‹ Leçons de moraleChapitre 20 sur 25 · XXXIII' LEÇON · texte numérisé non relu

XXXIII' LEÇON

Devoirs religieux.

Sens de cetfe expression : devoirsreligieuXyÔBXis la morale rationnelle*. — La noiion de Dieu^ de quelque manière philosophique qu'on y arrive, identique à la notion de perfection. — Le sentiment religieu^i, dans ce qu'il a de plus pur, identique au sentiment moral.

Tous les devoirs sept des devoirs envers Diei). -* Cette vérité cou-

ûrmée par rénumération des devoirs religieux communément admise. — Le devoir religieux par excellence.

La prière et le culte. — Devoir de sincérité. — Tolérance et liberté des cultes.

Sens de eette expression t devairm treiigieuaD , dans

la morale rationnelle. — Par cette expression, devoirs religieux^ il est clair qu'on n'entend pas ici les devoirs imposés par telle ou telle communion religieuse à ses fidèles. Chaque église entend à sa manière les devoirs de l'homme envers la divinité; chaque église commande certaines pratiques auxquelles elle reconnaît ses adeptes; sur ce point, la morale rationnelle* n'a pas d'avis à émettre; elle ne saurait intervenir, si ce n'est pour rappeler les principes généraux qui dominent tout* Aucune prescription religieuse particulière ne doit être contraire aux lois universelles de la conscience; nul ne peut, sous aucun prétexte, manquer au respect des personnes ; quant au reste, le devoir des fidèles est de se montrer dociles aux enseignements de la religion à laquelle ils font profession d'appartenir. La morale pure et simple ne leur demande à cet égard que la sincérité et la bonne foi. Être véritablement de l'église dont on paraît être, n'obéir en cette matière qu'à sa conviction intime et profonde, voilà le devoir général, le seul que nous ayons à rappeler. — Par devoirs religieux, on n'entend ici que les devoirs de l'homme envers la divinité, au sens le plus large et le plus élevé de ce mot. Les obligations que nous allons énumérer sous ce titre doivent être telles, qu'elles soient reconnues également par toutes les religions pures, mieux encore, par toutes les philosophies qui admettent un Dieu.

Or, cela posé, on va comprendre que les devoirs envers Dieu ne sont pas des devoirs particuliers, forïnant un groupe distinct, à la manière des devoirs individuels, des devoirs domestiques ou des devoirs civiques.

lia notion de Dlea, de quelque manière philosophique qu'on 7 arrive, identique à la notion de perfection. — En effet, à quoi se ramène la notion de Dieu?

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De quelque manière qu'on y arrive, (rationnellement s'entend, car il ne peut être ici question des origines historiques, ni des aberrations* de l'instinct religieux), on la trouve identique, en somme, à la notion de perfection.

Sans avoir à exposer, encore moins à apprécier ici les preuves classiques de l'existence de Dieu, nous pouvons rappeler que les hommes s'élèvent à la notion de Dieu de trois manières principales, qu'il y a trois preuves particulièrement simples, frappantes et populaires de Texistence de Dieu. On conçoit Dieu : P comme cause première du monde; 2<* comme intelligence directrice ou providence du monde ; 3^ enfin, comme législateur des consciences et suprême garant de la moralité. — Or, par quelque voie qu'on arrive à le concevoir, c'est toujours comme l'Être parfait qu'il apparaît à notre raison.

1° Ce monde a besoin d'être expliqué : tout ce qui est doit avoir une cause. En vain dirait-on que l'état actuel des choses résulte de leur état précédent, il faut remonter, d'âge en âge, jusqu'à un premier commencement. La science contemporaine enseigne, selon l'hypothèse de Laplace* et de Kant^, que notre, système solaire s'est formé par condensations successives, d'une nébuleuse* primitive anologue au chaos de la tradition ; mais la question n'est que reculée et la solution n'a pas fait un pas, car on peut toujours demander : d'où venait cette nébuleuse, depuis combien de temps elle existait, pourquoi elle obéissait à telles lois plutôt qu'à d'autres, d*où lui venaient sa température, son mouvement de rotation, etc., etc.

Il faut donc s'arrêter en quelque point, comme le dit Aristote*, dans cette régression* de cause en cause. Or l'esprit ne s'arrête satisfait, que lorsqu'il conçoit à l'origine de tout une cause suprême, éternelle, parfaite, source de tout ce qui est, et qui, se suffisant à ellemême, n'a pas elle-même à être expliquée par quelque chose d'antérieur à elle. — La notion métaphysique* à laquelle on arrive de la sorte est celle de l'Être parfait,

TRENtE-tROlSIÈME LEÇON. âSl

eoûCU cotûme volonté créatrice, ou principe premier de l'univers.

2^ Considérons d'autre part non plus Torigine, mais la fin des choses, c'est-à-dire le but où elles tendent. Où va cet univers, pourquoi a-t-il été appelé à l'être, quelle est la fin de chaque chose en particulier et quelle est la fin du tout? Est-ce le hasard ou l'aveugle nécessité qui régit l'enchaînement des phénomènes, ou bien une pensée, une intelligence gouverne*t-elle le cours des choses?

Plus les philosophes ont agité cette question, plus ils se sont persuadé que l'ordre qui éclate dans tout l'univers, particulièrement dans le monde végétal et animal, dans l'agencement des organes, si admirablement adaptés à leurs fonctions, suppose au sein des choses une action providentielle, une pensée qui combine merveilleusement les moyens pour atteindre les fins, une bonté qui gouverne tout en vue du bien. N'est-il pas visible que Dieu, ainsi conçu comme l'ordonnateur suprême qui assigne à toutes choses leur fin, ne peut être encore que la perfection même, l'intelligence parfaite et la parfaite bonté?

3^ Enfin Thomme, trouvant en lui-môme la notion du devoir, se sentant obligé de faire régner l'ordre dans sa conduite, ne peut s'expliquer en dernière analyse cette idée d'obligation morale, qu'en la rattachant à l'idée d'une raison suprême, dont sa propre raison est pour ainsi dire le reflet. C'est parce que l'ordre est la loi des choses, que l'homme se sent tenu de réaliser l'ordre pour sa part, dans la mesure où il a l'initiative de ses actes. Mais cette raison souveraine, législatrice, rémunératrice, gardienne enfin de la moralité, qu'est-ce autre chose encore que la perfection réelle et vivante, le Bien même personnifié?

L« ■entiment religieux, dans ee qu'il a de plus pur, ideotiqueau sentiment moral. — S'il en est ainsi, le sentiment religieux, dans ce qu'il a de plus large et de plus élevé, sera précisément identique au sentiment de

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la perfection, par conséquent au sentiment moral : et c'est ce que nous avons établi^.

En quoi consiste, en effet, le sentiment moral? A éprouver au plus profond de notre être le respect et l'amour de la perfection, à sentir ce qu'elle vaut et com^ bien elle est digne de dominer toute notre existence, de servir de règle et de fin à toute notre activité. Quiconque à un très vif sentiment moral, avons nous dit, ne peut guère s'empêcher de croire que cette perfection à laquelle il aspire, est une réalité vivante, qu'elle connaît et juge nos efforts, qu'elle collabore en quelque sorte avec notre bonne volonté. Ainsi le sentiment moral, dès qu'il est très fort, presque nécessairement prend la forme religieuse. Mais inversement, la croyance en un être parfait, cause et fin des choses, entraîne presque toujours un sentiment plus net et plus vif de ce que nous devons faire pour nous approcher de la perfection. Le sentiment religieux, quand il est ce qu'il doit être, prend ainsi presque nécessairement une forme pratique et morale.

Tons les devoirs sont des devoirs envers IMen. —

Il suit de là que tous les devoirs, sans exception, sont des devoirs envers Dieu; et nous n'aurions que faire de chercher à énumérer ici des obligations religieuses distinctes de nos obligations morales. Accomplissons tous nos devoirs individuels, faisons tous nos efforts pour atteindre à la plus haute perfection que comporte notre nature : nous ferons en cela acte de piété. C'est faire de même des actes pieux, que de chercher à répandre le plus de perfection possible autour de soi, en faisant tout le bien qu'on peut, en donnant tous les bons exemples, en se dévouant au bonheur des autres, dans la famille, dans la cité, dans toutes les relations humaines. C'est cela même que la divinité nous commande.

Cette vérité eonflrmée par l'énnniératloii des devoirs

1. Ci-dessus, leçon XII^ sur les Rapports de la morale et de la religion.

TRENTE^ROISIEMK LEÇON, 383

religieux eomninnéiiieiit admise. -— Cette vérité se trouye confirmée lorsqu'on examine les devoirs religieux communément admis et énumérés dans les traités de morale. Un philosophe contemporain, qui n'est pas un théologien, mais qui est profondément convaincu de l'existence d'un Dieu personnel, M. Jules Simon*» ayant à parler des devoirs religieux, déclare que le philosophe n'a qu'à répéter sur ce point les formules mêmes du catéchisme, que nos devoirs envers Dieu se ramènent à trois : « le connaître, l'aimer et le servir. » — Le connaître, c'est-à-dire, lui faire hommage de notre intelligence, appliquer notre pensée à méditer cette idée suprême de la perfection qui est la clef de tout savoir et la source de toute lumière. — L'aimer, c'est-à-dire, lui faire hommage de notre cœur, sentir combien nous sommes peu en face de lui, combien notre existence éphémère a besoin de se rattacher à l'existence absolue et éternelle. — Le servir, enfin, c'est-à-dire accomplir sa volonté. Or sa volonté présomptive*, selon la belle expression de Leibnitz*, c'est que la raison s'accomplisse, que la justice se fasse et que le bien soit.

Cette déduction est à la fois très simple et très logique; mais présenter ainsi les devoirs religieux, qu'est-ce autre chose, que dire en d'autres termes que nous devons à la suprême perfection l'accomplissement intégral de nos devoirs, la subordination de tout notre être et de toute notre activité à la notion du divin et du parfait?

Cultiver notre intelligence et la nourrir des plus hautes pensées, élever notre cœur vers l'idéal*, c'est accomplir notre destinée d'êtres raisonnables et d'êtres sensibles. Agir toujours en vue de la perfection, c'est nous donner toute l'excellence dont nous sommes susceptibles en tant que personnes libres. — Ces devoirs envers Dieu ne contiennent donc point de prescriptions nouvelles, n'ajoutent rien aux devoirs que nous avons énumérés; ce n'est qu'une manière plus concrète de les considérer et une façon plus vive de les sentir.

Le devoir religieux par exeelienee. — Nous incli-*

nerions pourtant à compter à part un devoir religieux, un seul.

Imaginons un homme plein de l'idée du devoir, faisant les efforts les plus énergiques pour réaliser la perfection en tout ce qui dépend de lui, l'aimant de tout son cœur et s'y attachant de toute la puissance de son intelligence : cet homme pratiquement sera saint; il pourra cependant n'être pas religieux. Il ne le sera point, si, au contact des faits, dans ces luttes de la vie réelle où l'idéal* triomphe si rarement, où il y a tant de déceptions et de tristesses pour la conscience, il perd l'espérance et la foi dans le triomphe final du bien. Vertueux quand même par fierté et par grandeur d'âme, il n'en aura, si l'on veut, que plus de mérite : moralement parlant, quel reproche oserait-on lui faire? Lui qui fait le bien sans rien attendre ni rien espérer, en pensant que la vertu ellemême pourrait bien être une généreuse duperie et le devoir une noble chimère, il met dans sa conduite quelque chose de superbe et d'héroïque ; mais, je le répète, il n'est pas religieux.

Être religieux, c'est croire fermement au triomphe assuré du bien et de la justice, même quand on voit le moins comment il pourra se réalisera En douter, au contraire, admettre un seul instant que le devoir puisse être une duperie, c'est là la véritable impiété. Certes, la vertu doit être désintéressée, ne pas spéculer sur un

1. La grande cause de doate en cette matière, c^est la présence du mal en ce monde, Timpunité des vices les plus éhontés, le triomphe insolent de l'audace. Que d'occasions n'a-t-on pas de s'écrier avec le poète :

oc Pourquoi donc, ô maître suprême.

As-tu créé le mal si grand

Que la raison, la vertu même,

S'épouvantent en le voyant?

Pourquoi sons la sainte lumière

Voit-on des actes si hideux,

QuUls font expirer la prière,

Sur les lèvres des malheureux? »

Eh bien 1 être religieux, c'est ne pas se laisser déconcerter par ce spectacle, c'est demeurer optimiste* résolument et garder obstinément l'espérance.

ayenir de béatitude, n'y pas trop compter, demeurer enfin inébranlable, quand toute espérance serait yaine; mais une âme religieuse se refuse à croire que la foi au bien et Tespérance désintéressée puissent être vaines. Etre reli* gieux,c'est, comme nous l'avons dit ailleurs, être convaincu que l'univers n'est pas sourd et aveugle, que la conscience de l'bomme de bien n'y est pas une anomalie^, en contradiction avec tout le reste. C'est croire que la perfection est plus réelle que toute autre réalité, est le fond même et le terme des cboses; qu'il y a au sein de l'univers une providence, dont nous ne pouvons nous faire qu'une idée grossière, dont les moyens nous sont inconnus et les fins en grande partie cacbées, mais qui gouverne tout avec justice et ne peut qu'assurer la prédominance finale du mieux. Si on le croit fermement et si l'on nourrit cet espoir, on est religieux; et, bien que cela n'ajoute pas une vertu nouvelle à nos vertus, on puise dans cette foi et dans cette espérance une singulière force pour le . bien.

La prière et le enlte. — Dans cette conception, la prière trouve naturellement sa place, la prière, regardée à bon droit comme la manifestation par excellence du sentiment religieux. C'est, selon la belle expression de Bossuet*« une élévation de l'âme. » — « Prier Dieu, dit Yinct% ce n'est pas le haranguer, » ce n'est pas lui adres^ ser de longs discours et de longues requêtes. La prière du sage consiste essentiellement dans un élan du cœur vers la perfection; ce qu'il demande à Dieu, c'est la force de remplir toujours son devoir.

Cependant il est dans la nature humaine de manifester par de actes extérieurs les sentiments qu'elle éprouve ; et quand ces sentiments sont très profonds, très vifs surtout et communs à plusieurs personnes réunies, ils éclatent spontanément au dehors par des actes collectifs, par des fêtes et des cérémonies : de là le culte. Manifestation naturelle du sentiment religieux, le culte est à ce titre respectable comme ce sentiment lui-même.

Devoir de sliieérlté. ^ La morale n'a pas à considérer

ni à comparer les divers cultes; elle ne prescrit à ce sujet qu'un devoir, la sincérité absolue, la parfaite bonne foi Que chacun adore Dieu à sa manière : nul n'aie droit de s'en plaindre, encore moins de s*y opposer. Mais que la manifestation d'un sentiment intime et grave s'il en fut ne soit jamais affaire dMntérêt, de routine ou de respect humain. Eu aucune autre matière l'hypocrisie n'est plus justement méprisée.

Tolérance et liberté des ealtes. — Dans la vie sociale,

quel que soit le culte qu'on professe, ou quelque opinion qu'on puisse avoir à Tégard du culte en général, on n'oubliera point que toutes les façons de témoigner au dehors un sentiment sincère, à la seule conditon de ne pas empiéter sur nos droits et de ne pas menacer nos libertés, ont droit de notre part au respect, disons mieux, à un respect bienveillant et sympathique. Le mot tolérance dont on se sert généralement à ce sujet est insuffisant. Ce n'est pas assez, en effet, de tolérer, de supporter avec peine un culte que nous ne pratiquons pas. Ne point partager les convictions d'autrui, c'est assurément notre droit; mais nous devons regarder avec une déférence affectueuse tout élan sincère de Tâme vers cette région de l'inconnu, où un instinct aussi indestructible que l'ignorance et la faiblesse humaines nous pousse à chercher un appui. La naïveté même en ces matières est touchante aux yeux du philosophe; elle n'inspire une pitié dédaigneuse qu'aux esprits étroits et aux cœurs secs. La liberté des cultes n'est donc pas seulement inscrite dans nos lois comme une condition nécessaire de la paix sociale et de l'ordre public. C'est la plus haute morale qui nous prescrit le respect des croyances que nous ne partagons pas. Nous devons laisser libre la conscience de nos semblables, non en pratiquant à leur égard une abstention plus ou moins désobligeante, mais en gardant envers eux, et en leur témoignant sans arrière-pensée des sentiments de confiance et de fraternité. Que savonsnous de la destinée humaine? Et de quel droit prétendre imposer aux autres sur ce point nos ignorances ou nos

négations ? Est-il humain, est-il juste, de leur disputer avec une ifonie hautaine et superficielle, les consolations qu'ils peuvent trouver dans leurs croyances? La part du bonheur est si petite en ce monde, qu'il est, en vérité, cruel et insensé, de ravir à qui que ce soit une espérance, un adoucissement à ses misères. Peu importe donc que tel culte nous paraisse puéril ou déraisonnable; c'est affaire à ceux qui le pratiquent : s'il est innocent en lui-même, inoffensif pour tous et consolant pour quelqu'un, nous devons respecter en lui la liberté, la conscience et, à défaut de la raison, la faiblesse humaine.

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