V" LEÇON
La loi morale est-elle la recherche du bonheur?
Doctrine de l'intérêt bien entendu.
Examen critique de la morale épicurienne ^
Diiïéience entre l'agréable et l'utile, la passion et l'intérêt, le plaisir cl le bonheur.
Exposé de TÉpicurisme* : en quoi il est supérieur à la doctrine cyrénaïque*, et comme théorie et par ses effets pratiques. — Épicurc* (341-270 av. J.-C.), sa vie et sa morale. — Quatre préceptes : L'arilhmétique des plaisirs. — Comment la vertu môme trouve place dans le calcul : Frugalité, bienraisance, amitié, clémence, etc. — Conclusion : Égoïsme délicat, prudent et timide.
Examen de cette doctrine : Ce qu'elle contient de vrai. — L'égoïsme partout môle en fait à nos vertus (mots c'.e La Rochefoucauld *), partout en jeu dans l'éducation.
Deux genres de moralistes : peinture satirique de l'homme tel qu'il est, ei détermination de ce qu'il doit ôlre. — Quand l'égoïsme serait le fait, doit-il être la règle? — Plus il est notre loi psychologique % moins il peut être la loi morale (mot de Bentham*).
L'Épicurisme* peut produire la sagesse pratique et l'ordre extérieur, mais il fausse et détruit toute vertu (exemples). — Mot deVinet sur le parfait épicurien. — L'égoïsme a toujours soin de se dissimuler, en quoi il rend hommage au désintéressement. — Si la recherche ju bonheur est une loi universelle et éternelle. — Qu'elle n'est ni impersonnelle ni fixe (Bossuet *) , ni absolue et inconditionnelle, ni infaillible et claire, ni surtout obligatoire. — Cette prétendue loi ne rend compte d'aucun des faits de la conscience morale. — Toutes les vertus épicuriennes* ne valent pas un mouvement de charité.
Conclusion : L'intérêt objet de la morale (en quel sens). — L'égoïsme dans l'éducation. — Le bonheur lié à la vertu (de quelle manière).
Dirrérence entre l'agréable et l'utile, la passion et l'intérêt, le plaisir et le bonheur. — L'agréable, nous
l'avons 7u, n'est pas identique à l'honnête; le plaisir ne peut pas être la règle do notre conduite : agir par passion, céder au désir dominant, est tout le contraire d'une règle des mœurs. Mais si ce n'est pas l'agréable qui est identique au bien, ne serait-ce pas rutile? Si ce n'est
pas la passion, déchaînée pour ainsi dire à la poursuite du plaisir, qui est la loi que nous cherchons, ne seraitce pas ïintérêt bien entendu? Ne serait-ce pas la recherche intelligente et savante du bonheur? Nous avons affaire ici à une doctrine analogue au fond à la précédente, mais beaucoup plus spécieuse et déjà fort supérieure.
En effet, au lieu de chercher aveuglément, instinctivement toute jouissance, et d'obéir à la passion sans autre règle que le plaisir même, un être intelligent comme l'homme arrive vite à appliquer son intelligence au discernement des plaisirs, à faire un choix entre les jouissances. II n'est pas besoin d'une longue expérience, pour s'apercevoir qu'il est bon de résister à certaines tentations, d'éviter certains plaisirs afin de s'en procurer certains autres ; que les jouissances les plus vives ou les plus durables ne sont pas toujours les premières qui s'offrent à nous; qu'enfin chercher le plaisir à longue échéance, afin de s*en procurer la plus grande somme possible dans un temps donné, est plus digne d'un être raisonnable, plus habile aussi et plus intelligent, que de s'abandonner aveuglément au premier attrait qui se présente. Dès lors, au lieu de prendre l'agrément actuel et immédiat comme règle de conduite, on obéit à l'intérêt^ on agit en vue de Vuiile. Certains actes seront faits, non pour eux-mêmes, ni comme ayant un charme actuel, mais parce qu'ils peuvent servir à procurer avec le temps des plaisirs plus vifs et plus solides que ceux dont on se prive présentement.
Vintérêt bien entendu^ c'est-à-dire l'égoïsme réfléchi, prudent, qui choisit et calcule, succède ainsi à la passion naïve et aveugle. Au lieu du plaisir, fin pour ainsi dire animale, règle de conduite qui est plutôt l'absence de toute règle, on se propose pour fin le bonheuvy c'està-dire la somme la plus grande possible de plaisirs et d'avantages. Ces plaisirs que l'on prévoit, que l'on coordonne, que l'on prépare de longue main, on en jouit d'avance et infiniment plus, car au plaisir même ainsi
poursuivi S ajoute le plaisir de rintelligence, laquelle se plaît à combiner les moyens en vue des jouissances futures, et les centuple de la sorte.
Exposé de l'Épicnrlsme^. — Eu quoi 11 est supérieur ft la doctrine Cjrénalque^, et comme théorie et par ses effets pratiques. — L'épicurisme, ainsi nommé du philosophe grec Épicure, qui vivait à Athènes de 341 à 270 avant Jésus-Christ, est précisément la doctrine morale qui propose à Taclivité humaine celte fin : le bonheur ^ et cette règle : le calcul de l'intérêt, ou Vintérêt bien entendu.
On voit tout d'abord en quoi ce système est supérieur à la doctrine cyrénaïque*. Il est supérieur comme théorie. La doctrine cyrénaïque interprétait grossièrement et imparfaitement la maxime commune à toute l'antiquité : vivre conformément à la nature; elle ne faisait consister la nature humaine que dans les éléments mêmes qui constituent la nature animale. Épicure* a bien vu qu'il y a dans l'homme un autre élément essentiel, l'intelligence, la raison : sa morale, qui comporte le choix, la réflexion, le calcul, toutes choses supérieures à l'aveugle instinct, est en cela déjà plus humaine, plus complète, plus élevée que celle d'Aristippe*.
L'Èpicurismo est supérieur aussi à la doctrine cyrénaïque* par ses effets pratiques. Aristippe* proposait comme fin tout plaisir quelconque, aussitôt saisi qu'aperçu, conquis par n'importe quels moyens, fût-ce par la violence et la fraude : c'était débrider les passions et, en réalité, répétons-le, donner comme unique règle de conduite, l'absence de toute règle. Ici, au contraire, nous avons affaire à de vrais sages et à de vrais délicats, un tout au moins, le chef de l'école, Épicure*. Il n'est rien peut-être qu'un parfait épicurien ne fasse comme un parfait galant homme. Tous ses actes, vus du dehors, sont dos actes de paix, d'harmonie, de bon accord avec ses semblables, de bonne volonté même; et dans sa vie on peut trouver toutes les vertus, si l'on ne considère que les habitudes et les actes, c'est-à-dire l'extérieur de
la vie. Or, on avouera bien que cela déjà n^est pas sans prix. N'avons-nous pas proclamé nous-mêmes que la moralité, si elle consiste avant tout dans une disposition intime de Tâme, dépend aussi et en même temps d'un certain ordre effectif dans la conduite extérieure ?
L'épicurisme*, bien compris et bien pratiqué, pourrait donner une société pacifiée, aimable et douce, dans laquelle, jusqu'à un certain point, il ferait bon vivre. La vie, certes, eût été paisible et heureuse dans une Athènes peuplée de vrais disciples d'Épicure* ; elle l'est dans les hautes sphères de notre société polie, où un Êpicurisme intelligent et raffiné est bien souvent la seule règle dès mœurs.
Épicure, sa irle et sa morale. — Ëpicure, si l'on considère en lui l'homme, tel que Thistoire nous le représente, eut la vie la plus honorable et la plus pure. Aucun maître ne fut plus aimé de ses disciples. Pendant une famine, il avait recueilli dans son petit jardin des environs d'Athènes tous ceux qui étaient plus pauvres que lui : ils vivaient ensemble dans une union exemplaire, ce Le strict nécessaire, disait Épicure, doit suffire au bonheur du sage : avec du pain d'orge et un peu d^eau, on peut être heureux comme Jupiter*. » Personnellement, il avait, selon Sénèque*, trop d'un sou par jour pour son ordinaire. Il vivait de pain et d'eau, et un jour qu'il voulait faire bonne chère, il écrivit à un de ses disciples de lui envoyer un peu de fromage. Sa mort, aussi simple que sa vie, fut fort belle : malade de la pierre, il mourut dans des tortures atroces, avec une parfaite sérénité, consolé de ses souffrances par la pensée du bien que son enseignement avait pu faire. Gicéron" qui rapporte ce trait, s'écrie que, par cette mort, il réfutait lui-même sa doctrine et montrait que l'homme en lui valait mieux que le philosophe.
Quelle était donc cette doctrine qui pouvait donner de tels fruits dans la pratique, et qui a, d'autre part, laissé un si mauvais renom dans l'histoire de la pensée humaine?
Cherche le plaisir et fuis la douleur ^ c^est la loi universelle des vivants : ce précopte unique de la morale cyrénaïque* est aussi le point de départ de la morale épicurienne. Seulement Tépicurisme* ajoute : Gomme tu es homme, c'est-à-dire un animal intelligent et raisonnable, applique ton intelligence à la recherche du plaisir, et que ta raison te serve à te conduire.
Quatre préceptes de conduite. — Yoilà le précepte général ; tout le détail de la morale épicurienne est résumé dans les quatre règles suivantes :
V Prenez le plaisir qui ne doit être suivi d'aucune peine;
2° Fuyez la peine qui n* amène aucun plaisir;
3° Fuyez la jouissance qui doit vous priver d^une jouissance plus grande^ ou vous causer plus de peine que de plaisir;
40 Prenez la peine qui vous délivre d'une peine plus grande^ ou qui doit être suivie d'un grand plaisir,
li'arlthmétique des plaisirs. — Épicure*, OU le voit,
est rinventeur de ce qu'on a appelé plus tard, en Angleterre, le calcul de l'intérêt ou V arithmétique des plaisirs : toute la vie du sage est selon lui un calcul, plus ou moins profond et habile; quoi qu'il fasse ou ne fasse pas, il n'a qu'un but : se préparer la plus grande somme de plaisirs et s'épargner le plus de douleurs possible. Épicure"^, quant à lui, timide et prudent par nature, d'un caractère plutôt mélancolique qu'ardent au plaisir, un peu pessimiste* enfin, se contentait volontiers d'un bonheur négatif : ne pas souffrir était son idéal, fuir la douleur autant que possible, c'était, selon lui, la grande règle de la sagesse.
Comment la vertu même trouve place dans le calcul t frog^allté, bienfaisance, amitié, clémence, etc* — Môme en se proposant cette fin si humble, si misérable pourrait-on dire, Épicure*, grâce à la finesse naturelle de son tempérament et à la délicatesse de son esprit, trouvait moyen de faire entrer dans sa doctrine la vertu même, presque toutes les vertus personnelles ou sociales
que nous avons coutume d'estimer. Nous venons de voir jusqu'où il poussait Isl frugalité : il la prêchait en quelque sorte comme la vertu fondamentale, parce qu'elle conserve la santé et prolonge la vie, et que la première condition pour arriver à une grande somme de plaisirs est de vivre longtemps. — Il pratiquait et conseillait aussi la bienfaisance^ et cette vertu il ne l'entendait pas plus mal que toute l'antiquité, car nous avons un Traité des bienfaits du stoïcien* Sénèque*, dans lequel ce philosophe, sous ce beau nom de bienfaits^ entend comme Épicure lui-même les cadeaux, les services de complaisance qu'on rend aux gens afin d'obtenir leurs bonnes grâces, bref, tout un échange intéressé de bons offices et de bons procédés. Tel est, en effet, le point de vue nécessairement égoïste où se place l'épicurien quand il recommande cette vertu. — Se privera- t-il des douceurs de Vamitié ? Il s'en gardera bien : un ami vous défend contre la malveillance et la calomnie, il vous secourt et vous protège; on se procurera donc des amis par tous les moyens possibles, par des soins assidus, par la flatterie même, et on les choisira puissants et riches. Amitié intéressée, offerte et recherchée comme moyen pour le plaisir et l'avantage personnel. — Enfin, exercc-t-on le pouvoir dans la cité (ce qu'Épicure* d'ailleurs ne conseille pas au sage, car rien n'est plus contraire au repos), qu'on ne manque pas d'être affable et clément; la clémence est le commencement de la bonne politique : par elle on désarme ses ennemis, on se fait des obligés, on établit solidement son pouvoir.
On pourrait prendre ainsi tour à tour toutes les vertus, les quatre vertus fondamentales des anciens : tempérance, prudence, force, justice, et même les vertus les plus délicates, celles qu'on pourrait appeler les vertus de surcroît et de luxe, on verrait que l'épicurisme* les vante et les recommande toutes..., au nom du plaisir qu'elles procurent et des avantages qu'on en retire.
Conclusion t égoisme délicat, prudent, timide. — En
résumé, ce qui fait le fond de la doctrine d'Épicure, c'est
Tégoïsme pur, Tégoïsme délicat et raffiné, circonspect et timide, c'est-à-dire le plus incurable de tous.
Examen de cette doctrine. — Ce qu'elle contient de Tral. •— li'égolsme partout mêlé en fait & nos vertus.
T— Si elle était donnée comme une peinture de ce (fui, le plus souvent, se passe en fait dans la société, si elle était donnée comme une description psychologique*, ' au lieu de se présenter comme exprimant Tidéar moral, ; cette doctrine nous paraîtrait pleine de vérité. Les cou-, leurs sont peut-être un^peu chargées, Tégoïsme est vu seul dans la nature humaine, tandis qu'elle contient de plus nobles éléments; mais il est incontestable qu'en faitj Tintérêt se trouve partout mêlé à nos vertus. La Rochefoucauld* le dit de mille manières : « Les vices entrent dans la composition des vertus comme les poisons dans la composition des remèdes. » — « La vertu n'irait pas loin, si la vanité ne lui tenait compagnie. » Le repentir même, ordinairement présenté comme un signe de la noblesse de notre nature, est souvent suspect : « Notre repentir n'est pas tant un regret du mal que nous avons fait qu'une crainte de celui qui nous en peut arriver. »
li'égoSsme partout en jeu dans l'édacatlou. — Non-
seulementl'égoïsme est partout dans notre vie, mais nous lui faisons une part incroyable dans l'éducation; nous le suscitons, nous l'encourageons de la façon la plus imprudente ; nous ne procédons que par punitions et par récompenses, mettant toujours en jeu l'amour du plaisir et la crainte de la douleur, c'est-à-dire l'égoïsmc même. Sans cesse nous faisons appel à l'intérêt. Presque jamais nous ne demandons simplement à l'enfant de faire ce qu'il faut parce qu'il le faut et parce que cela est dans l'ordre; nous invoquons cent motifs plus ou moins bas, parmi lesquels nous plaçons en première ligne les moins bons, ceux qui précisément s'adressent à ses penchants égoïstes. Ne supplions-nous pas l'enfant léger ou paresseux d'entendre mieux ses intérêts, et ne sommes-nous pas contents dès qu'il les entend à notre gré? Si par peur du châtiment ou par désir d'être récompensé il fait
quelque effort heureux, cet effort intéressé nous satisfait tout autant que s'il était dû à la plus pure bonne volonté et au seul désir de bien faire.
Ainsi, Épicure* a raison en faity il a, pour ainsi dire, trahi le secret de tout le monde : il n'est que trop vrai que sans cesse nous faisons confusion entre la bonne conduite véritablement morale dans ses sources et dans ses principes, et la bonne conduite qui ne vaut qu'extérieurement et qui a pour principe l'égoïsme. Si donc Épicure* n'était un moraliste qu'à la façon de La Rochefoucauld*, s'il avait peint ce qu'il voyait, avec amertume, en exagérant, comme c'est le droit de la satire, nous ne pourrions qu'applaudir à l'exactitude de la description; mais il prétend être moraliste en un tout autre sens du mot.
Deux genres de moralistes s Pelntare satirique do l'homme tel qu'il est^ détermination de ce qa'll
doit être. — Le mot moraliste a en effet deux sens.
Certains écrivains sont ainsi nommés parce qu'ils peignent les mœurs telles qu'elles sont, telles qu'ils les voient, sauf à forcer certains traits pour donner plus de piquant et de relief à leur peinture : de ceux-là La Rochefoucauld* est le type. On croirait par moment qu'Épicure* fait ainsi, qu'il décrit pour le flétrir l'égoïsme que nous coudoyons à chaque instant . Mais non, Épicure est un moraliste au deuxième sens du mot : il a la prétention, non pas de décrire ce qui est, mais de déterminer ce qui doit être^ de donner des jorécep/es, de fixer VidéaV de la conduite humaine.
Or, à ce titre, et en tant qu'elle se présente comme une
doctrine des mœurs, sa morale, en dépit des apparences,
est absolument insoutenable. Les bons effets extérieurs
qu'elle peut avoir ne doivent pas nous en cacher le vice
j radical et la profonde immoralité.
Quand l'égoïsme serait le fait, doit-il être la règle?
— Quand l'égoïsme serait le fait, quand il serait aussi général que le prétend La Rochefoucauld* lui-même, est-ce à dire pour cela qu'il doive être la règle, qu'il faille
5â ' CINQUIÈME LEÇON.
nous complaire dans cette laideur morale, au lieu d'en sortir?
Remarquons d'abord que, plus Tégoïsme est notre loi psychologique*, moins il peut être la loi morale et l'idéal que nous cherchons. En effet, ce que nous sommes en fait et ce que nous devons être, ce sont deux choses fort différentes et qui presque toujours s'opposent. La morale ne serait plus la morale, mais une science naturelle et purement descriptive, si elle se bornait à nous dire : Soyez ce que vous êtes. Précepte commode, en vérité, et que personne ne s'aviserait d'enfreindre. Si la notion d'une obligation morale n'est invoquée que pour être mise au service de l'intérêt, quoi de plus inutile? A quoi bon renforcer ainsi une force qu'on proclame soi-même invincible? ce Ce serait, dit J. Bentham*, étayer un chêne avec un roseau. » Est-ce que l'égoïsme, en effet, n*est pas assez robuste chez tous, assez enraciné dans l'âme humaine, pour que nous puissions nous dispenser de l'ériger en règle? Il suffit de laisser agir seule notre nature égoïste ; elle ne se contredira pas, si elle est toute entière dans le triste tableau qu'on en fait ; elle ne sortira pas d'elle-même pour se porter au sacrifice I — Encore une fois, l'égoïsme est trop le fait universel, pour pouvoir être l'idéal * moral, la loi sainte que nous cherchons.
li'épicnrisme* peut produire la sagesse pratique et Tordre extérieur mais il fausse et détruit tonte vertu (exemples). — L'Épicurisme* peut produire la sagesse pratique et l'ordre extérieur, nous l'avons vu par l'exemple d'Épicure* ; mais, alors même qu'il aces bons effets, (et il ne les a pas toujours, ni partout, ni longtemps), alors même, il fausse et détruit par une contradiction intérieure toute vertu. Est-il même la peine de le montrer?
Qu'est-ce que cette frugalité qui n'est qu'un calcul pour jouir plus longtemps des plaisirs de l'estomac, pour avoir une plus verte vieillesse, c'est-à-dire une plus longue perspective de jouissances? Qu'est-ce que cette bienfaisance, qui est un placement à gros intérêts? Et celte générosité à donner, qui se soucie d'avance de ce qu'il lui
reviendra de ses largesses? Qu'est-ce que cela, sinon le contraire même de la bienfaisance et de la générosité? Est-ce sans rougir, enfin, qu'on peut appeler amitié une complaisance servile, une plate flatterie à l'égard de quelqu'un dont on attend quelque avantage?
Mot de Vlnet* snr le parfait épicnrien*. — A toutes les vertus dont il garde le nom et l'apparence, l'épicurisme donne ainsi quelque chose de misérable et de bas, qui les détruit et les fait tomber en poussière. C'est à Tépicurien, et j'entends au meilleur, que s'applique ce ferme jugement de Vinet : « On comprend vite que cet homme si aimable, si commode dans la société, si uni, si lisse au toucher, n'est pas un homme dont le commerce puisse devenir un besoin de l'âme..*. On dirait qu'une gelée subite a arrêté dans leur développement tous les bons germes qui pouvaient être en lui. »
li'égoiame a toujoura aoln de se dlsaimoler, en qnol il rend iiommag^e au déaintéreasenent. — L'égOÏsme se
donne-t-il jamais pour ce qu'il est dans la vie pratique? Non, il a grand soin de se dissimuler, d'imiter le désintéressement : en quoi il avoue combien il diffère de la vertu. Il rend ainsi le plus éclatant hommage au dévouement et à l'esprit de sacrifice, car, dit La Rochefoucauld*, « rhypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu. » Oui, pour se faire accepter, pour faire figure en ce monde, l'égoïsme est forcé de prendre un masque, d'imiter le désintéressement, c'est cette apparence que nous aimons en lui et qui nous trompe, quand par hasard nous sommes sa dupe.
Soumettons maintenant la règle proposée par Épicure* à une critique rigoureuse, et demandons-nous :
V Si elle offre les caractères que doit avoir la loi que nous cherchons;
2® Si elle rend compte des faits de la conscience mo^ raie.
Si la reclierclie du bonheur est une loi unitrcrselle et étemelle. — La recherche du bonheur est bien en un sens une loi universelle et éternelle de la nature humaine,
60 CINQUIÈME LEÇO:^.
mais c'est, nous venons de le dire, une loi psychologique*, et non une loi morale. On cherche le bonheur par toutes sortes de moyens : cela est, admettons-le, le fait universel; mais cela n'est ni un droit y ni encore moins un devoir universel. Imaginons une contrée, un temps, où le désintéressement soit général, où l'égoïsme n'ait plus de place, quelle est donc la conscience qui s'en plaindrait? N'est-ce pas cela même qui nous paraîtrait beau et vraiment dans l'ordre?
Qu'elle n*est ni Impersonnelle ni fixe. — Cette loi
prétendue est-elle impersonnelle? Tout au contraire, puisqu'elle n'est que l'intérêt personnel érigé en loi. Elle n'a rien de fixe^ car elle varie avec les personnes et, pour une même personne, d'une minute à l'autre, avec les situations. « L'intérêt n'a pas de maximes fixes, il suit les inclinations, il change avec les temps et s'accommode aux affaires.» (Bossuet*, Sermon sur la justice),
Kl absolue, ni ineonditionnelle*. — II suit de là qu'il
n'y a rien d'absolu dans une telle règle, rien àUnconditio7iner,csiT étant essentiellement relative aux personnes et aux circonstances, elle est par cela même subordonnée à mille conditions. L'utile, du reste, est conditionnel par définition, puisqu'il est utile à quelque chose, c'est-à-dire utile seulement si l'on veut atteindre la fin pour laquelle il est un moyen.
Kl Infaillible et claire. — Ce n'est pas non plus une règle infaillible et claire. Bien entendre son intérêt, rien n'est plus rare et plus difficile : il est mille fois plus simple d'être honnête homme. C'est bien souvent quand on recherche son intérêt le plus exclusivement et le plus avidement, qu'on manque son but de la façon la plus dérisoire. On s'écrie ensuite : Si j'avais su, si j'avais pu prévoir!... Cela ne ressemble pas à ce commandement pur el simple : Fais ce que doiSy aussi clair qu'impérieux pour la conscience. Cette loi du devoir ne nous trompe pas, tandis que Bossuet* a pu dire : « Intérêt, le dieu du monde, le plus ancien, le plus décrié, le plus inévitable des trompeurs. »
NI surtout oblig^aCoIre. — Enfin et SurtOUt l'intérêt n'est pas obligatoire. Il est assurément permis, dans bien des cas, de songer à ses intérêts; dans certains cas même, nous le verrons, cela est un devoir ; mais dans tous ces cas, c'est pour d'autres raisons que l'intérêtmême, qu'on doit avoir égard à lui : jamais l'intérêt n'est sacré par cela seul qu'il est l'intérêt.
Cette prétendue loi ne rend compte d'anean des faits de la conscience morale. *- C'est parce que l'intérêt n'est pas obligatoire, qu'il ne rend compte d'aucun des faits de la conscience morale.
Qui estimons*nous, qui louons-nous^ qui aimons-nous? Sont-ce les égoïstes? Il suffit, pour que la plus belle action du monde se ternisse à nos yeux et perde son prix, qu'on nous apprenne qu'elle a été faite par calcul.
Qui est au contraire blâmé, honni, traîné devant les tribunaux? Neuf fois sur dix, celui qui a voulu être habile ou hardi sans scrupule, qui a tout subordonné à son intérêt, qui a manqué à l'honnêteté par égoïsme. Après le grossier plaisir, le grand recruteur des prisons et des bagnes, c'est l'intérêt, l'intérêt pris pour règle au lieu de rester dans la règle.
El nous-mêmes, enfin, quand est-ce que nous sentons le plus de satisfaction intime? Est-ce quand nous avons fait un habile calcul d'intérêt et un bon coup au détriment de quelqu'un, ou quand nous avons eu un dessein généreux ?
Quiconque aura une fois compris l'essence de la moralité, reconnaîtra que le sacrifice, l'oubli de soi, le désintéressement, les vues généreuses en sont le fonds, et que rien n'y est plus contraire que la triste manie de rapporter tout à soi-même. « Tous les corps ensemble, dit Pascal*, cl tous les esprits ensemble et toutes leurs producti'^ns, ne valent pas le moindre mouvement do charité; » nous dirons de même : toutes les vertus épicuriennes*, vertus intéressées, vertus de tête, produit d'un misérable calcul, ne valent pas ensemble un bon clan du cœur, un mouvement de charité.
ConclDsIon. li^ntérèt, objet de la morale (en quel
sens). — L'intérêt nVt-il donc point de rapports avec la morale ? Bien au contraire : il fait pour une bonne part l'objet même de la morale : comme le plaisir, duquel d'ailleurs il diffère si peu, il est la matière à laquelle doit s'appliquer la forme du devoir. La morale doit s'en occuper, pour lui faire la part qui lui convient, pour déterminer dans quels cas et dans quelle mesure il est légi-. time; mais jamais il ne peut être lui-même et lui seul la règle des mœurs.
IVécessICé de diminuer la part de l'égolsme dans l'éducation. — N'hésitons pas à le reconnaître, on lui fait dans l'éducation une place infiniment trop grande. Peut-être est-ce par là qu'il faudrait commencer une réforme des mœurs, une guerre à l'égoïsme. On devrait mettre en œuvre tous les moyens possibles pour amener l'enfant à faire quelque chose, d'abord peu, puis davantage, par devoir pur, pour le seul plaisir de faire bien; on devrait l'amener à goûter d'abord de petits sacrifices et à y trouver ses meilleures joies, pour qu'il fût ensuite capable d'en faire de grands; on devrait enfin lui faire aimer la règle et l'ordre parce que c'est la règle et l'ordre, et ne pas l'habituer autant qu'on le fait à calculer ce qui lui reviendra de sa conduite bonne ou mauvaise, à supputer d'avance le prix de ses fautes ou de ses efforts. — Oter d'abord à l'éducation ce qu'elle a de servile, voilà, n'en doutons pas, la meilleure manière d'entrer en lutte contre la morale servile de l'intérêt.
Le bonheur lié & la vertu (de quelle manière). —
Nous avons écarté des bases de la morale la recherche du bonheur, les calculs de l'intérêt : est-ce à dire qu'il n'y ail aucun lien entre le bonheur et la vertu ? Rejetterons-nous tout à fait le bonheur de la morale, et faudra-t-il toujours le mépriser? — Non; sans anticiper sur les leçons suivantes, dans lesquelles nous aurons à déterminer exactement le rôle du bonheur dans la morale, nous pouvons dire dès ici que le bonheur est lié à l^ vertu pécessairement ; ver^u et bonheur sont, en un
sens, inséparables, et ne font qu'un pour notre raison. Mais le bonheur vient après la vertu et avec elle ; il Taccompagne, il la soutient, il en est l'auxiliaire, la récompense, récompense d'autant plus méritée et assurée qu'elle a été moins prévue et moins cherchée. Le bonheur arrive par surcroît après l'action vertueuse, comme le plaisir arrive par surcroît après tout déploiement normal et sain de notre activité. Que toute notre activité soit ce qu'elle doit être, et le bonheur sera le fruit de son exercice ; mais il n'est pas vrai que l'activité raisonnable doive se donner pour fin le plaisir, il n'est pas vrai que le bonheur soit le but suprême vers lequel doit tendre à tout prix la vie humaine.