■nn^at ^le aaséii*ve les isdlwtiliis «t fali la 0r«Bdesr émm aatloaa. — Mais si la liberté mal entendue ot pratiquée
sans règles fait courir à une nation de tels dangers, quels ne sont pas ses bienfaits, pour un peuple qui en est digne et sait en user I II n'est pas môme nécessaire de savoir tout d'abord la pratiquer; c'est un laborieux apprentissage qui se fait avec le temps, et rien n'améliore tant les individus, rien ne fait plus sûrement la grandeur dos peuples.
Nous l'avons dit plus d'une fois la liberté est un incomparable instrument d'éducation. C'est en faisant acte de responsabilité personnelle que l'enfant devient un homme ,* c'est en se sentant libre qu'un citoyen devient digne de l'être. La liberté fortifie ceux qui la pratiquent, comme le grand air ceux qui le respirent, comme les exercices de gymnastique ceux qui les font. Elle fortifie comme certains remèdes très actifs, qui sont de véritables toxiques si on en abuse tout d'abord, mais qui refont la santé et renouvellent notre constitution même, pourvu qu'on puisse les supporter.
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