ÉTUDE DES BOURGEONS CHARNUS
Pour vous permettre d’envisager tout d’abord d’une manière générale les faits les plus importants du processus cicatriciel, nous avons cru devoir laisser de côté quelques phénomènes sur lesquels nous devons maintenant appeler votre attention. Étudions de nouveau plus complètement les bourgeons charnus et les cicatrices.
Étude des bourgeons charnus. — Les bourgeons charnus peuvent se définir un néoplasme inflammatoire, très richement vascularisé. Sa forme sur laquelle nous avons déjà appelé votre attention étonne tout d’abord. Cette forme dépend très certainement de ce que, au niveau de la surface du tégument externe et interne, il existe naturellement des papilles qui deviennent le moule de ces bourgeons charnus. Le grand nombre des vaisseaux qui entrent dans leur composition explique aussi ces saillies plus ou moins rapprochées les unes des autres.
Du reste, comme l’a fait observer Ranvier dans son Anatomie pathologique générale , toute néoformation en rapport avec une surface prend cette forme papillaire ou bourgeonnante.
Presque toutes les tumeurs de la peau et des orifices muqueux, de quelque nature quelles soient, revêtent cette disposition. Au début, le bourgeon charnu est composé de lymphe plastique, de cellules embryonnaires et de vaisseaux. Un peu plus tard, un certain nombre de cellules embryonnaires se modifient, deviennent anguleuses, se réunissent par leurs prolongements et constituent alors un véritable réseau de cellules plasmatiques. A ce moment, les bourgeons charnus, ainsi que nous l’avons déjà dit, deviennent du véritable tissu conjonctif.
Les bourgeons charnus ne se présentent pas toujours de la même façon, tantôt ils sont / petits,
] coniques,
) fermes,
\ rosés ou vermeils ;
VINGT-SEPTIÈM E LEÇON
c’est ce qu’on appelle les bourgeons charnus de bonne nature; tantôt, les bourgeons charnus sont plus [ gris,
\ cylindriques,
) mollasses,
[ violacés.
Les bourgeons charnus sont dits alors de mauvaise nature. Ces différences sont habituellement liées aux conditions générales ou locales qui influencent le blessé. Ainsi un état diathésique, une santé affaiblie, de mauvais pansements, l’inflammation des parties voisines déterminent souvent ces modifications.
Ces variations de couleur, de consistance, de dimension, ne correspondent pas, du reste, à des modifications de structure considérables.
Dans ces diverses conditions, la composition élémentaire reste, en effet, le plus souvent la même, un amas de substance granuleuse traversé par de nombreux vaisseaux capillaires.
Le plus habituellement l’on trouve à la surface des bourgeons une certaine quantité de pus ; ce fait est même si constant que beaucoup d’auteurs ont cru devoir considérer les bourgeons charnus comme engendrant directement le pus. C’est une erreur. Deville et Bouisson (de Montpellier) se sont élevés contre cette idée, et leur opinion nous semble parfaitement juste.
Le pus et les granulations ne se produisent pas réciproquement, dit le docteur Deville dans sa thèse d’agrégation; les preuves suivantes peuvent être indiquées à l’appui de cette manière de voir :
1° Le pus est sécrété le plus souvent sans qu’il y ait des bourgeons charnus ;
2° Il y a souvent des bourgeons charnus sans qu il y ait production de pus ;
3" Quand le pus et les granulations se rencontrent en même temps au niveau d’une plaie, le pus a commencé a apparaître bien avant les bourgeons charnus.
KTUDE DU TISSU CICATRICIKL
11 est néanmoins deux remarques importantes que le chirurgien doit connaître, c’est que :
1" Au pus de bonne nature correspondent habituellement des bourgeons charnus de bonne nature.
2° Au pus dit de mauvaise nature correspondent également des bourgeons charnus de mauvais aspect.
Les bourgeons charnus saignent toujours avec une grande facilité. Ce fait normal dépend de l’extrême ténuité des parois vasculaires qui entrent dans leur composition. Vous entendrez dire cependant quelquefois, que les bourgeons sont saignants. 11 semble, au premier abord, qu’il soit inutile d’énoncer un phénomène qui après tout doit être considéré, d’après ce que nous venons de dire, comme parfaitement normal. Il faut alors comprendre qu’il s’agit de bourgeons charnus beaucoup plus saignants que d’habitude. Cette propriété se rencontre presque toujours au niveau des bourgeons charnus que nous avons appelés de mauvaise nature.
L’absorption est habituellement considérable au niveau de la membrane granuleuse. Le raisonnement pouvait le faire prévoir, et l’expérience que Bonnet répétait souvent dans ses cours le démontre d’une manière certaine. Si l’on place un petit fragment d’iode sur du coton étalé dans un verre de montre, et que l’on maintienne le petit appareil sur une plaie bourgeonnante, on constate très rapidement la présence de l’iode dans l’urine.
Il nous reste maintenant à vous décrire aussi d’une manière un peu plus complète le résultat de la cicatrisation, le tissu cicatriciel, la cicatrice proprement dite.
Elude du tissu cicatriciel. — 1° Le tissu cicatriciel se présente d’une façon différente, suivant qu’il a été le résultat du travail de cicatrisation par une première intention, ou suivant qu’il se produit après le processus de réparation que nous avons appelé réunion par seconde intention, médiate ou immédiate. Lorsque la cicatrisation s’est faite par première intention, la cicatrice se présente dans les premiersjours qui suivent la for-
malion sous 1 apparence d’une simple ligne un peu saillante, d une teinte un peu rouge. Le relief de cette ligne s’amoindrit. La coloration rouge disparaît aussi, et bientôt l’on ne constate qu’une ligne d’un blanc un peu plus mat que les parties voisines.
Quelquefois même, après quelques années, (Jette ligne semble avoir disparu complètement. On peut cependant même, à ce moment, en démontrer la présence, en activant, par exemple, la circulation de la peau par une flagellation légère. Les parties flagellées rougissent sous l’influence de cette excitation, et la cicatrice, qui reste blanche, réapparaît alors sur le tégument rougi accidentellement.
2° Lorsque la cicatrisation s’est produite après une réunion par deuxième intention, et surtout lorsque la suppuration a été longue, la cicatrice se présente dans ces conditions sous forme d’une membrane épaisse et d’une étendue variable. Cette membrane est composée d’un tissu dense, solide, résistant, d’un blanc nacré : c’est un véritable tissu néoplasique conjectif. La cicatrice comporte, comme nous vous l’avons déjà dit, une division en deux couches : une couche superficielle épidermique et une couche profonde. Cette dernière ressemble plus complètement au tissu conjonctif ordinaire.
3° La cicatrice est rétractile; nous avons déjà signalé ce fait. Etudions actuellement la cause de ce phénomène. Delpech s’était manifestement trompé en pensant qu’il s’agissait d’une propriété contractile comparable à la contractilité musculaire. On peut expliquer cette rétractilité de la manière suivante. Il y a, dès le début, dans le tissu cicatriciel, un suc plastique très abondant, beaucoup de vaisseaux et beaucoup d’éléments cellulaires qui se transforment en éléments fibrillaires. A mesure que ces transformations s’opèrent, on voit survenir la diminution delà cicatrice. Au début, il existait une membrane humide; cette membrane, en perdant de ses parties aqueuses par sa transformation fibrillaire, devient naturellement plus rétractile; elle se fronce, elle attire à elle les parties voisines. La colora-
ET U DK DU TISSU CICATRICIEL
tion rouge tend à disparaître, remplacée par une coloration d’un blanc mat. Tous ces faits s’enchaînent parfaitement. Une expérience bien simple de Laugier démontre, du reste, d’une manière bien complète, cette rétraction cicatricielle. Laugier fait, par exemple, une marque sur la peau, à quelques lignes des bords de la plaie. La distance de ce point au centre de la plaie diminue progressivement, mais la distance de ce point au bord de la plaie reste invariable.
Des conditions diverses influent sur la production de cette rétractilité ; ainsi, chez les personnes grasses, le phénomène est plus accentué ; lorsque la peau n’a pas été compromise dans toute son épaisseur par la solution de continuité, la rétractilité, combattue par la résistance du tissu cutané profond, est alors peu prononcée. Lorsque, au contraire, la solution de continuité intéresse toute l’épaisseur du derme et pénètre plus profondément jusqu’au tissu cellulaire sous- cutané et même au delà, la rétractilité de la cicatrice est alors bien plus complète ; enfin, lorsque la cicatrisation a été longue à se faire, la rétractilité est encore plus accentuée. Cette dernière cause devra toujours être présente à votre esprit. Dar.s les conditions, en effet, où vous savez d’avance que la rétraction sera considérable, lorsque la plaie est profonde, visez à obtenir au moins une cicatrisation aussi rapide que possible; vous diminuerez d’autant les chances d'une cicatrice plus rétractile.
On peut donc, en résumé, distinguer dans la cicatrice :
Iune période de formation , une période d’accroissement, une période de résorption.
Cette dernière période persiste souvent pendant des mois et même des années. Dupuytren évaluait jusqu’à dix-huit mois au moins, quelquefois deux années, le temps pendant lequel l’organisation de ce tissu se modifiait.
4°On ne rencontre dans les cicatrices ni couche pigmentaire, ni glandes sudoripares, ni follicules pileux : c’est dire que les