IV" LEÇON
La loi morale est-elle la recherche du plaisir?
Doctrine Cyrénaïque*. — Doctrine de Fourier*.
Critique de la volupté comme règle de conduite.
Où il faut chercher la loi morale. — La formule antique: « Suivre la nature ; » son défaut. — Réduction de tous les principes d'action volontaire à trois, de toutes les doctrines morales à trois types.
Premier principe d'action : la recherche du plaisir. — Exposé : L'agréable identifié à l'honnête, le plaisir sans choix proclamé le seul bien. — Les Cyrénaïques*. — Ch. Fourier* et le phalanstère*.
Discussion de ce principe. — En quoi il est spécieux au premier abord. — Que le plaisir, en réalité, n'offre aucun des caractères requis. — Qu'il n'est surtout pas obligatoire et ne peut, érigé en principe de conduite, rendre compte d'aucune des données de la conscience. — Qu'il est môme faux de proclamer le plaisir comme le but universel et dernier de la vie animale. — A plus forte raison, il ne peut être le but unique de l'activité raisonnable. — Critique de la volupté j ses effets. — Citations de Vinet *.
Conclusion : Le plaisir objet du devoir (en quel sens), et lié à lui (do quelle^maniëre).
Où il faut chercher la loi morale. — Nous connaissons les caractères de la loi morale et les conditions auxquelles elle doit satisfaire; de plus, nous savoas où il faut la chercher : comme elle est essentiellement une loi des volontés libres, nous ne la trouverons pas en dehors de nous; nous ne pouvons la chercher qu'en nous-mômes, dans les mobiles et les motifs qui déterminent nos résolutions.
I«a formule antique t « Suivre la nature » 9 son défaut. — Cette simple remarque nous permet de dissiper tout d'abord une équivoque. Une formule nous est venue de l'antiquité, spécieuse autant que célèbre, en apparence très claire, et qui semble exprimer en trois mots la loi que nous cherchons : Suivre la nature. Vivre conformément à la nature. En un sens, c'est bien là en effet toute la morale; et nous devrons nous-mêmes revenir à cette formule quand nous saurons Tinterpréter; mais est-il possible de poser à notre point de départ une règle si vague et si confuse? Elle dit tout à la fois et ne dit rien nettement; en fait, les théories les plus différentes, se la sont appropriée. Les moralistes du plaisir à outrance, les moralistes du plaisir raffiné, Aristote*, les Stoïciens"', tous les philosophes de l'antiquité ont prétendu « suivre la nature » .
Si par cette expression on entend : chercher dans l'ordre extérieur la règle de notre conduite, cela revient à dire qu'il faut demander aux choses ce que doit faire la personne; axiome que nous ne saurions accepter, car nous cherchons une loi de la volonté raisonnable, et non une loi d'ordre physique. Observons autour de nous les êtres de tout rang : ce sont les plus infimes qui suivent le plus infailliblement la nature. Les corps inertes sont soumis à des lois nécessaires et immuables : les astres parcourent leur orbite, sans jamais s'écarter d'une ligne de la route qui leur est tracée. Les animaux aussi suivent la nature avec l'infaillibilité aveugle de l'instinct. Est-ce là que nous chercherons des modèles? Appellerons-nous vertu la conduite de l'être mené fatalement, et comme à son insu, au but que la nature lui assigne ?
Prenons y garde : tout ce qui est et se fait est dans la nature. En elle-même, elle est indifférente au bien et au mal. Elle entraîne toutes choses, et ne demande qu'à nous entraîner nous aussi, dans un mouvement fatal. Oui, nous-mêmes, en tant que noies faisonspartie de la nature, nous sommes soumis à des lois sourdes et aveugles, auxquelles il ne nous est pas donné de nous soustraire. Pro-
clamer que nous (levons obéir aux forces naturelles, et que telle est notre loi unique, c'est affirmer qu'il n'y a pas do loi des volontés, pas de loi morale. Car si la loi morale ne prescrit pas autre chose que de suivre la nature, à quoi donc sert-elle? Elle est trop claire, en vérité, et n'a pas besoin d'être enseignée! Nous évertuer à établir une doctrine des mœurs, pour arriver à donner comme le dernier mot de la sagesse ce précepte commode, de suivre noire pente à la façon des choses et des bêtes, c'est faire l'acte insensé d'un homme qui allumerait un flambeau en plein midi pour éclairer sa route.
Et pourtant la formule antique est pleine de grandeur et de sagesse, mais c'est à condition de la bien entendre. Il s'agit de savoir en quoi consiste notre nature, de passer en revue tous nos mobiles, tous nos motifs d'action, et de chercher parmi eux quels sont ceux qu'il faut prendre pour règle. Nous ne devons pas apparemment, les suivre tous indistinctement, puisque les passions les plus abjectes sont dans la nature au même titre que les plus nobles. — Voyons donc, parmi les principes d'action que nous offre la nature si complexe de l'homme, quels sont ceux qu'il tant, à l'exclusion des autres, ériger en lois, et auxquels la raison nous commande d'obéir.
Réduction de tons les principes d'action volontaire ù trois, de toutes les doctrines morales à trois tjpes. — Tous les principes d'action volontaire peuvent, en somme, se réduire à trois. Si nombreux. que soient nos motifs et nos mobiles (parce qu'ils se nuancent de mille manières et se diversifient à l'infini), au fond, un homme agit toujours :
Soit par égoïsme^ égoïsme aveugle et passionné, ou au contraire, égoïsme prudent, savant et raffiné ;
Soit par sentiment, par exemple par sympathie ;
Soit par raison et par respect de l'ordre.
Tous les systèmes de morale que nous présente l'histoire de la philosophie ont posé comme principe un de ces mobiles, et il n'est aucune doctrine qui, en dernière analyse, ne se ramène à l'un de ces trois types. Exami-
nons donc ces principes l\in après l'autre, et cherchons parmi eux la règle de notre conduite. Gomme il n'en est aucun qui n^ait eu ses partisans et n*ait servi do base à quelque système connu, nous exposerons, chemin faisant, les doctrines que nous rencontrerons. Outre l'intérêt que cette étude offre par elle-même, n'est-ce pas un excellent moyen d'apprécier un système de morale, que de considérer à distance son développement historique et les résultats qu'il a produits ?
Premier principe d'aetion t la reelierche du plaisir. — li'agréable Identifié à l'honnête) le plaisir sans choix proclamé le seul bien. — Le premier principe d'action qui se présente et qu'on a proposé d'ériger en règle de conduite est la recherche du plaisir; telle est la première et la plus simple interprétation qu'on ait donnée de la célèbre formule : « Suivre la nature. » U s'est trouvé, et à plusieurs reprises, des philosophes pour soutenir que la nature nous demande une seule et unique chose : jouir; que c'est là le but de la vie pour tous les vivants, et pour l'homme en particulier. Ils ajoutent que, si nous voulons suivre la nature, il faut la considérer là où elle triomphe, chez les animaux, qui sont à cet égard nos vrais modèles. Le plaisir est le pôle vers lequel se tourne tout ce qui vit et sent, ne cherchons donc pas d'autre règle. Ne nous inquiétons pas même d'un choix à faire entre les plaisirs; ou, si nous en recherchons quelques-uns de préférence aux autres, que ce soient les plus vifs ou les plus durables. — Ainsi Yagréable est identifié à Y honnête : le plaisir le plus intense, voulu, cherché par tous les moyens, voilà toute la règle de la vie.
La grande école du plaisir à outrance, ce n'est pas; comme on semble parfois le croire, Técole épicurienne*. Êpicure* était un attique*, un délicat, de la plus exquise honnêteté. Il prêche le plaisir, lui aussi, mais le plaisir choisi, habilement prévu, sagement ménagé et toujours modéré. Il est vrai que ses disciples, à Rome surtout, au temps de la décadence, méritèrent d'être appelés
« les pourceaux du troupeau d'Épicuro* » ; mais c'est parce que, moins finement doués et peut-être plus conséquents que leur maître, ils se laissèrent aller sans résistance à leur grossier tempérament. La morale qu'ils professaient, celle qu'ils pratiquaient, tout au moins, n'était pas la morale d'Épicure*, telle que nous l'exposerons -plus tard, c'était celle des Cyrénaïques* .
Les c^rénaïques*. — Arislippe*, de Cyrène, qui florissait vers 390 avan Jésus-Christ dans une colonie grecque de la côte d'Afrique, est le père de la doctrine du plaisir, telle que nous venons de l'esquisser. C'est lui qui érigea en système la morale de la volupté, du plaisir tumultueux et sans choix, du plaisir quelconque. Or son école, chose remarquable, lut bientôt conduite par ces principes au dégoût de la vie et au désespoir : ces apôtres de la volupté en vinrent à prêchei le suicide. Tant il est vrai que la recherche effrénée du plaisir ne réserve à l'homme que déboires et ne peut le conduire qu'au découragement^ à l'abaissement de toutes ses facultés, au mépris de lui-même et de la vie.
Charles Fourier* et le phalanstère^. — Il faut le dire à l'honneur de l'espèce humaine, la morale du plaisir, pratiquée, en fait, par les sceptiques et les débauchés de tous les temps, suivie plus ou moins franchement par tant d'hommes, a été rarement mise en système. Si pourtant nous nous transportons de l'antiquité aux temps modernes, nous la retrouvons dans notre siècle, professée ouvertement par un penseur, d'ailleurs fort respectable, Charles Fourier* (1772-1837), qui crut même pouvoir fonder sur elle tout un plan de réorganisation sociale. Pour Fourier aussi, l'instinct de jouir, ou, comme il l'appelle, la passion est le seul ressort de l'activité humaine. Ênumérant et classant nos passions, il en reconnaît douze : notre bonheur serait complet si elles étaient toutes satisfaites. Or il ne tient qu'à nous qu'elles le soient; une bonne organisation sociale peut nous assurer ce résultat. Que faut- il pour cela? Que chacun avoue sa passion dominante et la suive. Il pourra la
suivre et la satisfaire sans obstacles, si, au lieu de laisser, faute d'organisation et d'entente, tous ceux qui ont la même passion se disputer l'objet de leurs désirs et se rendre malheureux par leur rivalité, on prend soin de grouper les hommes d'une façon intelligente, par petites communautés de 1800 à 2000 personnes, appelées p/ialanges ou phalanstères. Dans chaque phalanstère seraient représentées en proportion convenable les douze passions. Chacune, pensait Fourier*, n'aura qu'à se donner libre carrière et à se satisfaire sans scrupules pour concourir au bien commun. Toute besogne sera bien faite, étant faite par ceux qui l'aiment. Qui a le goût de l'étude enseignera, qui aime les travaux des champs sera laboureur, ainsi de suite. — La tentative fut faite, un phalanstère fut fondé, mais hélas 1 le succès fut à peu près nul. La passion, que nous avons vue tout à l'heure impuissante à faire régner l'ordre et le bonheur dans la vie individuelle, ne le fut pas moins à faire régner la paix et l'harmonie dans la vie sociale.
Discussion de ce preiuier principe d'action. — En quoi 11 est spécieux au premier abord. — Mais quittons maintenant le terrain de l'histoire, et, considérant en elle-même, discutant directement la morale du plaisir, voyons les raisons de son impuissance. Cette doctrine, au premier abord, n'est pas sans offrir quelque chose de spécieux; il semble que le plaisir présente une bonne partie des caractères que doit avoir la loi morale. N'est-il pas, en effet, là loi universelle et étemelle des vivants? Et n'est-ce pas, par cela même, une loi immuable* y si vraiment, sous une forme ou sous une autre, c'est le plaisir que cherche toujours et partout l'être animé? N'est-co pas une loi claire^ et qui conduit infailliblement les animaux aux fins que la nature leur assigne? Pas de tâtonnements, en effet, pas d'erreurs : la recherche instinctive du plaisir est un guide sûr comme l'instinct luimême; c'est le fond commun de tous les instincts. Lo plaisir enfin n'est-il pas une loi impérieuse^ un a impératif » de la nature, laquelle, par tous nos ressorts les
V>UATRIEME LEÇON* 45
plus secrets et les plus puissants, nous pousse à cher* cher la jouissance et à fuir la douleur, sous quelques formes que Tune et l'autre se présentent ?
Que le plaisir n*ofnre ancnii des caraetëres requis.
— Non, cependant, le plaisir n'offre aucun des caractères de la loi morale. S'il est vrai que tous les hommes le recherchent, cet empressement même, avec lequel on le poursuit universellement, nous dénonce assez le malentendu et l'illusion. Cherchons-nous donc une loi qu'on ne viole jamais en fait? Tant s'en faut. La loi, pour ainsi dire physique, qui condamne tous les vivants à s'acharner en quelque sorte à la poursuite du plaisir, est donc par cela même tout le contraire de la loi morale. Dire qu'elle est la règle des mœurs, cela reviendrait à dire qu'il n'y a pas de règle des mœurs. Quelle est en effet cette loi qui s'exprimerait en ces termes? « Fais tout ce qui te plaît; il n'est rien que tu doives faire à l'exclusion d'autre chose ; tout désir que tu peux éprouver est légitime, tout ce que tu peux faire pour l'assouvir t'est permis. » Quoi, ce langage serait celui de la vertu! Pourquoi donc tout homme qui se respecte le regardet-il, au contraire, comme honteux et indigne de lui?
Il n'est pas exact non plus que la loi du plaisir soit immuable* et la même pour tous : le plaisir nous tire en mille sens divers, chacun le trouve où il peut et l'entend à sa manière. Si jouir est la seule règle, il faut avouer que ce qui est bien pour Tun peut être mal pour l'autre, car n'est-il pas fréquent que ce qui plait à l'un déplaise à l'autre ; l'avare et le prodigue, le lâche et le téméraire n'ohéissent-il pas aux passions les plus différentes ?
Est-elle même aussi claire qu'on le dit, cette prétendue loi du plaisir? Est-il vrai que nul n'ignore où est pour lui la plus vive jouissance et ce qu'il doit faire pour l'obtenir? Rien, au contraire, de plus confus, de plus indistinct que les suggestions du plaisir, rien do plus trompeur. Que de fois ne nous échappe-t-il pas, au moment même où nous croyons le tenir! Que de désirs vagues, mêlés d'inquiétude et de malaise! Et cette in-
quiétude du cœur, on réprouve d'autant plus, qu'on se livre plus ardemment et plus exclusivement à la recherche du plaisir.
Que le plaisir n*est pas obligatoire et De peut, érigé en principe, rendre compte d*aaeane des données de la conscience. — Enfin et surtout, le plaisir, tout impérieux qu'il est, ne l'est pas à la manière d'une obligalion morale. Une loi obligatoire, bien qu'elle commande catégoriquement à la liberté, la laisse pourtant intacte; le plaisir, au contraire, entame la liberté ; il énerve, domine, étouffe la volonté, en laissant se déployer à ses dépens toutes les passions violentes et déréglées. De plus, il ne commande pas comme une loi inconditionnelle, absolue et sainte par elle-même. Nous n'avons qu'à interroger les faits moraux pour nouS en convaincre.
Si l'idéar était de jouir, sans discernement, le plus possible, nous devrions approuver, estimer, admirer entre tous, les hommes de plaisir; mais est-il rien, au contraire, qui mène plus sûrement à mal que la recherche des voluptés? Ne la retrouvons-nous pas à l'origine do presque toutes les actions qui attirent le plus sûrement notre mépris et notre haine ? Même quand nous accordons les circonstances atténuantes à ceux qui, par faiblesse, se sont ainsi laissé déchoir, tout au pins pouvons-nous les plaindre ; tout ce que nous pouvons leur accorder c'est la pitié, une pitié toujours plus ou moins dédaigneuse. — Inversement, qui faudrait-il haïr et mépriser, si la règle qu'on nous propose était la vraie? N'est-ce pas ceux qui se dévouent, qui ne comptant pour rien leur plaisir personnel, se sacrifient pour le bonheur des autres? Or ceux-là, quel est l'homme au monde qui saura jamais les mépriser? Peut-être un fanfaron de vice les traitera-t-il de naïfs; malgré lui, il les respecte et s'incline devant eux, à moins qu'il ne les craigne.
Imaginons enfin la meilleure action, je veux dire la plus louable en elle-même, la plus heureuse par ses résultats : dès qu'on nous apprend qu'elle a été faite en vue
d'un plaisir personnel, elle perd tout son prix à nos yeux; elle n'a do mérite qu'autant qu'elle est désintéressée. Quand c'est nous-mêmes qui avons agi, que nous reprochons-nous et de quoi avons-nous du remords? Est-ce d'avoir négligé le plaisir? Jamais; c'est presque toujours, au contraire, d'avoir recherché la jouissance sans scrupule.
Loin d'engendrer la satisfaction morale, la volupté nous fait éprouver un sentiment de honte et de déchéance. « Il est de la nature de la volupté de se cacher et de chercher les ténèbres, » dit Sénèque^. Et on ne lui pardonne qu'à cette condition; quand elle s'étale impudemment, elle devient odieuse et repoussante. — Les poètes ont couvent exprimé le sentiment de tristesse et de confusion qui suit l'abus des plaisirs, même permis, à plus forte raison Tabus des plaisirs bas.
Alors, comme un vivant qu'on vient d'ensevelir^ L'esprit lève en pleurant le linceul du plaisir,
dit A. de Musset*. — Et Victor Hugo *:
Quels tristes lendemains laisse le bal folâtre!
Ainsi il faudrait bouleverser la conscience humaine, et changer toute là langue des sentiments moraux, pour soutenir que le plaisir est l'idéal* suprême de la vie humaine, la seule règle de notre conduite. On se reprocherait même de tant insister pour prouver une vérité si claire, si la morale du plaisir tout insoutenable qu'elle est en théorie, ne tenait une place singulière dans la pratique. Elle ne s'enseigne nulle part à l'état de système, mais elle est partout dans les mœurs, et on est toujours sûr d'en entendre les dangereux conseils au momoni même où l'on est le plus en danger d'y succomber.
Qn'il est même faux de proclamer le plaisir cnmme le but universel et dernier de la vie animale. A plus forte raison il ne peut être le but unique de l'activité
raisonnable. — En réalité cette doctrine est fausse dès
48 QUATRIEME LEÇOX.
son point de départ : c'est une vue inexacte et superficielle de la nature, qui fait croire que le plaisir est le but môme de la vie du haut en bas de la création. Nulle part, au contraire, il n'en est ainsi ; à tous les degrés de l'échelle, le plaisir est un moyen, jamais une fin. Le plaisir est un accompagnement de toute activité normale et saine; mais nulle activité n'est longtemps saine et normale, quand elle se déploie uniquement en vue du plaisir. Seul dans la nature, l'homme osera-t-il prendre pour fin ce qui n'est qu'un moyen, un auxiliaire, un surcroît chez tous les êtres qui l'entourent et qui lui sont inférieurs? — Le plaisir est certes permis à l'homme, quand il accompagne une activité permise. Mais, légitime quelquefois, il n'est jamais obligatoire. Loin de là : il est défendu souvent, et souvent flétri; et même quand on l'envie, on n'éprouve jamais à son égard ce respect qu'inspire la vertu.
Critique de la volupté, ses effets. (Vinet*). — Sur ce sujet de la volupté prise comme règle de conduite, un écrivain du commencement de ce siècle, Vinet, esprit profond, âme forte et élevée, a écrit des pages d'une haute inspiration morale et d'une réelle beauté. Obéir à la volupté, c'est, selon lui, « s'abandonner soi-même, se laisser choir de sa hauteur, rouler au gré d'une impulsion qui n'est pas celle de la volonté,.... impulsion de la partie de nous-mêmes qui est incapable de croire, d'aimer et d'obéir. C'est l'empire des éléments grossiers et non moraux de notre être, c'est la défaite de l'âme. » — « Toute jouissance des sens est une diversion momentanée de l'âme hors de son sanctuaire. . . . Même légitime, toute jouissance trop savourée nous appauvrit spirituellement d'autant. ^> — « L'âme des voluptueux s'en va en chair;;. . . il fait froid, il fait nuit dans .cette âme;. . . elle est. livrée aux passions, que [la volupté éveille et nourrit, passions basses, petites, honteuses; car tout se
rabougrit dans le voluptueux Les choses spirituelles
n'ont plus pour lui ni couleur ni saveur; il a perdu le sens par où l'on voit et l'on goûte les choses de l'âme ;
tout est fadeur, tout est langueur dans son être; il le Kent, il sent qu'il en devrait gémir, et il n*a pas la force de gémir ; il prévoit sa perte, et il n'a pas la force de s'en effrayer; il se répète à dessein des mots terribles, et ces mots retentissent sur son cœur comme sur un timbre de plomb. » — « Règle générale : tout ce qui est donné à la chair est enlevé à l'amour; tout ce qui est refusé à la chair grossit le trésor de l'amour. »
Conclusion t le plaisir objet du devoir (en quel sens), et Ué A lui (de quelle manière). — Ainsi le plaisir n'est pas la loi que nous cherchons. Nous venons de le démontrer pour le plaisir sans frein et sans choix; nous ferons voir dans la prochaine leçon que le plaisir habilement choisi et ménagé, que l'égolsme savant d'£picure^, cherchant non plus la jouissance actuelle mais le bonheur à long terme, n'est pas davantage là règle de l'activité Ubre. — Faut-il conclure que le plaisir est sans rapports avec la morale, sans liens d'aucune sorte avec le devoir? Tant s'en faut. Le plaisir est un des objets de la morale, en ce sens qu'elle a pour but de le contrôler et de le régler. Incapable de nous fournir la forme du devoir, il est, au contraire, la matière à laquelle le devoir s'applique. Le proscrire absolument ne serait ni juste ni possible, puisqu'il est lié par les lois mêmes de notre nature à tout exercice normal et sain de notre activité; mais il relève de la conscience, qui le proclame selon les cas noble ou honteux, honnête ou bas, permis ou infâme.
Notre raison l'attache instinctivement aux bonnes actions, dont il doit être la récompense : et comment en effet, l'activité raisonnable et bien réglée, qui est par définition la vertu, pourrait-elle manquer d'être agréable? Mais là comme partout le plaisir est un surcroît, un accompagnement, un effet enfin, non la cause. Le plaisir est un secours que la nature offre à la volonté, et non la fin qu'elle lui propose; c'est la récompense de la droite conduite, récompense d'autant plus assurée gu'elle est moins cherchée et n'est point prise pour but de l'action.