I. Objet de la morale. Le devoir et la |ic«poiisabl
lité. — La morale est la science des mœurs, mais des mœurs telles qu*elles devinaient être, et non pas telles qu'elles sont ; d'où cette autre définition : la morale est la science des devoirs.
Qu'est-ce donc que le devoir? C'est une obligation que se reconnaît à lui-même un être intelligent et libre. Cette notion d'obligation sera l'objet d'une analyse ultérieure, mais elle est assez claire par elle-même. L'obligation n'est pas une contrainte, c'est une prescription de la raison, c'est un commandement qui s'adresse à la liberté. On peut violer ce commandement, mais on sent qu*on ne le doit pas, qu'il est mieux de le suivre et que cela seul est dans l'ordre; moins on est contraint de l'observer, plus on s*y sent tenu en conscience; et, soit qu'on le suive, soit qu'on le brave, on se reconnaît res* ponsabley c'est-à-dire sujet à rendre compte de son action : c'est là la suprême originalité de l'homme, et ce qui fait de lui un être à part dans la nature.
II. Bapports de la morale avec la psychologie"^. — Rappelons-nous les enseignements de la psychologie, c'est là qu'il faut chercher la racine de la morale. La psychologie nous fait connaître l'homme tel qu'il est : n'est-ce pas la première condition pour déterminer ce qu'il doit être? La psychologie nous apprend quelles sont nos facultés ; la morale, quel usage il faut en faire. La psychologie nous enseigne ce que nous pouvons, la morale ce que nous devons.
L'homme, dis-je, est le seul être qui ait cette notion de quelque chose qu't7 faut faire, quoique Ton n'y soit pas forcé; de quelque chose qui convient^ de quelque chose qui est bien. Les autres êtres ont tous leurs lois, mais il les suivent sans le savoir; ils ont leur destinée, mais ils y marchent sans la connaître et sans pouvoir s'en détourner; ils y sont menés, bon gré mal gré, par la nature même. En tant qu'animal, l'homme aussi est soumis à des lois fatales : une grande part de sa destinée est réglée à son insu, sa vie physiologique* est presque toute soustraite à son intervention ; mais l'homme a, de
plus que tous les autres êtres, le pouvoir de se sentif vivre, d'embrasser d'un regard son existence entière, de se demander quelle en est la raison, quelle en est la fin. Outre Tordre nécessaire, fatal, dans lequel il est engagé comme un rouage dans une machine, il conçoit un ordre moral, c'est-à-dire un idéal " de la vie, une règle de l'activité libre, une fin de sa conduite, qu'il lui appartient de se proposer à lui-même, et dont il peut s'approcher ou s'éloigner à son gré. Il entre ainsi par la pensée dans le secret de sa destinée, et s'avise, seul au monde, d'être l'ouvrier de cette destinée : les autres êtres subissent la leur, lui, a la prétention de se faire la sienne.
lia irolonté, la p«Bsé«, la senslbllUé de l*boiiBai« svbissent Templre il'um Idéal* moral.— -Toutes ses facultés portent cette marque. — Être essentiellement actif, son activité n'est pas celle d'une torce brute et inerte ; il veut, c'est-à-dire ohoisit entre plusieurs alternatives. Son choix est libre, mais soumis néanmoins à une règle : quelque chose doil étrey quelque chose doit se faire, coûte que coûte. La volonté peut choisir le contraire, mais elle est responsable de son choix.
L'homme penne. Non seulement il perçoit par les sens ce qui l'entoure, non seulement il prend conscience de ce qu'il éprouve, enregistrant, au hasard des événements, ses propres expériences et les associant entre elles, mais a priori il conçoit un certain ordre supérieur aux faits, et auquel les faits doivent se conformer. U a une faculté de l'absolu^ du parfait, de l'idéal* : c'est la raison; et, parmi les principes que cette faculté lui fournit, il y a un principe pratiqua, par lequel non content de reconnaître l'ordre en dehors de lui, dans les choses, il reconnaît qu'il doit, lui aussi, réaliser Tordre dans sa conduite et en tout ce qui dépend de lui.
Enfin il aime, il sent ; et, parmi ses sentiments, il en est qui décèlent encore la noblesse de sa destinée. S'il s'aime lui-même avant tout (égoîsme), naturellement aussi il aime ses semblables (sympathie) ; mais il éprouve en même temps des aspirations d'un autre ordre, et plus
élevées encore : il a la soif du mieux» Tamour de la perfection en tout genre. Fait-il quelque chose pour s'approcher de cette perfection, il ressent une satisfaction sans pareille; s'en éloigne-t-il sciemment et par une chute de sa volonté, il éprouve un chagrin mêlé de honte.
Ainsi, de toutes parts la psychologie* confine à la morale et y conduit; la morale en est le complément nécessaire.
m. Rapports de la morale avee la pédagogie*. — Mais la morale est un complément de la psychologie* d'autant plus nécessaire opi'on étudie la nature de l'homme eh vue de l'éducation. Ce n'est pas par simple curiosité, pour connaître et décrire le mécanisme de l'âme humaine, . que l'éducateur étudie la psychologie. De quoi s'agit-il pour lui? De faire des hommes, c'est-à-dire de préparer les enfants à se conduire par eux-mêmes le mieux possible, de les amener aussi près qu'il se peut de la perfection humaine. «Élever un enfant, dit Mme Necker de Saussure*, c'est le mettre en état de remplir un jour, le mieux possible, la destination de sa vie. » Il faut donc savoir quelle est la destination de la vie humaine. De l'idée qu'on s'^ fera dépend évidemment la direction de l'éducation tout entière. Dans quel sens guidera-t-on le développement de l'enfant? Question fondamentale en pédagogie ^, car toutes nos facultés peuvent prendre les directions les plus diverses ; or ne faut-il pas, en toutes choses, connaître le but qu'on se propose pour savoir ce que l'on doit faire?
Suivant une comparaison familière aux anciens, et qui s'applique à la fois à l'éducation d'autrui et à l'éducation de soi-même, il s'agit pour chacun de nous « de sculpter sa statue », et pour l'éducateur, de façonner comme une matière précieuse l'âme qui lui est confiée. Or, il faut avoir pour cela les yeux fixés sur un modèle. La psychologie et la pédagogie pratique nous apprennent, en quelque sorte, le métier de sculpteur, à quelle matière nous avons affaire, à quelles conditions et par quels moyens nous pouvons agir sur cette matière ; mais
c'est la morale qui nous met en face du modèle^ de Tidéal* à réaliser.
ly. Utilité 4e la morale. — S'il en est ainsi, quelle n'est pas l'importance de la morale, en particulier pour l'éducateur! Elle fixe le terme, ou du moins marque la direction vers laqpelle tous ses efforts doivent tendre.
Objection (mot de Pascal*). — Pourtant, l'on fait communément ici une objection : la vertu s'enseignet-elle? De quelle utilité peut être une science du bien? De même que la logique * ne fait pas le bon sens, ni la rhétorique'' l'éloquence, de môme la théorie morale la plus savante ne fait pas la bonne volonté^ qui seule a du prix. <c La vraie morale se moque de la morale », dit Pascal* ; ce qui veut dire, qu'avec la bonté naturelle et la droiture des intentions on est toujours un homme de bien, tandis qu'on ne Test pas toujours, avec la science la plus raffinée des devoirs.
Répoiioe) avenz. — Nous accordons pleinement que l'on peut parler à merveille des devoirs et ne pas les observer; que la vertu naïve de l'ignorant vaut mille fois mieux que la science du philosophe, quand celui-ci excelle à classer, à diviser, à mettre en belles formules les devoirs, sans souci de les accomplir. Mais il suffira de quelques réflexions pour faire voir, en dépit de ces vérités indéniables, l'utilité très grande de la morale.
1*^ Tontes choses égales, il vant tonjonrs micnx se rcadrc compte. — La morale ne suppléé pas au bon vouloir, mais, à égalité de bon vouloir, ne vaut-il pas mieux se rendre compte de ce qu'on fait, de ce qu'on veut, savoir pourquoi ceci est bien et pourquoi cela est mal? Toute scfence est bonne en elle-même ; à plus forte raison la science morale, parce qu'il n'est rien au monde qu'il importe plus de bien connaître que le devoir.
2^ La Inmlère naturelle est sonveat ▼adUante (mot
de «nlzot*). — La lumière naturelle, dont on voudrait se contenter, est souvent vacillante; de fermes principes sont singulièrement nécessaires pour nous fortifier dans
la lutte, pour affermir l'âme contre les incertitudes auxquelles elle peut être en proie dans certaines crises de la vie. Il est bien vrai que tout homme, par nature, a le sens du devoir ; mais cela veut dire seulement que tout homme sait d'instinct que quelque chose doit être fait, quelque chose non : savoir quoi au juste, savoir exactement ce qui convient, ce qui est le mieux dans chaaue cas, voilà qui est plus difficile. « Dans les temps troublés, dit Guizot*, il est souvent plus difficile de connaître son devoir que de le faire. » Gela s'apprend, et par conséquent cela s'enseigne.
3^ La morale courante et ee qu'on appelle la eoiiselenee eommane proviennent en grande partie îles théories des mnralistes. — Enfin Cette morale courante qu'on respire dès le berceau, et dont quelques-uns voudraient se contenter, est déjà elle-même, pour une grande part, le fruit de la réflexion et de la science. La conscience commune est, à chaque époque, formée des théories des moralistes, lesquelles sont descendues, avec le temps, des livres ou des chaires les plus élevées, dans les couches profondes de la société. La conscience publique est très sujette à se corrompre, à s'égarer, comme aussi à s'épurer. Elle a fait, au cours des siècles, de singuliers progrès : il suffit de rappeler qu'elle a autrefois, sans scrupules et avec la complicité des plus grands esprits, justifié l'esclavage, qui paraît aujourd'hui mpnsttueux au plus ignorant d'entre nous.
Dans les pays libres, n'est-il pas particulièrement nécessaire de répandre des principes fermes et clairs touchant la conduite de la vie ? Rien au monde ne saurait être d'une utilité plus évidente et plus pressante pour une nation dont la destinée collective dépend précisément de la sagesse individuelle. Mais, quand on ferait abstraction* de l'intérêt social, quand on n'aurait égard qu'au bien de l'individu, n'est-il pas clair que la science de ce que nous devons faire nous importe entre toutes? Pascal*, qui tout à l'heure nous fournissait la formule la plus brève de l'objection, nous donne aussi la meil-
leure formule de la réponse. « La science des choses extérieures, dit-ily ne me consolera pas de l'ignorance de la morale au temps de Taftliction, mais la science des mœurs me consolera toujours de l'ignorance des choses extérieures. »
Y. Grandes divisions de la morale. — Cette science de la morale se divise en deux grandes parties: l^ La morale théorique, qui a pour objet la recherche des principes. 2^ La morale pratique^ qui a pour objet Vapplicoriion des principes à la pratique de la vie.
l^Horale théorique 9 son objet» les prinelpes. — En réalité toute la morale est théorique, il s'agit toujours de fixer les règles générales de la conduite; mais il faut en premier lieu établir que Thomme a des devoirs: ce que c'est que le devoir, sa nature, ses conditions ; les rapports de l'obligation morale avec les notions voisines ou contraires de l'agréable, de Futile, du bonheur, etc.; bref, il faut avant tout dégager et fixer les prescriptions et les formules les plus générales du devoir, celles qui s'appliqueront à tous les cas possibles ; et c'est là l'objet propre de la morale théorique.
2^ morale pratique « son objet, Tapplicatlon. — En
second lieu, comme les devoirs varient évidemment avec les circonstances de la vie, il faut montrer comment les formules générales précédemment établies s'appliquent à toutes ces circonstances. Pour cela, on dislingue plusieurs grandes catégories de devoirs.
Les girandes eatéiporles de devoirs. -* On considère d'abord, par abstraction*, 1 individu seul (morale personnelle ou individuelle); puis on le replace au milieu de la nature, on le considère dans ses rapports avec elle et notamment avec les animaux, et Ton trouve ces rapports régis par de nouvelles obligations. Le prenant ensuite dans son véritable milieu, la société de ses semblables, on aborde la morale sociale; et après avoir énuméré les devoirs généraux de tout homme envers tout homme, on examine les relations plus spéciales des personnes entre elles, dans la famille (morale domestique)» dans la pa-
trie (morale civique), dans l'humanité considérée comme composée de groupes distincts (morale internationale ou droit des gens). Enfin, dans la morale religieuse, revenant sur les rapports de la morale avec la religion naturelle, on cherche ce que prescrit le devoir à Tégard de la Cause première, dès que la raison la conçoit, à Tégard de l'Être parfait, dès qu'il est entrevu comme le modèle dont nous rapproche la vertu.
YI. Méthode de la morale.— En quel sens et Jnsqa*& quel point la morale est nne seienee dédaetlve et démonstratiTe. — Pour traiter toutes ces questions, quelle méthode emploiera-t-on? A quelle science avons-nous affaire? La morale est-elle une science déductive et démonstrative? — Oui et non. — Oui, en ce sens que le devoir a quelque chose de l'exactitude mathématique ; ce qu'il commande, il le commande absolument, et, une fois les principes posés, les conséquences en découlent rigoureusement, dans chaque cas, par une déduction impitoyable.
En quel sens e'est une seienee d'expérience et qui proeède par Indnetlon*. — Mais, dans la recherche même des principes, quand il s'agit précisément de trouver et de dégager la formule du devoir, la démonstration rigoureuse n'est plus de mise. Le point de départ ne peut être que dans les faits : or, l'idéal* ne se tire pas des faits, il les dépasse, les domine et les juge; par conséquent, la déduction ne suffit pas tout d'abord. Pour dégager la notion pure du devoir, c'est par induction* que l'on procède; on part de l'expérience psychologique*, on constate, on analyse les faits de la conscience morale, et tout esprit de bonne foi est par là conduit à une vue intuitive* de la perfection à réaliser.
Qu'elle met en Jen l'Ame tout entière et comporte nne eertitnife <l*nn genre * part. — Dans ce travail délicat, toutes les facultés entrent enjeu. La logique nous enseigne qu'en toute recherche, même purement scienti-* fique, l'esprit, pour trouver le vrai, pour achever la plus simple démonstration} a besoin de bome volonté, qu'il
DEUXIÈME LRÇON. 15
doit faire acte de foi en lui-même et en la raison. Or, dans la morale surtout il en est ainsi, et là s'applicpe plus que partout ailleurs cette belle parole de Platon* : « C'est avec toute Tâme qu'il faut philosoplier. » Il s'agit ici, en effet, de ces vérités dont Pascal* dit : « Il faut les aimer pour les connaître. » Un moderne a écrit dans le môme sens : « La résolution de vivre selon la règle prépare à la découvrir; pour trouver le vrai, il faut chercher le bien; » et ailleurs : « la pierre de touche de la vérité est dans les profondeur d^une volonté droite : sans les lumières de l'esprit cette volonté peut errer, mais sans cette volonté l'esprit s'égare. » (Doudan*, notice sur Mme Necker de Saussure*.)
Il existe, en effet, une certitude morale, distincte à quelques égards de la certitude scientifique : elle ne peut pas toujours se justifier par des raisons qui empruntent la forme rigoureuse d'un syllogisme* ou d'une preuve expérimentale; elle tient à toute la disposition morale de la personne qui l'éprouve. Elle doit sa force au choix de la volonté et à l'élan du cœur autant et plus qu'à l'évidence logique; mais elle n'en est que plus féconde pratiquement et plus irrésistible.
ir LEÇON
Morale théorique. — Analyse de la conscience morale. La responsabilité, ses conditions et ses degrés.
L'intention.
Objet et plan de la morale théorique: 1* Y a-t-il une loi morale et où faat-il la chercher? 2* A quels caractères la reconnattra>t-on? 3* Examen critique des principales doctrines proposées; 4*" Le devoir pur ; 5' Principes auxiliaires du devoir ; 6* Les sanctions du devoir: Le devoir et la destinée humaine.
La conscience morale. — Se9 rapports avec Xt^ conscience psycl^olo-
gique*. — Qu'il est nécessaire de partir des faits qu'elle nous offre, et pourquoi. — Sur quoi elle porte; faits qui lui échappent, môme dans la conduite humaine ; seuls les actes conscients et voulus relèvent d'elle.
Analyse : Jugements que nous portons sur les actes de nos semblables Sentiments qu'ils nous inspirent. — Jugements que nous portons sur notre propre conduite, et sentiments correspondants.
Ces jugements et ces sentiments varient, mais décèlent partout un idéal* moral et la responsabilité deThomme. — Quatre éléments de la responsabilité : 1* Conscience de ce qu'on fait ; 2'* Discernement et réflexioa; 3" Sentiment de la liberté ; 4* Notion d'une règle. — - Degrés de la responsabilité ; comment elle croît et diminue ; comment l'instruction l'augmente. — Les irresponsables.
L'intention. — Si c'est délie seule qu'on est responsable: dangers de cette opinion ; la direction d'intention (Pascal *). — Excès inverse de la doctrine janséniste*. -> Conclusion : La loi morale est bien avant tout, et même uniquement, une loi de la volonté, mais elle suppose, sinon quelque chose de plus que la bonne volonté, du moins certaines règles et conditions qui la garantissent.
Objet et plan de ia morale théorique. — La partie théorique delà morale a pour objet la recherche des principes de la conduite ; il s'agit de déterminer la règle des mœurs, c'est-à-dire, le devoir.
Comment allons-nous procéder à cette recherche? La première question qui se pose, est de savoir s'il y a réellement une loi morale et où il faut la chercher ; puis à quels caractères on la reconnaîtra, de quels phénomènes elle doit rendre compte, à quelles conditions elle doit satisfaire. Quand nous le saurons, nous pourrons soumettre à un examen critique les principales doctrines proposées: morale du plaisir, morale de la sympathie, morale de l'intérêt général, etc. Eliminant tour à tour les systèmes qui donnent une idée imparfaite et plus ou moins grossière de l'idéal* que nous cherchons, nous arriverons à dégager la notion pure du devoir. Mais le devoir pur est par lui-même une abstraction* froide et morte : à l'analyse qui nous aura fourni cette idée abstraite, il faudra faire succéder une synthèse*, rétablir plusieurs principes auxiliaires du devoir, retrouver et montrer les attaches du devoir avec le bonheur, les rapports de la vertu avec tout ce qui, à la vérité, n'est pas
elle, mais y confine et a du prix aussi dans cette vie. Enfin, la morale théorique se termine par la grande question des sanctions du devoir : il s'agit de savoir, tout compte fait, quelle place tient le devoir dans la destinée humaine, et à quelles conséquences métaphysiques* et religieuses le morale conduit.
IjA Conscience morale t ses rapports avce la eon-
•clcnce psyehoioglqne*. — Partons donc des faits, analysons les données de la conscience morale. La conscience morale n'est pas autre chose que la conscience psjchologique*,c'e8t- à-dire l'information intérieure, la connaissance intuitive, directe, de ce qui se passe en nous ; seulement c'est cette même conscience, considérée comme s'appliquant spécialement à une certaine catégorie de faits, aux faits morauXy c'est-à-dire à ceux qui se passent en nous quand nous sommes en présence d'actions volontaires. f^n'il est nécessaire de partir des faits qo'rlle noas
offre, et poorqnoi. — Je dis qu'il iaut partir de ces faits de conscience. En toutes choses, la lumière qui doit éclairer la pratique se trouve dans la science exacte des faits, dans la connaissance de la nature telle qu'elle s'offre à nous. En morale, il faut donc savoir avant tout ce que nous sommes, ce que nous éprouvons, ce que nous appelons hien ou mal. Ce n'est pas, tant s* en faut, pour ériger en loi tout fait de conscience ; la loi morale n'est point identique aux faits : elle les domine, elle les juge, elle est d'un autre ordre et s'oppose à eux bien souvent. De quoi s'agit-il donc? De trouver dans l'observation des faits tels qu'il sont, la marque, la trace de l'idéal auquel nous les rapportons instinctivement, auquel nous sentons que notre vouloir devrait se conformer. La conscience morale varie à l'infini, d'un siècle à Tau* tre, d'un peuple à un autre peuple, d'un individu à un autre individu, et, chez le même individu, d'un âge à l'autre. Mais à travers toutes ces variations, on aperçoit, à n'en pas douter, qu'un certain idéal* de la conduite flotte, plus ou moins vague et confus, devant tous les yeux. C'est de ce fait fondamental qu'il faut partir, afin
de bien établir d'abord que la recherche à laquelle nous allons procéder a un objet positif et n'est point arbitraire, ensuite, afin de nous faire de cet objet une idée aussi nette que possible.
Sur quoi elle porte) faits qui lui échappent.
— - Nous appelons donc conscience morale celle qui, non contente d'enregistrer les faits, les juge, non contente de constater les actes, les apprécie et les qualifie. Or il faut reconnaître que tous les faits ne sont pas l'objet de telles appréciations et de telles qualifications. Il y a des actions qui ne tombent pas sous la conscience morale, qui, par nature, échappent à ses jugements.
Je suppose qu'un enfant, passant dans la rue, soit tué par une tuile que le yent détache d'un toit. C'est là un accident fâcheux, qui nous choque et nous attriste ; mais la tristesse que nous éprouvons n'a pas de caractère proprement moral; nous ne qualifions pas moralement cet événement : un fait physique, brutal, nécessaire^ ne tombe pas sous le jugement de la conscience. Tous les phénomènes purement naturels, c'est-à-dire qui sont le produit nécessaire de forces sourdes et aveugles, sont dans le même cas : la morale ne les juge point. Ils peuvent nous affliger ou nous charmer, ils peuvent même mettre en mouvement la conscience morale et l'amener à se poser les plus hautes questions ; mais elle ne s'applique pas à eux directement : même quand elle est déconcertée et troublée par les effets des lois naturelles, elle ne s'en prend jamais à la nature.
Même dans la eondnlte humaine. — Autre cas : un enfant est maltraité, frappé par un homme sous nos yeux : Tindignation s'empare de nous; mais au même instant, nous apprenons que l'homme qui frappe cet enfant est fou, sans conscience de ce qu'il fait : notre colère tombe et fait place au simple chagrin. Ce fait est analogue au précédent, à cela près qu'il est plus triste encore : nous voyons deux personnes malheureuses, et ni l'une ni l'autre n'est responsable.
La conscience morale ne porte donc pas même sur
DEUXIÈME LEÇON. Id
toutes les actions humaines. Ce qae fait un homme dans la folie, le dëlire, la fièvre, le sommeil, sans avoir conscience de ses actes, sans être en état d'agir autrement, nous pouvons le déplorer ou nous en réjouir, nous ne le qualifions pas moralement.
Seuls l«s actes eonseleiits «t Toolns reléTent <l*«llo. — Sur quels actes porte donc la conscience morale? Exclusivement sur les actes voulus et jugés libres : de ces actes-là seuls elle nous fait responsables.
Considérons ce qui se passe en nous en présence de telles actions.
Analyse. — Supposons tour à tour que l'acte est fait par un de nos semblables, puis par nous-mêmes. Dans les deux cas, notre personne tout entière s'émeut : notre esprit porte des jugements, et notre cœur est agité par des sentiments correspondants.
Jui^meiits que nous portons sur les actes de nos semblables 9 sentiments qu'ils nons Inspirent. —
l^ Uacte en question a été accompli par un autre^ cet acte est heureux et nous satisfait par lui-même; de plus, il est conscient, refléchi,voulu: par exemple, un enfant en péril a été sauvé par le dévouement d'un passant. Nous applaudissons à cet acte ; il mérite à nos yeux éloge et approbation : nous voudrions que celui qui l'a fait en fût récompensé, nous jugeons qu'un certaiû bonheur devrait être attaché à ce désintéressement, bonheur d'autant plus grand que l'acte a demandé plus d'énergie, plus d'effort et de sacrifice. Le sacrifice a-t-il été à la fois spontané et complet, nous le trouvons sublime : nous souhaiterions qu'un bonheur absolu récompensât cette action généreuse, surtout si, au lieu d'être accidentelle, elle a été précédée de bien d'autres, si de tels actes sont habituels à cette même personne. Un seul acte de ce genre nous semble déjà fort beau, mais l'habitude de prendre de telles résolutions et de iaire de telles actions, nous l'appelons vertu, et pour la vertu, nous réclamons de tous l'estime et le respect d'abord, puis l'admiration et l'enthousiasme.
Deuxième leçoM.
En effet, pendant que notre jugement prononce, noire cœur aussi est en jeu : pour celui qui fait le bien, nous éprouvons, selon le degré, respect, bienveillance, sympathie, amour, admiration passionnée.
Si, au contraire, l'acte dont nous sommes témoins est mauvais, si un père est maltraité par son fils, si un vieillard est insulté, une femme outragée, un faible dépouillé par un fort, le jugement de l'esprit et le sentiment du cœur vont de pair encore, mais en sens inverse : nous blâmons Faction et l'agent, nous éprouvons du mépris, du dégoût, de l'aversion, de Tindignation^ de rhorreur. Nous jugeons qu'un grand mal serait dû à celui qui, sciemment et volontairement, a pu faire cet acte mauvais. Par un mouvement instinctif, nous attachons le châtiment à la faute, surtout à la faute habituelle, au vice, comme dans le cas opposé nous attachions le bonheur à la vertu.
Jagementa'qne nous portons «nr notre propre conduite, et sentlmenia eorrcspondantfi.-^S^Est'-ce nous^ mêmes qui avons agi^ les mêmes phénomènes se présentent, mais plus rapides, plus vifs, plus intenses : le jugement et le scniimcnt ne font qu'un. Quand nous avons lieu de nous blâmer nous-même, surtout de nous blâmer gravement, la honte nous envahit; ce mécontentement de soi s'appelle le remords^ c'est le plus intolérable de tous les sentiments pénibles. Une seule chose l'adoucit un peu dans les âmes jeunes et qui n'ont pas encore l'habitude du mal, la résolution de réparer le mal accompli et de faire mieux désormais : le remords perd alors ce qu'il avait d'aigu et devient le repentir. Remords ou repentir, nous sentons très nettement que nous nous sommes écartés d'une certaine ligne de conduite qui était la seule bonne; nous avons le sentiment douloureux d'une chute volontaire au-dessous d'un niveau où nous devions nous tenir.
Avons-nous, au contraire, fait quelque chose pour nous élever vers un état supérieur, avons-nous eu un dessein généreux, accompli quelque sacrifice pour les autres^ alors
DEUXIÈME LEÇON. âl
une satisfaction d'un ordre à part, faite d'estime de nous-mêmes, de contentement tranquille, de fierté douce» s'empare de nous. Gesila, satisfaction morale^ sentiment intime, tempéré, qui n'a rien de violent, mais qui est d'une douceur infinie; sentiment qui, à lui seul, consolerait de toute épreuve, et avec lequel aucune douleur ne paraît intolérable. Même, une certaine beauté, une grâce extérieure est répandue sur la personne qui se tient ainsi bonne compagnie à elle-même, qui, non seulement n'a rien à se reprocher, mais obéit à un désir naturel et constant de s'améliorer, de se dévouer, de faire des actes de bonté. On dirait, selon l'expression d'un écrivain anglais, que dans cet état de l'âme, « tous nos mouvements obéissent à une musique cachée. » Cette sérénité gracieuse contraste de tous points avec les attitudes basses ou violentes et les traits tourmentés sous lesquels on se représente toujours les méchants et les malfaiteurs.
Ces Joi^meiits et ces Nentlmeiits Tarlent, mai* Ils décèlent partout an idéal* moral et la responsabilité de l'homme. — Ces jugements et ces sentiments ont beau varier à l'infini dans leurs manifestations et s'appliquer à des objets très différents, on a beau voir certaines âmes très délicates éprouver du remords pour des fautes que d'autres jugeraient insignifiantes, et, réciproquement, des hommes grossiers et sauvages ne pas éprouver le moindre remords pour des actes qui nous font horreur, il n'importe ; ces sentiments se retrouvent partout et décèlent partout un idéal* moral plus ou moins haut, plss ou moins pur, auquel tout homme rapporte sa propre conduite et celle des autres.
Il ne s'agit pas, encore une fois, d'établir (entreprise chimérique) l'accord de tous les hommes, des bons et des méchants, des sauvages et des civilisés, sur ce qui est bien ou mal. Cet accord, il s'agit de l'obtenir, de le préparer, non de le supposer arbitrairement, en dépit de 1 histoire et des faits. La seule question qui présentement se pose à nous est celle-ci : y a-t-il quelque chose qu'il faut faire et quelque chose qu'il faut ne pas faire? y a-t-il une règle
de la conduite? Eh bien ! à cette question il est impod* sible de ne pas répondre affirmativement. Pour tout homme jouissant de ses facultés d'homme, il y a du bien et du mal, il y a une règle de vie. Chacun entend à sa manière ce qu'il faut faire et ce qu'il faut ne pas faire; de cette règle les uns tiennent plus de compte dans la pratique, les autres moins; mais pour tous, sans exception, quelque chose est permis ou défendu, est mieux ou pis que le contraire : pour tous il y a des devoirs. Partout et aux yeux de tous, l'individu , au moins dans certains cas, est responsable de ses actes.
Quatre éléments de la responsabilité. — Or quels sont, au juste, les éléments de la responsabilité ?
D'après ce qui précède, ils sont au nombre de quatre :
Conselenee de ee qu'on fait. — 1^ Il faut que l'agent ait conscience de ce gu'il fait. Dans le sommeil profond, dans l'ivresse, dans la première enfance, dans tout état où l'on agit sans savoir ce qu'on fait, on est irresponsable.
Dlseernement et réflexion. — • 2^ La conscience de ce qu'on fait actuellement ne suffit pas : il faut avoir la réflexion^ c'est-à-dire la conscience attentive et, pour ainsi dire, anticipée, le clair discernement de ce qu'on va faire. Il faut pouvoir, dans une situation donnée, com parer plusieurs partis possibles, prévoir les conséquences de telle résolution, puis de telle autre, en un mot, voir clair devant soi. L'animal est irresponsable pour bien des raisons, mais pour celle-ci d'abord, qp'il semble incapable de se représenter à l'avance par la réflexion intérieure diverses résolutions possibles, d'en peser les suites et de se demander laquelle est la meilleure.
Sentiment de la liberté. ' — 3° Mais la prévision des actes possibles ne servirait encore de rien, sans la liberté de choisir entre eux. En revanche, tout être qui, voyant divers actes possibles et mesurant d'avance leurs effets, se sent libre de choisir l'un ou l'autre, est responsable de son choix.
Wotion d'une rè^le. — 4^ Enfin il y a une dernière
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condition. La liberté sans règle ne ferait pas la responsabilité : si on pouvait choisir n'importe quoi, indifféremment, si les actions se valaient toutes, s'il n'y avait pas une loi supérieure, portant qu'il faut faire à tout prix tels actes, et à tout prix s'interdire tels autres, le libre choix serait un caprice désordonné, non la liberté d'une personne morale. La notion d'une loi à observer est donc une condition essentielle de la moralité.
Décorés delà responsabilité} eomnient elle eroft et dimlnae. — Pour que la responsabilité soit entière, il faut que ces quatre conditions soient réunies; s'il en manque une ou plusieurs, la responsabilité diminue ou' est annulée. La responsabilité a donc ses degrés : elle varie dans la même mesure que les éléments qui la composent. On peut, en effet, avoir plus ou moins conscience de ce qu*on fait, discerner plu» ou moins clairement ce qu^on va faire et les conséquences qui suivront, réfléchir plus ou moins; on peut avoir plus ou moins de liberté et un sentiment plus ou moins vif de la règle '. Nous devons donc renoncer de bonne grâce à appliquer à tous les hommes le même jugement rigoureux : chacun doit être jugé en raison de sa culture intellectuelle et morale, en raison de ce qu'il a pu à un moment donné, de ce qu'il a vraiment voulu. Or dans bien des cas, cela nous échappe : celui-là seul qui a agi sait ce qu'il a pu et voulu, et encore, le sait-il toujours bien lui-même ? La justice divine, omnisciente "^ par définition et infaillible par hypothèse, aurait seule le droit d'être absolument rigoureuse. Pour nous, il y a tout avantage à reconnaître les conditions et les degrés de la responsabilité. Gela peut nous rendre plus indulgents pour les autres, mais non pour nousmêmes, car la responsabilité de chacun de nous augmente à mebure que nous en connaissons mieux les conditions : plus nous réfléchissons, en effet, à tout ce qui influe sur notre liberté et la limite, plus nous devenons libres en réalité, et par conséquent responsables.
1. Ces divers points, d'ailleurs indiscutables, ont été établis dans nos Leçons de Psychologie appliquée à l'éducation.
LKÇOlfS W MORALK. ^
24 DEUXIÈME LEÇONi
Comment l'teairaetlon raugmento. — - tios Irrei* poBsa^es. — L'instruction, en général, accroît la liberté de ceux qui la reçoivent, par cela seul qu'elle les met en état de mieux voir, de mieux \juger; elle accroît donc leur responsabilité. L'instruction morale, toutefois, doit marcher de pair avec l'autre, précisément pour apprendre à tous et rappeler à ceux qui l'oublieraient, que leurs obligations vont croissant avec l'étendue de leurs connaissances et la force de leurs facultés, et qu'on doit en raison de ce qu'on peut. Quand on dit que l'instruction tire les hommes de l'innocence primitive, on dit vrai. Mais quelle est cette innocence primitive qu'on semble parfois regretter? Dans l'ignorance profonde et l'irréflexion tptale, il y a innocence absolue; mais c'est l'innocence de l'animal. Est-ce de cet état qu'il faudrait craindre de tirer les âmes ? Est-ce cette innocence de la bête irresponsable, que quelqu'un oserait présenter èomme l'idéal* de la vie humaine?
Que si, tout en comprenant la nature de la moralité et l'essence de la vertu, qui est d'être éclairée et libre, on se flattait néanmoins de cette illusion, que l'ignorance, l'irréflexion, l'inconscience, soient des conditions favorables pour la vertu, ce serait là une telle contradiction et une erreur si grossière, qu'il n'est pas même besoin de la combattre.
Ainsi, tout ce qui accroît la responsabilité est un bienfait pour l'homme. A vrai dire, la responsabilité est une charge puisqu'elle oblige, mais c'est la charge que nous impose précisément la dignité d'êtres raisonnables, c'est notre hoaneur même et notre raison d'être.
li'inientioB. — SI e'est d'elle seule qu'on est responsable. — Revenons sur un point touché en passant, impliqué dans ce qui précède, et fort délicat. Quelle place au juste, faisons-nous à V intention dans la morale? Deux doctrines sont en présence, à l'une desquelles peut-être nous avons paru nous rattacher sans restriction. L'homme, avons-nous dit, n'est responsable que de ce qu'il a voulu : n'est-ce pas dire qu'il n'est responsable que de ses inlen-
tions? Et, en effet, c'est un lien commun de toute morale, qu'une seule chose nous est demandée et suffit : la bonne volonté, l'intention droite. Peu importe le résultat de l'action, pouvu que l'intention soit pure. Par exemple, dans une tentative généreuse pour sauver un homme en danger, je h&te sa mort; il y a là, malgré l'issue funeste, acte de dévouement et bonne intention sérieuse : ma moralité est hors de cause, il n'est personne au monde qui me refuse son estime, voire môme son admiration, si ma bonne volonté est allée jusqu'au sacrifice.
Daafers de «ette opinion. — Et pourtant, la morale de l'intention a la plus mauvaise réputation possible, non sans raison. Elle a été dénoncée avec une admirable verve et une ironie amère par Pascal*; elle offre, en effet, les plus grands dangers.
La aireetlon d'Intention (Pnoenl^) . — PortOnS-noUB
tout d*abord aux cas extrêmes : c'est à de véritables aberrations* morales que cette doctrine a conduit certains casuistes*^ relâchés. Je fais allusion à ce qu'on a appelé la Direction (^intention. « Puisqpie l'intention seule a une valeur morale, dirigeons bien notre intention, disait un docteur facile ; ne pensons qu'à ce qu'il peut y avoir de bien dans l'action, le reste sera innocent. » Or, quelle action ne peut pas être tournée à bien de la sorte, avec un peu de complaisance? Pascal % par quelques exemples, met en relief l'immoralité de cette théorie. Un valet, dit-il^qui fait quelque message fâcheux, qui pour de l'ar*geift se laisse aller à trahir son mattre, n'a, pour être innocent, qu'à tourner son attention vers l'avantage qu'il en retire ; quelques profits ne sont-ils pas dus à un pauvre valet? Dominé par cette intention innocente, il pourra donc trahir son maître sans scrupules. Le duel est défendu par toute morale pure ; pourtant tout n'est pas mauvais dans le duel : il y entre sans doute de la colère, de l'esprit de vengeance, le désir de tuer, la prétention barbare de se faire justice à soi-ip>me; mais il s'y mêle aussi un sentiment noble, celui de l'honneur : n'est-il pas bon qu'un homme défende son honneur? On
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n'a donc qu*à tourner son intention de ce côté, et rien n'empêchera plus de tuer son adversaire sans remords.
Pour quitter les exemples et considérer la question en elle-même^ il est certain que, si l'intention seule importait moralement, nous ne devrions jamais parier de la moralité des autres, parce que leurs intentions nous échappent toujours; nous voyons leurs actes, leur conduite bonne ou mauvaise, mais leur secrète volonté se dérobe à nous; dès lors, nous pouvons de bonne foi exalter un misérable et dénigrer un homme de bien : le plus sage, le seul parti logique est de ne jamais juger personne. Et pourtant, qui s'y résignera?
Cette morale de l'intention, ainsi poussée à Textrème, est donc choquante et dangereuse à tous les égards. Aussi faut'il la corriger, tout en gardant ce qu'elle a de vrai. Elle est vraie au fond, elle est même toute la vérité, mais il s'agit de la bien entendre et de dissiper toute équivoque.
Exeès liiTerse de la dcMstrine iansénlste'^. — Pour cela, considérons d'abord l'excès inverse, d'ailleurs beaucoup plus noble, dans lequel on tombe quand on se porte à l'extrémité opposée ; examinons sur ce point la dure morale du jansénisme*. Pascal* professe presque le mépris absolu de l'intention. Pour lui, c'est aux actes mêmes, aux actes seuls, qu'il faut attacher la responsabilité, pourvu que ces actes soient voulus^ et non à l'iniention qu'on a pu avoir en les voulant. Il va jusqu'à dire, qu'il n'est pas nécessaire pour pécher que l'on connaisse le devoir qu'on viole : « Ne dites plus qu'il est impossible qu'on pèche quand on ne connaît pas la justice; mais dites plutôt, avec saint Augustin* et les anciens Pères, qu'il est impossible qu'on ne pèche pas, quand on ne connaît pas la justice. » Une action, il l'accorde bien, ne peut être imputée à blâme que lorsqu'elle est volontaire » ; mais, pour agir volontairement, « il suffit qu'on sache ce que l'on fait, et qu'on ne le fasse que parce qu'on veut le faire : » il n'est nullement nécessaire que l'on voie que l'on sache et que l'on pénètre ce qu'il y a de bien ou
de mal dans cette action » : si cela était nécessaire, « il n'y aurait guère d'actions volontaires dans la vie, car on ne pense guère à tout cela....l Aristote* enseigne, il est vrai, que, afin (ju'une action soit volontaire, il faut connaître les particularités de cette action; mais qu'entendil par là, sinon les circonstances particulières de l'action? Ainsi, l'ignorance qui rend les actions involontaires, ce n'est que Y ignorance de faitj nullement celle du droite c'est-à-dire du bien et du mal qui est en l'action. « Tous les méchants ignorent ce qu'ils doivent faire et ce qu'ils doivent fuir, et c'est cela même qui les rend méchants et vicieux. C'est pourquoi on ne peut pas dire que, parce qu'un homme ignore ce qu'il est à propos qu'il fasse pour satisfaire à son devoir, son action soit involontaire. Car cette ignorance ne fait pas que son action soit involontaire, mais seulement qu'elle est vicieuse. L'on doit dire la môme chose de celui qui ignore, en général, les règles de son devoir, puisque cette ignorance rend les hommes dignes de blâme et non d'excuse.... Ceux qui pèchent par ignorance ne font leur action que parce qu'il la veulent &ire, quoiqu'ils pèchent sans vouloir pécher. Et ainsi, ce péché même d'ignorance ne peut être commis que par la volonté de celui qui le commet, mais par une volonté qui se porte à l'action et non au péché, ce qui n'empêche pas néanmoins que l'action ne soit péché; parce qu'il suffit pour cela qu'on ait fait ce qu'on était obligé de ne point faire? »
Ces formules sont aussi simples, aussi pures qu'éloquentes, elles nous offrent une règle mille fois supérieure, à coup sûr, au dangereux artifice de la direction d'intention. Cependant, cette morale si droite n'est-elle pas bien dure, et injuste aussi à sa manière? Comment admettre qu'il pût être criminel, de violer un devoir que vraiment on ne soupçonnerait pas? N'y aura-t-il point de différence entre faire une action mauvaise, la sachant telle, et faire cette même action en croyant sincèrement qu'elle est bonne? Pour nous, nous n'hésiterons pas à proclamer que l'intention surtout, que même l'intention
seule vaut moralementj que la bonne intention, à tout prendre, suffit; mais, nous ajouterons aussitôt un cor* rectif que Pascal^ nous suggère et que le bon sens exige : il faut une bonne intention sérieuse et scrupuleuse, qui fasse ses preuves et nous offre des garanties.
Conelaslon t La loi morale est bien avant tout, et même nnlqaement, une loi de la volonté, mais elle ■upposoy sinon quelque ehoae de plus que la bonne volonté, du moios eertalnes régies et conditions qui la
i^arantiaaent. — C'est bien avant tout, c'est bien uniquement une loi de la volonté que nous cherchons; la loi morale ne peut être qu'une loi des volontés, puisqpie cela seul est moral ou immoral, qui est voulu. Seulement, la moralité suppose, sinon quelque chose de plus que la bonne volonté, du moins, certaines règles et conditions, qui soient les garanties de la volonté vraiment bonne. La première chose demandée à tout homme, c^est de vouloir faire son devoir, c'est de vouloir le mieux. Mais qu'est-ce qui nous garantira que telle personne veut réellement faire son devoir? A qpielles conditions serons-nous sûrs nous-mêmes que notre volonté est la meilleure? Nous exigeons pour donner notre estime (ou s'il s'agit de nousmêmes, pour être contents de nous) : l^ Que la personne ait fait tout ce qui dépendait d'elle pour connaître son devoir, et pour le bien entendre; 2<» Qu'ayant voulu faire son devoir et l'ayant compris de son mieux, elle ait tout fait pour passer à l'exécution, pour agir selon sa conscience.
«c L'enfer est pavé de bonnes intentions. » Proverbe excellent, qui dénonce avec raison comme littéralement coupables les simples velléités, les bonnes intentions inertes et molles, qui ne font aucun bien et n'empêchent aucune chute, à plus forte raison les directions d'intention qui permettent toutes les chutes.
Ainsi, l'intention vaut par dessus tout, l'intention suffit à faire l'honnête homme; mais c'est l'intention sincère, profonde, énergique, qui fait tout ce qui dépend d'elle pour passer à l'acte, qui s'applique notamment et
tout d'abord à savoir et à entendre bien ce qui doit être fait. Il y a un bon ordre général et extérieur, auquel la volonté duit se conformer pour être une volonté bonne, et qu'on n'a pour ainsi dire pas le droit d'ignorer. Cette ignorance est la première des fautes, quand elle est due (et c'est presque toujours le cas] à la légèreté, au manque de scrupules, aux passions. Tout au plus admettonsnous des circonstances atténuantes, quand la sincérité est hors de doute. Mais personne n'admettra volontiers que, sous prétexte de bonnes intentions, les étourdis et les violents aient droit à Testime, au même titre que les sages, respectueux de tous les droits et de qui la conduite est toujours d'accord avec l'ordre que nous sommes tenus de réaliser. Bref, la bonne intention à laquelle tout le monde rend hommage, la seule qui ne soit pas suspecte et devant laquelle on s'incline, quels qu'en soient les effets, est celle qui fait ses preuves de sincérité et de vaillance.
Iir LEÇON
Caractères propres de la loi morale.
Obligation et autonomie \
Résultats obtenus dans la précédente leçon ; — Objet de celle-ci.
Nécessité de déterminer plus rigoureusement les caractères que doit offrir une loi de la liberté. — Les lois logiques et physiques sont nécessaires ; la loi morale ne peut pas Pêtre. — Elle n'est pas, d'autre part, un simple conseil. — Elle est obligatoire, un « impératif* catégorique » (Kant*). — En quel sens elle est, par suite, universelle, éternelle, imn uable\ — Ce commandement moral ne peut venir du dehors : «autonomie* delà volonté. » ~ Différence de la loi morale
. et des lois civiles et politiques. Conception chimérique de la vertu imposée par la législation.
Objection : N'est-ii pas coniradictoire de présenter la loi morale à la fois comme impérative et comme ne pouvant être imposée? ^- Réponse : Synthèse *' de ces deux caractères. — Dans quels cas la loi
apparaît plutôt comme impérieuse; dans quels cas comme attrayante. — - Autre reproche qu*on pourrait faire à cette conception de l'autonomie* morale. — Réponse: L'autonomie n^estpas l'isolement de la personne, mais^ au contraire^ le sentiment qu'elle prend de son rôle dans le tout. — Gomment l'idéal * meut les volontés.
Résultats obtenns dans lapréeédente leçon. Objet de eelle-el. — Nous savons qu'il y a une loi morale, nous devons maintenant chercher à la déterminer, et, pour cela, fixer avant tout les caractères auxquels nous pourrons la reconnaître.
La précédente leçon ne nous a pas donné la loi que nous cherchons, il s'en faut bien ; elle a simplement mis en lumière ce trait fondamental de la nature humaine, qu'aux yeux de tout homme quelque chose est prescrit, et qpielque chose défendu par la conscience. Il s'en faut que la conscience dise à tous avec la même netteté et dans les mêmes termes ce qui est dû et ce qui est défendu, ce qui est bien ou mal, ce qui convient. Sur ce point, répétons-le, Taccord n'existe pas; il s'agit de l'obtenir, non de le supposer contrairement aux faits. Pascal* exagère peut-être lorsqu'il s'écrie : « Gomme la mode fait l'agrément, elle fait aussi la justice I » mais il est certain que, sur le bien et le mal, les divergences d'opinion sont nombreuses et profondes. L'accord n'est que formel : tous les hommes appliquent aux actions volontaires de leurs semblables et aux leurs propres ce qu'un philosophe appelle la forme du devoir ; mais, dans cette forme unique et identique, ils jettent une matière variable, qui est loin d'être partout également pure et précieuse. Ils entendent très diversement, et quelques-uns très mal, ce que le devoir commande. Notre tâche est précisément d'arriver à la conception la plus nette, la plus belle, la plus satisfaisante possible, de cet idéal partout entrevu, mais entrevu souvent à travers des milieux troubles et des prismes qui le déforment étrangement.
Nous savons déjà, en grande partie, à quelles conditions doit satisfaire la loi cherchée, puisque nous avons vu de quels faits elle doit rendre compte. Nous savons poti^m*
ment qu'elle doit être avant tout une loi des volontés, c'est-à-dire des intentions, mais aussi, et en même temps, une loi des actes, parce que, à égale bonté des intentions, les actes ont aussi une valeur par eux-mêmes : il en est qu'on ne se résignera jamais à excuser, et que toute conscience droite refusera de croire inspirés par une intention vraiment pure.
IVéeessUé de déterminer plus rlgonreasement les earaetères qae doit offrir une loi de la liberté. —
Mais, jusqu'ici, nous n'avons procédé que d'une manière empirique*; or, il y a quelque danger à cela, et cette méthode ne peut nous suffire. En effet, nous sommes de notre temps, de notre race, nous regardons nous aussi, à travers un milieu d'opinions plus ou moins troubles et un prisme de ])réjugés. Partir des faits était nécessaire pour mettre hors de doute l'idée universelle d'une loi de la conduite, pour montrer que la morale n'est pas une conception arbitraire, mais qu'elle est, elle aussi, un fait positif à sa manière, qu'elle résulte de la nature des choses, qu'elle a sa racine au fond même de la nature humaine* Mais, sous peine de laisser la morale au rang de simple fait historique, tandis qu'il s'agit d'en faire une science; sous peine d'enseigner sous lo nom de de^ voir^ précisément ce qui se fait, ou du moins ce que nous approuvons et désapprouvons actuellement, façon très grossière et confuse de constituer la science morale, il est nécessaire maintenant de recourir à une méthode plus exacte; il est nécessaire d'aller droit à cette notion d'une loi morale, que l'analyse psychologique* nous a fait entrevoir, et de considérer en elle-même, de déterminer à priori cette conception d'un idéal* moral, d'une règle de la liberté. Il faut, en d'autres termes, faire connaissance plus intime et plus profonde avec l'objet de notre recherche, fixer mieux les caractères que doit avoir nécessairement la loi morale pour satisfaire à toutes les exigences de la conscience : alors seulement nous serons en mesure de chercher en quoi elle consiste et ce qu'elle prescrit,
et de juger les doctrines qui prétendent nous offrir cette règle suprême du bien et du mal.
L«a lois logiques et physiques sont néeessalres ; la loi morale ne peut pas l'être. -^ Nous cherchons une loi morale: qu'est-ce à dire? Une loi, en général, peut se définir ; un rapport constant, résultant nécessairement de la nature des choses. Les lois logiqpies expriment le rapport nécessaire de certaines notions, exemple : « Le tout est plus grand que la partie. » Tous les axiomes sont de telles lois. Les lois physiques et naturelles expriment le rapport nécessaire de certains phénomènes, exemples : «La chaleur dilate les métaux »; «c Tous les corps tombent avec une égale vitesse dans le vide » — La loi morale aura-t-elle ce caractère de nécessité ?
Non, cela est contraire à sa définition même. Puisqu'elle doit être une loi des volontés libres, il faut qu'on puisse la violer si on le veut, quoi qu'on ne le doive pas ; et en fait, chacun sait combien souvent on la viole ! Par sa nature même et par définition, elle laisse libre la volonté, sinon, quelque parfaites que fussent en elles-mêmes les actions qu'elle nous ferait faire, ces actions seraient sans valeur morale.
Elle n'est pas, d'antre part, nn simple eonseil. — Puisqu'elle n'est pas nécessaire, et ne saurait nous contraindre, est-elle donc un simple conseil ? Nullement : un conseil manque d'autorité, on a toujours le droit de ne pas le suivre; la plus sage des exhortations est toujours discutable, et c'est précisément un devoir de la juger et de la critiquer : on est quelquefois coupable d'avoir suivi un conseil, et on ne l'est pas toujours de ne point le suivre. Il est clair que la loi morale doit parler d'un tout autre ton, et que, lorsqu'elle a parlé, elle ne se laisse pas discuter de la sorte.
Elle est obligatoire t IJn « Impératif^ catégorique » (Kant*). — Ni contrainte, ni simple conseil, qu'est-elle donc, cette loi que nous cherchons? Elle est une obliga-
TtlOtSIÉME LEÇON. ^ 33
TiôN, et ce mot dit tout à lui seul. Kant* en a donné un admirable commentaire.
L'obligation, dit-il, est un commandement d'un ordre à part, unique en son genre. Pour marquer combien ce commandement est majestueux et impérieux, il propose de l'appeler un impératif de la conscience, et il ajoute : un IMPÉRATIF CATÉGORIQUE. Catégorique, c'est-à-dire, qui commande purement et simplement, sans conditions, d'une manière absolue, qui ne se laisse pas discuter, qui n'admet ni subterfuges, ni faux-fuyants.
Catégorique, s'oppose à conditionnel ou hypothétique. On peut bien dire, jusqu'à un certain point, que les prescriptions de l'intérêt, que les conseils de la prudence ont aussi quelque chose d'impératif, mais d'une manière conditionnelle. En effet, le précepte de l'habileté prendra, par exemple, cette forme : « Si tu veux être riche, travaille. Si tu veux être heureux, estimé, respecté, sois bienveillant ». Mais si je ne veux pas être riche, libre à moi! Si je ne veux pas être heureux, ma conscience ne me reprochera rien de ce chef; or, le commandement tombe, dès que je supprime la fin à laquelle il était subordonné. La loi morale, au contraire, ne pose pas de conditions et ne se subordonne à aucune hypothèse : « Tu dois faire cela; il le faut. L'action commandée, ici, n'est pas commandée comme moyen, pour une autre fin, elle est à elle-même sa propre fin; elle vaut par elle-même. Quand cette voix parle, balancer n'est plus permis, l'hésitation est déjà une faute.
En qael sens elle est anlverselle, éternelle. Immuable'*^. — Cette analyse si simple nous fait immédiatement comprendre comment et en quel sens la loi morale est universelle, étemelle, immuable''. Ces attributs, on les lui accorde généralement, on les proclame à l'envi dans les principales écoles de morale; mais, par un étrange malentendu, on les commente souvent de telle sorte, qu'on paraît soutenir, et qu'on en vient à soutenir en effet cette erreur palpable : qu'en fait^ actuellement, la loi morale est partout entendue do même, qu'elle l'a toujours été,
34 Troisième leçon.
qu'il n'y a nul progrès possible dans la connaissance du devoir. C'est là tout le contraire de la vérité historique et de Tévidence, et rien n'est plus insoutenable.
La loi morale est universelle en ce sens, qu'une fois bien connue, dégagée de ce qui n'est pas elle, elle serait, par définition et par nature, la même partout. Cela, dis-je, résulte de Tanalyse précédente. En effet, la liberté est partout identique à elle-même; une loi delà liberté commande donc nécessairement, dans les mêmes circonstances, la même chose à toute personne libre, toujours et partout. La loi que nous cherchons devra donc offrir ce caractère, de pouvoir être immédiatement généralisée, étendue à toutes les volontés libres.
De même, la loi cherchée ne peut qu'être éternelle et immuable*, puisqu'elle commande sans acception des personnes, des temps et des circonstances, sans conditions, absolument. Ne pouvant pas varier avec les préférences personnelles, et les entraînements individuels, elle pourra être étendue immédiatement à tous les temps, elle sera valable partout où nous pourrons imaginer une volonté libre s'éveillant à la vie. Elle aura été vraie dans, le passé le plus reculé, et sera vraie dans l'avenir le plus lointain, qu'on la pratique ou non : T éternité lui appartient de droit et en raison, non en fait.
Ce comman dément ne peut Tenir da dehors. — Antonomie* de la volooié. — Dlfférenee de la loi nio« raie et des lois elYilea et politiques. — Mais Eant*, qui
a si bien vu ce que la loi morale a d'impérieux et de majestueux, n'a pas moins bien vu que cette loi est, par nature, absolument libre, c'est-à-dire impossible à imposer du dehors ; c'est pourquoi il l'appelle une autonomie. C'est, seloQ lui, l'autonomie de la volonté; une loi {nomos) que la volonté trouve en elle-même [autos). En effet, une loi de la liberté ne vaut, qu'autant qu'elle est acceptée librement et avec amour par la volonté; ce ne peut être que la volonté môme cherchant et trouvant sa règle, se donnant la loi à elle-même spontanément. Il n'y a pas d'erreur plus grossière que de se figurer
TROISIEME LEÇOM, 35
que la loi morale soit de môme nature que les lois civiles et politiques, et qu'elle puisse s'imposer de la même façon. C'est Terreur dans laquelle est tombé Platon*. Il a écrit, on le sait, son dialogue de la République, sous cette inspiration étrange : trouver une constitution politique qui fasse régner nécessairement le bien, fonder un état social qui réalise Tidéal* moral par la force et impose la vertu par voie de règlements. Tentative contradictoire, trop souvent renouvelée, ispécieuse seulement aux yeux de qui n'a pas vraiment compris qu'elle est l'essence de la moralité.
Conception chimérique de la vertn imposée par la législation. — En effet, je suppose que la loi civile et politique, celle qui s'impose par les magistrats et la force armée, soit identique à la loi morale, et commande tout ce qui est conforme à l'idéal*. Qu'arrivera-t-il? Cette loi, admettons-le^ aura une autorité incontestée et sera vraiment obéie, tout le monde tremblera sous elle, personne ne s'avisera de l'enfreindre : l'état de choses ainsi obtenu sera certainement une espèce d'ordre, les actions seront ce qu'elles doivent être, et dans la mesure où les actions ont une valeur par elles-mêmes, nous verrons régner la moralité. Les personnes, à coup sûr, dans une telle société, se comporteront mieux, en fait, que dans une société sans règle; mais, ne nous y trompons pas, une seule des conditions de la moralité, est remplie, et c'est la moindre. L'ordre extérieur est réalisé, mais qu'importe, si les intentions secrètes n'en sont pas plus pures, ni les volontés meilleures? La loi morale n'est-elle pas avant tout l'ordre intérieur, librement voulu et librement réalisé? Que trouverons-nous au fond de ces âmes, ainsi courbées sous une loi impitoyable? La crainte, la peur de la force, qui engendre la dissimulation : mauvais sentiments, et contraires s'il en fut à la véritable moralité.
Mettons tout au mieux : avec le temps, des habitudes seront prises; nous aurons un ordre solide et admirable, des âmes domptées, bien disciplinées, impeccables, bicn-
faisantes même, sortes de machines à bien faire. Mais qu'importe encore, s'il n'y a dans tout cela aucune trace de bonne volonté active, spontanée, généreuse ? Qui donc pourrait confondre avec les fruits de la vertu et de la bonté ceux d*une police tout extérieure, plus ou moins habile et impitoyable? Rigoureusement parlant, il n'y a rien là qui ait une valeur proprement morale; et une telle société inspire au moraliste de la pitié plutôt que de l'admiration. Mieux vaut une seule action généreuse, un sacrifice, un mouvement de charité, unique mais vraiment libre, dans une société moins bien ordonnée.
Mais il est une autre alternative possible et qu'il faut prévoir aussi, car elle est de beaucoup la plus vraisemblable. Cette loi si pure risque fort d^ètre très mal obéie : toutes les âmes un peu viriles seront tentées de se mettre en révolte contre elle. Cette vertu imposée par l'épée ne peut guère manquer de devenir odieuse à toute volonté tant soit peu fière ; et dans cette révolte, qui pis est, la conscience même se rangera instinctivement du côté des révoltés. Répétons-le, en effet, pour que la vertu soit la vertu, il faut qu'elle soit voulue, aimée, qu'elle soit l'œuvre propre et spontanée des âmes ; imposée du dehors, elle perd son essence même et son nom.
Objection. — N'est-U pas eontradietoire de présenter la loi morale à la fols eomme impératlve et comme ne pouvant être Imposée ? — Ici , toutefois,
s'offre une objection. N'est-il pas contradictoire de présenter la loi morale à la fois comme impérative et comme ne pouvant être imposée ? Si elle parle de si haut, n'at-elle pas le droit de se faire respecter et de plier sous elle les volontés? Au lieu de cela, nous en avons parlé en dernier lieu comme d'une obligation pour ainsi dire facultative; comme d'une règle simplement proposée, et livrée au bon vouloir de chacun : ne semble-t-il pas, encore une fois, qu'il y ait là une contradiction?
Réponse: Synthèse* de ces deux caractères.-^ Dans qnels cas la loi apparaît plutôt eomme Impériense; dans quels cas comme attrayante. — Non : c'est prd-
cisément ce qui constitue Torigiiialité de la loi morale, de réunir, en une synthèse* vivante, ces deux caractères, d'obligation impérieuse et d'attrait désintéressé. Le bien dont il s^agit esjt quelque chose à la fois au-dessus de nous et en nous : c'est notre propre perfection. Ce n'est pas nous-mêmes dans notre état actuel, c'est nousmêmes conçus dans notre plein développement, dans notre pleine dignité; c'est la personne idéale* que chacun porte en lui et se sent tenu de dégager de plus en plus par son libre effort. N'est-il pas vrai de dire que cet idéal de perfection est à la fois au-dessus de nous et en nous-mêmes, puisque c'est nous-mêmes dans tout ce que nous avons de meilleur, dans toute l'excellence que comporte notre nature?
A la fois et tour à tour cet idéal nous apparaît comme impérieux et comme attrayant; les deux choses ne sont nullement contradictoires. La loi morale apparaît plutôt comme un commandement quand on s'écarte d'elle, quand il y a chute; alors elle nous fait sentir l'humiliation de la déchéance, nous parle ce langage dur et plein de reproches, ni triste à entendre : c'est alors qu'on connaît le mécontentement de soi, l'amertume du remords. Mais, quand on a fait quelque chose pour accomplir la loi, quand on est en règle avec le devoir, plus on s'est rapproché de l'idéal* entrevu, plus son caractère impérieux disparaît^ pour laisser paraître son caractère aimable et attrayant. On est alors élevé, attiré vers lui par un mou-' vement naturel; il nous parle, pour ainsi dire, d'une voix engageante, exerce sur la volonté et sur le cœur une véritable séduction. Gomme il y a encore des rechutes, il y a place encore pour le remords; mais le remords alors est moins aigu : c'est une tristesse noble, où dominent le désir et l'espoir de se relever, où subsiste l'attrait dominant du mieux.
Antre reproche qa'on pourrait faire à cette eonccp' tlon de l'autonomie* morale. — Mais peut-être fera-t-on encore un autre reproche à cette conception de l'autonomie* morale. Se donner la loi à soi-même, dira-t-on, cela
n'est-il pas bien commode? Car enfin, la loi qu'on s'impose volontairement ne gêne guère, on peut s'en relever soi-même. Ne serait-ce pas pure duperie à Thomme, de lier par une vraie règle, inflexible et austère, sa propre activité? La duperie ne peut manquer d'apparaître dès que le devoir sera un peu pénible à accomplir : comme on s'était librement donné la loi, librement aussi on se dispensera de la suivre ; rien ne sera plus aisé que de s'y soustraire, puisqu'il tient à chacun de s'y soumettre si bon lui semble. Singulière loi, en vérité, qui n'est pas pour gêner les gens, ni pour entraver le développement désordonné des passions 1
Réponse. — L'autonomie'^ n'est pas Tlsolement delà personne, mais, an contraire, le sentiment qu'elle prend de son rôle dans le tout. — Il n'est pas vrai,
répondrons-nous, que l'autonomie* soit, comme on le dit, la fantaisie, le caprice de la personne, s'avisant, dans son isolement, de se poser des règles à elle-même. La personne n'est pas isolée; elle a des liens et dos attaches avec d'autres personnes, avec le monde entier, avec tout l'ordre des choses. Gettç idée singulière qu'elle a, d'une loi qu'elle peut violer, mais à laquelle elle doit se soumettre, n'est pas autre chose, en somme, que le sentiment qu'elle prend de son rôle dans le tout. L'idéal moral n'est donc pas la conception généreuse, mais éphémère, d'une volonté isolée ; c'est la conception de l'ordre total et parfait, dans lequel chaque volonté joue son rôle, et est appelée à le jouer librement. C'est pourquoi il y a un mélange ineffable d'autorité et de charme dans la façon dont la loi morale s'adresse à nous. Nous sommes à la fois libres et liés à son égard, pareils à des musiciens tenus de faire leur partie dans une symphonie ou dans un chœur.
L Idéal * meut les volontés bonnes comme le dieu d'ArIstote* meut le monde. — Selon Arislote*, Dieu meut l'univers à la manière d'un aimant : comme il est le suprême intelligible et le suprême désirable, il attire toutes choses vers lui-même, c'est-à-dire vers la perlée-
tion. Eh bien! c'est de cette manière que l'idéal* meut les volontés bonnes; par son attrait même, par sa propre perfection. Elles se tournent vers lui spontanément, elles veulent s'approcher de lui librement ; quand elles le font, leur action est bonne et belle, et plus il leur en coûte de le faire, plus elles méritent le nom d'âmes ver* tueuses.