‹ Lecons de pathologie comparéeChapitre 6 sur 25 · SUITE DE LA VACCINE ET DU HORSE-POX · texte numérisé non relu

SUITE DE LA VACCINE ET DU HORSE-POX

Récapitulation de la leçon précédente. — Quelle est la maladie équine d’où le cowpox procède d’après Jenner ? — Question importante pour retrouver la source du vaccin. — Aucune indication précise laissée par Jenner. — Dans sa pensée, c’est une maladie éruptive. — Traduttore traditore. — Une erreur de traduction a fait confondre le grease avec les eaux-aux-jambes. — Même confusion en Angleterre, résultant d’une erreur d’interprétation. — Même méprise en Italie, avec cette différence que la source de la vaccine est placée dans le javart, par erreur de traduction. — La foi dans la parole de Jenner lui a fait attribuer une grosse erreur de doctrine. — Opuscule du docteur Loy, publiée en 1802. — Toute confusion évitée si on l’avait connu. — Importance de cet écrit au point de vue de la doctrine jennérienne. — Appréciation du docteur de Carro sur le génie de Jenner. — L’opuscule de Loy le met en plus grande évidence. — Indications données par Loy sur la nature du grease. — C’est une éruption généralisée. — Observations et expériences très concluantes du docteur Loy sur l’origine équine de la vaccine.

Messieurs,

Dans la dernière séance, je vous ai montré Jenner à son œuvre.

Saisissant avec une étonnante sagacité les rapports des faits;

Les vaches sujettes à une maladie pustuleuse éruptive des mamelles ;

Les vachers et les vachères réputés par la tradition être épargnés par la variole, quand elle vient à sévir sur la localité qu’ils habitent;

Les vachers, comme les vachères, sujets à une maladie pustuleuse qui a son siège plus particulièrement sur leurs mains ;

Cette maladie rattachée à celle des mamelles comme à sa cause probable;

L’expérimentation confirmant cette induction ;

Les enfants inoculés avec le liquide des pustules des mains devenant réfractaires à la variole ;

De même ceux que l’on inocule avec le liquide des pustules des mamelles ;

La démonstration expérimentale ainsi donnée et de la justesse de la tradition qui imputait une immunité contre la variole aux gens d’étable, et de la raison de cette immunité ;

Par cette série d’inductions, et de preuves qui les confirment, la vaccination inventée ;

L’immunité acquise aux vachers par grâce d’état, pouvant être désormais attribuée, grâce à cette conquête de la science, à toutes les populations ;

Puis ensuite la source de la vaccine reconnue par la notion déduite de ce fait d’observation que l’immunité est acquise aux garçons maréchaux, comme aux vachers, et résulte, pour ceux-là comme pour ceuxci, d’une maladie pustuleusedes mains, contractée dans leurs rapports avec les animaux qu’ils soignent;

Les chevaux reconnus sujets à une maladie de la peau de l’extrémité inférieure des membres, d’où suinterait le virus que les maréchaux s’inoculeraient, par les blessures de leurs mains, et qui serait cause de leur immunité contre la variole ;

Cette immunité reconnue expérimentalement;

Enfin la démonstration donnée que la maladie pustuleuse des mamelles des vaches, autrement dit la vaccine, le cowpox, procède de cette maladie des jambes du cheval, le grease, qui donne aux maréchaux leur immunité contre la variole; en d’autres termes, que la vaccine procède de Y équine, pour employer l’expression de Bouvier, par l’intermédiaire des hommes préposés, en même temps, aux soins des chevaux et des vaches.

Voilà, Messieurs, résumée et marquée par ses traits principaux la grande œuvre de Jenner.

Mais cette équine de Bouvier, ce grease des maréchaux anglais, cette maladie des jambes du cheval, dont l’inoculation accidentelle sur les mains du maréchal se traduit par une éruption pustuleuse et dont l’inoculation accidentelle à la vache, par les mains des garçons d’écurie faisant en même temps le métier de trayeurs, se traduit par l’éruption pustuleuse que l’on appelle vaccine ou cowpox, cette maladie quelle estelle?

Sur ce point Jenner n’a laissé aucune indication, impliquant qu’il eut une idée bien nette des caractères de cette maladie équine. Sa conviction est faite sur ses rapports avec la vaccine ; il dit expressément que « la

source du cowpox est une matière morbide particulière , développée sur le cheval. »

Il revient avec insistance sur cette affirmation dont il n’a pas pu donner la preuve expérimentale, mais qu’il appuie sur des faits d’observation qui luisemblent rigoureusement probants : « Je ne sens dans mon esprit, dit-il, aucune place pour l’hésitation et le doute relativement à l’origine du cowpox, car je suis convaincu que cette maladie ne se développe jamais sur les vaches à moins qu’elles n’aient été traites par quelqu’un qui soignait en même temps un cheval affecté du sore-heel's , ou à moins que cette maladie (le cowpox) n’ait été communiquée à un troupeau par l’intermédiaire d’une vache infectée ou par un domestique qui en était atteint lui-même. »

Plus tard, dans une lettre au Dr de Carro, sous la date du 4 février 1802, voici comment il s’exprime : « J’ai toujours osé prédire que partout où l’on trouvera réunis un cheval, un homme, une vache et une laitière, comme dans les fermes de la vallée de Glocester, on y trouvera aussi, de temps en temps, le cowpox ; on ne peut plus lui contester son humble origine. »

Mais cette maladie équine, d’où le cowpox procède, quelle est-elle?

Question importante que celle-là, car de sa solution dépend la possibilité de remonter à la source du virus bienfaisant et d’y puiser pour renouveler, à l’occasion, les provisions du vaccin.

Malheureusement, je le répète, Jenner n’a laissé sur

ce point aucune indication bien précise. O11 va en juger par la manière dont il s’exprime à ce sujet dans la deuxième page de son immortel mémoire : « Depuis que le cheval est réduit à l’état domestique, il est fréquemment sujet à une maladie que les maréchaux experts, en Angleterre, appellent the grease. Elle se manifeste par l’inflammation et le gonflement dans les talons de l’animal, d’où il s’écoule une matière qui possède des propriétés d’un genre bien particulier : car elle paraît avoir celle d’engendrer dans le corps humain une maladie dont la ressemblance est si frappante avec celle de la petite vérole que, dans mon opinion, il est extrêmement probable que c’est là d’où elle tire son origine; mais il faut auparavant qu’elle ait subi une modification dont je vais parler tout à l’heure. »

Rien, on le voit, dans ce passage qui puisse donner une idée de ce que pouvait être la maladie que les maréchaux qualifiaient de grease : « L’inflammation et le gonflement des talons d’où s’écoule cette matière qui a la propriété d’engendrer dans le corps humain une maladie semblable à la petite vérole » ; ce sont là des caractères qui, au point de vue symptomatique, n’ont rien de significatif. Indication du siège, indication d’un écoulement anormal ; mais, à l’endroit des caractères anatomiques, c’est-à-dire de la forme extérieure de la maladie, des symptômes objectifs par lesquels elle s’exprime et peut être reconnue, rien, absolument rien ne se trouve tracé dans le mémoire de Jenner.

Il est remarquable que Jenner ne se sert qu’une seule fois du mot grease pour désigner cette maladie équine, d’où le vaccin procède. Dans tout le restant de son mémoire il substitue à cette expression, celle de sore qui semble avoir eu dans son esprit le sens de pustule. C’est au moins ce qui paraît ressortir du passage suivant de son mémoire : « Nos animaux domestiques sont sujets, respectivement, à une variété de maladie éruptive: tels sont le cheval , la vache, le mouton, le porc, le chien, et quelques autres animaux. Peut-être, faut-il citer la volaille aussi, car il y a, certainement, une raison pour que le mot chicken (poulet) soit donné à une espèce d’éruption qui affecte la peau de l’homme. Dans la province de Bengale, la volaille est sujette à une éruption qui ressemble à la variole, règne quelquefois épidémiquement, et tue ces animaux par centaines.

« Les Européens pour en arrêter les progrès ont essayé les effets de l’inoculation sur les poulets. Les Indiens n’ont qu’un seul mot pour désigner cette maladie et la variole : gootry. »

La pensée du grand médecin anglais est révélée dans ce passage. Pour lui le grease du cheval est la maladie éruptive , propre au cheval, dont la transmission à la vache donne lieu à la maladie éruptive de ses mamelles. Quand Jenner se sert de l’expression sore pour qualifier cette maladie du cheval, il attache à ce mot sore l’idée de pustule et il précise par le mot heel , talon, le siège le plus ordinaire de cette éruption.

Le qualificatif complexe sore-heel's, dont Jenner se sert pour désigner cette maladie équine, d’où le cowpox procède, n’a donc pas un sens aussi vague qu’on a pu le croire et que je l’ai cru moi-même dans mon article Horse-pox du Dictionnaire vétérinaire pratique. Ce n’est pas bien le comprendre que de le traduire par le mot mal des talons. Son sens exact est celui de pustule. Le sore-heel’s de Jenner, c’est la maladie pustuleuse des talons du cheval.

En associant au nom qu’il avait choisi pour désigner la maladie équine d’où la vaccine procède, celui d’une région du corps, Jenner avait voulu indiquer un rapport que, sans doute, il croyait constant.

Depuis, on a reconnu que ce n’était qu’un rapport de fréquence ; que l’éruption caractéristique de la maladie pouvait se manifester dans d’autres régions du corps, en même temps qu’aux talons, et même sans que la peau des talons se trouvât envahie. Il y a, du reste, dans l’opuscule de Jenner, la très courte relation d’un fait qui déjà porte témoignage de la possibilité que l’éruption de la maladie équine, mère de la vaccine, se fasse ailleurs qu’aux talons. Voici cette observation : « Une inflammation étendue, de nature érysipélateuse, se manifesta, sans cause apparente, à la partie supérieure de la cuisse d’un poulain à la mamelle. L’inflammation dura plusieurs semaines et se termina par la formation de trois ou quatre petits abcès. Les parties enflammées furent fomentées et des pansements y furent appliqués par des personnes employées à traire les vaches, dont le nombre s’éle-

vait à vingt-quatre et qui toutes eurent le cowpox. Les personnes qui trayaient les vaches étaient la femme du fermier, un valet et une fillede ferme. Le valet qui déjà avait eu la petite vérole ne fut presque pas atteint ; la servante qui, quelques années auparavant, avait contracté le cowpox n’en ressentit, cette fois, les atteintes qu’à un très faible degré ; mais la femme du fermier, qui n’avait encore eu ni l’une ni l’autre de ces maladies, fut très gravement atteinte de celle que les vaches lui transmirent; autrement dit du cowpox. » Si l’on avait compris la portée de ce seul fait, qui démontre si nettement que le cheval peut transmettre le cowpox aux vaches par l’intermédiaire d’un virus puisé ailleurs que dans la région des talons, il est probable qu’on n’aurait pas mis tant d’obstination à rechercher exclusivement sur la peau des extrémités inférieures des membres du cheval, ce grease des maréchaux anglais, auquel Jenner avait donné le nom de sore-heel’s, mal ou plutôt pustules des talons , si l’on cherche l’esprit sous le texte.

Si jamais la justesse du proverbe italien a été démontrée : Tradnttore traditore , c’est par la manière dont le texte de Jenner a été compris et traduit. Le traducteur anonyme du mémoire de Jenner, intitulé : Inquiry into the causes and effects of the variolœvaccinœ, etc. (London 1798), s’était prudemment abstenu de dire à quel nom français correspondait le grease des maréchaux anglais; il exprime son ignorance sur ce point dans une note. Quant à l’expression sore-heeï s , il la traduit littéralement mal des talons.

Mais quand parut l’opuscule de Jenner en 1798 et sa traduction française en 1800, la question se posa de savoir ce que pouvait être ce grease auquel Jenner attribuait une vertu si surprenante et si précieuse. Or, la maladie connue sous ce nom, en Angleterre, est une maladie de la peau de l’extrémité inférieure des membres, très lente dans sa marche, se caractérisant, sous sa dernière forme qui est persistante , par des grappes de petites tumeurs chroniques, dont la surface et les interstices sont le siège d’une sécrétion purulente d’une extrême fétidité. Voilà le grease tel qu’il est décrit dans les ouvrages anglais. C’est à cette maladie qu’en France nous donnons le nom d ' eaux-aux-jambes , dénomination qui exprime l’un de ses caractères les plus saillants : l’écoulement incessant dont la peau des jambes devient la source. Il est probable que les maréchaux experts qui ont qualifié de grease , en répondant à Jenner, la maladie sur laquelle il appelait leur attention, n’ont vu que la grossière analogie qui résultait de l’écoulement humoral, et se sont basés sur elle pour donner un nom commun à deux maladies si essentiellement différentes l’une de l’autre par leur nature et par tous leurs caractères objectifs, même celui de l’écoulement dont les liquides diffèrent si complètement dans l’une et dans l’autre.

Cette confusion, entre des choses si distinctes, les écrivains vétérinaires anglais l’ont faite tout aussi bien que les maréchaux experts, et elle est consacrée dans un ouvrage d’un des auteurs les plus recommandables de l’Angleterre, William Percivall. Voici, en effet,

comme il s’exprime à ce sujet dans le premier volume de son Hippopathology : « Saint-Bel, qui a écrit sur le grease un essai auquel la Société royale de médecine de France a accordé un prix, commence son mémoire par cette définition : « Le grease est, en général , une affection cutanée chronique, quelquefois inflammatoire , quelquefois infectieuse et que j’ai constatée contagieuse. » Certains jennériens prétendent que le cowpox a son origine dans le transport de la matière du grease sur la tétine de la vache ; et même que la première de ces maladies, le cowpox, peut être directement communiquée à l’homme par l’inoculation de la matière puisée sur les talons du cheval. Quelques-uns ont fait un pas plus en avant et affirmé que la morve et le farcin peuvent être produits de la même manière. Ces nouvelles doctrines ne semblent pas, cependant, avoir fait beaucoup de chemin, car on n’en entend plus parler; et ce n’est pas là un mauvais critérium de leur peu de consistance et de fondement. J’ai entendu le professeur Coleman affirmer qu’il n’y avait aucun exemple authentique que le cowpox ait été engendré par le grease ; et je me suis toujours tenu absolument en défiance contre les histoires qu’on raconte de sa propagation parmi les chevaux par voie d’infection et de contagion. »

C’est en 1834 que Percivall formulait cette opinion si dédaigneuse sur la filiation que son compatriote avait reconnue avec une si grande sagacité, et établie avec tant du sûreté, entre la maladie du cheval déguisée sous le nom de grease et le cowpox. Cette erreur

provenait d’une confusion qu’on n’avait pas su discerner.

En France, même erreur, procédant de la même méprise. Le grease des Anglais n’étant autre chose que la maladie à laquelle nous donnons le nom d 'eaux-auxjambes , c’est cette maladie que, sur la foi de Jenner mal compris, on s’est obstiné à considérer comme la source de la vaccine. En sorte que, par un singulier effet du respect que l’on avait pour le grand nom de Jenner et pour l’autorité de sa parole, on ne s’aperçut pas qu’on lui prêtait une doctrine impossible : celle qu’une maladie virulente, de nature éruptive et de forme pustuleuse, comme était le cowpox, pouvait être engendrée par les eaux-aux-jambes , maladie qui n’est pas éruptive, qui ne se présente, la plupart du temps aux observateurs, que sous une forme chronique et qui est caractérisée, sous cette forme, par le développement, à la surface de la peau, d’une multitude de tubercules indurés , disposés en grappes condensées, d’où suinte incessamment un liquide épais, purulent, d’une extrême fétidité.

La méprise commise en Angleterre et en France, l’a été également en Italie; seulement le sore-heel’s de Jenner, le mal des talons des traducteurs français, est devenu, de par les traducteurs italiens, par une singulière traîtrise contre Jenner, le javart , maladie d’ordre chirurgical, qui consiste dans une nécrose des tissus fibreux ou cartilagineux de la région digitale : derme, cartilages du pied, tendons, ligaments : nécrose qui

donne lieu à une inflammation disjonctive, accompagnée de suppuration.

Voilà jusqu’où peut conduire la foi aveugle dans ce que l’on croit être la parole du maître : à lui prêter, sans réflexion, des opinions qui jurent avec la raison et à les accepter quand même, comme l’expression d’une vérité incontestable.

Cependant, dès 1802, un important document avait été publié qui, si l’on avait compris tout ce qu’il vaut par ce qu’il prouve, aurait détourné de poursuivre des recherches sur l’origine du cowpox, dans la fausse direction où la confusion des langues avait conduit, et n’aurait pas manqué de mettre entre les mains des observateurs le fil conducteur, grâce auquel ils auraient pu se guider et marcher d’un pas sûr dans la voie qu’il fallait suivre pour arriver à la découverte de la vérité.

Ce document est intitulé : Récit de quelques expériences sur l'origine de la vaccine , par le docteur Loy (Loi), de Pickering, comté d’York. (Account of some experiments on the origine of the cowpox 1802, 29 pages in-8°.) C’est au docteur de Carro, de Genève, qu’on en doit la traduction française, qui parut en 1802, dans la Bibliothèque britannique où elle resta complètement oubliée jusqu’en 1867, époque où le docteur Bouvier, inspiré des conseils d’Auzias Turenne, fit, devant l’Académie de médecine, ce qu’on peut bien appeler l’exhumation et la révélation de cet écrit qui aurait pu jeter tant de clartés sur l’étiologie du cowpox et faire éviter tant d’erreurs et d’expériences inutiles, si les observateurs, à la recherche de l’origine équine

du cowpox, l’avaient connu et s’en étaient servi comme de modèle et de guide.

De Carro avait cette conviction qu’il exprime clairement dans la courte préface qu’il a mise en tête de sa traduction du Récit de Loy. Après avoir rappelé l’incertitude qui existait sur la nature du grease , par suite du peu de soin que les Anglais ont mis à le décrire, de Carro s’exprime ainsi sur le mémoire du docteur Loy : « Ce petit ouvrage ne contient pas un grand nombre d’expériences ; mais elles sont si précises , si bien imaginées et si concluantes que je ne puis résister à l’envie de le traduire. Je suis convaincu qu’elles contribueront, plus que tout ce qu’on a écrit jusqu’à présent, à donner des idées claires sur la nature du grease et à faire sentir la grande importance que les médecins éclairés doivent mettre à la partie vétérinaire de la vaccine. »

Ses prévisions sur ce point, si fondées qu’elles fussent, ne se sont pas réalisées par la simple raison que les expériences de Loy étant restées à peu près inconnues, même dans son pays, n’ont pas porté leurs fruits. De fait, n’avons-nous pas vu plus haut que, trente-deux ans après la publication du petit écrit de Loy, un auteur très en crédit de la médecine vétérinaire anglaise, Perciwall, continuait à confondre le grease de Jenner, c’est-à-dire une maladie déclarée par lui de nature éruptive , avec le grease des maréchaux, et fort de cette erreur invétérée , parlait en termes assez dédaigneux de ces jennériens qui, convaincus par les démonstrations du Maître, s’obstinaient à rattacher

le cowpox au grease. Si les expériences de Loy eussent été connues, il est probable qu’au lieu d’opposer à la théorie jennérienne les faits négatifs de Coleman, et qui devaient l’être puisque ce n’est pas avec le grease jennérien que Coleman avait expérimenté, il est probable, disais-je, que Percivall, s’inspirant des aperçus qu’on trouve dans le mémoire de Loy sur le grease de Jenner, aurait ouvert les yeux et cherché si ce grease , confondu avec une maladie chronique par les maréchaux experts que Jenner avait interrogés, n’était pas une maladie tout autre que celle qu'impliquait cette dénomination.

De Carro, en publiant les expériences de Loy, n’avait pas seulement en vue leur utilité. Il était mu aussi par le sentiment de son admiration pour le grand inventeur de la vaccine : « Je ne cacherai pas, dit-il, un autre sentiment qui m’anime à entreprendre ce petit travail. J’ai toujours été embarrassé de savoir ce qui illustrait le plus le docteur Jenner, ou les avantages évidents qui résultent de sa découverte, ou l’étonnante sagacité qu’il a montrée dans toutes ses observations et toutes ses expériences. Or, comme celles du docteur Loy confirment d’une manière incontestable le point de sa doctrine où il en a montré le plus, j’éprouve le plus vif plaisir à contribuer par cette traduction à augmenter le nombre des admirateurs de son génie. »

Rien n’est exagéré dans cette appréciation , qu’a faite de Carro, de l’œuvre de Loy, si remarquablement complémentaire de celle de Jenner, dont elle éclaire

les points restés obscurs, et notamment la question de la nature du grease jennérien.

On sait qu’à cet égard, les indications laissées par Jenner sont si peu précises, que ceux qui ont voulu retrouver, après lui, la source équine de la vaccine qu’il a signalée, ont été mis en défaut par les obscurités de son texte et les erreurs de traduction qui en ont été la conséquence. La lecture des pages dans lesquelles Loy rend compte de ses expériences aurait évité ces égarements. Non pas qu’il donne du grease jennérien une description bien étendue. Quelques lignes seulement lui sont consacrées; mais les traits dont il la marque sont suffisants pour faire comprendre que ce grease est une maladie aiguë, se comportant comme une maladie éruptive dans la succession de ses phases. Loy signale, en effet, comme particularité diagnostique importante « que les chevaux qui donnèrent la maladie aux hommes qui les pansaient, avaient, au commencement de leur maladie, à eux, des symptômes de fièvre, dont ils furent soulagés dès que le mal parut aux talons , et qu'ils eurent une éruption sur la peau. Le cheval, dont la matière avait communiqué la maladie par inoculation était fort indisposé jusqu'à l'apparition de la maladie des talons , qui fut , ainsi que chez les autres, accompagnée d'une éruption sur la plus grande partie du corps.

Ce texte est très explicite, on le voit. Le grease de Jenner n’est pas une maladie qui ait son siège exclusif dans la région des talons, comme semble l’impliquer la dénomination de sore-heel’s que Jeûnera employée de

préférence au mol grease pour la désigner. C’est cette dénomination localisatrice qui a été cause de l’erreur dans laquelle sont tombés les successeurs de Jenner et leur a fait commettre cette confusion qui n’a pas duré moins de soixante ans entre le grease des maréchaux et la maladie a écoulement humoral du bas des jambes du cheval que Jenner avait reconnue, avec une si remarquable sagacité, être la source du cowpox. Si le récit que Loy a donné de ses propres expériences, récit à peine connu, semble-t-il, de ses contemporains, n’était pas tombé presqu’immédiatement dans un oubli immérité, quelles clartés n’eut-il pas jetées sur la nature réelle de la maladie dont la vaccine procède.

De fait, en lisant attentivement le petit écrit de Loy, on aurait pu voir qu’il avait eu affaire à une maladie bien déterminée, dont il avait parfaitement reconnu et établi la nature vaccinale par l’observation et par l’expérimentation.

Loy a vu ce que Jenner avait vu ; il a pu faire des observations dans des conditions identiques, il a répété ses expériences et il en a obtenu les mêmes résultats.

Le sujet de la première observation qu’il relate « était un maréchal ferrant sur les mains duquel se montrait une éruption de pustules, séparées les unes des autres, contenant un fluide limpide, et entourées d’un cercle inflammatoire. Ces vésicules ressemblaient à celles qui proviennent d’une brûlure, mais elles étaient régulièrement rondes et l’on pouvait distinguer au milieu une tache noire qui semblait être la suite de quelque légère lésion. Cet homme avait été occupé à

panser un cheval attaqué du grease et il n’avait jamais eu de mal semblable avant cette occupation. Il n’avait pas de fièvre et avait eu autrefois la petite vérole ».

Dans cette première observation, la nature de la maladie est déduite des rapports de contact de l’ouvrier maréchal qui en était atteint avec un cheval affecté du grease. Dans l’observation qui va suivre, cette nature est dévoilée et mise en pleine évidence par l’expérimentation. « Il s’agit d’un jeune boucher de Middleton, sur les deux mains duquel Loy constata des ulcères douloureux, surtout vers les racines des ongles. Ces ulcères, qui avaient été précédés d’une éruption vésiculeuse, étaient accompagnés de traînées rougeâtres, douloureuses, qui montaient jusqu’aux aisselles, où une tumeur s’était formée. Sur un des sourcils, pustule semblable à celles des mains, déterminée sans doute par le contact des doigts ; — fièvre considérable qui cessa après une application caustique sur les ulcères.

« Ce malade avait été employé, pendant quelque temps, comme l’ouvrier maréchal de l’observation précédente, à appliquer des remèdes aux talons d’un cheval attaqué du grease , et il était encore chargé de ce soin au moment où il tomba malade. Il n’avait jamais eu la petite vérole. »

Loy, voulant contrôler les expériences de Jenner sur l’origine équine de la vaccine, n’hésita pas à inoculer à son propre frère, qui n’avait jamais eu la petite vé role, la matière des pustules de ce garçon boucher. « Au bout de quelques jours, des phénomènes inflam-

matoires se manifestèrent. Le huitième, une vésicule apparut avec quelques légers symptômes de fièvre qui continuèrent un jour ou deux. Cette éruption avait précisément les caractères de la vraie vaccine. » Il eût fallu le contrôle de l’inoculation variolique, mais le zèle scientifique de Loy 11e fut pas secondé par ses parents, qui s’opposèrent à la continuation de l’expérience sur son jeune frère.

Le liquide puisé sur les mains du garçon boucher fut éprouvé sur le pis d’une vache, en même temps que sur le bras du jeune frère de Loy. Le neuvième jour, apparut une vésicule entourée d’un cercle inflammatoire rose. Turgescence douloureuse de la mamelle.

La matière puisée dans cette vésicule fut inoculée au bras d’un enfant où elle donna lieu à une éruption vaccinale très franche et très efficace, car l’inoculation variolique, pratiquée le sixième jour sur cet enfant, 11e détermina, au point de la piqûre, qu’une très légère inflammation qui s’éteignit le troisième jour, sans que l’enfant en eût été indisposé.

Un deuxième enfant, inoculé avec la matière prise sur les mains du garçon boucher, a contracté une vaccine franche dont l’efficacité prophylactique a été démontrée par la stérilité de l’inoculation variolique, faite après la dessiccation des pustules vaccinales.

Dans une quatrième expérience, de la matière très limpide , prise au talon d’un cheval affecté du grease , fut insérée au pis d’une vache avec une lancette parfaitement propre. Cette inoculation donna lieu à la formation d’une vésicule de couleur pourpre qui con-

tenait un fluide limpide. Ce fluide, inoculé à un enfant, détermina une éruption vaccinale qui stérilisa complètement une inoculation variolique faite le neuvième jour par trois piqûres, de manière, dit Loy, à ne laisser aucun doute qu’il eût contracté la variole, s’il en eût été susceptible.

L’expérience de l’inoculation directe du grease à l’enfant a été osée par Loy. La matière fut puisée au talon du cheval qui avait fourni la matière inoculée à la vache dans l’expérience qui vient d’être relatée.

Le troisième jour de l’inoculation, la pustule était entourée d’un peu d’inflammation. Le quatrième, elle était fort élevée, et le cinquième on y apercevait une vésicule de couleur pourpre. Le sixième et le septième, la vésicule a augmenté et est devenue plus foncée. L’enfanta eu des frissons, des nausées et des vomissements. Ces symptômes ont été suivis de beaucoup de chaleur, de mal de tête et d’une respiration accélérée ; le pouls était fréquent et la langue blanche ; l’enfant suait beaucoup quand on le mettait au lit. Quelques médecines et l’exposition à l’air frais diminuèrent bientôt ces symptômes et ils disparurent entièrement le neuvième jour. Le sixième, on inséra la matière variolique sur le même bras où l’on avait inoculé celle du grease , mais à une grande distance l’une de l’autre. On aperçut, le quatrième et le cinquième jour après l’inoculation, quelque rougeur, et le sixième une petite vésicule. L’inflammation continua alors à diminuer et le neuvième jour on ne voyait plus que la croûte.

Une dernière expérience, faite par Loy, fournit une

nouvelle preuve de la nature vaccinale de l’éruption déterminée chez cet enfant par l’inoculation du grease. Le sixième jour après cette inoculation, et avant celle de la variole, on inocula trois autres enfants avec la matière des vésicules du premier ; et tous les trois furent soumis à la contre-épreuve de l’inoculation variolique, le dixième jour de leur inoculation greasienne qui avait été suivie de l’éruption caractéristique.

L’insertion de l’humeur variolique ne produisit d’autre effet qu’une très petite inflammation qui disparut le cinquième jour.

Telle est, Messieurs, l’œuvre de Loy : sept expériences en tout et quelques traits sur l’expression symptomatique de la maladie du cheval dont l’inoculation donne lieu, sur la vache et sur l’enfant, aune éruption vaccinale. Mais ces quelques pages, si elles avaient été connues et comprises, auraient dissipé toutes les obscurités du texte de Jenner à l’endroit de la nature de la maladie équine, d’où le grand médecin anglais fait dériver la vaccine. On aurait appris par Loy que cette maladie n’était pas une affection localisée aux talons, comme le texte jennérien semble l’impliquer ; qu’elle se caractérisait à ses débuts par des symptômes fébriles qui s’atténuaient quand l’éruption s’effectuait, non seulement aux talons, mais encore « sur la plus grande partie du corps ». Ce trait seul eût suffi pour signaler cette maladie et la faire retrouver. On n’eut pas perdu soixante ans dans ces tentatives, si souvent renouvelées, de faire sortir la vaccine de l’humeur d’une fistule

DIXIÈME LEÇON. 1 ol

cartilagineuse ou des sécrétions putrides des eaux aux jambes.

Les sept expériences de Loy sont, on ne peut plus concluantes en faveur de l’idée de Jenner sur l’origine équine de la vaccine. Rien de plus net et de plus positif.

Un homme contracte une éruption sur la main en pansant un cheval atteint du grease. La nature de cette éruption est démontrée par l’inoculation de la matière de ses pustules à un enfant sur lequel se manifeste une éruption vaccinale, et à une vache qui contracte le cowpox. Ce cowpox était légitime, car, inoculé à un enfant, il lui a transmis l’immunité contre la variole.

Mêmes résultats obtenus par la transmission directe à l’enfant de l’humeur de l’éruption greasienne de l’homme. Immunité complète contre la variole donnée par cette inoculation.

Enfin, Loy a fait la preuve de la nature vaccinale du grease en l’inoculant directement à l’enfant et à la vache. L’enfant qui a reçu l’humeur du grease devient réfractaire à la variole et rend réfractaires les enfants auxquels on inocule l’humeur des vésicules déterminées sur lui par l’inoculation greasienne. La vache inoculée du grease contracte le cowpox et l’humeur de ses pustules est vaccinale, car son inoculation à l’enfant le protège de la variole.

On le voit, Loy avait tout résolu, et l’idée jennévienne sort claire de son texte. Blais « les livres ont leur destin». L’opuscule de Loy, qui devait si fortement contribuer à faire éclater la gloire de Jenner, était

destiné à demeurer enfoui soixante ans, ignoré de tous, dans les profondeurs d’une Revue ; et lorsque Auzias Turenne l’en a fait exhumer par Bouvier, devant l’Académie de médecine, cet opuscule n’avait plus alors qu’une valeur historique. On venait, en effet, de retrouver le grease de Jenner et l’on savait enfin à quoi s’en tenir sur cette origine équine de la vaccine que sa profonde sagacité lui avait fait découvrir. Il est bien regrettable que, faute d’une publicité su fii santé , l’œuvre du docteur Loy n’ait pas exercé sur les progrès de la vaccine l’influence qu’elle devait produire par la signification rigoureuse des preuves qu’elle apportait à l’appui de la justesse des vues du grand inventeur. Que de recherches restées vaines eussent été évitées; que de discussions aussi ; que de livres; grâce à la clarté qui, en jaillissant des quelques pages de Loy, eut permis de reconnaître, parmi les maladies éruptives du cheval, celle que Jenner avait signalée comme la maladie d’où la vaccine procédait et que, sur la foi de maréchaux anglais, il avait désignée sous le nom de grease , si malheureusement traduit dans toutes les langues que, dans tous les pays, les médecins ont été mis en défaut par la traîtrise de la traduction ! Témoin Husson et lecomité de vaccine de 1803, qui, sur la foi du traducteur de Jenner, inspiré, dit-on, par Husard, se sont obstinés à chercher dans l’humeur putride des eaux-aux-j arabes , le principe virulent du cowpox et de la vaccine humaine. Traduttore traditore !

L’INOCULATION (Suite) VACCINE ET HOESE-POX {Suite)

Récapitulation. — La maladie équine, mère du cowpox, est une maladie assez fréquente. — Elle a été décrite sous différents noms. — Similitude de l’éruption nasale avec la morve. — Confusion résultant dans la pratique d’une dénomination commune aux deux maladies. — ■ Le mot horse-pox ne permet plus cette confusion. — lia fallu soixante ans pour retrouver cette maladie qui est le grease de Jenner. — Historique de ce fait. — Epizootie de Rieumes en 1860.

— Ses caractères. — Condition de la contagion. — Aucune transmission aux vaches dans la commune de Rieumes. — L’une des juments de Rieumes conduite à l'école vétérinaire de Toulouse. — Expériences d’inoculation pour reconnaître la nature de sa maladie.

— Succès de cette inoculation d’où sort le cowpox. — Inoculations successives sur la vache, le cheval, l’enfant. — Très beau vaccin. — Expérience complète. — La maladie de Loy est retrouvée. — Communication de ce fait à l’Académie de médecine en 1862. — Observations de Renault sur la confusion entre les eaux-aux-j arabes et ce qui doit être la maladie de Jenner. - — Détermination à faire de cette maladie. — Expériences faites à Alfort. — Maladie éruptive de la bouche du cheval qui donne le cowpox. — Nouvelle preuve de l'origine équine de la vaccine. — • Obscurités des faits dans le principe.

— Les faits se multiplient sous des formes diverses et la clarté se fait. — Solution définitive du problème de l'origine de la vaccine.

Messieurs,

Nous avons vu, dans la dernière séance, que le docteur Loy, de Pekering, tout imprégné du génie de Jenner,

loi COURS DE PATHOLOGIE COMPARÉE.

et plein de foi dans la sûreté de ses vues, avait complété et parachevé son œuvre par des indications suffisamment caractéristiques sur la maladie équine d’où Jenner faisait procéder le cowpox, pour la faire distinguer très nettement du vieux grease des maréchaux ; et par des expériences peu nombreuses, — sept seulement, — mais si concluantes, qu’elles ne devaient plus laisser aucun doute sur la filiation entre la maladie des mamelles de la vache et celle que Jenner semblait avoir localisée dans les talons du cheval, tout en la considérant comme de nature éruptive : celle-là procédant de celle-ci, et toutes deux témoignant de l’identité de leur nature par l’identité des effets physiques et physiologiques que produisait l’inoculation de l’une et de l’autre, soit sur la vache, soit sur l’enfant ou les personnes adultes.

On pouvait induire du texte de Jenner, malgré ce qu’il a de vague et d’obscur à l’endroit de la nature de son sore-heel’s, qu’il considérait cette maladie comme une éruption localisée dans la région des talons.

Loy affirme la nature éruptive de cette maladie, et les traits dont il la marque font voir que l’éruption par laquelle se juge la fièvre de son début , a son siège, non pas sur la peau des talons exclusivement, mais bien sur toute la surface du corps : grande caractéristique et si particulièrement significative , qu’elle ne pouvait plus laisser de place dans l’esprit à cette conception bizarre que le grease des maréchaux anglais, nos vieilles eaux-aux-jambes , où la peau est transformée en appareil pyogénique, pouvaient être

la source de la maladie éruptive , à marche rapide , que l’on appelle la vaccine.

Cette maladie du cheval, source de la vaccine, dont Loy a nettement spécifié la nature éruptive, — le qrease-jennérien enfin, — Loy fait voir par son inoculation directe à la vache qu’elle engendre le cowpox, (exp. n° 4), 'et par son inoculation directe à l’enfant (exp. n° 6) qu’elle engendre la vaccine; et il prouve que les pustules qu’il a fait naître et sur la vache et sur l’enfant, en trempant sa lancette dans le liquide équin, sont de nature identique par l’identité des effets de l’inoculation du liquide puisé dans les unes et dans les autres :

Le cowpox d’origine équine donne sur l’enfant une vaccine dont les vertus préservatrices sont démontrées par la contre-épreuve de la variolisation;

La vaccine d’origine équine donne sur l’enfant une vaccine dont les vertus préservatrices sont démontrées également par la contre-épreuve de la variolisation.

Rien de plus précis, de mieux imaginé, de plus concluant que ces expériences, comme l’a dit de Carro ; et il me paraît évident que si les quelques pages où le docteur Loy en a tracé le récit n’avaient pas eu ce pire destin pour les livres de n’être pas comprises, et de tomber dans le plus complet des oublis, la recherche de la source de la vaccine n’aurait pas donné lieu, pendant la longue période de soixante ans écoulés depuis que Jenner l’avait découverte, à tant de travaux, à tant d’écrits, à tant de discussions inutiles.

En s’inspirant des indications suffisamment précises

dans leur brièveté que Lov avait données , on n’aurait pas manqué de la retrouver, car la maladie équine, mère du cowpox, est loin d’être rare. Pendant soixante ans, elle a passé bien des fois devant bien des observateurs, incomprise au point de vue de sa filiation avec la vaccine, parce que les indications données par Loy avaient été perdues.

Pour ma part, j’ai eu l’occasion de la rencontrer assez souvent à ma clinique d’Alfort; et même , en 1843, j’en ai fait l’objet d’un mémoire spécial où je l’ai désignée sous le nom d 'herpès phlygtênoïcle , sans avoir le moindre soupçon que j’avais sous les yeux la fameuse équine , mère de la vaccine. A la clarté de la lumière d’aujourd’hui, je la retrouve bien dans la description que j’en ai donnée et dont je reproduirai plus loin quelques passages. Mais quand je fus appelé à l’observer, c’était sur des sujets isolés, n’ayant donné lieu à aucun accident de contagion, connu de moi tout au moins, soit sur l’homme , soit sur le cheval , soit sur la vache. Et puis, on ignorait complètement alors, que le grease jennérien pût se manifester sous la forme d’une éruption généralisée sur toute la surface du corps, et surtout qu’il pût exister sans l’éruption du bas des membres. Or, dans les cas que les hasards de la clinique mettaient sous mes yeux en 1843, c’était surtout du côté de la tête et tout particulièrement dans les cavités nasales, que l’éruption était concentrée , simulant étonnamment la morve aiguë par sa confluence sur la pituitaire et par l’abondance de l’écoulement purulent qui l’accompagnait. C'était la

morve, à s’y méprendre, par les apparences; au fond, c’était si peu la morve que , quelques jours écoulés, tout s’éteignait et tout rentrait dans l’ordre.

Le but exclusif que je me proposais , en rédigeant mon mémoire de 1843, était de signaler les méprises auxquelles la similitude des apparences pouvaient donner lieu : méprises faciles quand on n’est pas prévenu et auxquelles je n’avais pas échappé tout d’abord. Ce résultat, je l’ai obtenu par la description différentielle des deux affections, que la pratique avait le tort de confondre alors sous les noms communs de morve ou de farcin , suivant les sièges de l’éruption, en différenciant de la morve véritable, par le qualificatif volant , l’éruption bénigne et éphémère. La dénomination de herpès plilyclênoicle , sous laquelle je proposai de désigner la maladie éruptive qui n’avait de commun avec la morve et le farcin que le siège de ses éruptions, soit sur la pituitaire, soit sur la peau, cette dénomination conseillée par M. le docteur Patté, qui suivait alors la clinique d’Alfort , si elle n’était pas l’expression de la réalité des choses, comme l’expérience l’a démontré dans la suite , avait tout au moins l’avantage de rompre avec des croyances erronées et de distraire de la morve une forme morbide d’une nature essentiellement différente.

Si l’enseignement donné par Loy n’était pas resté stérile, s’il eut été de notoriété acquise que le grease jennérien pouvait se manifester, en dehors de la région des talons , sous la forme d’une éruption générale, l’aurais-je reconnu, à la lumière de cette notion,

dans cette morve volante dont j’avais réussi à faire une espèce complètement distincte de la morve véritable, avec laquelle elle était si erronément confondue? Je n’en sais rien , à coup sûr, mais il y avait à cela quelque chance, car lorsque les yeux sont instruits à voir sur un point déterminé, ils saisissent des significations qui leur échappaient quand ils étaient ignorants. — C’est dans l’ordre des choses. On l’a bien vu après la découverte faite par Rayer, de la transmission possible de la morve du cheval à l’homme. Une fois les yeux dessillés par la lumière que Rayer venait de faire éclater, les observations relatives à la morve humaine se multiplièrent dans la presse et devant les sociétés savantes, non pas que les cas en fussent devenus plus nombreux, mais parce qu’on avait actuellement la clairvoyance qui permettait de les reconnaître.

Ainsi en est-il aujourd’hui du grease jennérien, que j’ai proposé de nommer horse-pox , pour rompre définitivement avec les équivoques de langues qui avaient été la cause de méprises si prolongées. — Aujourd’hui chacun reconnaît le horse-pox , X équine de Bouvier, à ses signes certains , sous la diversité des sièges que son éruption peut occuper, et dans la diversité des formes qu’il peut revêtir; mais il n’a pas fallu moins de soixante ans, après la découverte de Jenner et après les indications données par Loy, pour le retrouver et, cette fois-ci , pour en déterminer rigoureusement les caractères distinctifs.

Dans quelles circonstances a-t-on pu se remettre sur la piste qui a conduit à retrouver le sore-heel.’s de

Jenner, cette maladie restée si longtemps mystérieuse, malgré cette esquisse que Loy en avait donnée, marquée par quelques traits seulement, mais suffisamment caractéristiques pour qu’elle fût reconnaissable? C’est au hasard heureux d’un accident de contagion qu’on en est redevable. Au printemps de 1860, un groupe de chevaux de la commune de Rieumes, peu éloignée de Toulouse, fut atteint d’une maladie qui sembla revêtir une forme épizootique. En moins de trois semaines, on compta plus de cent malades. « D’après le récit qu’en avait donné M. Sarrans , vétérinaire de la localité, cette maladie débutait par une fièvre légère, suivie bientôt de symptômes locaux, dont le principal consistait dans un engorgement des jarrets, avec apparition d’une foule de petites pustules à la surface des parties tuméfiées qui étaient, en même temps, chaudes et douloureuses. Au bout de trois à cinq jours , un écoulement purulent s’effectuait dans le pli du paturon et se continuait huit à dix jours, pendant lesquels les phénomènes inflammatoires s’atténuaient graduellement; puis, cette deuxième période écoulée, les pustules se séchaient, et, dès le quinzième jour, les croûtes commençaient à tomber, avec des faisceaux de poils hérissés, laissant après elles des cicatrices plus ou moins marquées.

« Ce ne fut pas seulement sur les membres que se montra l’éruption des pustules; elle apparut, en même temps, sur différentes parties du corps, notamment aux narines , aux lèvres , aux fesses et à la vulve. »

Qu’était cette maladie manifestement éruptive? M. Sarrans ne paraît pas en avoir saisi la signification au point de vue que l’on peut appeler jennérien; mais il a reconnu, d’une manière remarquable, qui fait honneur à sa sagacité clinique, la condition de sa dissémination sur un assez grand nombre de sujets., dans le même temps et dans le même lieu. Cette condition, c’est une inoculation accidentelle par les entraves en corde à l'aide desquelles on prévient les ruades des juments qu’on conduit à la monte. De fait, la maladie se déclara sur quatre-vingts juments qui avaient été conduites à la station d’étalons de Rieumes et qui toutes avaient été contenues avec les mêmes cordages. Comme la contrainte que l’entravement détermine donne lieu généralement à des efforts que font tous les animaux pour se débarrasser des attachesqui limitent leurs mouvements, on comprend que des excoriations, tout épidermiques , puissent résulter de ces efforts , et qu’ainsi se trouve réalisée une condition très favorable à l’inoculation par la peau dépouillée de son épiderme, de la matière virulente dont les cordes se trouvent imprégnées nécessairement quand elles ont servi à l’entravement, ne fût-ce que d’un seul animal malade, au moment de sa présentation à l’étalon. Rien de plus vraisemblable et conséquemment de mieux accep table que cette étiologie de cette sorte d’épizootie que M. Sarrans a été à même d’observer à Rieumes.

S’il en est ainsi, on peut admettre, sans crainte d’erreur, que ce n’est, pas tout à fait dans l’ordre indiqué

par la relation donnée plus haut que les symptômes de l’éruption se sont produits. Avant que l’engorgement des jarrets apparut, déjà, sans aucun doute, des pustules avaient dû se former au lieu d’inoculation , c’està-dire dans le pli du paturon, dont on ne signale l’écoulement que trois à cinq jours après le gonflement des jarrets.

Quoi qu’il en soit, voilà une maladie éruptive bien déterminée, se développant dans un temps rapide, par une voie connue de contagion , sur un groupe assez considérable de juments, conduites à l’étalon. Malgré le foyer assez intense de contagion que ce groupe représentait, pas une vache, dans la commune de Rieumes, ne fut atteinte du cowpox, sans doute parce que le soin de les traire était confié exclusivement à des femmes, car la maladie des juments de Rieumes était bien la maladie de Jenner , le fameux grease dont Loy aArait démontré la nature éruptive. Mais le virus n’ayant pas été porté sur le pis des vaches par les mains des palefreniers , comme cela n’eût pas manqué dans le comté de Glocester, elles restèrent exemptes du cowpox dont la source, et une source très abondante était si immédiatement à leur voisinage.

Peut-être qu’au point de vue de l’étiologie de la vaccine, ce fait si intéressant aurait passé sans qu’aucun enseignement en sortit, si , par une chance heureuse, l’une des juments qui avait passé par la station de Rieumes, à l’époque où s’y produisait l’événement pathologique dont je viens de parler, n’eût montré une moins grande aptitude*au travail dans le trajet qu’elle

fit de Rieumes à Toulouse. Son propriétaire la fit conduire à l’Ecole vétérinaire, où le professeur de clinique, M. Lafosse, ne constata sur elle que des symptômes fébriles , n’ayant pas encore de caractères bien déterminés. Mais huit jours après , ceux que M. Lafosse put observer étaient plus significatifs. La jument, qui était triste et sans appétit, éprouvait une certaine difficulté de la marche, dans l’arrière-train, difficulté qui résultait d’un gonflement chaud , douloureux , borné au boulet du côté gauche, étendu à droite jusqu’au milieu du canon. Sur ces parties gonflées s’élevaient, çà et là, des faisceaux de poils hérissés et sous ces poils existaient comme des pustules, d’où s’écoulait une matière liquide, à odeur ammoniacale, quoique moins fétide que celle des eaux-aux-jambes .

Qu’était-ce cela? N’étaient-ce pas, à l’état aigu, ces eaux-aux-jambes , telles que les avait vues Jenner et qu’il avait trouvées fécondes du cowpox? M. Lafosse se posa cette question et il saisit heureusement l’occasion qui lui était offerte de soumettre, une nouvelle fois, à une vérification expérimentale, l’idée réputée jennérienne que le cowpox procédait des eaux-auxjambes.

Dans ce cas, l’erreur courante fut productive d’effets utiles. Si la jument soumise à l’examende M. Lafosse n’eût eu qu’une éruption sur le corps , sans écoulement au bas des jambes, sans doute que l’idée ne lui fut pas venue d’établir un rapport entre cette éruption et le cowpox. Mais cette matière liquide qui s’écoulait de la surface de la peau enflammée, dans la région du

boulet et du paturon , lui rappela le problème étiologique qui était posé à tous les observateurs depuis Jenner, sans que la solution en eût été donnée par personne autre que Loy, dont les expériences, si concluantes qu’elles fussent, étaient restées stériles faute d’avoir été connues; et, bien inspiré, M. Lafosse inocula sur le pis d’une vache cette humeur équine , provenant d’une maladie inflammatoire aiguë qu’il croyait être la période initiale des eaux-aux-jambes.

Tout lui succéda dans cette tentative. Huit jours après l’inoculation, à chaque point où le virus équin avait été inséré sur le pis, une pustule s’éleva : plate, large, ferme, régulièrement circulaire, creusée d’un ombilic qui faisait paraître les bords d’autant plus brillants.

Il n’y avait pas à s’y tromper, ces pustules étaient bien celles de la vaccine. C’était le cowpox de Jenner, sorti de la source équine où il avait été puisé , et venant porter témoignage de la profonde sagacité dont Jenner avait fait preuve en rattachant le cowpox à une origine équine.

De fait, pour que rien ne manquât à cette démonstration, une nouvelle vache inoculée avec les pustules d’origine greasienne de la première, contracta un très beau cowpox qui, transmis à un enfant et à un cheval, donna lieu, sur l’un et sur l’autre , à une très belle éruption vaccinale.

Un deuxième enfant, inoculé avec le liquide puisé sur ce cheval, eut à son tour un très beau vaccin.

Enfin, des inoculations comparatives, faites sur les

mêmes sujets, avec du virus de provenance chevaline, et le vaccin ordinaire , permirent de constater que le premier donnait des pustules plus larges, plus belles, plus lentes dans leur évolution, que les pustules du second.

Voilà un fait bien circonstancié qui vient ajouter une nouvelle preuve, absolument irréfragable, à toutes celles qui avaient pu être réunies depuis Jenner, de l’origine équine qu’il avait donnée à la vaccine. Cette expérience de M. Lafosse est complète : inoculation à la vache de l’humeur équine, éruption consécutive de cowpox; inoculation de ce cowpox à une seconde vache, éruption de cowpox sur celle-ci ; inoculation de ce cowpox d’origine équine à un cheval et à un enfant, éruption vaccinale sur les deux; inoculation du vaccin de ce cheval à un enfant, très belle éruption vaccinale.

Ces expériences sont identiques 'à celles que Lov avait faites soixante ans auparavant.

Mais cette maladie équine d’où le cowpox venait de sortir d’une manière si évidente, était-ce les eaux-auxjambes , à leur période initiale d’acuité, comme M. Lafosse, dominé encore par la vieille idée réputée jennérienne', l’avait cru tout d’abord , sous l’illusion des apparences? Non, peut-on dire aujourd’hui avec une complète assurance. Entre les eaux -aux -jambes , à quelque époque de leur manifestation qu’on les considère et la maladie-mère de la vaccine , aucun autre rapport que celui d’une similitude grossière que leur donne un symptôme commun : une sécrétion humorale

abondante par la surface de la peau des régions inférieures des membres. Au fond, différence essentielle dénaturé; et, dans l’expression symptomatique, ce que cet écoulement peut établir de ressemblance entre les deux maladies disparaît dès qu’on y regarde d’un peu plus près. C’est ce qui est arrivé à M. Lafosse; de lui-même, il est revenu de sa première idée procédant d’un examen trop superficiel , lorsque , poussant cet examen plus à fond, il eut reconnu le caractère des pustules confluentes, développées sur la peau des paturons et du boulet, et surtout quand il eut constaté que l’éruption pustuleuse , loin d’être localisée exclusivement sur ces régions, se trouvait disséminée sur toutes les parties du corps et notamment autour des lèvres et des narines.

M. Lafosse, on le voit, avait retrouvé, sans s’en douter, la chose étant alors inconnue, la maladie de Loy.

Mais cette maladie éruptive, que le hasard d’une contagion parfaitement déterminée avait fait développer, dans une si grande proportion sur les chevaux de la commune de Rieumes, quelle était-elle ? Il fallait la retrouver aussi.

Lorsque les faits de Rieumes et de Toulouse furent communiqués à l’Académie de médecine par M. Bousquet, en 1862, Renault, alors inspecteur général des Ecoles vétérinaires, fit observer, avec beaucoup de raison, que l’erreur de diagnostic, un instant commise par M. Lafosse, à l’endroit de la maladie équine où il avait puisé le cowpox et la vaccine, était une erreur heureuse, felix culpa , comme on dit dans le langage

de l’Eglise, puisqu’elle donnait la raison de ce qu’il y avait de contradictoire dans les résultats des inoculations faites depuis Jenner avec le liquide des eaux-auxjambes. Cette contradiction devait s’expliquer, suivant Renault, par les erreurs de diagnostic, basées sur des similitudes. Ceux des expérimentateurs, en très petit nombre, qui avaient réussi à faire naître le cowpox par l’inoculation de la maladie qu’ils croyaient être les eaux-aux-jambes , ne devaient leur succès, suivant toutes probabilités, qu’à ce qu’ils avaient eu affaire à tout autre chose qu’aux vraies eaux-aux-jambes , comme dans le cas particulier de Toulouse ; tandis que toutes les fois que les inoculations se sont montrées stériles, c’est aux eaux-aux-jambes véritables qu’on avait puisé le liquide prétendu virulent avec lequel, sur la foi de Jenner mal compris et mal traduit, on s’était proposé d’engendrer la vaccine.

Rien de plus juste que cette réflexion. Renault tirait du fait de Toulouse cet autre enseignement que la démonstration certaine étant acquise de l’existence sur le cheval d’une maladie ayant ses manifestations principales à la partie inférieure des membres, maladie jusqu’alors confondue avec les eaux-aux-jambes , faute qu’ony eut suffisamment regardé, mais qui peutenêtre facilement distinguée par un examen attentif, il y avait lieu de la rechercher, d’en bien établir les caractères diagnostiques et de faire, à l’occasion, les expériences nécessaires pour donner de nouvelles démonstrations de son aptitude à engendrer le cowpox et la vaccine par son inoculation.

C’était là un excellent programme, bien déduit de ces résultats si curieux et si importants que M. Lafosse avait obtenus de ses expériences sur la maladie des chevaux de Rieumes. L’idée fondamentale de la doctrine de Jenner venait de recevoir sa démonstration définitive : la vaccine vient du cheval ; elle procède d’un virus qui est propre à une maladie de cet animal ; et cette maladie n’est pas celle à laquelle on donne en Angleterre le nom de grease et en France celui d ''eauxaux-jambes.

C’est une maladie éruptive qui s’est caractérisée sur la jument de Toulouse, tout à la fois par une éruption confluente de la peau du bas des jambes, avec flux humoral considérable, et par une éruption généralisée sur le corps, et tout particulièrement autour des narines et des lèvres.

Voilà ce qui ressortait des expériences de Toulouse.

Un nouveau chemiu venait d’ètre ouvert, dans une direction tout autre que celle qui avait été suivie jusqu’à présent. Désormais, les eaux-aux-jambes véritables étaient hors de cause. On avait rompu avec une vieille erreur doctrinale, procédant d’une traîtrise de traducteur : Traduttore traditore.

Les choses étant en cet état, je me proposais de me mettre à la recherche clinique de cette maladie de Toulouse que M. Lafosse avait proposé d’appeler vaccinogène, en tentant l’inoculation à la vache de toutes les maladies du cheval, ayant un caractère éruptif, que les hasards de la clinique journalière feraient passer sous mes yeux.

Cette détermination eut les conséquences les plus heureuses et les plus promptes. Il s’est trouvé, en effet, par le plus singulier des hasards, que la première maladie que je fis inoculer à la vache (10 juin 1803) produisit un très beau côwpox.

Or, cette maladie, quelle était-elle ? Son siège était l’antipode de celui que Jenner semble lui avoir attribué exclusivement par la dénomination qu'il avait adoptée de préférence pour la désigner : celle de sore-heel's. Elle était localisée à la tête et se caractérisait par l’éruption d’une multitude infinie de petites ampoules, de la grosseur moyenne d’un pois, semblables à des perles par leur aspect, sur la muqueuse des lèvres, de la face inférieure de la langue, des joues, des gencives, du canal où la langue est logée et tout particulièrement sur le trajet des canaux de Warthon et à leurs orifices. Ces ampoules ou vésicules tranchaient par leur teinte opaline légèrement rosée avec la couleur rouge vif de la muqueuse qui les supportait. Parfaitement lisses à leur surface, sans aucune dépression, elles contenaient un liquide très clair.

Aux points où elles avaient été déchirées, soit par l’excès de leur plénitude, soit par les mouvements de la langue et des lèvres, soit enfin par les frottements des fourrages, on constatait l’existence de petites plaies lenticulaires dont les bords, formés par l’épithélium un peu gonflé, semblaient taillés à l’emportepièce. Le fond de ces plaies, finement chagriné, tranchait par sa teinte rouge plus foncée sur celle de la muqueuse ; une salive abondante, rendue spumeuse par

les mouvements de la langue et des lèvres, s’échappait par les commissures des lèvres, et tombait en flocons sur le sol.

Nulle part aflleurs que dans la cavité buccale, on ne trouvait traces d’éruption et l’état général du sujet n’impliquait aucune maladie sérieuse. Le port de la tète était élevé, les allures libres et énergiques, la respiration normale; et si ce n’était qu’il ne mangeait pas avec son appétit habituel, on n’eut pas dit un malade.

La démonstration venait d’être donnée une fois encore par l’expérimentation de l’origine équine de la vaccine. A Toulouse, c’est au bas des jambes, comme du temps de Jenner, qu’on avait puisé le virus, et la vaccine en était sortie; à Alfort, c’est dans la bouche, et la vaccine en était sortie également.

Quelle était la signification de ces faits ? Aujourd’hui, la réponse à cette question se présente d’elle-même. Le mot de l’énigme a été trouvé, la clarté a été faite et tout s’explique. Il existe chez le cheval une maladie éruptive dont l’éruption peut se produire sur toute la surface du corps, ou se concentrer soit à la partie inférieure des membres, soit autour des narines et des lèvres, soit dans les cavités nasales, soit dans la bouche ; et, suivant le siège que l’éruption plus concentrée occupe, la maladie peut avoir des caractères de similitude extérieure, soit avec les eaux-aux-j ambes , soit avec la morve aiguë., soit avec la stomatite aphtheuse ; mais, sous la diversité de ses formes, elle estime, identique à elle-même, et dans quelque lieu qu’on puise

le virus, qui en constitue la nature, on voit se produire invariablement les mêmes effets : sur la vache des pustules de cowpox, sur l’enfant des pustules de vaccine, identiques les unes aux autres, à part quelques nuances plus accusées sur l’enfant, impliquant un travail inflammatoire plus intense.

Voilà ce que l’on sait aujourd’hui. Mais au moment où je fis inoculer à une vache, en 1863, le liquide puisé dans les aphthes d’un cheval affecté d’une stomatite d’apparence éruptive, les choses étaient loin d’être aussi claires ; et j’avoue n’avoir pas saisi tout d’abord le rapport qui existait entre cette stomatite et cette éruption pustuleuse de l’extrémité des membres où l’on avait puisé le virus générateur du cowpox. J’ai commis là une erreur que je n’aurais pas manqué de rectifier de moi-même, si je n’avais pas mis trop d’empressement à faire part à l’Académie du fait que je venais de produire, et à convier mes confrères à se rendre à Alfort pour l’observer par eux-mêmes. J’ai quelque peu pâti de cette confidence trop hâtive ; et comme il arrive assez communément en pareil cas, les critiques les plus sévères me sont venues de la part de ceux qui, péchant par un défaut de méthode bien plus fort encore que le mien, ne trouvaient rien d’étrange dans une filiation entre une maladie éruptive comme le cowpox, et cette maladie chronique à écoulement purulent fétide, que l’on appelle les eaux-aux-jambes. Soixante ans durant, aucune protestation ne s’était élevée, au nom de la science, contre l’erreur doctrinale qu’impliquaient de pareilles recherches ; et quand

déjà les expériences de Toulouse avaient jeté leurs clartés sur cette question, j’ai vu, à Alfort, l’un de mes plus sévères critiques expérimenter la virulence des vraies eaux-aux-jambes avec et sur des sujets que j’avais mis à sa disposition pour cet objet.

Mais il est inutile de récriminer.

Après tout, le parti que j’avais pris de me mettre à la recherche de la maladie équine d’où le cowpox procède, venait de me faire constater un premier fait considérable : la manifestation de cette maladie sous la forme de stomatite aphtheuse. Isolé, ce fait, au lieu de contribuer à éclairer le problème de l’étiologie équine du cowpox, eut ajouté, peut-être , aux difficultés de sa solution; mais heureusement qu’il n’était que l’avantcoureur d’une suite d’autres qui , pendant quelques mois, sont venus défiler à la clinique d’Alfort, apportant chacun un caractère particulier d’une maladie identique chez tous, et fournissant un ensemble complet de symptômes, qui ont permis d’assigner à cette maladie son véritable caractère, et d’éclairer d’une pleine lumière toutes les obscurités du passé.

Oui, parla plus singulière et la plus heureuse des chances , la maladie équine génératrice du cowpox s’est montrée à Alfort , pendant quelques mois , sous toutes les formes variées qu’elle est susceptible de revêtir :

Tantôt localisée ou, pour parler plus exactement aujourd’hui, concentrée, comme Jenner l’avait vue, dans la partie déclive des membres et nous représentant la forme spéciale à laquelle il avait cru devoir don-

ner le nom de sore-heol’s , en remplacement du mot grease , sous lequel les maréchaux qu’il avait consultés l’avaient désignée;

Tantôt, occupant une surface plus étendue des régions inférieures, et imitant, à s’y méprendre, les eaux-aux -jambes véritables, par la forme de l’engorgement, l’abondance du liquide séreux que laissait suinter la peau enflammée et la multitude de petites tumeurs confluentes que représentaient les pustules de l’éruption.

Dans d’autres cas, cette maladie a coïncidé avec les lésions fistulcuses, que l’on désigne sous le nom de javarts; et ainsi s’est présentée d’elle-même l’explication de ce qu’il y avait de si singulier dans les affirmations des expérimentateurs qui avaient prétendu avoir obtenu le cowpox par l’inoculation du liquide des fistules caractéristiques des différentes variétés de javart.

Il m’a été donné, enfin, de voir cette maladie avec tous les caractères de la forme sous laquelle elle était apparue à M. Lafosse : pustules disséminées sur tout le corps , concentrées dans la région inférieure des membres et à la partie déclive de la tête ;

Ou bien, comme dans le poulain dont parle Jenner, limitée à la partie supérieure d’un membre;

Ou bien concentrée dans les cavités nasales et autour des narines , avec accompagnement d’angéioleucytes, et simulant alors la morve et le farcin, jusqu’à donner lieu aux plus complètes méprises;

Ou bien encore, concentrée sur la muqueuse buccale et ayant simplement l’apparence d’une stomatite

ONZIEME I.EÇÜX .

aphtheuse, dont les caractères anatomiques n’avaient rien qui fut déterminatif de la nature de la maladie qu’ils spécifiaient. Si j’ai pu en reconnaître la spécificité, c’est grâce à ce parti que j’avais pris d’interroger par l’inoculation toutes les maladies du cheval , de forme éruptive, que les hasards de la clinique feraient passer sous mes yeux.

Ce n’est pas tout : ces phénomènes consécutifs aux inoculations accidentelles de l’humeur du grease , par les blessures des mains, que Jenner a constatés et décrits ; ces ulcères des doigts, ces lymphangites des bras; ces pustules de la face, cet état fébrile plus ou moins grave, dont il parle; tout cet ensemble de lésions et de symptômes, n’a pas manqué de se produire à Alfort, car le milieu s’y est trouvé, à un certain moment, très favorable pour la reproduction des faits dont Jenner avait été témoin. Un élève , blessé à un doigt, contracta , en effet , à la manière des vachers et des ouvriers maréchaux dont parle Jenner, le mal d’un cheval qu’il pansait. Cet animal avait subi à un membre postérieur l’opération délicate de l’extirpation d’un cartilage du pied , et c’est sans doute la surface traumatique, consécutive à cette opération , qui avait été la voie par laquelle s’était effectuée l’inoculation greasienne, qui se traduisait par une éruption considérable sur toute la surface du membre, très fortement engorgé, et d’ou suintait un liquide si abondant, qu’il y avait possibilité de se méprendre sur la nature du mal , et d’en considérer les manifestations comme celles des caux-au.x-jambos proprement dites.

L’élève, du nom d’Amyot, qui soignait ce cheval, en contracta le grease , à la manière des ouvriers de Jenner et de Loy, par une blessure qu’il s’était faite à la face dorsale de la première articulation interphalangienne du petit doigt de la main droite. Cette plaie se tuméfia et devint douloureuse le lendemain du jour où elle avait été faite (3 août 1863). Le surlendemain survinrent des symptômes de malaise et de faiblesse. Dans les jours suivants, des pustules se montrèrent, successivement, sur les doigts de la main gauche , et au front, au niveau de la racine du nez, entre les deux sourcils. Ces pustules bien développées , d’une teinte rouge nuancée de bleu à leur base, étaient surmontées d’une cloche épidermique très grosse, d’où s’écoula en abondance un liquide d’une très grande limpidité.

Les pustules de la face dorsale des doigts furent très douloureuses et donnèrent lieu à un mouvement fébrile très intense, qui ne dura pas moins de quinze jours. Elles se compliquèrent, comme chez les malades de Jenner et de Loy, de lymphangites, avec tuméfaction douloureuse des ganglions de l’aisselle. Il en fut de même pour les ganglions du cou , en arrière des mâchoires. C’était le retentissement de l’éruption frontale.

Cette maladie d’Amyot, c’était bien la vaccine qui s’est manifestée, chez lui, avec les caractères d’intensité qu’elle revêt souvent lorsqu’elle est transmise directement du cheval à l’homme. La preuve de sa nature vaccinale a été donnée par les belles pustules de cowpox dont elle a déterminé le développement chez un

jeune taureau à qui elle avait été inoculée sur la région scrotale : pustules qui , inoculées elles-mêmes à un entant, donnèrent lieu, chez lui, à une éruption vaccinale de la plus belle apparence.

Vous pouvez voir, Messieurs, parce rapide exposé, que rien n’a manqué à Al fort en 1863, pour que la lumière se fit sur tout ce qui était demeuré obscur dans l’histoire de la vaccine. — Par le plus heureux concours de circonstances, nous avons pu voir, observer, étudier la maladie équine, d’où le cowpox procède , sous toutes les formes qu’elle peut revêtir par suite des régions différentes où l’éruption qui la caractérise peut s’effectuer; par suite aussi des différences dans l’intensité des phénomènes éruptifs. Tout ce qu’avait vu Jenner, tout ce qu’avait vu Loy, il nous a été donné de le voir, et de le reconnaître; et à la clarté des faits nouveaux dont la signification a pu être bien comprise , toutes les obscurités du passé se sont évanouies.

Messieurs , dans cet exposé que je viens de vous faire, j’ai laissé se produire et parler les faits. Ils se sont déroulés devant un assez grand nombre de témoins, qui ont pu les voir,, les étudier et en faire leur profit comme ils l’entendaient. Mon service de clinique a été libéralement ouvert à qui a désiré y venir; j’ai voulu que, puisque l’occasion s’offrait si heureusement de trouver enfin la solution d’une question depuis si longtemps litigieuse, chacun put se former sa conviction d’après les faits.

Quand cette étude, faite pour ainsi dire en commun,

a été terminée et que la relation en a été faite devant l’Académie de médecine, des questions de priorité ont été soulevées, et des revendications se sont fait entendre. C’est là le côté quelque peu mesquin de cette grande question, et que je me garderai bien d’aborder

Aussi bien ce qui importe à la science et à la pratique, c’est la solution définitive du problème de l’origine de la vaccine.

Cette solution est aujourd'hui trouvée, grâce à l’ensemble des faits que l’on a pu voir se dérouler à Alfort dans l’été de 1863.

L’INOCULATION (Suite) HORSE-POX, COWPOX, VACCINE ET VARIOLE QUESTION DE LEUR IDENTITÉ

Récapitulation. — Identité du virus du horse-pox, du cowpox et de la vaccine ou, plutôt, unité de ce virus. — Triple maladie en une seule essence. — Idée plus compréhensive formulée par M. Depaul : une seule maladie éruptive, la variole, commune à l'homme et aux animaux. — Le virus vaccin serait le virus varioleux. — Arguments à l’appui de cette doctrine. — Idées toutes spéculatives. — Supériorité de la méthode expérimentale pour trouver la vérité. — Discours académiques. — Analogies et différences invoquées pour et contre. — Appel à l’expérimentation. — Le quadrige de la colonnade du Louvre symbolise les discussions où l’on ne peut s’opposer que des vues de l’esprit. — Plus de motifs aux discussions quand l’expérimentation fournit des preuves. — Expériences instituées par la Société des sciences médicales de Lyon. — Commission présidée par M. Chauveau. — Nouvelle étude expérimentale de la vaccine.

— Marche de l’inoculation. — Phénomènes qui l’accompagnent.

— Immunité conférée par le cowpox contre lui-même. — La non identité de la fièvre aphteuse et de la variole démontrée par la vaccination : le cowpox a prise sur les animaux guéris de la cocotte. — M. Mathieu, de Sèvres, avait déjà fait cette démonstration. — Pas de différence entre le cowpox et le vaccin jennérien. — Le vaccin humain inoculé à la vache lui donne le cowpox. — Moyen facile de se procurer du vaccin en temps d’épidémie. — (Etudes du vaccin sur le cheval. — Différences entre les pustules du bœuf et celles du cheval. — Abondance de la sécrétion dans celles-ci. — Importance

de ce fait au point de vue de l'inoculation vaccinale. — On peut puiser directement au cheval pour la vaccination humaine ou transporter le virus équin sur la génisse. — Effets de la vaccine équine reportée de l’enfant au cheval et à la vache. — Conclusions de la commission lyonnaise : le vaccin serait originaire de l'espèce bovine. — Contradiction avec l’opinion de Jenner et avec les faits d'inoculation accidentelle. — Causes de ces contradictions. — Conditions différentes où la commission lyonnaise a expérimenté. — Réserver ses conclusions sur le horse-pox. — Doutes sur la propriété régénératrice du cheval pour le vaccin. — Problème de l’identité de la vaccine et de la variole. — Analogies et différences.

— Question expérimentale. — Étude de la variole sur l’espèce bovine. — Effets sur cette espèce de l’inoculation variolique. — Insignifiance apparente des phénomènes locaux. — Immunité donnée malgré cette insignifiance. — Inoculées en même temps, variole et vaccine marchent de pair. — La variole ne se modifie pas dans l'organisme du bœuf ; elle reste variole. — fille s’éteint par des inoculations successives sur cette espèce. — Différences avec le eowpox. — Le virus variolique reporté du bœuf à l'homme lui rend la variole. — L’hypothèse de l'identité contredite par les faits expérimentaux. — Etude de la variole sur le cheval. — La variole a prise sur le cheval. — Elle s’éteint, comme chez le bœuf, par des inoculations successives. — La variole reste la variole. — Rien n’autorise la doctrine de M. Depaul. — La variole espèce à part.— 11 n’y a d’identité qu’entre le horse-pox, le eowpox et la vaccine.

— Ces trois n’en font qu'une.

Messieurs,

Nous avons vu dans la dernière séance que, par la plus étrange, la plus inattendue et la plus heureuse des bonnes fortunes, une longue série de chevaux atteints de la maladie jennérienne, avaient été amenés à la clinique d’Alfort, pendant l’été de 1863, chacun nous présentant comme un spécimen spécial de cette maladie, et nous faisant voir la diversité des formes

sous lesquelles elle est susceptible de se montrer : stomatite aphteuse, éruption nasale, simulant la morve; éruption labiale avec lymphangite, simulant le farcin; éruption confluente du bas des jambes, simulant les eaux-aux-jambes véritables ; éruption circonscrite au pli du paturon et à la région coronaire, constituant la forme sous laquelle Jenner, semble-t-il d’après le nom qu’il lui a donné, sore-heeïs , l’aurait le plus souvent observée; éruption généralisée, comme dans le spécimen de Toulouse, sur toute la peau, mais plus concentrée dans la partie déclive de la tête et sur le bas des membres ; éruption concomitante avec les fistules du javart; enfin, éruption sur l’homme par inoculation accidentelle à l’aide des blessures des mains, comme Jenner en a signalé plus d’un cas, et reproduction aussi fidèle que possible de tous les phénomènes qu’il a décrits.

Tout y était ; aucun des faits passés n’a manqué à cette sorte de revue qu’il nous a été donné de pouvoir faire ; on eut dit que tous, obéissant à une sorte d’évocation, venaient, comme à un commandement exprès, dans le même lieu et dans un même temps, se réunir avec leurs formes diverses, pour nous faire voir, dans le même moment, ce que tous les observateurs de tous les pays avaient inscrit, depuis soixante ans passés, dans les différentes publications relatives à la vaccine.

Rien n’a manqué pour que la lumière fut faite ; et cette lumière, en se reflétant sur le passé, en a pénétré tous les recoins et dissipé toutes les obscurités. Nous

avons pu voir ce qu’était ce grease , ce sore-heel’s de Jenner ; nous avons pu l’étudier et vérifier par l'expérimentation les propriétés vaccinogènes que Jenner lui avait reconnues avec une merveilleuse sagacité.

Nous avons pu savoir ce que c’était que ce javart inoculable de Sacco; nous avons vu et compris ce qu’avaient vu les expérimentateurs qui, à différentes époques, avaient pu déterminer le cowpox par l’inoculation de ce qu’ils croyaient être les eaux-aux-jambes.

Tout s’est trouvé expliqué par la diversité des formes, que la maladie équine, génératrice du cowpox, est susceptible de revêtir : formes dépendantes des régions où se concentre davantage son éruption caractéristique et sous lesquelles elle peut avoir des caractères assez grands de ressemblance, soit avec les eaux-auxjambes , soit avec les crevasses compliquées du javart, soit avec la morve , soit avec le farcin qu’on a pu s’y méprendre et commettre de graves erreurs de diagnostic.

Mais sous la diversité possible de ses formes, cette maladie estime et identique àelle-même; c’est la maladie équine que Jenner a reconnue génératrice de la vaccine, ou plutôt c’est la vaccine elle-même ou, autrement dit, la maladie éruptive antagoniste de la variole, car elle rend stérile pour la semence de cette dernière maladie le terrain organique, qu’il soit celui du cheval, du bœuf ou de l’homme, sur lequel la sienne propre a été ensemencée. Ainsi, à bien considérer les choses, ce qui ressort des filiations expérimentalement établies par la découverte de Jenner, c’est l’identité du

horse-pox, du cowpox et de la vaccine. Ces trois maladies n’en font qu’une ; ou, autrement dit, le virus dont elles procèdent est un et reste identique à luimême sur les trois organismes d’espèces différentes qui sont susceptibles de lui servir de milieu de culture.

Puisé sur le cheval et inoculé à la vache et à l’homme, il produit le cowpox sur l’une et la vaccine sur l’autre.

Puisé sur la vache et inoculé au cheval et à l’homme, il produit le horse-pox sur l’un et la vaccine sur l’autre.

Puisé sur l’homme et inoculé au cheval et à la vache, il produit le horse-pox sur l’un et le cowpox sur l’autre.

Et les trois organismes qui peuvent lui servir de milieu de culture deviennent, quand ils ont reçu son imprégnation, stériles pour la semence variolique.

Inversement quand c’est la semence variolique qui s’est emparée la première du terrain. Ce terrain devient stérile à son tour pour la semence virulente, d’où procèdent, comme de leur source commune, le horsepox, le cowpox et la vaccine.

Voilà l’idée synthétique qu’il faut se faire, d’après l’étude des faits, et surtout d’après les épreuves de l’expérimentation, de cette maladie commune au cheval, au bœuf et à l’homme, à laquelle un nom spécial a été donné, suivant l’espèce sur laquelle on l’a observée : c’est la même maladie, ou, si l’on aime mieux, c’est une triple maladie en une seule essence.

Voilà, je le répète, ce que l’étude expérimentale des faits autorise à affirmer.

Mais une idée bien autrement compréhensive a été formulée par M. Depaul devant l’Académie de médecine, en 1863, dans la discussion fameuse à laquelle donnèrent lieu l’exposé et l’examen critique des faits observés à Alfort dans le printemps de cette même année. S’inspirant d’analogies fondées sur des caractères objectifs, sur le mode d’évolution des éruptions, et surtout sur les immunités réciproques que l’expérience démontre résulter de l’imprégnation respective des organismes susceptibles par les virus, soit du horse-pox, soit du cowpox, soit de la vaccine, soit de la variole, M. Depaul en vint à cette conception hardie, qui n’était pas appuyée sur une étude expérimentale suffisante des choses, qu’en définitive il n’existait qu’une seule maladie éruptive, commune à l’homme et aux animaux, la variole.

Suivant lui, il n’existait pas de virus vaccin.

Le prétendu virus vaccin, qu’on considère comme l’antagoniste, le neutralisant du virus varioleux, n’est autre que le virus varioleux lui-même.

La maladie éruptive à laquelle sont sujettes les espèces bovine et chevaline est identique , quant à sa nature, à la variole de l’homine.

Pour les autres espèces (porcs, moutons, chèvres, chiens, singes), l’identité de leurs maladies éruptives propres avec la variole serait à peu près démontrée, suivant M. Depaul. Mais cependant, à cet endroit, il

se montre moins affirmatif, faute d’une connaissance personnelle des faits.

M. Depaul s’appuyait, pour soutenir les identités qu’il affirmait, sur la similitude si grande, suivant lui, des phénomènes généraux et locaux; les différences des caractères des pustules, ne dépendant, à ses yeux, que des différences de structure de la peau et la présence de poils nombreux.

Désignant sous le nom de variole les maladies éruptives du cheval et du bœuf, il arguait, pour établir leur identité avec la variole humaine : des formes sporadique et épidémique qu’elles sont susceptibles de revêtir, comme la variole humaine; de l’inoculabilité facile de la variole du cheval à la vache, et réciproquement;

De l’inoculabilité facile de la variole de la vache à l’espèce humaine ;

De l’inoculabilité possible de la variole du cheval à l’espèce humaine ;

De l’inoculabilité de la variole de l’homme à la vache, au cheval et à plusieurs espèces;

De la contagion des épidémies de variole de l’homme aux animaux (vaches, bœufs, chevaux, moutons);

De la possibilité qu’une épidémie de variole débute parles animaux et s’étende à l’homme;

De la bénignité de la variole inoculée;

De la localisation fréquente des pustules de la variole inoculée aux points d’insertion; de l’insignifiance des pustules sebondaires.

Si M. Depaul reconnaissait, dans ses conclusions,

que, « d’une manière générale, ce qu’il appelait la variole des animaux est plus discrète et moins grave que la variole de l’espèce humaine », il faisait observer, immédiatement, pour atténuer cette différence, «qu’on avait beaucoup exagéré les dangers de l’inoculation de la variole dans l’espèce humaine, et qu’il suffisait, pour s’en convaincre, d’étudier, sans idée préconçue, ce qui a été écrit sur ce sujet ».

Enfin, M. Depaul terminait ses conclusions en affirmant, « d’après la description donnée par plusieurs de nos vétérinaires modernes, que la maladie aphteuse n’était autre chose que la variole et qu’elle devait, à l’avenir, prendre place sous ce nom dans les dictionnaires et dans les traités de médecine vétérinaire ».

S’il n’eut fallu que du talent pour faire prévaloir une cause, M. Depaul, à coup sûr, aurait gagné la sienne, car il en dépensa, et beaucoup, à soutenir cette doctrine presque entièrement spéculative, dont les conclusions que je viens de reproduire présentent la substance.

Mais, en pareille matière, des arguments appuyés sur l’interprétation des faits d’observation, auxquels on peut facilement opposer des faits contradictoires, constituent des assises bien peu solides pour établir ce que l’on croit être la vérité; et ici encore, comme dans tant d’autres exemples antérieurs, l’exposé des choses va nous donner une nouvelle démonstration de la supériorité de la méthode expérimentale sur la méthode d’induction pure, pour dégager la vérité du chaos des faits dont la signification reste, la plupart

du temps, ou méconnue ou incomprise, tant que la preuve de leurs rapports réels n’est pas faite par la méthode expérimentale.

De fait, nous avons beaucoup discouru dans cette discussion mémorable. Aux arguments fondés sur les analogies, les adversaires de M. Depaul, ont opposé ceux que l’on pouvait si facilement établir sur les différences : différences de caractères objectifs; différences dans la gravité, dans les modes de contagiosité : la variole étant infectieuse en même temps que virulente, la maladie équine et ses dérivés, le cowpox et la vaccine, ne pouvant se transmettre que par l’inoculation.

M. Bousquet , dans une de ses argumentations contre M. Depaul, lui avait demandé « un petit grain de mil, qui aurait mieux fait son affaire » que tous les plus beaux discours du monde : à savoir la transformation expérimentale de la variole en vaccine, par le passage de son virus par le médium de la vache. « Que M. Depaul vienne ici, dans cette enceinte, s’écriait M. Bousquet à la fin de la discussion, et qu’en présence de l’Académie qui nous écoute et nous juge, il dise ces simples paroles : Oui, fai inoculé la variole à la vache, et la vache m’a rendu la vaccine : je n’en demande pas davantage; j’ai foi en son honneur et, sur sa déclaration, je me convertis à ses doctrines; jusque-là, je veux douter. »

C’était la bonne ou, pour mieux dire, la seule manière de résoudre la question agitée devant l’Académie, depuis plusieurs mois déjà. De mon côté, j’avais

demandé qu’on eut recours à l’expérimentation pour obtenir cette solution : « Un coup de lancette, disais-je, vaudrait mieux, au point où en sont les choses, que tous les arguments échangés déjà ou qu’on pourrait échanger encore. »

Le quadrige sculpté sur le frontispice de la colonnade du Louvre symbolise assez les résultats obtenus dans de grandes discussions scientifiques, lorsqu’aucune preuve expérimentale ne peut être produite à l’appui de l’une ou de l’autre des opinions débattues. Le char reste immobile entre les chevaux qui le tirent dans des directions opposées. De même dans les discussions, quand on ne s’oppose que des raisonnements, et que, de part et d’autre, leurs forces se font équilibre, ou le paraissent tout au moins, devant les auditeurs. Mais qu’interviennent l’expérimentation et les preuves certaines qu’elle peut produire, et les discussions cessent d’elles-mêmes, car elles n’ont plus de motifs quand la vérité est trouvée et donne aux faits leur signification certaine.

C’est ce qui est arrivé à l’endroit de l’origine équine de la vaccine lorsque, grâce aux observations et aux expériences de Toulouse et d’Alfort, la science fut définitivement fixée sur la nature de la maladie vaccinogène du cheval, dont les formes diversifiées avaient pu faire naître la croyance à la multiplicité des sources différentes où l'on pourrait puiser le virus du cowpox .

Mais si sur ce point fondamental, tout motif de doute et de .divergences d’opinion avait disparu, il

n’en était pas de meme de la grande question de l’identité de la variole et des diverses maladies varioliformes des animaux. Sur cette question, toute de fait, la grande discussion académique de 1863 n’avait pu aboutir, parce que les éclaircissements que l’expérimentation seule pouvait donner manquaient encore.

Frappée de la stérilité de cette discussion, si longue .qu’elle eut été, et malgré tant d'efforts dépensés, de part et d’autre, pour faire prévaloir ce que l’on croyait la vérité, la Société des sciences médicales de Lyon conçut et réalisa le projet de demander à l’expérimentation la solution d’un problème que, par la force meme des choses, le raisonnement seul s’était trouvé impuissant à trouver.

En conséquence, elle institua une commission dont MM. Chauveau, Viennois et Meynet furent les rapporteurs.

Voici comment les recherches de cette commission ont été dirigées et les résultats qu’elles ont produits.

D’abord elle a fait une nouvelle étude expérimentale de la vaccine considérée en elle-même.

Etant donnée la classe des espèces vaccinifères ou réputées telles: bœuf, homme, cheval, âne, mouton, chèvre, chien; quel effet produit l’insertion du vaccin sur toutes respectivement? Quelle influence exerce sur lui l’organisme de chaque espèce ?

Telles sont les questions que la commission s’est d’abord proposé de résoudre, et elle est arrivée aux solutions qu’elle cherchait par une série d’inoculations pratiquées au moyen du cowpox.

En voici les résultats sur l’espèce bovine :

Toutes les inoculations avaient été faites par piqûres sous-épidermiques, sur les mâles à la région des bourses ou du périnée; pour les femelles sur le côté externe des lèvres de la vulve, afin de rendre plus facile l’observation des phénomènes consécutifs.

« Rien de plus régulier et de plus constant, disent les rapporteurs, que la marche de l’éruption, suite de l’inoculation.

« Dès le deuxième jour apparaît, au point piqué, une papule rosée qui ne tarde pas à s’agrandir.

« Le troisième, cette papule devenue plus large et plus proéminente, se déprime à son centre qui prend un aspect blanchâtre, contrastant avec la couleur rouge de la périphérie.

« Le quatrième jour, la pustule est définitivement constituée, avec son ombilic, son bourrelet circulaire et son aréole.

« Du cinquième au huitième jour, elle continue à croître sans changer de caractère. Arrivée alors à son maximum de développement, l’aréole, d’un rouge vif, ne forme plus généralement qu’un cercle fort étroit, plus ou moins saillant, circonscrivant avec netteté la pustule proprement dite. Celle-ci, toujours ombiliquée et déjà brunâtre au centre, reflète, à sa périphérie, une teinte jaune paille et, quelquefois, la couleur blanche nacrée que l’on observe dans la vaccine humaine.

« Puis commence la période décroissante. La teinte brunâtre envahit graduellement et irrégulièrement

toute la surface de la pustule, l’aréole s’efface, la saillie du bouton vaccinal s’affaisse peu à peu, et vers le douzième jour, celui-ci n’est plus indiqué que par la croûte centrale, croûte qui tombe du quatorze au vingtième jour, en laissant, comme dans l’espèce humaine, une légère cicatrice, indéfiniment persistante.»

Telle est la marche de l’inoculation vaccinale dans l’espèce bovine : marche régulière et constante.

Les seules variations que peuvent présenter les pustules dans leur évolution sont celles qui résultent des différences dans l’intensité de l’inflammation et se traduisent par des nuances de couleur et de dimensions.

Ces différences paraissent dépendre des conditions du milieu que représentent les organismes pour la semence virulente qu’ils ont reçue, les pustules se montrant plus belles, étant donné le même virus, sur les animaux en plein état de santé que sur ceux qui sont malineres et mal nourris.

Cependant cette loi n’est pas générale ; ce qui implique d’autres conditions, encore à déterminer, pour expliquer les différences des effets qu’un même virus peut produire sur différents organismes.

L’éruption pustuleuse consécutive à l’inoculation vaccinale ne donne lieu à aucuns phénomènes généraux appréciables.

Aucun phénomème d’éruption générale secondaire n’a été constaté.

Dans trois cas , sur un nombre considérable de vaccinations, il y a eu quelques pustules en plus que

les piqûres pratiquées; mais comme toutes ont marché de pair, on a considéré les surnuméraires comme la conséquence d’inoculations accidentelles, faites au moment de l’opération par l’opérateur lui même qui, parle fait de l’indocilité des animaux, n’est pas toujours maître de ses mouvements.

La cohabitation des animaux vaccinés avec les animaux sains n’a donné lieu à aucun accident de transmission.

Chez tous les animaux inoculés du cowpox, la réinoculation faite avec le plus grand soin, quatre mois après, a complètement échoué.

On est autorisé à conclure des expériences spécifiées dans ces deux derniers paragraphes, d’une part, que le cowpox n’est pas infectieux et, de l’autre, qu’il investit l’organisme d’une complète immunité contre lui-même. Ce dernier résultat acquis, la commission a pu faire la vérification expérimentale de l'affirmation toute théorique de M. Depaul que la fièvre aphteuse des ruminants était de la même nature que la variole.

Sept expériences d’inoculation du cowpox à des animaux de l’espèce bovine , qui avaient été atteints de la fièvre aphtheuse, quelques-uns à un degré extrême de gravité, donnèrent lieu, sur tous, au développement de très belles pustules vaccinales. Deux des sujets de cette expérience servirent , avec un plein succès , à vacciner un certain nombre d’enfants.

Avant la commission lyonnaise, M. Mathieu, vétérinaire à Sèvres, avait démontré expérimentalement que

la cocotte laissait aux animaux qui l’avaient subie toute leur susceptibilité pour la vaccine.

Donc , l’identité des deux maladies ne saurait plus être soutenue. C’était là une simple vue de l’esprit, dont le coup de lancette des expérimentateurs a fait justice. Aussi bien, elle n’était, même pas justifiée par les analogies, tant la différence est grande entre les symptômes des deux maladies.

Le vaccin humain, qu’il procède du cowpox depuis peu de temps ou qu’il ait passé par une longue série de générations sur l’espèce humaine, par des inoculations successives de bras à bras , ce vaccin est-il susceptible de retourner à la vache et, en y repullulant, de traduire sa puissance par le développement des pustules caractéristiques? Il y avait, sur ce point, des opinions divergentes, résultant de nombreux insuccès dans les essais qu’on avait faits , de reporter le vaccin humain sur la vache. M. Bousquet , qui avait obtenu une série de quinze réussites , attribuait son succès à ce qu’il avait expérimenté sur de jeunes sujets de l’espèce bovine avec du vaccin humain qui était nouveau , c’est-à-dire qui avait été puisé récemment sur les pustules d’une vache affectée du cowpox primitif, autrement dit , d’un cowpox qui ne procédait pas d’une inoculation,

Cette interprétation par M. Bousquet du fait expérimental qu’il avait produit, impliquait sa croyance à la dégénérescence du vaccin transmis de bras à bras.

Qu’y avait-il donc de fondé dans cette croyance?

C’est ce que la commission lyonnaise s’est proposé de vérifier expérimentalement.

Quantités d’expériences ont été faites sur l’espèce bovine avec du vaccin humain : soit le vaccin humain issu directement du cowpox, soit le vaccin jennérien, conservé à la Charité de Lyon, après un nombre prodigieux de générations successives chez l’enfant. Des pustules de cowpox s’élevèrent à l’endroit de chaque piqûre, sans distinction de l’origine du vaccin inséré, témoignant toutes que le passage du virus du cowpox par le médium de l’organisme humain , n’a pas altéré sa faculté de repulluler sur l’organisme du bœuf, comme cela semblait résulter d’expériences antérieures à celles de la commission de Lyon.

« Ainsi, entre le cowpox et le vaccin jennérien, point de différences essentielles entre les phénomènes produits par leur tansmission croisée. Même aptitude à se communiquer aux animaux de l’espèce bovine; mêmes effets déterminés sur ces animaux par l’inoculation : voilà bien des caractères qui démontrent rigoureusement que la nature du vaccin primitif n’a pas changé, quand on le fait germer sur l’homme au lieu de l’entretenir sur le bœuf. »

Ainsi a conclu la commission lyonnaise.

Mais si le vaccin humain se montre doué de la même activité, quelle que soit son origine , quand on le reporte sur la vache , cela ne veut pas dire , aux yeux de la commission, qu’il n’éprouve pas une certaine atténuation en passant par l’organisme humain. Le volume moindre sur les sujets de l’espèce bovine

des pustules de source humaine , comparées à celles qui sont produites par l’inoculation du cowpox, semble en témoigner. Mais , d’après la commission, cette atténuation ne résulte pas d’une action lente de l’organisme humain sur le virus vaccin, puisque le vaccin dit jennérien, qui a passé de bras à bras, à travers une longue série d’années, comme celui qui est entretenu à l’hôpital de la Charité de Lyon, ce vaccin jennérien se montre tout aussi actif, dans sa pullulation sur l’homme, que celui qui est issu directement du cowpox.

Comment se fait-il que le vaccin humain se soit montré stérile entre les mains du plus grand nombre des expérimentateurs qui, avant la commission lyonnaise, avaient tenté de le reporter sur le bœuf? Cela est assez difficile à expliquer. Mais, quoi qu’il en soit, les conclusions tirées des faits négatifs du passé doivent être réformées, et il demeure aujourd’hui avéré, grâce aux expériences nouvelles, que le vaccin humain peut refleurir sur les sujets de l’espèce bovine qui peuvent être transformés en sources abondantes de vaccin, dans les cas où la menace d’une épidémie varioleuse impose l’obligation de recourir, dans un temps rapide, à la vaccination d’un grand nombre de sujets à la fois.

Cette nouvelle étude expérimentale de la vaccine sur l’espèce bovine était nécessaire à la commission pour qu’elle fût à même d’apprécier, comparativement, sur cette espèce, les effets du vaccin et du variolin , pour employer l’expression heureuse et utile dont s’est servi Àuzias Turenne. Etant bien connus et détermi-

l'Ji COURS DE PATHOLOGIE COMPARÉE.

nés les résultats de l’inoculation du premier, la commission avait un critérium certain pour apprécier, par comparaison, les effets du second. Nous allons voir, dans la suite de cet exposé , les éléments de certitude que l’étude expérimentale et comparée des deux virus a fournis pour la solution définitive de la question de leur identité.

Cette première étude achevée, la commission lyonnaise l’a répétée sur l’espèce chevaline , en suivant la même marche, mais dans des conditions expérimentales moins favorables, parce qu’elle n’avait plus à sa disposition , et en grand nombre , des animaux de choix et à antécédents connus , comme ceux qu’elle avait trouvés à l’École d’agriculture de la Saulsaie et à la ferme du parc de la Tête-d’Or.

Elle ne put donc se servir que des chevaux de rebut, vieux pour la plupart, que l’École vétérinaire se procure pour les travaux anatomiques et physiologiques.

D’autre part, il ne lui fut pas possible de puiser directement, sur un cheval affecté du horse-pox, le virus dont elle avait besoin pour ses études, car cette maladie est, paraît-il, d’une extrême rareté à Lyon, sans doute parce que le commerce n’y importe pas beaucoup de chevaux de provenance anglaise. Force lui fut donc de recourir au cowpox et , contre son attente , les expériences d’inoculation de ce virus réussirent si complètement sur le cheval et sur l’âne, qu’il lui fut possible de faire une étude expérimentale très complète des effets du vaccin sur l’organisme équin.

Voici les résultats de cette étude :

Les régions de l’inoculation furent le fourreau , le bout du nez et la croupe.

« Aucun travail spécifique ne se manifeste dans les cinq ou six premiersjours, après l’inoculation; du cinquième au huitième, les points piqués deviennent nettement papuleux. Jusqu’au dixième jour environ, les papules s’agrandissent et deviennent de plus en plus saillantes, en prenant la forme d’un cône extrêmement évasé, ayant de 10 à 20 millimètres à sa base. Pendant cette période , ces larges papules coniques sont résistantes, douloureuses à la pression, et ne présentent, à leur surface, aucun soulèvement, ni aucune autre modification de l’épiderme, qui offre seulement un reflet légèrement rougeâtre , chez les animaux à peau peu pigmentée. Puis survient une nouvelle phase, qu’on pourrait appeler 'période de sécrétion , qui commence du neuvième au dixième jour. L’épiderme , légèrement soulevé sur presque toute l’étendue de la papule, laisse suinter de nombreuses gouttelettes de sérosité limpide, très légèrement citrine. Ces gouttelettes 11e tardent pas à se concréter en croûtes jaunâtres, transparentes, formant, sur toute la surface de la pustule, une espèce de cristallisation caractéristique, bien différente de la croûte qui succède aux pustules vaccinales sur l’homme et les animaux de l’espèce bovine. La sécrétion, qui dure plusieurs jours , est terminée du treizième au dix-septième jour de l’inoculation. Si alors on enlève la croûte , on met à nu une surface humide, granuleuse , rosée , 11e faisant aucune saillie

au-dessus de la peau environnante. Cette surface est creusée d’une cavité centrale assez profonde, sorte d’ombilic dans lequel s’enfonce , à la manière d’un clou, une saillie de la face profonde de la croûte. »

Voilà, très nettement indiqués, les phénomènes consécutifs à l’inoculation vaccinale chez le cheval.

Comme chez le bœuf, aucun signe de réaction fébrile; aucune manifestation d’éruption généralisée.

Comparés aux effets de l’inoculation vaccinale chez le bœuf, ceux qu’on observe chez le cheval présentent quelques différences.

La pustule du cheval est conique , au lieu d’être plate et ombiliquée comme celle du bœuf et de l’homme; son ombilication ne devient visible qu’après le détachement de la croûte.

Au point de vue de la manière dont s’effectue la sécrétion, dans la pustule arrivée à la période de maturité, il existe entre la pustule équine et celle du bœuf et de l’homme un caractère différentiel encore plus marqué.

Chez le cheval, la sécrétion s’effectue sur toute la surface du bouton, jusqu’à ses limites extrêmes à sa base; tandis que, dans la pustule vaccinale bovine et humaine, la sécrétion ne s’opère que dans le cercle circonscrit dans l’aréole. La croûte consécutive correspondant à la surface sécrétante, il en résulte que, chez le cheval, elle recouvre toute la pustule, tandis que chez le bœuf et l’enfant, elle n’en occupe que le centre.

Au point de vue de l’abondance des liquides sécrétés,

la différence est grande entre les pustules du cheval et celles du bœuf. Tandis que les premières fournissent une quantité très considérable de liquide virulent, dont on peut remplir des tubes en grand nombre, celles-ci se trouvent très rapidement taries et desséchées. Au point de vue pratique, cette différence de fécondité des pustules dans les deux organismes doit être prise en grande considération, car si l’urgence se manifeste de pratiquer l’inoculation vaccinale sur un grand nombre de sujets à la fois, comme dans un collège, un régiment ou, mieux encore, sur toute une population, on sera sûr de se procurer du vaccin en plus grande abondance, en l’inoculant au cheval qu’en l’insérant sur un animal de l’espèce bovine. Et à supposer que l’inoculation équine directe ne soit pas possible dans une localité donnée, par pusillanimité des opérateurs et des opérés, ou des uns et des autres à la fois, le cheval, par l’abondance des sources que représente chacune de ses pustules, fournirait le moyen d’inoculer un grand nombre de génisses et de vaches, et de procurer rapidement le virus vaccinal de provenance bovine, nécessaire pour pratiquer la vaccination en grand.

De fait, le virus équin, procédant du cowpox, peut être retransporté sur la vache et y germer; il traduit ses effets par une formation de pustules aux points de l’inoculation. Jenner l’avait reconnu et établi par l’observation; les expériences de Loy l’ont démontré et, soixante ans plus tard, celles de Toulouse et d’Alfort. Si les expériences de la commission lyonnaise, concor-

dantes, du reste, avec celles de ses devanciers, au point de vue de leurs résultats positifs, semblent impliquer un certain degré d’atténuation dans le virus qui a passé par l’organisme du cheval, cela ne me paraît constituer qu’un cas particulier, dépendant des conditions dans lesquelles l’inoculation a été pratiquée.

Pour la première expérience, en effet, on s’est servi, non pas du virus à la période de la pleine sécrétion pustuleuse, mais des croûtes détachées des pustules et délayées dans une petite quantité d’eau. Ces pustules, ainsi obtenues, étaient si petites, qu’on a eu peine à reconnaître leur nature vaccinale d’après leur apparence. Mais telle était bien leur nature cependant, car deux inoculations de contre-épreuve avec du cowpox d’excellente qualité, faites sur l’animal qui les portait, échouèrent complètement; et, d’autre part, l’inoculation du virus d’une de ces pustules donna lieu à une éruption de horse-pox sur la nature de laquelle il n’y avait aucun doute.

La deuxième expérience de la commission fut faite avec du liquide puisé sur une pustule, au moment où la croûte commençait à se former. L’inoculation de ce liquide fut, cette fois encore, suivie de pustules, plus petites que celles qui résultent de l’inoculation du cowpox. Mais ces pustules, d’origine équine, étaient certainement de nature vaccinale, car l’inoculation du liquide de leur sécrétion fut suivie sur un enfant d’une très belle éruption vaccinale et sur une génisse d’une très belle éruption de cowpox.

Si le horse-pox inoculé à l’enfant lui donne la vaccine, que devient cette vaccine, d’origine équine, quand on la reporte de l’enfant sur le cheval et le bœuf, et que des animaux on la reporte sur l’espèce humaine? La commission lyonnaise a soumis ces questions aux épreuves de l’expérimentation, et voici la solution qu’elle a obtenue.

La vaccine d’origine équine de l’enfant, reportée sur l’espèce chevaline, a donné lieu à une éruption de horse-pox, mais petite et prompte à s’éteindre.

Cette vaccine d’origine équine de l’enfant, reportée sur la vache a engendré un très beau cowpox.

Le horse-pox produit sur le cheval par l’inoculation d’un vaccin d’enfant, d’origine équine, reporté sur l’enfant, n’a engendré que des pustules vaccinales avortées et fausses, car l’enfant soumis à la contreépreuve de l’inoculation avec la vaccine a contracté un très beau vaccin.

Le cowpox de la vache, engendré par le vaccin de horse-pox, reporté sur l’enfant, a donné lieu sur lui à une belle éruption vaccinale.

Voici donc la série de ces générations :

1°. Le horse-pox est produit par l’inoculation du cowpox au cheval.

2°. Ce horse-pox, engendré du cowpox, inoculé à la vache , donne lieu à des pustules de cowpox qui, inoculées à l’enfant, donnent la vaccine.

3°. Le horse-pox engendré du cowpox, inoculé à l’enfant , donne la vaccine.

4° Le vaccin humain, engendré du horse-pox, ino-

cillé au cheval et à l'âne, donne le horse-pox. (Plus développé sur l’âne.)

5°. Le vaccin humain, engendré par le horse-pox, inoculé à la génisse , donne lieu à un beau coAvpox.

6°. Le horse-pox, engendré du vaccin humain, issu du horse-pox, inoculé à l'enfant , donne lieu à des pustules avortées et fausses, reconnues telles par la contre-épreuve de l’inoculation vaccinale.

7°. Le cowpox, engendré par le vaccin humain issu du horse-pox, inoculé à des enfants, donne lieu à un très beau vaccin.

8°. Le cowpox, engendré par le vaccin humain issu du horse-pox, inoculé à des génisses, engendre le cowpox.

La commission lyonnaise a cru pouvoir conclure de ces faits que l’organisme du cheval constituait un milieu moins favorable à la culture du vaccin que celui du bœuf et de l’homme; et, conséquemment, que le vaccin était originaire de l’espèce bovine et que la vraie vaccine primitive était le cowpox.

Cette conclusion, comme on le voit, est en complète contradiction avec la théorie jennérienne. Pour Jenner, c’est le cheval qui est la source primitive; c’est du cheval que la vaccine procède; c’est dans le cheval que le virus vaccinal paraît posséder sa plus grande énergie. Il résulte effectivement de l’observation des faits spontanés et des résultats des expériences consécutives que les accidents de contagion accidentelle du horse-pox à l’homme sont caractérisés par des symptômes bien autrement graves que ceux qui résultent

de la contagion accidentelle du cowpox ; et que l’inoculation directe à l’enfant et à l’homme du virus du horse-pox dit spontané, se traduit par le développement de pustules plus fortes et, dirai-je, plus animées que celles du cowpox.

Cependant, à ne considérer que les faits tels qu’ils se sont produits sous les yeux de la commission lyonnaise, et avec les moyens dont elle disposait, on ne saurait contester que ses conclusions ne soient rigoureuses. Il ressort, en effet, de ses expériences, que toutes les fois qu’elle a fait passer le virus vaccin par l’organisme du cheval, elle l’en a vu sortir plus faible et s’atténuant jusqu’à la stérilité.

Or, les faits ne sauraient être contradictoires : quand on voit une même cause ou, pour parler avec plus de précision, un même virus, celui du horse-pox, se montrer très efficace d’un côté, très faible de l’autre et même éteint, il faut bien en inférer que les conditions dans lesquelles ces résultats se produisent ne sont pas identiques.

Dans les circonstances où Jenner a observé, il avait affaire au horse-pox naturel , c’est-à-dire développé par les voies naturelles de la contagion, et se caractérisant par des phénomènes d’éruptions généralisées ou fortement confluentes dans certaines régions, le bas des jambes, l’extrémité inférieure de la tête. Or, on sait que la contagion, produisant ses effets dans ces conditions, donne lieu à un état morbide toujours plus grave que lorsque la semence de la contagion est insérée artificiellement.

202 COURS ni; PATHOLOGIE comparée.

La différence est grande dans l’espèce humaine, entre la variole contractée par les voies naturelles et celle qui est inoculée. De même pour la clavelée, de même pour le grease jennérien. Ceux qui sont venus après Jenner, qui ont pu observer et expérimenter dans les conditions où il s’est trouvé placé, ont obtenu des résultats identiques aux siens, et qui étaient parfaitement confirmatifs de ses vues sur l’origine équine de la vaccine, et sur la plus grande énergie du vaccin équin relativement au vaccin bovin ou humain. Les expériences de Loy, celles de Toulouse et d’Alfort sont, à ce point de vue, parfaitement concordantes entre elles et avec celles de Jenner. Ceux qui ont pu observer, à Al fort, l’éruption pustuleuse des mains et de la figure du jeune Amyot, élève vétérinaire de la période de 1863, qui s’était inoculé le horse-pox accidentellement par la blessure d’un doigt, en pansant un cheval atteint d’un horse-pox confluent, sont demeurés convaincus de l’énergie du virus de cette maladie puisé à la source équine et transporté sur l’homme.

Si donc la commission lyonnaise n’a pas observé des faits semblables, il faut bien que cela tienne à ce qu’elle ne s’est pas trouvée dans les mêmes conditions que les expérimentateurs, ses devanciers, qui ont pu témoigner de la justesse des vues de Jenner, d’après leurs propres expériences, faites dans les conditions mêmes où Jenner était placé pour voir et expérimenter.

Ces conditions différentes où la commission lyonnaise a fait ses recherches, quelles sont-elles? On ne peut,

à cet égard, que faire des conjectures. Elle n’a pu expérimenter qu’avec un horse-pox affaibli, puisqu’il procédait d’inoculations au lieu d’être le horse-pox naturel. D’autre part, ces vieux chevaux, qui lui ont servi de sujets de culture, constituaient-ils un milieu aussi favorable, pour la reproduction de la semence virulente, que les vaches et les génisses, ou l’enfant, sur lesquels le cowpoxaété reporté? Ces questions doivent être posées et je pense qu’au lieu de se ranger à la conclusion générale que la commission lyonnaise a cru pouvoir formuler, d’après ses essais, en assez petit nombre du reste, — sept expériences en tout, — il ne faut l’accepter que comme l’expression de ces expériences mêmes. J’incline fortement à penser, d’après ce que j’ai observé personnellement, que si l’on eut expérimenté avec de jeunes sujets, comme il a été possible de le faire pour l’espèce bovine, les résultats eussent été tout autres.

Quoi qu’il en soit, il faut tirer de ces expériences de la commission lyonnaise l’enseignement qu’elles renferment : à savoir qu’il est possible que l’organisme du cheval constitue un milieu de culture moins favorable que celui du bœuf et de l’homme pour la culture, l’entretien et la conservation du vaccin avec toute son activité.

Nous voilà loin de l’opinion d’Auzias Turenne qui, pendant toute la durée de la discussion académique en 1863, répétait avec une insistance qui ne s’est jamais lassée que, pour avoir du bon vaccin, il fallait l’entretenir sur le cheval où il reprenait sa force,

comme une plante retransportée dans son pays d’origine qui retrouve, dans ce milieu, toutes les conditions favorables aux manifestations de sa plus grande activité.

Que l’organisme du cheval puisse devenir, à volonté, une source accidentelle et abondante d’un virus actif, par des inoculations de vaccin puisé sur la vache et l’enfant, pas de doute à cela; toutes les expériences en témoignent. Mais que ce virus équin reporté sur le cheval, après avoir passé par le médium de l’enfant ou de la vache, s’y ravive, s’y régénère et y devienne plus actif, comme le pensait Auzias Turenne, là est la question ; et sans accepter comme définitif ce qui semble ressortir sur ce point des expériences de la commission lyonnaise, il est certain que des doutes doivent être conçus à l’endroit de cette propriété régénératrice du vaccin dont le cheval serait doué.

A supposer que le contraire de cette idée fut démontré vrai, comme le pense la commission lyonnaise, il n’y aurait rien de contradictoire entre ce résultat et les faits qui démontrent que le horse-pox, que j’appelle naturel , — pour ne pas employer l’expression spontané, qui implique une idée doctrinale, — se caractérise par une plus grande intensité d’action de son virus.

Les faits de Lyon n’infirmeraient donc pas, on le voit, la doctrine jennérienne, si fortement confirmée par tant de faits et d’expériences. Ils tendraient à établir, seulement, que le virus équin trouve des conditions plus favorables à la conservation de son activité

dans l’organisme du bœuf et de l’homme que dans celui du cheval lui-même.

L’expérimentation seule peut dire si les choses se passeraient ainsi dans les cas où l’on prendrait de jeunes chevaux pour sujets d’expérience, et, pour matière expérimentale, du virus puisé sur des chevaux affectés du horse-pox naturel.

Après avoir fait cette double étude expérimentale du cowpox et du horse-pox, afin de pouvoir comparer, avec une complète connaissance de cause, les phénomènes consécutifs à l’inoculation de la vaccine avec ceux que produit l’inoculation de la variole sur les mêmes espèces, la commission procéda de la même manière, à l’étude expérimentale de celle-ci.

Nous voici maintenant devant le grand problème dont la commission lyonnaise s’est proposé la solution expérimentale : celui de l’identité ou de la différence de nature de la variole et de la vaccine. Variole et vaccine ne font qu’un, disaient les uns devant l’Académie de médecine en 1863; variole et vaccine font deux, disaient les autres. Et les uns et les autres soutenaient respectivement leur manière de voir, en invoquant, les uns, les analogies; lesautres, les différences. Belle joute oratoire à coup sûr, mais qui ne pouvait être productive de résultats certains au point de vue de la question à résoudre, parce que cette question était toute expérimentale et qu’en pareille matière, comme le dit l’aphorisme baconien, « non fingendum nec excogitandum quid natnra faciat , scdinveniendum. » C’est de cette pensée, qu'on peut considérer comme la

devise de la méthode expérimentale, que la commission lyonnaise s’est inspirée pour instituer et poursuivre ses recherches.

Ce fut d’abord sur l’espèce bovine que porta son étude expérimentale de la variole.

Qu’arrive-t-il quand on inocule le virus de la variole à des animaux de cette espèce? Premier point qu’il fallait éclaircir car si, dans la longue période écoulée depuis Jenner, beaucoup de tentatives ont été faites, elles n’ont abouti qu’à des résultats contradictoires.

L’inoculation variolique n’est jamais suivie, chez un sujet de l’espèce bovine, de phénomènes généraux : point de fièvre, pas d’éruptions disséminées, pas de perte d’appétit; aucune diminution dans la sécrétion lactée.

Quant aux phénomènes locaux, ils sont d’une telle insignifiance apparente que tous les expérimentateurs, avant la commission lyonnaise, et les membres de cette commission eux-mêmes, dans leurs premiers essais, n’y ont attaché aucune importance. Mais le hasard qui devient souvent un bon conseiller, quand on sait en comprendre les indications, devait bientôt leur dévoiler combien le petit grain papuleux qui se développe, à peine visible et tangible, à l’endroit des piqûres de l’inoculation variolique, était considérable par l’importance du fait, jusqu’alors inconnu, dont il était l’expression.

L’inoculation variolique ne se traduit, en effet, que par « de petites papules rouges, ayant de deux à quatre millimètres de diamètre, papides peu saillantes, légère-

ment coniques, au centre desquelles on distingue la piqûre de la lancette. Ces papules commencent à se développer le deuxième jour, et arrivent en cinq jours à leurs plus grandes dimensions. Le douzième, elles disparaissent complètement après avoir présenté, à leur centre, au point piqué, une croûte noire extrêmement petite ».

Voilà le fait en soi, bien différent, on le voit, de celui qui caractérise l’inoculation vaccinale.

Quelle en est la signification?

Voici comment le hasard l’a dévoilée :

Une génisse, sur laquelle l’inoculation variolique s’était traduite par Y insignifiante éruption papuleuse, fut prise ultérieusement comme sujet d’inoculation vaccinale. Mais, malgré la qualité du cowpox employé, cette inoculation resta sans effet. Une deuxième épreuve, à laquelle cette jeune bête fut soumise, donna les mêmes résultats négatifs. Qu’étail-ce à dire? Des expériences parallèles, faites avec le même vaccin, sur un cheval et une génisse ne pouvait laisser aucun doute sur sa qualité. Pourquoi la première génisse s’était elle montrée réfractaire à son action? Ne seraitce pas que l’inoculation variolique aurait donné à cette bête l’immunité contre le cowpox, comme le cowpox donne à l’homme l’immunité contre la variole?

Cette hypothèse fut soumise à une vérification expérimentale. Sur dix animaux que l’on vaccina avec du cowpox, après les avoir, au préalable, soumis à l’inoculation variolique, six se montrèrent complètement réfractaires; aucune éruption vaccinale ne se

produisit à l’endroit des piqûres. Sur trois, il y eut des pustules rudimentaires et éphémères. Un seul a été atteint d’un cowpox régulier et bien caractérisé.

La question était donc jugée par ces résultats, car il est de règle que la vaccination, quelle que soit l’origine du virus employé, humain, bovin ou équin, se traduit toujours par une éruption vaccinale sur les bêtes de l’espèce bovine, indemnes de toute vaccine antérieure. Le nombre des faits négatifs, sur les bêtes variolées, conduisait donc à cette conclusion que l’inoculation variolique, sf peu caractéristique qu’ait semblé l’éruption qu’elle engendre sur les sujets de l’espèce bovine, est pour ces sujets préservatrice de la vaccine, au même titre que l’inoculation vaccinale est, pour l’homme, préservatrice de la variole.

Rien de plus logique que cette conclusion et d’une plus rigoureuse exactitude.

Si les animaux variolés ne sont plus susceptibles de recevoir la vaccine, la réciproque est également vraie: les animaux vaccinés n’ont plus de réceptivité pour la variole. Cela résulte de deux expériences seulement , mais suffisamment concluantes , car l’antagonisme de la variole et de la vaccine implique une réciprocité nécessaire.

Mais cet antagonisme veut, pour s’exercer, que l’un des ensemencements précède l’autre et s’empare du terrain pour le rendre stérile à la semence de la maladie adverse. Si au lieu de procéder à des inoculations successives des virus des maladies adverses , on les inocule en même temps , sur un sujet vierge de l’une et de

l’autre , on voit sur le bœuf, comme chez l’homme, marcher de pair les deux éruptions caractéristiques, sans qu’elles s’influencent réciproquement. Au point de vue des rapports de la vaccine et de la variole, l’assimilation est donc complète entre l’organisme du bœuf et celui de l’homme : dans les deux espèces, la maladie qui occupe la première le terrain le stérilise pour la semence de l’autre; et quand elles sont ensemencées en même temps, elles trouvent, l’une et l’autre, dans ce même terrain, vierge encore, les éléments de la pullulation de leur virus respectif.

Ces faits ne sont pas concordants avec les résultats d’expériences antérieures. M. Bousquet, par exemple, n’avait jamais vu prendre que la vaccine, quand il l’inoculait sur le bœuf, de concert avec la variole. C’est que voyant les pustules vaccinales avec leur beau développement, il considérait comme des pustules avortées ces papules, à peine visibles, qui se montrent à l’endroit des piqûres varioliques. Cette impression , je l’ai subie , pour mon compte particulier, dans une expérience que j’ai faite d’inoculation de la variole à la vache; n’ayant vu survenir que ce petit grain papuleux que M. Chauveau a décrit, je n’ai pu le considérer comme une éruption spécifique , et je me suis trouvé d’autant plus autorisé dans mon appréciation à cet égard, qu’ayant ensuite inoculé la vaccine au sujet de cette expérience une très belle éruption vaccinale consécutive est venue pèrter un témoignage que je croyais irréfragable, contre la susceptibilité du bœuf à l'imprégnation variolique. J’avais fait comme le voyageur sen -

timental débarquant à Calais, c’est-à-dire, j’avais formulé une conclusion générale d’après un fait unique. C’est qu’aussi , par une singularité qui excuse mon erreur et l’explique, les chances de l’expérimentation m’avaient fait tomber sur un sujet exceptionnel, comme le dixième de la série sur laquelle la commission lyonnaise a expérimenté : lequel était demeuré susceptible encore de la vaccine, malgré une inoculation variolique réussie „ Probablement que je me serais abstenu de ma conclusion trop hâtive et que j’aurais été déterminé à continuer mes essais, si j’avais trouvé réfractaire au vaccin le sujet sur lequel j’avais inoculé la variole.

Etant démontré ce fait si considérable que l’organisme du bœuf est susceptible de la variole humaine, qui se traduit chez lui , à la manière de la vaccine , par une éruption spécifique , la question de l’identité ou de la différence de cette éruption avec celle du cowpox se présentait à examiner. En d’autres termes, la variole était-elle devenue vaccine, en passant par l’organisme du bœuf, ou était-elle restée variole ?

Rien dans les caractères objectifs ne pouvait servir à l’éclaircissement de cette question. Quelle différence, en effet , entre l’éruption variolique de l’homme et cette éruption, d’apparence avortée, qui fait suite à l’inoculation variolique sur la génisse. Aucune analogie à établir d’après le volume, la forme des boutons, d’après la marche de leur évolution.

Aucune, non plus, entre les caractères des papules varioliques et ceux des pustules vaccinales. La locali-

satiou seule des éruptions et l’absence de phénomènes fébriles établissaient une certaine similitude entre les deux maladies.

On pouvait se demander si le virus variolique, transporté de l’homme sur l’espèce bovine , n’avait pas besoin d’être soumis à une certaine culture , dans le milieu bovin, pour récupérer toutes ses aptitudes et les manifester par une éruption plus complète que l’éruption, restant papuleuse, qui caractérise une première inoculation. L’expérience n’est pas venue confirmer cette vue de l’esprit. Le virus de la variole, puisé sur un sujet de l’espèce bovine et transporté sur trois autres, a donné lieu à des phénomènes éruptif» encore moins marqués qu’à la suite de la première inoculation et est resté même sans effet sur l’un des animaux qui, soumis plus tard à l’inoculation du cowpox, a présenté une fort belle éruption vaccinale.

D’où cette conclusion que « la culture du virus variolique sur l’espèce bovine, bien loin de rendre plus apparents les caractères de l’éruption qu’il engendre, diminue l’activité de ce virus avec une telle rapidité qu’il ne produit plus d’effet appréciable à une deuxième génération ».

Que nous voilà loin des modes de manifestations du cowpox! Avec de telles différences dans les caractères objectifs des deux maladies et dans l’évolution de leurs symptômes, impossible d’établir entre elles, même une similitude, à plus forte raison, une identité.

Les expériences qui suivent vont le démontrer d’une manière encore plus frappante. « Inoculez la

variole à une vache, disait M. Bousquet à M. Depaul ; si la vache me rend la vaccine , je me déclarerai converti à votre doctrine; en attendant, je conserve mes doutes à son endroit. »

Cette expérience, que M. Bousquet réclamait avec un sens si judicieux , la commission lyonnaise l’a exécutée; elle a fait retourner sur l’homme le virus variolique qu’elle avait fait passer par l’organisme du bœuf; et ce n’est pas la vaccine que cet organisme a rendue, c’est la variole.

Le virus variolique, repris sur la vache et inoculé à un premier enfant, a donné lieu , sur celui-ci , à une éruption pustuleuse aux points de l'inoculation , avec une petite éruption secondaire dans l’alvéole des boutons.

Un deuxième enfant , inoculé de bras à bras avec le virus du premier, a été affecté d’une variole généralisée sur la face et sur le tronc, formant une éruption quasi-confluente, accompagnée de symptômes généraux très accusés. Point de doute possible sur la signification de pareils faits. Le virus variolique bovin, retransporté sur l’organisme humain, y a retrouvé toute son activité et , dès la deuxième génération , s’est traduit par une variole confluente.

Cependant, les partisans de l’identité des deux maladies ne pouvaient-ils pas dire que l’éruption du deuxième enfant était, non pas celle de la variole, mais bien de la vaccine généralisée. La commission a paré cette objection en reportant sur l’espèce bovine le virus de l’éruption du second enfant. Si cette érup-

tion était de nature vaccinale, elle devait se traduire, sur un sujet de l’espèce bovine, par une éruption de cowpox si complètement différente de celle de la variole bovine que toute confusion entre elles deux est absolument impossible.

A la suite de cette inoculation, rien autre chose n’est venu que la très petite éruption papuleuse caractéristique de l’inoculation variolique bovine; et l’inoculation à la génisse du liquide puisé dans la trame d’une de ces papules est restée absolument sans résultats.

Ainsi la vache inoculée de la variole ne rend pas la vaccine; elle rend ce qu’on lui avait prêté, et en monnaie identique c’est-à-dire qu’elle rend la variole. L’hypothèse de l’identité des deux maladies n’a donc aucun soutien dans la réalité, c’est une vue de l’esprit qui prouve combien la méthode inductive est insuffisante pour déterminer avec rigueur la nature des choses.

Mais si l’organisme du bœuf est impuissant à transformer la variole en vaccine; ou plutôt, pour employer une formule qui soit plus en rapport avec la conception de l’identité primordiale des deux virus, si l’organisme du bœuf ne peut pas dépouiller le virus varioleux de l’excès de son énergie et lui donner la bénignité qui le caractérise à l’état de vaccin, est-ce que ce phénomène d’atténuation ne se produit pas dans l’organisme du cheval?

La commission lyonnaise s’est posé ce problème et, afin de le résoudre, elle a fait , comme pour l’espèce

bovine, l’étude expérimentale de la variole dans ses rapports avec l’espèce équine.

Un premier résultat, et tout nouveau, est sorti de ses recherches, c’est que l’organisme du cheval, comme celui du bœuf, peut recevoir l’imprégnation variolique, de la même manière et avec les mêmes conséquences.

Mais sur le cheval, l’éruption est mieux caractérisée que chez le bœuf. Elle se traduit par des papules coniques, rougeâtres, douloureuses , dont le centre , correspondant au point piqué , est couvert d’une toute petite croûte.

Au point de vue de la forme, la ressemblance est grande entre les papules varioliques et celles du horsepox inoculé ; mais celles-ci diffèrent de celles-là par ce caractère essentiel qu’à la période de leur maturité, l’épiderme se soulève sur toute leur surface qui devient le siège d’une sécrétion séreuse abondante, persistante pendant plusieurs jours ; tandis que la papule variolique ne laisse sourdre, sous la pression des doigts, qu’une très petite quantité de liquide par l’orifice de la petite cavité que l’enlèvement de la croûte centrale a mise à nu.

La preuve de la susceptibilité du cheval à contracter la variole résulte, comme pour le bœuf, de ce que, une fois variolé, il n’est plus propre à prendre la vaccine ; et, une fois vacciné, il se montre réfractaire à la variole.

Le virus variolique équin s’affaiblit, comme celui du bœuf, lorsqu’il est inoculé du cheval à un animal de

son espèce, mais non pas aussi rapidement que dans l’espèce bovine ; ce qui implique que l’organisme du cheval est plus propre que celui du bœuf à la culture du variolin. Mais pour conserver plus longtemps son activité que chez le bœuf, le virus de la variole ne change pas de nature ou, pour mieux dire, il 11e s’y atténue pas au point de revêtir la bénignité du horsepox ; car, dans la conception des identistes, le cowpox, lehorse-pox, la vaccine ne faisant qu’un avec la variole, les médiums animaux opéreraient, non pas la transformation, mais l’atténuation du virus variolique ; ils lui ôteraient sa malignité pour en faire un virus bénin.

Rien de cela n’arrive. La variole reste la variole.

Transportée sur le cheval, elle 11e devient pas le horsepox;

Transportée du cheval au bœuf, elle 11e devient pas le cowpox, comme fait le horse-pox ; elle n’y prend même pas racine, car des animaux de l’espèce bovine, auxquels on avait inoculé la variole d’origine équine, se sont montrés très susceptibles du cowpox : preuve que leur milieu 11’avait pas été stérilisé, pour la semence vaccinale, par l’inoculation variolique équine.

Enfin la grande preuve que la variole reste la variole, malgré les médiums où 011 la fait passer, c’est que, quand on va en repuiser le virus dans l’organisme équin qui l’a reçu, pour le faire retournera l’homme, la maladie qu’on détermine chez celui-ci est la petite vérole, se généralisant sur tout le corps, et revêtant même les caractères infectieux qui lui sont propres, car dans la salle où se trouvaient trois enfants qui

avaient été inoculés avec du virus variolique de source équine, un enfant, qui n’était pas encore vacciné, contracta, par infection, une variole bénigne, mais généralisée.

Enfin, comme si rien ne devait manquer pour permettre d’affirmer la nature variolique de la maladie des enfants auxquels la variole équine avait été transmise, la mère de l’un d’eux fut contagionnée par lui ; et comme elle avait été vaccinée dans sa jeunesse, sa maladie fut discrète et revêtit, comme il arrive fréquemment après une ancienne vaccination, la forme d’une varioloïde.

Ainsi donc le cheval auquel on a inoculé la variole ne rend pas la vaccine, il rend la variole.

Il est vrai que le virus variolique semble éprouver quelque atténuation, en passant par l’organisme du cheval, mais cette atténuation ne change pas sa nature, car il donne à l’enfant la variole et non pas la vaccine.

Il se traduit chez le cheval auquel on le fait retourner, après son passage à travers le médium humain, par l’éruption propre au virus variolique, et non pas par le horse-pox ;

Il se traduit chez le bœuf, auquel on le fait retourner après son passage à travers le médium humain, par l’éruption propre au virus variolique, et non pas par le cowpox.

Il résulte manifestement de cette étude expérimentale de la variole, dans ses rapports avec l’organisme du cheval, que si cet organisme est apte à recevoir l’imprégnation du virus variolique, il n’exerce sur ce

virus aucune action capable de le transformer en virus vaccinal.

Le virus variolique semble perdre de son énergie en passant par le médium du cheval, mais il reste identique à lui-même; et quand on l’ensemence sur l’un ou sur l’autre des organismes qui sont aptes à le recevoir, il se traduit, sur tous, par l’éruption qui lui est propre et, sur aucun, il n’engendre l’éruption particulière au vaccin : horse-pox, cowpox ou vaccine, suivant les espèces.

Rien, dans les résultats de l’expérimentation, n’autorise donc la doctrine qui fait de la variole humaine la source commune d'où procéderaient non seulement les maladies antagonistes de la variole, mais encore toutes les maladies varioloïdes des animaux.

La variole constitue une espèce complètement à part.

Son identité, affirmée théoriquement, avec les maladies éruptives qui peuvent lui être substituées, est une conception de l’esprit que contredisent les résultats de l’expérimentation. L’identité n’existe qu’entre celles-ci, horse-pox, cowpox et vaccine : trois maladies qui n’en font qu’une, puisqu’elles procèdent du même virus, le vaccin.

L’identité de ces trois maladies entre elles est démontrée par la possibilité de les produire respectivement dans chaque espèce susceptible, avec leurs caractères constants, en empruntant le virus de leur inoculation, indistinctement sur l’une ou l’autre des trois espèces susceptibles de lui servir de milieu.

Mais si les trois maladies, antagonistes de la variole, procèdent d’un même virus, qui en constitue l’essence et les identifie l’une à l’autre, la variole a son virus propre, d’une tout autre nature, car il se traduit par de tout autres effets.

La doctrine de l’identité de la variole et de la vaccine ne saurait donc être acceptée, puisque, loin de trouver son appui dans l’expérimentation, elle est contredite et infirmée par tous les faits de l’expérimentation.

L’INOCULATION (Suite)

VARIOLE ET VACCINE ( Suite ) — VARIOLISATION DE LA VACHE PAR CEELY ET THIÉLÉ

Page 1