NATURE INTIME DE LA POURRITURE D’HOPITAL
les plus actifs de la propagation de la maladie. La contagion peut se faire directement par l’air; aussi un bon moyen de préserver les plaies des blessés placés dans des salles infectées est de les recouvrir d’un morceau de baudruche. Pour remédier à une épidémie, Pouteau employa comme mode de pansement du papier non collé, il le mouillait et l’appliquait sur la surface de la plaie qui se trouvait ainsi préservée.
I/a persistance du pouvoir contagieux dans les matières pulvérulentes et desséchées explique le retour de la pourriture d’hôpital dans des lieux qu’elle avait abandonnés antérieurement.
Il resterait à rechercher quelle est la nature du principe susceptible de transmettre la maladie. Il est possible que l’agent de la transmission appartienne à la classe de ces organismes microscopiques dont la présence a été démontrée dans l’infection purulente, la septicémie et l’érysipèle. « 11 est probable, dit Billroth, que la maladie est due à des espèces déterminées d’organismes infiniment petits. » Ges êtres, organisés à la manière des ferments, provoqueraient une décomposition sur la plaie et dans les tissus bourgeonnants.
Voici, jusqu’à présent, les seules indications qui ont été fournies. Burggraevea affirmé que la pourriture d’hôpital était due à des produits cryptogamiques du genre des pénicillaires ; Heine a reconnu dans les détritus des tissus, d’une part, des bactéries analogues à celles de la putréfaction ordinaire; d’autre part, des monades ; mais jusqu’à ce jour rien n’est encore définitivement prouvé.
Nature intime de ta maladie. — La pourriture d’hôpital a été considérée par quelques auteurs comme une gangrène; cette théorie n’en est pas une. La gangrène n’est pas, après tout, une maladie spéciale, elle est la terminaison d’une foule d’états pathologiques. Sans doute, dos phénomènes gangréneux évidents peuvent survenir dans le cas de pourriture d’hôpital; mais lorsque la maladie reste bornée, par exemple, à la forme
pulpeuse, les fausses membranes que l’on rencontre à la superficie de la plaie ne peuvent être regardées comme des escarres.
La pourriture d’hôpital a été assimilée à la diplitérite. Cette opinion fut émise dès 1847 par Robert ; l’affection était considérée par ce chirurgien comme une diphtérite des plaies. Heine (1874) est certainement l’auteur qui a le plus insisté sur cette idée. Au premier abord, on a une certaine tendance à accepter cette idée, en considérant que l’on rencontre fréquemment les deux affections dans les mêmes salles d’hôpital, et que souvent le médecin contracte la diphtérite près de malades atteints de pourriture. Cependant que de différences au point de vue clinique : dans la diphtérite les symptômes généraux sont fréquents, caractéristiques, très graves ; dans la pourriture d’hôpital, au contraire, le plus souvent les symptômes généraux n’existent pas, souvent ils n’offrent pas de gravité.
Quelques faits d’analogie ont conduit le docteur Boussuge à créer une classe spéciale pour une affection rapprochée de la diphtérite, s’en éloignant à quelques points de vue, la diphthéroïde. Cette affection se rencontre au niveau des muqueuses, constituant la vulvite et la stomatite membraneuses. Au niveau des plaies, elle représente la pourriture d’hôpital. Il est à regretter que le docteur Boussuge n’ait pas fait quelques recherches plus expérimentales, qu’il n’ait pas prouvé, par exemple, que l’inoculation de la vulvite ou de la stomatite membraneuse détermine la pourriture d’hôpital, ou que des éléments spéciaux différents existent dans la diphtérite et dans la diphtéroïde.
Si la présence d’un microbe spécial était définitivement constatée dans la pourriture d’hôpital, la question de la nature intime de la maladie serait tranchée; nous avons dû nous borner à vous exposer les diverses opinions émises à cet égard.
Nous avons, en dernier lieu, à nous occuper du diagnostic, du pronostic et du traitement de la maladie.
DIAGNOSTIC DLî LA POURRITURE D'HOPITAL 541
Diagnostic. — Le diagnostic de la pourriture d’hôpital est habituellement très facile, cependant dans quelques circonstances le problème est plus difficile à résoudre. Ainsi, il arrive parfois que, sous l’influence d’un embarras gastrique, les sécrétions d’une plaie se modifient et que l’on voit apparaître à la surface de la solution de continuité des exsudations blanchâtres qui peuvent induire en erreur. Pareil phénomène se présente aussi dans le cas où le blessé devient malade, par suite d’une dysenterie ou d’une fièvre typhoïde, par exemple. De mauvais pansements peuvent aussi produire le même résultat.
Souvent les plaies de certaines régions prennent un specat particulier rappelant un peu celui de la pourriture d’hôpital. Ainsi, au talon, quand on laisse une plaie se cicatriser à ciel ouvert, on voit souvent se produire à la surface une exsudation pseudo-membraneuse, que Follin attribuait à l’irritation déterminée par la présence des tractus fibreux qui existent à ce niveau en si grande quantité. Le plus ordinairement lorsque ces tractus se sont éliminés spontanément ou qu’une traction légère les a enlevés, tout rentre dans l’ordre.
Les plaies provenant de contusions offrent souvent à leur surface une teinte blanchâtre qui peut facilement tromper. Delpech en a cité quelques exemples.
Certains ulcères scorbutiques, phagédéniques peuvent être parfois confondus avec la pourriture d’hôpital.
En résumé, dans les cas peu accentués, peu graves, l’erreur est facile : dans les cas très graves, les caractères sont beaucoup plus formels, le diagnostic se fait alors toujours avec plus de certitude.
Pronostic. — Les remarques que nous avons faites à propos de la symptomatologie doivent vous faire pressentir que le pronostic est très variable. Dans telle épidémie les symptômes sont d’une bénignité excessive; dans telle autre, d’une gravité exceptionnelle. Ces faits expliquent la diversité des opinions ; ainsi Delpech avait eu l’occasion d’observer à Montpellier
une épidémie qui sévissait sur des soldats épuisés de fatigue, découragés, placés dans des conditions aussi mauvaises que possible: la maladie se présentait avec un ensemble de symptômes des plus graves; aussi, pour lui, le pronostic devait il toujours être regardé comme très sérieux.
Dans une épidémie relatée par Pytlia, l’affection se compliquait souvent de localisations diphtéritiques du côté des muqueuses : la mortalité était de plus de 28 0/0.
Boyer et Richerand ont observé, au contraire, la pourriture d’hôpital dans des conditions toutes différentes. Pour eux, par conséquent, le pronostic est bénin; c’est ce que nous sommes également habitués à voir dans nos hôpitaux de Lyon; rarement l’affection se présente avec des symptômes graves. Rappelezvous, du reste, les indications suivantes :
1° Le pronostic est variable suivant l’étendue, le siège, la nature, de l’altération, suivant les complications qui peuvent survenir, complications de gangrène, de pyohémie ou de septicémie.
2° La forme pulpeuse, avons-nous déjà dit, résiste habituellement davantage aux divers traitements; le pronostic en est par conséquent plus grave.
3° Même dans les cas de pourriture excessivement graves, vous vous souviendrez de ce surcroît de vitalité que l’on voit quelquefois survenir et que les observations de Marmy ont fait ressortir. Quelques chirurgiens ont cherché à utiliser ces faits en inoculant la maladie dans des trajets fistuleux anciens, espérant ainsi raviver, à un moment donné, le travail de cicatrisation. Inutile, pensons-nous, de vous dire avec quelle prudence vous devrez marcher dans cette voie.
Dans le même sens, on a quelquefois tenté l'inoculation de la pourriture d’hôpital pour détruire des tumeurs, même celles de nature maligne. Nous aurons l’occasion de revenir sur ce point de thérapeutique en nous occupant bientôt des tumeurs en général.