‹ Lecons de pathologie comparéeChapitre 2 sur 25 · COURS · texte numérisé non relu

COURS

DE

Inauguration de la chaire de pathologie comparée, au Muséum. — Motifs de ma détermination à l’accepter. — Associer les deux médecines l’une à l’autre. — Réalisation d’une pensée du fondateur des Ecoles vétérinaires, Claude Bourgelat. — Précurseurs de Bourgelat. — Son œuvre propre. — Ses premiers élèves. — La nouvelle chaire placée sous son invocation. — Ses écoles ne devaient pas être seulement professionnelles. — Ecoles de médecine expérimentale. — Plan de la constitution de la médecine en France par Vicq d’Azyr, 1790. — Rapport sur le même objet de Talleyrand de Périgord, 1790. — Idée commune à ces deux projets : la fécondation des médecines l’une par l’autre. — La nouvelle chaire du Muséum procède de cette idée. — Ère nouvelle ouverte à la médecine par les recherches de laboratoire. — L’enseignement peut-être assis sur des bases solides établies par l’expérimentation.

Une chaire nouvelle a été créée au Muséum : celle de pathologie comparée, et j’ai été désigné pour l’occuper ; et je n’ai pas décliné cet honneur que je peux bien appeler redoutable, quand je considère la grandeur de la tâche qu’il m’impose et tout ce que je n’ai pas pour y suffire.

t COURS DE PATHOLOGIE COMPARÉE.

Quel a été le motif de ma détermination ? Je crois devoir l’exposer, dès mon entrée en matière, afin de me conquérir votre indulgence.

A l’âge où je suis arrivé, quand on a, comme moi, blanchi pendant trente ans sous le harnois professoral, on doit ambitionner bien plus de s’en dépouiller que d’en revêtir un nouveau; et puis, on court le danger de la comparaison de ce que l’on va être avec ce que l’on a élé.

Il en est un peu des professeurs, qui sont descendus de leur chaire depuis longtemps, comme des acteurs qui se sont retirés au milieu des sympathies de leur public. Il est rare que les épreuves de rentrée leur soient favorables. Ceux qui les ont connus dans leur éclat ne peuvent souvent se défendre, en les revoyant, de la réminiscence virgilienne; le Quantum mutatus ab Mo... vient sur leurs lèvres; et les générations nouvelles qui ne savent d’eux que ce que leur ont appris les louangeurs du temps passé ont peine à retrouver en eux les traits sous lesquels on les leur avait dépeints. C’est qu’en effet souvent ce n’est plus Hector qu’elles voient, ce n’est que son ombre.

Ce sort possible, je suis loin d’être dessaisi de la crainte de le subir et cependant je me suis déterminé à l’encourir.

Pourquoi ? Peut-être va-t-on trouver que j’ai été mû par un sentiment un peu particulariste ; mais je peux l’avouer, car il n’est pas exclusif de l’intérêt général. Fils d’une profession qui m’a fait ce que je suis, car

c’est par elle que j’ai pu monter sur ces hautains sommets auxquels il m’a été donné d’atteindre, je lui dois toute ma reconnaissance, et je n’ai pas voulu laisser échapper l'occasion qui se présentait de l’élever dans la considération publique, en ouvrant à la médecine vétérinaire un accès dans l’enseignement supérieur et en réservant ainsi, dans l’avenir, à l’un des représentants de son enseignement propre, une haute situation dont la considération pût rejaillir sur la profession tout entière. J’atteignais, en même temps, cet autre résultat de lier les deux médecines l’une à l’autre par le trait d’union de la chaire du Muséum, et de réaliser ainsi, dans une juste mesure, un mariage fécond pour l’une et pour l’autre, dont le fondateur des écoles vétérinaires avait déjà conçu la pensée. Je crois donc n’être que juste en plaçant sous son invocation la chaire que j’inaugure aujourd’hui et en la considérant comme une émanation de ses propres idées. C’est ce qui va ressortir du rapide exposé historique que je vais tracer pour le mettre, comme un avant-propos, en tête de ce cours.

Lorsque Claude Bourgelat, l’illustre fondateur des écoles vétérinaires, conçut et réalisa la pensée qui fait la gloire de son nom et a contribué aussi à celle du Pays, il s’était proposé pour but principal de faire pour la médecine des animaux ce qui avait été fait pour celle de l’homme, c’est-à-dire d’en constituer les règles et de les enseigner de manière à substituer aux pratiques d’un empirisme, le plus souvent grossier et ignorant, celles qui auraient la science pour assise.

Ce fut une grande idée; aussi Bourgelat mérite-t-il d’être rangé parmi les grands initiateurs.

Ce n’est pas cependant qu’au temps de Bourgelat le champ de la médecine vétérinaire fût resté complètement inexploré. Je ne parlerai pas de ses précurseurs, les hippiâtres, dont les volumineux in-quarto ne pouvaient guère être utilisés, pour un enseignement scientifique, que par quelques-unes de leurs pages. Mais d’importants mémoires avaient été publiés déjà sur quelques maladies des animaux domestiques, particulièrement celles qui revêtent un caractère épizootique.

Quelques médecins, dans le xvme siècle, doivent, pour la plus grande partie, la part d’immortalité qui leur revient aux recherches qu’ils ont faites et aux mémoires qu’ils ont laissés sur de grandes épizooties, et tout particulièrement sur la peste des steppes, cause de tant de désastres dans les siècles antérieurs au nôtre, et toujours prête à les reproduire pour peu qu’on lui en laisse la liberté. Lancisi et Bamazzini en Italie, Layard en Angleterre, Camper en Hollande, Yicq d’Azyr, Paulet, Vitet en France, etc., etc., précurseurs ou contemporains de Bourgelat, ont donc contribué avec lui à jeter les bases de la médecine vétérinaire scientifique.

Mais leurs œuvres ne pouvaient avoir une grande influence sur la foule de ceux qui faisaient le métier de traiter les animaux malades ; ils étaient trop illettrés pour pouvoir les comprendre. Qu’était-ce, en effet? Des maréchaux ferrants, des bouviers, des bergers; et

ceux-là constituaient encore comme une élite, car ils avaient pour eux une certaine expérience pratique ; ils se léguaient de père en fils certaines connaissances, peu raisonnées la plupart du temps, mais positives après tout, et pouvant rendre leur intervention utile, dans certains cas tout au moins.

Mais au-dessous d’eux se trouvait la tourbe des prétendus guérisseurs dont un certain nombre se faisaient passer pour sorciers, pour devins ou pour mèges, et savaient s’imposer à la crédule confiance de leurs clients par les croyances qu’ils leur inculquaient en des pouvoirs surnaturels dont ils se disaient dotés. Ce qu’était la pratique de la médecine des animaux en de pareilles mains, on peut en juger par les agissements des derniers représentants parmi nous de la sorcellerie médicale. Car il en reste encore, ce qui implique forcément qu’il existe aussi des pauvres d’esprit, dépourvus même des notions les plus élémentaires, qui sont parmi nous les représentants attardés des époques de la plus complète et de la plus profonde ignorance. Pour ces déshérités, à qui tout demeure inconnu de ces rapports des choses que la science a découverts et découvre tous les jours, et qui constituent les lois des phénomènes, rien n’est incroyable de ce qui est absurde et il ne leur répugne pas d’admettre qu’il est au pouvoir de certains hommes d’évoquer des esprits malfaisants, de les faire agir à leur commandement et de conjurer leur puissance par des paroles ou des gestes.

Mais est-ce seulement dans les classes ignorantes

du fond de quelques-unes de nos campagnes que de pareilles croyances restent vivaces? Non certainement, car dans les classes prétendues éclairées il se rencontre des croyants au spiritisme, qui n’est qu’une forme de la vieille sorcellerie, et ces croyants poussent leur foi jusqu’à s’imaginer que des esprits évoqués peuvent se mettre en rapport avec eux à l’aide des frappements des pieds d’une table.

Entre le spiritiste fervent et le paysan qui croit au sorcier, s’il existe une différence, elle est tout en faveur de ce dernier, car son erreur à lui ne dépend que de son inculture. Resté primitif, il appartient encore, à proprement parler, à l’époque du fétichisme dans laquelle il est demeuré attardé et son esprit se trouve encore conformé aux croyances ancestrales.

Ce fut un des grands résultats de l’œuvre de Bourgelat que d’avoir contribué pour une large part à répandre dans les campagnes, par l’intermédiaire de ses élèves, des notions plus justes sur les rapports des choses et l’on peut dire qu’à cet égard son œuvre a été essentiellement civilisatrice. Et en effet, qui a-t-il appelé à lui pour en faire ses premiers disciples ? Justement les fils de ces forgerons, de ces bouviers, de ces empiriques, voire même de ces guérisseurs qui avaient un commerce journalier avec les esprits infernaux. Initiés à la raison, aux saines doctrines, à des pratiques chirurgicales intelligentes, ces jeunes hommes auxquels était réservé, par droit d’héritage, le privilège de conserver et de mettre en pratique les traditions paternelles, transfigurés maintenant par l’étude de la

science, si élémentaire qu’elle fut encore, se répandirent dans les campagnes, ardents à combattre et à dissiper les erreurs, autant qu’ils l’auraient été à les propager, s’ils étaient restés dans leur ignorance native.

Voilà' les premiers pionniers dont Bourgelat s’est servi pour défricher le champ à peine encore exploré de la médecine des animaux. C’est par eux, par la longue série de leurs successeurs dont l’instruction s’est graduellement développée afin que leurs esprits pussent s’adapter aux exigences qu’impliquait l’étude d’une science journellement grandissante, c’est par eux que, pendant la longue période des cent vingt ans écoulés depuis la fondation de nos écoles, la médecine vétérinaire a été constituée comme science et comme art, et qu’elle peut apporter aujourd’hui un contingent considérable de documents pour les études comparées qui doivent contribuer à l’édification de la médecine générale.

Ce n’est donc que justice de placer, comme je le disais tout à l’heure, sous l’invocation de notre grand fondateur, cette chaire de pathologie comparée du Muséum, qui procède de son œuvre et n’en est qu’une continuation.

De fait, Bourgelat, en fondant ses écoles vétérinaires, n’avait pas voulu en faire seulement des écoles professionnelles.

Il avait pressenti, avec une sûreté de vue qui n’appartient qu’aux esprits supérieurs, que par la force de leur principe, par les ressources dont elles disposaient

par l’éducation technique de leurs élèves, par la liberté dont elles devaient jouir de pouvoir expérimenter sur les sujets de leurs études, elles étaient appelées à prendre une part principale et toujours grandissante au mouvement scientifique général.

Bourgelat prescrit dans- ses règlements, qui sont un modèle, d’asseoir l’enseignement vétérinaire sur la base solide de l’expérience, de l’observation et de l’expérimentation. « L’expérience, dit-il, étant une source féconde et inépuisable de lumières, on ne saurait trop multiplier les recherches et les observations. »

Aussi recommande-t-il de faire servir à différentes épreuves les animaux destinés à l’enseignement de la zootomie et des opérations chirurgicales, avant de les sacrifier pour cet objet déterminé.

Enfin, guidé par le sentiment de la grandeur de l’utilité de son œuvre, il conçoit que ses écoles doivent concourir par leurs travaux aux progrès de la science générale. Il prescrit, en effet, que « leurs portes soient sans cesse ouvertes à ceux qui, chargés par état de la conservation des hommes, auront acquis par le nom qu’ils se seront fait, le droit d’interroger la nature, chercher des analogies et vérifier des idées dont la confirmation ne peut être qu’utile à l’espèce humaine. »

On peut juger, parce rapide exposé, que Bourgelat avait parfaitement compris ce que devaient être ses écoles. Il leur donne pour objectif principal l’enseignement de la médecine des animaux; il veut que cet enseignement ait pour base l’observation et l’expéri-

mentation; il prescrit, enfin, qu’elles soient ouvertes à ceux qui auront à faire (les recherches et des expériences de médecine comparée, afin que la médecine humaine puisse bénéficier des ressources que peuvent lui donner l’étude des maladies des animaux et les expériences faites en vue de la vérification des idées que l’observation des maladies de l’homme ou des animaux peut inspirer.

Les avantages de l’association des deux médecines l’une à l’autre, si bien signalés et compris par le fondateur des écoles vétérinaires, inspirèrent à Vicq d’Azyr Un nouveau plan de la constitution de la médecine en France , qui fut présenté par lui à l’Assemblée nationale en 1790, au nom de la Société royale de médecine. L’idée fondamentale de ce projet était de faire de l’enseignement vétérinaire le premier degré et comme le principe de l’enseignement de la médecine humaine. Aussi avait-il proposé qu’une école vétérinaire fût annexée à chaque collège de médecine établi en France.

Celte idée de Yicq d’Azyr se trouve reproduite dans le Rapport sur /’ instruction publique que Talleyrandde Périgord lut, au nom du comité de constitution, à l’Assemblée nationale dans les séances des 10, 11 et 19 novembre 1790. Dans ce projet, l’enseignement vétérinaire devait faire partie de X Institut national des lettres , des sciences et des arts et être donné à Paris.

Une idée est commune à ces deux projets : celle de la fécondation des deux enseignements l’un par l’autre.

C’est, en effet, une marche logique et dont l’expérience a démontré les avantages, que d’initier les élèves à l’étude des maladies par l’observation de celles des animaux, oïl les faits symptomatiques se présentent avec toute leur signification sans être modifiés par aucune influence procédant de l’impressionnabilité des malades, de leurs réflexions ou de leur dissimulation. L’animal malade se montre tel qu’il est avec une entière franchise , et ses symptômes sont l’expression rigoureuse de son état maladif. Ce ne peut être qu’un excellent excercice pour l’apprenti médecin que de s’habituer, par l’observation des animaux malades, à bien saisir le rapport toujours exact qui existe entre l’expression symptomatique et la condition anormale d’où elle procède. Le mutisme des bêtes, en mettant en jeu la sagacité de l’observateur l’oblige, en effet, à une sorte de divination. Chaque malade est comme un sphynx qui pose son énigme, dont il faut trouver le mot exclusivement par l’interprétation des symptômes. Rien ne peut donc mieux que les études cliniques vétérinaires préparer à l’etude des maladies de l’espèce humaine et, tout particulièrement de celles des enfants, des personnes privées de leur raison pour une cause ou pour une autre, ou qui ne savent pas se rendre compte de ce qu’elles éprouvent, ou qui tâchent à le dissimuler.

A bien d’autres points de vue, les études vétérinaires peuvent être efficacement préparatoires des études médicales. C’est ce qui ressortira des développements de ce cours.

Le plan d’organisation des réformateurs des institutions médicales en 1790, procédait à coup sûr d’une idée très compréhensive, qui avait bien saisi les rapports des deux médecines et ce qui pouvait résulter d’utile pour les progrès de la médecine générale, de leur étroite association et de la réciprocité des services qu’elles étaient appelées à se rendre.

Mais le moment était-il venu, à l’époque où ce projet fut conçu, de le faire entrer dans la pratique? La médecine vétérinaire, qui n’était constituée scientifiquement que depuis vingt-cinq ans, était-elle assez riche de ses propres acquis pour apporter à la médecine humaine un concours qui pût être de nature à exercer sur la marche de celle-ci une action propre? L’instruction des élèves vétérinaires de cette époque leur aurait-elle permis de suivre, avec quelque profit, des cours plus élevés que ceux qu’on leur donnait alors? La médecine vétérinaire qui s’est constituée par ses propres efforts n’aurait-elle pas couru le danger d’être absorbée par sa sœur aînée à qui une longue série de siècles donnait une si grande prépotence sur elle, et de n’en être qu’un pâle reflet, sans individualité propre?

Toutes ces questions peuvent être posées, mais elles n’ont qu’un intérêt rétrospectif, puisque ces projets sont restés lettre morte et n’ont pas pu produire leurs conséquences. Mais l’idée qu’ils représentent n’en demeure pas moins juste; celle de l’étroitesse des rapports des deux médecines et du grand avantage de leur concours réciproque pour leur avancement res-

pectif, et pour les progrès de la médecine générale qui est une, après tout, dans ses principes, dans ses lois et dans ses applications.

C’est de cette idée si compréhensive, déjà conçue par Bourgelat, et que l’Assemblée constituante aurait réalisée sans doute, si elle se fût donnée le temps d’achever son œuvre, c’est de cette idée que procède la chaire de pathologie comparée que nous inaugurons aujourd’hui. Ici quelques détails me paraissent nécesnaires pour faire comprendre ce que j’appellerai l’évolution de cette création nouvelle.

Lorsque Claude Bernard mourut, lorsque s’éteignit cette grande lumière qui avait jeté tant d’éclat depuis plus d’un quart de siècle, une pensée fut conçue, qui reçut d’assez nombreux assentiments : celle d’appliquer les ressources de la chaire qu’il avait tant illustrée à un enseignement d’un autre ordre, celui de la médecine comparée, auquel l’œuvre de Bernard devait apporter le concours le plus efficace ; car l’un des grands efforts de son propre enseignement, par sa parole et par ses livres, a été l’éclaircissement des faits de la pathologie par l’application de la méthode expérimentale, et la constitution scientifique de la médecine par les procédés et les moyens de cette méthode.

Or l’un des objets principaux d’un enseignement émanant d’une chaire de pathologie comparée ne doitil pas être de montrer les résultats acquis déjà par l’étude expérimentale des maladies, et de faire voir combien la médecine devenait solide sur ses assises et revêtait un caractère décidément scientifique, partout

où les lumières de l’expérimentation parvenaient à dissiper les obscurités inhérentes à la complexité des phénomènes de l’organisation. Quels progrès accomplis déjà grâce aux travaux des Claude Bernard, des Pasteur, des Paul Bert, des Chauveau et de leurs élèves, parmi lesquels je me plais à citer deux jeunes collègues de renseignement vétérinaire, MM. Arloing et Toussaint ! Ce n’est aussi que justice de donner une place dans ces citations à M. Colin d’Alfort, quelque peu réfractaire, il est vrai, aux idées nouvelles, mais qui consacre tant d’efforts à des recherches de pathologie expérimentale.

Le changement projeté de la destination de la chaire de Bernard explique comment j’ai pu être désigné, et par le Muséum et par l’Académie des sciences pour lui succéder, mais non pas pour le remplacer : une telle prétention de ma part eût été la plus injustifiable des outrecuidances.

J’ai dit plus haut quels avaient été les motifs auxquels j’avais obéi, en acceptant de venir prendre la place qu’il avait occupée dans un laboratoire et dans un amphithéâtre encore si pleins de sa présence.

Mais ce projet de substituer à l’enseignement de Bernard celui de la pathologie comparée ne pouvait pas manquer de rencontrer des contradicteurs. Les représentants de la physiologie s’émurent de la voir destituée, par cette combinaison, d’une de ses chaires principales et du laboratoire que Bernard avait fait aménager pour ses recherches ; et des revendications se firent entendre dont je reconnais la légitimité. Elles

furent écoutées et le ministre ne crut pas devoir ratifier le changement de destination de la chaire de physiologie du Muséum.

C’est alors que, pour donner satisfaction au sentiment qui s’était manifesté de faire une place dans renseignement du Muséum à celui de la pathologie comparée, la proposition fut faite à la Chambre d’instituer une chaire nouvelle qui aurait cet enseignement pour objet. Cette proposition reçut l’assentiment de la majorité dans les deux Chambres et ainsi toutes les difficultés disparurent. Bernard a eu un légitime successeur dans un physiologiste auquel ses travaux et son enseignement dans la chaire de la faculté de Montpellier donnaient droit à cet héritage ; et moi, puisqu’aussi bien j’ai été appelé à l’honneur d’occuper la chaire nouvelle, je ne puis qu'être satisfait d’une décision qui m’assigne une fonction où j’évite le danger d’une comparaison avec un maître incomparable, et où je n’aurai pas à encourir le reproche d’être un obstructionniste de la physiologie.

Serai-je égal à toutes les exigences de ma tâche ? A coup sûr non, car je suis loin de posséder toutes les connaissances qu’implique et que nécessiterait un sujet aussi vaste et aussi profond que celui de la pathologie comparée. C’est un sincère aveu que je devais vous faire. Mais comme dans un enseignement tel que celui du Muséum, il n’y a pas de programme qui oblige à embrasser toutes les matières d’un cours, je vais choisir parmi elles celles qui me seront le plus connues, m’appliquant surtout à montrer, à propos de

l’étude des maladies dont j’aurai à faire la démonstration, les grands progrès accomplis par les recherches de laboratoires. J’aurais bien hésité, je l’avouerai, à monter dans cette chaire, si ces recherches n’avaient répandu sur la pathologie, sur l’étiologie particulièrement des maladies transmissibles, ces grandes lueurs devant lesquelles tant d’obscurités s’évanouissent. Les éléments de la virulence découverts, saisis, étudiés dans leurs modes d’agir, cultivés, atténués, transformés par des cultures à tel point qu’ils deviennent leur propre vaccin et revêtent l’organisme d’une immunité qui le rend invulnérable à leurs propres atteintes: quelle grande découverte et quelle satisfaction de pouvoir asseoir un enseignement sur de telles démonstrations ! Je m’y appliquerai en acceptant volontiers pour devise : Inventa narrare non inglorium.

Puis d’autres viendront après moi, plus érudits, plus complets, à esprit plus étendu, plus jeunes surtout, qui pourront embrasser un plus vaste ensemble qu’il ne me sera donné de le faire.

Quant à moi, si je reste inférieur à ma tâche, j’aurai du moins l’honneur de l’avoir entreprise, et j’ose espérer que celte tentative, si incomplets qu’en doivent être les résultats, ne demeurera pas sans quelque utilité.

Objet de la pathologie comparée. — Deux instruments : l'observation et l’expérimentation. — Nature de la rage éclairée par la pathologie comparée. — De même pour la morve. — La contagion niée par la doctrine de Broussais. — Equivalence établie entre les faits positifs et les faits négatifs. — Magendie anti-contagioniste. — Lumière fournie par la pathologie comparée. — La contagion de la morve du cheval démontrée par sa transmission à l'homme. — Grande découverte de Rayer. — Résumé historique sur ce point. — Résistance à l’idée nouvelle. — Réponse aux discours par la preuve expérimentale. — Une fois la contagion démontrée, les faits cliniques se multiplient. — Eclaircissements fournis par les lésions pathologiques dans les différentes espèces. — Exemples fournis par la rage. — Rage imitée par l’obstruction intestinale. — Absence dans ce dernier cas des lésions du bulbe propres à la rage. — Importance de ces lésions, au point de vue rabique. — Problèmes de la psychologie éclaircis par la pathologie comparée. — Les hallucinations de la rage dans les différentes espèces. — Les médications éclairées par des études comparatives. — Force médicatrice. — Initiation aux études médicales par des études sur les espèces animales.

Messieurs,

Au début de ce cours, je dois en définir l’objet d’une manière générale. Après ces considérations d’ensemble, je m’attacherai plus particulièrement à un sujet déterminé.

'1 s COURS DE PATHOLOGIE COMPARÉE.

Quel est l’objet de la pathologie comparée? Je le définirai : la recherche de la solution des problèmes de la pathologie considérée d’une manière générale, à i’aide des éléments que peut fournir l’étude des faits pathologiques dans toutes les espèces animales, voire même végétales, que ces faits se présentent spontanément à l’observateur ou que leur manifestation soit déterminée par l’expérimentation.

La pathologie comparée a donc deux instruments nécessaires de ses recherches : l’observation et l’expérimentation.

Etant donnée une maladie commune à différentes espèces, comme la morve, le charbon, la rage, on peut l’examiner et l’étudier comparativement, dans son expression symptomatique et anatomique, dans ses conséquences, dans ses terminaisons, dans les modifications que la thérapeutique peut lui imprimer, et chercher à tirer de cette étude comparée les conclusions qu’elle peut produire aux points de vue multiples de l’étiologie, de la nature, du siège, de la signification des symptômes et des effets des médications.

Mais il n’est pas nécessaire pour que l’étude d’une maladie rentre dans le domaine de la pathologie comparée que cette maladie soit commune à différentes espèces. Elle peut n’appartenir qu’à une seule, comme la pébrine des vers à soie, par exemple, et l’étude de sa nature, des conditions de son développement, des moyens de la prévenir peut jeter les plus grandes clartés sur les faits de la pathologie considérée d’une manière générale. Ici ce qui est comparable, ce sont

les méthodes d’investigation et les résultats auxquels elles conduisent.

Sortons des généralités et ayons recours à des exemples immédiats pour montrer les éclaircissements qui peuvent résulter, à tous les points de vue que je viens de considérer, de l’étude comparée d’une même maladie.

Quelle est, par exemple, la nature de la rage et que peut, pour l’éclaircissement de cette question, l’étude comparée de cette maladie ?

Il a passé par plus d’une cervelle, à une époque qui n’est pas encore bien éloignée de nous, que le virus de la rage était une chimère et que la terreur, la terreur seule, est l’unique cause de cette affection dans l’espèce humaine. J’extrais la citation que je vais vous lire d’un opuscule intitulé : Une expérience sur la rage , dédié à la mémoire de Bosquillon, médecin du commencement de ce siècle qui s’était fait le propagateur consciencieux, mais bien inclairvoyant, de cette étrange doctrine. L’auteur de cet opuscule, portant le millésime de 1838 est le docteur Bellanger, de la faculté de Paris. Voici comment il s’exprime à l’endroit de la nature contagieuse de la rage : « Moralement convaincu depuis longtemps, par des études spéciales et comparatives sur la rage, que le virus lyssique ou rabien était une chimère, jai voulu en acquérir la certitude matérielle et c’est pour cela que je me suis décidé à faire sur moi-même l’expérience suivante. »

Cette expérience a été celle de l’inoculation sur lui-

même de la salive dont était imprégné le mouchoir d’une personne qui venait de mourir de la rage. On voit que ce malheureux croyant à la parole d’un maître inconsidéré était animé d’une foi bien sincère, puisqu’elle l’a poussé à cette action téméraire de s’inoculer la rage pour prouver que son virus n’était qu’une chimère, comme on le lui avait inculqué. Par la plus heureuse des chances, cette inoculation resta sans conséquence et elle fortifia, comme bien on le pense, dans l’esprit de l’expérimentateur, son incrédulité à l’endroit de l’existence du virus rabique.

Comme à cette époque l’esprit de système avait encore de puissance ! Il dominait des esprits jusqu’au point de les destituer de toute clairvoyance et de les amener, par la foi, à nier les vérités les plus évidentes. Rien de plus démonstratif sur ce point que les faits de la pathologie comparée.

Ce virus, prétendûment chimérique, delà rage prouve sa réalité par ses effets certains sur presque toutes les espèces domestiques : cheval, bœuf, mouton, chèvre, porc, lapins, cobaye. Les oiseaux seuls, peut-être, font exception.

Le virus rabique a prise aussi sur les espèces sauvages : loup, renard.

Lions, tigres, hyènes n’y échapperaient pas, sans doute, si on l’expérimentait.

En présence de ces témoignages de la pathologie comparée, comment admettre que la rage ne soit, dans l’espèce humaine, qu’un effet de l’imagination, que le résultat de la terreur subie ?

Tous les faits montrent l’inanité d’une pareille doctrine.

Du reste, même du temps où on cherchait à la faire prévaloir, l’expérimentation en avait déjà démontré la fausseté, car Magendie et Breschet avaient réussi à transmettre la rage à des chiens par l’inoculation de la bave de l’homme enragé.

Autre exemple de ce que peut la pathologie comparée pour l’éclaircissement des questions relatives à l’étiolosie et à la nature des maladies.

A ce point de vue, rien de plus instructif que l’histoire de la morve.

On sait la grande influence, l’influence dominatrice qu’a exercée la doctrine de Broussais sur les esprits, dans le premier tiers de ce siècle. Les virus ont disparu par un commandement exprès du Maître. Plus de maladies contagieuses, toutes procèdent exclusivement de l’irritation par action directe ou par action réflexe.

La vétérinaire reçut le contre-coup de cette étonnante doctrine et la morve avait cessé d’être contagieuse pour n’être plus qu’une inflammation ulcéreuse des voies respiratoires, déterminée par des causes générales et communes : le froid, le chaud, l’humide; l’influence des habitations malsaines ; l’insuffisance de la nourriture ; l’épuisement par le travail, etc., etc.

Longtemps on discourut; et même on expérimenta. Mais le parti pris doctrinal était si puissant qu’il destituait de leur clairvoyance même de très bons esprits; et, afin que la doctrine ne fut pas mise en défaut, on

ïi COURS DE PATHOLOGIE COMPARÉE.

opposait aux faits qui témoignaient de l’existence d’un principe contagieux, ceux où ce principe, sollicité par les conditions de l’expérimentation, n’avait produit aucun effet. Les faits négatifs étaient admis comme pesant du même poids que les faits positifs.

Il est assez étrange et, au point de vue psycologique, assez curieux, que l’un des hommes qui se sont montrés le plus réfractaires, dans cette question de la contagion de la morve, aux démonstrations expérimentales, ait été Magendie, c’est-à-dire le grand propulseur de la méthode expérimentale, celui qui n’admettait pour vrai, en physiologie, que ce que l’expérimentation lui avait démontré être tel.

D’où a jailli la lumière dans cette question de la contagion de la morve ? De la pathologie comparée. Mais, par une singulière et toute fortuite interversion de rôle, c’est sur l’homme que s’est faite spontanément l’expérience démonstrative de la contagion de la morve du cheval. Tandis qu’on s’obstinait à ne pas voir cette contagion dans l’espèce chevaline et que, conséquemment, on méconnaissait toutes les mesures propres à arrêter son développement, ses conditions devinrent tellement intensives, par la multiplicité des foyers que représentait chaque cheval malade, que des hommes exposés à son influence en ressentirent les effets.

Sans doute que le jour ou Rayer, véritablement illuminé par sa sagacité clinique, vit dans le palefrenier Prost, couché sur un lit d’une des salles de la Charité, une victime de la contagion de la morve équine, bien

d’autres cas de cette infection s’étaient déjà produits. De fait, depuis la fin du dernier siècle jusqu’à Rayer, un certain nombre d’observations avaient été recueillies qui prouvaient que l’organisme humain pouvait être susceptible de l’infection morveuse ; mais c’est à Rayer que revient le mérite d’avoir donné une démonstration clinique et expérimentale si complète de cette grande vérité qu’elle força toutes les convictions, même les plus obstinées contre elle, et s’imposa à tous les esprits.

C’est là une des plus belles preuves de ce que peut la pathologie comparée pour l’éclaircissement de la nature d’une maladie. Etudiée isolément sur le cheval, la morve méconnue dans sa nature, par esprit de système, était considérée comme une maladie de causes banales, qui ne devait son extension qu’à l’action généralisée de ces causes sur un grand nombre de sujets à la fois.

Observée isolément sur l’homme, la morve, méconnue dans sa nature avait été considérée par le plus grand nombre des observateurs, sous les yeux desquels elle avait passé, comme une des formes des fièvres que l’on appelait putrides, adynamiques, ataxo-adynamiques, etc. Mais la plus grande obscurité régnait sur sa cause et sa nature.

Etudiée comparativement sur le cheval et sur l’homme, la morve apparaît dans sa réalité.

Quelle était la profession de l’homme sur lequel Rayer a deviné la morve ?

Celle de palefrenier.

Voilà un premier rapport saisi qui met sur la voie de l’origine de la maladie de cet homme.

L’enquête fait constater que les chevaux qu’il pansait étaient morveux.

Voilà un élément de preuve beaucoup plus rigoureux que ceux que l’on invoque d’ordinaire dans l’étiologie des maladies. Mais une vérité, quand elle est nouvelle, ne trouve pas toujours les esprits ouverts pour la recevoir. C’est même, peut-être, le contraire qui le plus souvent est le vrai ; et ils ne lui deviennent accessibles qu’à force de clartés.

Ces clartés, Rayer les fit jaillir de l’expérimentation; et tandis que les discours académiques coulaient à flots, il fit jaillir la preuve de la nature réelle de la maladie de son malade, en l’inoculant à un cheval. La virulence des liquides inoculés se traduisit par des effets dont la signification fut éclatante. C’est la morve avec ses caractères si bien déterminés, qui s’engendra de cette inoculation, et dénonça ainsi la nature certaine de la maladie dont le palefrenier Prost avait subi l’infection.

La preuve était faite, et par l’observation, et par l’expérimentation; et ce fait, encore unique en France, mais si rigoureusement démontré, devait être suffisant pour réduire à néant tout ce long amas d’arguments que semblaient constituer contre lui les faits négatifs du passé, c’est-à-dire cette sorte de témoignage que semblait porter contre la contagion de la morve à l’homme, le nombre infini des circonstances où, malgré les rapports des hommes avec des chevaux

morveux, aucun cas de contagion n’avait été constaté, faute, sans aucun doute, de la clairvoyance nécessaire pour les voir ; car une fois connue la possibilité de cette contagion les faits se multiplièrent pour en témoigner.

L’étude comparée des lésions, constatables dans une maladie commune à différentes espèces, peut conduire à des résultats d’une extrême importance au point de vue de la signification qu’il convient de leur attribuer.

Je prends un exemple dans un fait anatomo-pathologique, découvert il y a quelques années dans la rage humaine. Jusque dans ces derniers temps, les cadavres des sujets morts de la rage, hommes ou animaux d’espèces différentes, étaient restés, on peut dire, muets : autrement dit, aucune lésion, qu’on put considérer comme caractéristique de cette maladie, n’avait pu être constatée. Mais les symptômes qui la caractérisent semblent bien procéder du bulbe rachidien; autrement dit, il semble bien, d’après l’expression symptomatique, que c’est dans le bulbe rachidien que doivent être localisées les lésions que l’infection rabique est susceptible de produire.

Guidé par cette induction, M. Gombault a porté ses investigations sur le bulbe et constaté une sorte de congestion leucocythémique dans l’appareil capillaire du plancher du quatrième ventricule. D’après cet observateur, « une quantité considérable de globules blancs seraient accumulés à l’intérieur de la gaine lymphatique qui entoure de toutes parts les capillaires sanguins de cette région. En quelques points cette

gaîne lymphatique péri-vasculaire paraît avoir cédé à la pression que les leucocytes exerçaient à sa face interne, et on trouve, çà et là, de véritables foyers apoplectiques de globules blancs. » Ces lésions observées, pour la première fois, par M. Gombault sur le bulbe d’un homme mort enragé, M. Nocard, professeur à l’école d’Alfort, en a constaté l’existence, non seulement dans tous les chiens qui succombent à la rage, sous les deux formes qu’elle peut revêtir, — furieuse ou muette (mue) — mais encore dans un cheval et dans une chèvre enragés.

Il y a plus : on ne les retrouve pas sur des chiens qui succombent à des manifestations morbides qui ont avec celles de l’état rabique de telles ressemblances qu’on peut facilement s’y tromper. Tout y est presque, moins la raucité delà voix peut-être. A la clinique de l’école d’Alfort, l’année dernière, deux faits se sont produits successivement, et à un court délai, qui viennent prouver que la rage peut être, si l’on peut dire, imitée dans ses manifestations symptomatiques, par une violente douleur, procédant des parties antérieures de l’intesdn grêle. Sur l’un des chiens auxquels ces faits ont rapport, l’obstruction était déterminée par une bille d’agathe de gros calibre, sur l’autre par un os rugueux. Chez le premier, le corps étranger put être rejeté et l’animal guérit, comme par enchantement, de cette rage dont il n’avait que les apparences. L’autre succomba, et son autopsie, en faisant découvrir le corps obstructeur de l’intestin grêle et les lésions locales qu’il avait déterminées, dénonça la nature de la

maladie. C’était une fausse rage dont l’animal était atteint. Il y avait un grand intérêt à rechercher si, dans ce cas, où les manifestations symptomatiques avaient eu de si grandes ressemblances avec celles de la rage, la lésion, que j’appellerai volontiers la lésion de Gombault , existait. C’est ce qu’a fait M. Nocard, et il n’a rien constaté. Ainsi, cette lésion aurait une grande valeur, au point de vue de la diagnose différentielle des formes symptomatiques communes à la rage réelle et aux états morbides qui lui ressemblent. Présente, elle serait un élément important de l’affirmation de la rage ; absente, elle en éloignerait l’idée. Je me sers encore du conditionnel, parce que, en pareille matière, le nombre est la condition de la certitude. Mais on comprend combien déjà les résultats donnés par les recherches d’anatomie pathologique comparée sont considérables, car il est bien difficile d’admettre que ce soit par pur hasard que l’on ait constaté la lésion de Gombault sur tous les sujets enragés, appartenant à des espèces différentes, sur lesquels on l’a recherchée. Sa constance, établie par les recherches faites jusqu’à présent, implique bien, ce semble, qu’elle représente une empreinte de l’état rabique et qu’elle en constitue une caractéristique anatomique d’autant plus importante que jusqu’à présent elle est la seule qui ait encore été constatée.

La psychologie elle-même peut trouver, dans l’étude comparée des symptômes d’une même maladie, commune à différentes espèces, des éclaircissements pour les problèmes qu’elle cherche à résoudre. Au point do

vue des fonctions cérébrales, y a-t-il entre les animaux et l’homme une différence fondamentale, ou n’y a-t-il que des différences de degrés? Sur cette question, les opinions sont bien divisées. L’intelligence, pour un certain nombre de philosophes, serait l’attribut exclusif de l’homme. Peut-être que les divergences sur ce point ne résultent que de ce qu’on ne s’entend pas sur les termes. Si, faisant abstraction de toute conception métaphysique, on se borne à considérer le fonctionnement cérébral, il me paraît hors de doute que la perception des choses extérieures se produit de la même manière chez les animaux que chez l’homme et que les impressions reçues par le sensorium des bêtes sont susceptibles d’être conservées, comme chez l’homme, et de se reproduire à un moment donné, même en dehors des objets qui les ont déterminées. Rien de plus démonstratif à cet égard que les manifestations de l’état prodromique de la rage dans la série des animaux sur lesquels cette maladie a pu être observée. Voici, par exemple, au milieu d’un troupeau paissant dans une prairie, une vache à laquelle une morsure rabique a été infligée. L’échéance de la rage est arrivée pour elle. Quels symptômes présente-t-elle à cette période toute initiale de la maladie? Elle reste isolée du reste du troupeau, triste et sombre, graminis immemor , pour employer l’élégante locution d’un auteur du moyen âge décrivant les premières manifestations de la peste des steppes. Puis, tout à coup, et sans aucune excitation extérieure, on la voit gratter avec fureur le sol de l’un ou de l’autre de ses pieds

antérieurs, faisant voler autour d’elle la poussière ou la boue; ses yeux deviennent fulgurants; elle baisse la tête et fonce devant elle, faisant le geste d’attaquer de ses cornes et de frapper à coups redoublés. Puis elle fait une volte, lance une ruade d’un de ses pieds postérieurs et fuit à grande allure, pour se retourner après un certain espace parcouru, faire face de nouveau et se remettre dans l’attitude de l’attaque.

La signification de tous ces mouvements ne saurait être douteuse. L’image du chien s’est dessinée dans le sensorium de la bête à laquelle la rage a été inoculée; elle la voit. Le fantôme est devant elle; elle s’attaque à lui, puis elle le fuit ; puis de nouveau, elle se met en défense contre l’ennemi imaginaire, mais présent pour elle puisqu’elle en a la sensation ressaisie sous l’incitation virulente. En un mot, cette vache est une hallucinée. Entre elle et l’homme frappé d’une hallucination où est la différence?

De même le chien. Lui aussi a ses hallucinations sous l’influence de l’état rabique. Il voit l’ennemi, et le guette, il mord sur le fantôme. De même le cheval, le mouton, le porc lui-même.

Ces manifestations portent témoignage que les sensations perçues laissent dans le cerveau des animaux des idées susceptibles d’être le mobile de leurs déterminations.

Jusqu’à quel point sont-ils capables de les connaître, de les évoquer, de s’en inspirer pour diriger leurs actes? Ce sont là des questions que je me garderai d’aborder et surtout d’essayer à résoudre. Je n’ai eu

d’autre but, en inscrivant ici ces faits, que de montrer le concours que peut donner la pathologie comparée à l’histoire des fonctions cérébrales dans la série animale. Ils me paraissent prouver, sans que je veuille en dire plus, que les animaux ne sont, à différents degrés, que des diminutifs de l’être humain.

De quelles ressources la pathologie comparée ne peut elle pas être pour l’étude des médications appliquées aux maladies communes aux différentes espèces et pour l’étude aussi de la marche naturelle de ces maladies; marche d’après laquelle on peut établir la mesure de ce que peut, pour le retour à l’état physiologique, dans des circonstances déterminées, ce que l’on appelle la force médicatrice de la nature ? A ce point de vue, les animaux sont de précieux sujets d’observation parce que tout est vrai dans leur expression symptomatique. Rien ne procède chez eux de leur volonté pour exagérer ou dissimuler ce qu’ils éprouvent. Rien non plus de l’imagination qui, chez l’homme, peut donner à la boulette de mie de pain de Trousseau des vertus curatives réelles. Sur eux, les doses homéopathiques n’ont aucune prise, j’entends celles qu’Hahnemann avait préconisées, car je crois qu’aujourd’hui on a substitué des réalités à ces dilutions où le médicament n’était plus qu’imaginaire.

Enfin pour tout dire en quelques mots : l’aninal malade est franc et sincère; ce qu’il éprouve il l’exprime et dans la mesure où il l’éprouve ; toute la question est de savoir l’apprécier, et de ne pas se faire à soimême d’illusions sur la signification des phénomènes.

Aussi combien était juste la pensée qu’avaient conçue les réformateurs de la fin du siècle dernier, d’initier les apprentis médecins à leurs études sur l’espèce humaine par des études sur les espèces animales.

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