SIGNIFICATION DE CES EXPÉRIENCES
Récapitulation. — Unicisme ol dualisme. — L’unicisme esl sans fondement. — La variole, espèce morbide distincte. — La vaccine et ses deux congénères, le eowpox et le horse-pox, trinité morbide procédant d'un virus unique. — La variole inoculée du bœuf à l'enfant et reportée de l’enfant au bœuf ne donne jamais lieu chez ce dernier à une éruption de eowpox. — Critérium excellent des résultats des expériences antérieures à celles de la commission lyonnaise. — Les faits ne peuvent être contradictoires. — Expériences de Ceely, en Angleterre. — Elles démontrent J’inoculahilité de la variole humaine à l’espèce bovine. — Inoculation accidentelle à un homme du liquide de la papule de l’inoculation variolique sur une vache. — Transmission de la variole. — Pour Ceely, cette variole est la vaccine modifiée. — Inoculation à des enfants de la variole d’origine bovine. — Phénomènes consécutifs. — La variole inoculée à l'espèce bovine est restée la variole dans les expériences de Ceely comme dans celles de Lyon. — Expériences de Thiélé, médecin à Kasan (Russie). — Elles sont éclairées par celles de la commission lyonnaise. — La vache peut être variolée par inoculation. ■ — Le virus reçu par la vache peut être transporté sur l'homme. — La maladie transmise à l’homme n’est pas la vaccine, car, reportée sur la vache, elle ne se traduit pas par le eowpox. — Critérium sûr. — La variole inoculée au bœuf paraît s’v atténuer. — Serail-oe
un procédé pour inoculer une variole plus bénigne? — Question à étudier expérimentalement dans les pays où la variolisation est en usage.
Messieurs,
Ce sont de belles expériences que celles de la coinmission lyonnaise ; bien instituées, bien conduites, bien dirigées, elles ont donné la solution définitive par les faits, d’une question que toutes les, habiletés développées de part et d’autre, dans une longue controverse académique, avaient laissée fatalement irrésolue. C’est, qu’en effet, dans une question de cette nature, tout expérimentale, « il faut des actions et non pas des paroles »; il « faut, comme l’a dit le président de la commission, M. Chauveau, des faits, des vrais faits, c’est-à-dire des faits qui, par leur exactitude, leur constance, leur enchaînement, se présentent si clairs et tellement significatifs, qu’ils n’ont besoin d’aucun artifice de langage pour être interprétés ».
Ces faits, la commission ^lyonnaise les a produits.
Deux doctrines étaient en présence, qu’on peut appeler celle de Yunicisme et celle du dualisme , en appliquant à la question de la variole et de la vaccine des expressions en usage dans les discussions relatives à la syphilis.
N’y a-t-il qu’une maladie, la variole, dont la vaccine et ses congénères seraient des expressions modifiées?
N’y a-t-il qu’un virus, le virus variolique, qui deviendrait le virus vaccin, en subissant dans l’organisme
des animaux, susceptibles de le recevoir une sorte d’élaboration, atténuante de son énergie ?
La solution de cette question est aujourd’hui donnée par les expériences de la commission lyonnaise. La doctrine de Yunicisme est démontrée sans fondements dans la réalité.
La variole constitue une espèce morbide distincte.
La vaccine et ses deux congénères , le cowpox et le horse-pox, trinité morbide procédant d’un virus unique, en constitue une autre.
Les virus de ces deux espèces restent absolument distincts l’un de l’autre, et la différence radicale de leur nature s’accuse, d’une manière manifeste et constante, par la différence des effets qu’ils produisent l’un et l’autre, quand on les inocule, séparément ou simultanément, aux animaux dont l’organisme constitue pour eux un milieu de culture.
Elle s’accuse surtout par la conservation de leur individualité, avec ses caractères propres, quel que soit l’organisme qu’ils traversent. La variole inoculée au bœuf ou au cheval, se traduit, sur chacun, par des phénomènes éruptifs, particuliers pour chaque espèce, mais remarquablement différents, dans chacune, des phénomènes qui se manifestent à la suite de l’inoculation vaccinale ; ou, autrement dit, la caractéristique objective de l’inoculation variolique n’est pas celle qui est propre au cowpox dans l’espèce bovine, au horse-pox dans l’espèce chevaline. L’éruption variolique est autre dans ces deux espèces que l’éruption vaccinale.
lit le liquide virulent que l’on puise dans les papules de l’éruption variolique propre au bœuf et au cheval n’est autre que le virus variolique pur, doué de toutes ses propriétés d’origine, car lorsqu’on l’éprouve, en le faisant retourner à l’homme, il lui donne la variole avec ses caractères d’éruption et ses propriétés infectieuses et contagieuses.
Et la preuve que cette maladie, revenue du bœuf ou du cheval, est bien la variole et non pas la vaccine, comme inclinent à le penser les unicistes, en se fondant sur les similitudes assez grandes qui existent entre les deux éruptions dans l’espèce humaine, la preuve que cette maladie est bien la variole et non pas la vaccine, c’est que, lorsqu’on la reporte sur le bœuf, jamais elle 11e lui donne le cowpox. L’éruption par laquelle elle se traduit est celle qui est propre à l’inoculation variolique.
Là est le critérium fidèle pour juger de la nature des deux maladies. Si le virus variolique, inoculé au bœuf, avait éprouvé une telle mitigation dans l’organisme de celui-ci qu’il ait été non pas transformé en vaccin, mais amené par son atténuation à l’état de vaccin, capable de ne transmettre à l’enfant qu’une simple vaccine, il est clair que cette vaccine, issue de variole, devrait accuser sur l’espèce bovine la modification de sa nature primitive, en donnant lieu par son inoculation à une éruption franchement vaccinale. Or, c’est ce qui n’est pas. Cette prétendue vaccine, engendrée par le virus puisé sur un bœuf variolé, n’est que la variole, car son virus, reporté sur le bœuf, donne
lieu à la manifestation éruptive propre à la variole chez cet animal, et non pas à la manifestation éruptive, si distincte de celle-ci, qui fait suite à l'inoculation du cowpox.
Voilà ce qu’a démontré la commission lyonnaise; et grâce à ce critérium rigoureux, il devient possible, aujourd’hui, de donner leur signification véritable aux résultats d’expériences d’inoculations varioliques, faites avant celles de la commission lyonnaise, et desquelles leurs auteurs ont tiré des conclusions diamétralement opposées à celles que les expérimentateurs de Lyon ont déduites de leurs recherches.
Or, les faits ne peuvent être'contradictoires, on ne saurait trop le répéter; la contradiction ne peut exister que dans leur interprétation, s’ils ont été produits dans des conditions identiques d’expérimentation. Le virus variolique ne peut pas avoir deux manières, diamétralement différentes, de se comporter, en deçà et au delà du canal de la Manche. L’organisme du bœuf ne peut pas être fantaisiste dans ses rapports avec le virus varioleux ; le conserver intégralement à Lyon et le rendre tel qu’on le lui a donné, tandis que dans la vallée d’Aylesbury où Robert Ceely, médecin de l’hôpital du comté de Buckingham, a fait ses observations et ses expériences, il rendrait la vaccine, à la place de la variole, conformément au désidératum exprimé par Bousquet en 1863.
La contradiction entre les faits d’expérimentation n’étant pas possible, il faut, quand elle paraît exister,
eu chercher la raison. Le critérium fourni parlesexpériences de Lyon va nous permettre de la trouver.
Exposons d’abord d’une manière sommaire les expériences fameuses du docteur Ceely, que les unicistes invoquent comme une preuve irréfragable à l’appui de leur doctrine.
Elles ont été publiées en 1840, dans un livre intitulé : « Observations sur la variole-vaccine (variolæ vaccinæ) telle qu’elle se présente, de temps en temps, dans la vallée d’Aylesbury, avec le compte rendu de plusieurs expériences récentes sur la vaccination, la rétrovaccination et la variolisation des vaches, entremêlées de remarques incidentes.. » (Worcester 1840).
La première expérience du docteur Ceely eut pour but la vérification expérimentale de cette assertion du docteur Sonderland : « que le cowpox de la vache provient uniquement de l’infection par les exhalaisons varioliques d’hommes récemment infectés de la petite vérole et se trouvant en contact avec la vache ».
Sur quoi cette opinion était-elle basée ?
Sur la coïncidence entre la moins grande fréquence du cowpox d’une part, et de l’autre la rareté, depuis une trentaine d’années, des épidémies varioliques.
Des tentatives faites de communiquer la variole à deux vaches, en les enveloppant de chemises et de couvertures provenant de malades affectés de la petite vérole confluente, demeurèrent sans résultat.
On les inocula de la variole quinze jours plus tard, au moyen de la lancette et par un séton, au pis, aux trayons, sans plus de résultats apparents.
Toutefois, il faut faire remarquer que la vaccination de ces deux animaux resta sans effets, ce qui implique, on est autorisé à l’admettre aujourd’hui, d’après ce que nous ont appris les expériences de Lyon, que les inoculations varioliques avaient été plus effectives qu’elles ne l’avaient paru.
Après ces premières tentatives de transmission de la variole à la vache, par voie d’infection, Ceely multiplia les expériences d’inoculation directe du virus variolique à des génisses.
Dans une première expérience, la variolisation fut pratiquée sur trois sujets avec du virus de variole discrète.
Sur le premier, le siège de l’inoculation fut la lèvre gauche de la vulve : insertion avec de grandes dents de peigne, chargées sur la moitié de leur longueur. Au-dessous de la vulve furent appliqués deux petits sétons imprégnés du même virus.
Daus les neuf premiers jours, rien autre chose apparut qu’un peu de gonflement des piqûres. Les sétons étaient passifs, secs et adhérents.
Le neuvième jour, Ceely vaccina la génisse de cette expérience, sur la lèvre droite de la vulve, par sept piqûres.
Le dixième jour de la variolisation, deuxième de la vaccination, plusieurs des piqûres de l’insertion variolique sont dures et élevées ; mais une seule , près du bord de la vulve, a pris la forme et l'aspect cle la pustule vaccinale; elle est presque circulaire, a un bord élevé et une petite croûte au centre déprimé. En en-
levant doucement la croûte irrégulière centrale et ponctionnant avec soin la cuticule, de dessous laquelle cette croûte paraît avoir été exsudée, on a obtenu de la lymphe et on en a chargé faiblement trente-huit pointes en une heure.
Le onzième jour de la variolisation, le gonflement induré circulaire, formant le bord de la pustule, était un peu aplati et diminué. Le soir, croûte plus forte au centre de la pustule, dont les bords sont moins élevés.
Le douzième jour, ils sont plus gonflés et plus rouges. La croûte centrale est plus sombre. Deux des autres piqûres varioliques sont plus gonflées, mais encore à l’état tuberculeux. Aucune exsudation ne s’y est opérée.
Le treizième jour, les pustules de l’insertion variolique sont plus enflammées; elles ont une teinte rouge semblable à celle delà muqueuse de la vulve.
Le quatorzième jour, la pustule de l’insertion variolique a moins d’induration marginale, paraît plus plate et la croûte en est en partie détachée.
Le quinzième jour, cette pustule grandit, sa croûte est plus grande ; le bord induré et élevé est tout à fait circulaire, rouge et brillant vers le centre.
Le seizièmejour, elle diminue; sa croûte se détache; les dix-septième et dix-huitième jours, la pustule d’origine variolique est très aplatie.
Enfin le vingt-cinquième jour, la cicatrice est achevée ; à l’endroit de la pustule existe une dépressiou dont le fond ridé réflète une teinte rose pâle.
QUATORZIÈME LEÇON. . 2i7
Pendant le même temps l’éruption vaccinale suivait régulièrement ses phases.
Le 12 mars, la variolisation et la vaccination pratiquées une nouvelle fois sur cette génisse restèrent sans résultats.
Sur une deuxième génisse, un premier essai d’inoculation variolique demeura sans effets. Mais quinze jours après, la réinoculation fut pratiquée avec du virus de variole discrète, que l’on inséra par huit piqûres qui en furent baignées et qu’on irrita avec les dents de peigne qui servaient à l’inoculation.
Le sixième jour, d’après Ceely, toutes ces piqûres présentèrent l’apparence des pustules vaccinales ; mais quatre seulement se développèrent et revêtirent les caractères qui ont été décrits dans l’observation précédente.
Dans la troisième expérience, l’inoculation faite de la même manière ne fut suivie que d’une induration papuleuse, que l’on considéra comme un insuccès, mais qui était le signe, cependant, de l’imprégnation virulente de l’organisme, comme les expériences de Lyon l’ont appris, car cette génisse se montra réfractaire à la vaccination qui fut efficace sur deux animaux témoins.
Ces faits portaient témoignage que la variole hu» maine était inoculable auxanimaux de l’espèce bovine. Sur ce point, la concordance est parfaite entre ces expériences de Ceely et celles que la commission lyonnaise a faites vingt-trois ans plus tard. Une seule différence existe : c’est dans l’accentuation des symp-
COURS DU l’ATIlOLOGiU COMPARÉ!;.
tomes. Il ne semble pas qu’à Lyon, ils se soient montrés avec un caractère si nettement pustuleux que Ceely les a vus, ou tout au moins qu’il les indique. Peut-être y a-t-il mis un peu de complaisance? On a une certaine tendance à le penser, en lisant le passage où il exprime la grande satisfaction que lui a fait éprouver la vue de « la vésicule variolique, très vigoureuse, tendue, rouge, brillante avec une teinte argentée par la tension de l’épiderme » que la piqûre de l’inoculation avait fait naître sur le sujet de la première expérience.
Mais cette éruption, consécutive à l’inoculation variolique et présentant les mêmes caractères sur deux des sujets inoculés, de quelle nature était-elle ?
Pour résoudre cette question, Ceely eut recours à l’inoculation de la lymphe d’origine variolique qu’il avait recueillie; et il fait observer que ces expériences d’inoculation furent pratiquées avec le plus grand soin, et « non même, sans inquiétude, car je ne pouvais oublier, ajoute-t-il, les expériences faites dans l’Inde, par M Brown, où il paraît que la vaccine , provenant de vaches de Silhet avait été accompagnée finalement , et contrairement aux prévisions, d’une éruption varioloïde et avait pris un caractère fatal ».
Une expérience, accidentelle, rapportée par Ceely, présente une grande importance pour éclairer et, mieux, pour résoudre la question de la nature réelle de la maladie éruptive déterminée sur ses génisses par l’inoculation variolique. Voici en quels termes Ceely a rendu compte de cet inciderj bien significatif :
« Mon aide, M. Taylor, à qui j’avais confié la lancette employée à ouvrir la vésicule variolique dans la première expérience, le dixième jour, pendant que je chargeais des pointes sur cette vésicule, se piqua lui-même à la main, entre le pouce et l’index, alors que l’instrument était humide de lymphe. Je n’eus pas, sur le moment, connaissance de ce fait. Le quatrième jour, il me montra une élevure dure, rougefoncé, papulaire à cet endroit, en m’en disant la cause, et il m’assura en même temps qu’il avait été vacciné dans son enfance et avait eu, ultérieurement, la petite vérole modifiée.
« Le cinquième jour, il y avait une élevure papulovésiculaire, entourée d’une aréole rouge-sombre, et beaucoup de gêne des mouvements de la main.
« Le soir le mal de tête apparut, ainsi que d’autres symptômes fébriles, avec des papules d’un rouge-vif sur le visage et sur d’autres endroits.
« Le sixième jour, une aréole plus étendue environnait l’élevure moins abrupte, qui maintenant était parfaitement vésiculaire; les symptômes constitutionnels s’accrurent, et les papules sur le visage, le cou, le tronc et les membres, présentèrent des sommets cendrés, et montrèrent, à la loupe, de légères dépressions centrales.
« Le septième jour, il était manifeste que la maladie avait atteint son acmé la veille. L’aréole était diminuée, la vésicule plus apparente. Quelques-unes des papules présentaient des sommets de couleur paille et la roséole diminuait. En même temps, les
symptômes fébriles s’abattaient et la mollesse sous l’aisselle diminuait.
« Le huitième jour, tous les changements étaient plus marqués, mais le mal de tête durait encore. Les papules étaient plus jaunes ; quelques-unes se desséchaient ; les vésicules étaient plus grandes, mais moins actives et l’aréole était comparativement pâle.»
Qu’était-ce que cette maladie, que l’expérimentateur ne cherchait pas, et qu’une inoculation de hasard a fait naître sous ses yeux? Ici il ne semble pas qu’on puisse mettre de l’hésitation à répondre à cette question. Cette maladie, à ne s’y pas tromper, c’est la variole, comme elle se montre sur les organismes, dont la susceptibilité à l’action de son virus propre a été diminuée et par la vacccination du premier âge d’abord et, en second lieu, par une variole modifiée. Mais Ceely, qui se croyait sur la piste de la découverte de la transformation de la variole en vaccine, n’était pas dans les dispositions d’esprit nécessaires pour donner à la maladie accidentelle de son aide sa véritable signification ; et cette maladie si bien caractérisée par son origine, par l’évolution de ses papules, leur généralisation sur toute la surface du corps, par les symptômes fébriles concomitants et le mal de tête persistant jusqu’au neuvième jour, devint, « évidemment, aux yeux de Ceely, la vaccine modifiée dans an tempérament sanguin, avec le roseola et le lichen vésiculaire ou vaccinal. »
« On est aisément dupé par ce qu’on aime et
l’amour-propre engage à se tromper soi-même » ; c'est
là une vérité qui s’applique tout aussi bien aux choses de l’esprit qu’aux choses du cœur. Ceely, qui croyait avoir vu la pustule vaccinale naître sous la piqûre de sa lancette chargée de virus variolique, s’était attaché à l’idée de l’identité de nature des deux maladies; et croyant en avoir trouvé la démonstration par les faits, il se trompait lui-même, par amour de sa théorie et aussi par amour-propre, sur la signification de ceux qui leur étaient contradictoires. C’est sous l’impulsion de ce double sentiment qu’il a vu la vaccine dans une maladie qui n’était manifestement que la variole revenue sur l’homme, après avoir passé par l’organisme du bœuf, sans y avoir subi aucune modification de nature.
Cette illusion, que Ceely s’était faite à l’endroit d’une variole transmise à un homme par une inoculation accidentelle, fut entretenue dans son esprit par les résultats de ses expériences d’inoculation à des enfants du virus d’origine variolique, puisé à la source bovine, et réputé par lui vaccinal. De fait, entre les belles pustules de la vaccine et celles de la variole bénigne qui restent localisées sur les enfants aux points mêmes où ont été faites les piqûres d’inoculation, la ressemblance physique est si grande qu’on peut aisément s’y tromper.
C’est ce qui est arrivé à Ceely, car la variole que son aide avait contractée avec une lancette d’inoculation, — si heureusement, doit-on dire, pour l’éclaircissement et l’interprétation des faits — ne laisse aucun doute sur la nature de ce prétendu cowpox d’origine
variolique, qu’il inocule à cinq enfants, au moyen de quatre piqûres sur le bras gauche de chacun.
« Chez tous, dit-il, les piqûres furent enflammées de bonne heure, mais l’inflammation s’apaisa et la période papuleuse fut tardive chez tous.
« Le huitième jour, une pustule rouge-sombre apparut à l’endroit de plusieurs des piqûres, car beaucoup manquèrent. Il se forma chez tous des vésicules avec aréoles à différentes époques. »
Ceely suit pas à pas, dans son mémoire, les éruptions telles qu’elles se produisent sur les sujets de ses expériences — sur vingt piqûres, six seulement furent suivies de pustulation. Dans tous les cas, est-il dit, les symptômes dits constitutionnels, furent très légers, et les secondaires proportionnés à l’étendue et aux caractères de l’aréole. — « L’un des enfants, âgé de cinq mois, gras et en bonne santé, du nom de Woodbrige, souffrit beaucoup, eut des vomissements et du délire. On n’observa d’éruption dans aucun cas, sauf le sien ; il eut une roséole étendue. »
On peut voir, par ces caractères, qu’il existe de remarquables différences entre l’éruption consécutive au vrai cowpox et celle qui s’est manifestée sur les sujets des expériences de Ceely. Six piqûres sur vingt deviennent pustuleuses; l’apparition des pustules est tardive; sur l’un des enfants, éruption généralisée, à laquelle on donne le nom de roséole; grandes souffrances, délire, vomissements. Ces signes sont, ce me semble, trop caractéristiques pour qu’on puisse accepter
l’idée que le virus inoculé avait cessé d’être variolique et était devenu vaccinal.
Trois autres enfants furent inoculés avec les pointes chargées du virus bovin et vaccinés en même temps.
Sur tous trois, toutes les piqûres vaccinales se transformèrent en pustules, tandis qu’il n’y eut que cinq piqûres sur huit, faites avec la nouvelle lymphe, comme l’appelle Ceely, qui donnèrent des résultats, mais plus tardivement que les piqûres de la lymphe ancienne.
Dans une troisième série d’expériences, deux enfants furent inoculés avec la lymphe puisée sur un des veaux variolés, et ils furent vaccinés en même temps. Comme toujours l’éruption vaccinale s’opéra plus vite et d’une manière plus complète que celle du virus bovin, la nouvelle lymphe. Les symptômes, sur les deux sujets, apparurent à l’approche des aréoles et furent assez graves , pendant l’activité de celle-ci.
Dans les transports subséquents de bras à bras, de la lymphe bovine, issue de variole, et de la lymphe vaccinale, la première parut plus énergique que la seconde. On put en faire la comparaison sur de mêmes sujets, auxquels la double inoculation avait été pratiquée, et sur des sujets séparés. Mais plus tard, après d’autres transports de bras à bras, « il fut impossible de découvrir la plus légère différence dans l’évolution et les effets des deux lymphes inoculées, malgré les sources différentes d’où elles provenaient ».
Dans une quatrième série d’expériences faites sur quatre enfants, l’évolution des phénomènes s’effectua de la même manière que dans les séries antérieures,
23 i COURS DE PATHOLOGIE COMPARÉE.
c’est-à-dire que toutes les piqûres de l’insertion bovine n’aboutirent pas et que leur pustulation fut plus tardive que celles de la vaccine. Ceely signale la gravité des symptômes constitutionnels.
Il appelle l’attention sur un cas particulier de ses inoculations, qui, au point de vue de l’interprétation des faits, a de l’importance. Une enfantde 14 ansavaitété inoculée avec des pointes chargées du vaccin-variolique primaire. « Je fus frappé, dit Ceely, de la ressemblance que quelques-unes de ses vésicules (pustules) présentaient avec les vésicules du huitième jour, représentées dans l’ouvrage de Jenner, sur le bras de Hannah Excel 1, et qu’il considérait comme si remarquablement semblables aux résultats de l’inoculation de la petite vérole. » Celte malade déclara qu’elle se sentait légèrement indisposée le cinquième et le sixième jour, que l’aisselle était douloureuse le septième, et qu’elle était alors dans un état de vertige, mais qu’elle n’était plus malade le huitième.
Ces symptômes ont, on le voit, d’assez grands caractères de dissimilitude avec ceux que produit l’inoculation de la vaccine véritable, celle de ï ancienne lymphe.
La maladie du jeune enfant dont l’histoire vient d’être tracée fut inoculée à sa sœur, qui était également en âge de raison. Le neuvième jour où l’aréole commença, cette enfant se plaignit de maux de tête. Le onzième jour, l’aréole était complètement développée et tous les symptômes revinrent sous une forme aggravée.
« Le douzième jour, l’aréole déclinait, mais les vésicules gonflées ayant crevé la cuticule molle, l’inflammation et l’induration redoublèrent, une eschare circonscrite, avec ulcération de la peau, s’ensuivit et donna lieu à la formation d'une cicatrice profonde. »
Il y a encore ici de notables différences entre les symptômes qui se sont produits à la suite de l’inoculation du virus bovin et ceux que détermine l’inoculation du vrai cowpox.
Ceely voulant étudier comparativement la lymphe du deuxième transport du premier vaccin variolique et celle de la vaccine puisée sur un des veaux de ses expériences, les inocula sur une jeune fdle de 26 ans, par six piqûres faites au bras. « Le neuvième jour, dit-il, rien ne pouvait être plus uniforme que l’aspect de toutes les vésicules, quelle que fut leur origine, quand l’aréole commença et elles conservèrent cette uniformité. Le onzième jour, l’aréole diminua. Les symptômes primaires furent légers, le cinquième et le sixième jour. Mais le neuvième, l’indisposition principale se manifesta : fort mal de tête, nausées et souffrances générales. »
Malgré ces manifestations symptomatiques, si différentes de celles du cowpox, Ceely ne se désiste pas de l’idée que ce qu’il inocule c’est le virus variolique devenu vaccinal.
La série des expériences qu’il continue sont exclusivement faites avec le vaccin variolique , inoculé par transports successifs, mais dénonçant toujours sa nature originelle par le caractère des symptômes
généraux. Voici, en effet, comment Ceely, lui-même, les décrit : « Quand la lymphe, à son premier transport, produisait des vésicules normales et dès qu’elle avait passé de bras à bras, les symptômes constitutionnels, quoique bénins, étaient généralement très marqués. Chez les petits enfants, agitation et manque d’appétit vers le cinquième et le sixième jour et, quelquefois, vers le septième. Presque toujours symptômes fébriles. Vers le neuvième et le dixième, souvent vomissements et diarrhée. De l’enfance à la puberté, les symptômes primaires du cinquième au septième jour étaient manifestes et souvent douloureux. Au commencement des symptômes secondaires, ou pendant leurs progrès, il y avait souvent fièvre et vomissements, délire et diarrhée.
« Chez les adultes, naturellement plusde souffrances; mal de tête, frissons, anorexie et souvent soif, le cinquième ou le sixième jour. Augmentation le septième, avec mollesse axillaire ; enfin le neuvième et le dixième jour, beaucoup de fièvre avec incapacité de quitter le lit.
« Dans beaucoup de cas, chez les jeunes enfants, il n’y eut que peu ou pas de souffrances. Ces désordres n’avaient pas de relation avec la grandeur des vésicules. Les symptômes secondaires étaient souvent aussi actifs avec trois ou quatre vésicules qu'avec six ou huit. »
Malgré un appareil symptomatique si remarquablement significatif, Ceely n’en demeure pas moins convaincu que la maladie qu’il a puisée sur des génisses variolées est le eowpox, produit par la transformation
Q U ATO H Z i KM K K KÇOX .
du virus variolique en vaccin. Il invoque, à l’appui de son opinion, cette particularité que, chez aucun adulte, sauf le cas de son aide , il n’y eut aucune éruption; et chez aucun enfant, il n’y eut rien qui approchât d’un caractère varioloïde. Il désigne sous les noms de roséole, de strophule et de lichen, celles qu’il a vues se manifester sur eux. Cependant, dans un cas qu’il rapporte, il vit apparaître sur un enfant de six mois, inoculé avec le vaccin variolique de la deuxième génération, « une éruption de strophulus volaticus , d’une gravité inaccoutumée, qui donna lieu à beaucoup de désordres constitutionnels. Les sommets des papules solitaires et des papules réunies étaient vésiculés à un degré extraordinaire. J’ai eu beaucoup de peine, dit Ceely, à convaincre les parents que ce n’était pas la petite vérole. » N’est-ce pas les parents qui étaient dans le vrai, en présence de cette manifestation éruptive, si exceptionnellement grave pour un strophulus dit volaticus, et à laquelle peut être on n’avait donné cette dénomination que pour se tromper soi-même sur le rapport de trop grande ressemblance qu’elle avait avec une éruption variolique.
Quoi qu’il en soit, ce qui me paraît ressortir de l’étude et de l’interprétation des faits dont Ceely a donné la relation dans son livre, c’est que la variole qu’il a inoculée à la vache est restée la variole chez cet animal, comme dans les expériences de Lyon, et qu’elle est revenue variole sur l’organisme humain où elle a été retransplantée. N’y eut-il que le seul fait de l’inoculation accidentelle de l’aide de Ceely, qu’il
2i8 COUHS DE PATHOLOGIE COMl’AHÉE.
suffirait pour la démonstration de la nature réelle de ce prétendu covvpox, qui serait issu de l’inoculation de la variole sous la lancette de Ceely? Ce n’est là qu’une illusion contre laquelle protestent les faits mêmes que Ceely a relatés, quand on les regarde sans idée préconçue, à la lumière des notions rigoureuses acquises à la science, depuis Ceely, par les expériences si remarquables de la commission lyonnaise.
Il en est de même des résultats des expériences d’inoculation variolique, qu’un médecin de Kasan, en Russie, Thiélé. aurait tentées avec succès sur la vache, en 1836. J’extrais d’un rapport fait par M. Bouvier à l’Académie de médecine en 1864, le compte rendu sommaire qu’il a donné des expériences de Thiélé. Je regrette de n’avoir pas pu consulter la propre relation de Thiélé, comme je l’ai fait pour Ceely, ce qui m’a permis de me rendre un compte bien plus fidèle de la maladie contractée par son aide, que je n’aurais pu le faire avec le texte de M. Bouvier, où il est simplement dit que « Taylor eut une éruption locale caractéristique, accompagnée de roséole ». Aucune indication sur les symptômes généraux. C’est que, comme nous le verrons tout à l’heure, le fait de Taylor s’adapte difficilement à la doctrine de Ceely, vers laquelle penchait M. Bouvier, et il a mis davantage en évidence, dans son exposé historique, les faits qui étaient favorables à cette doctrine que ceux qui lui étaient contraires. Quoi qu’il en soit, voici la relation qu’a donnée M. Bouvier des expériences du médecin de Kasan :
« Au printemps de 1836, une épidémie de variole
sévissait àKasan; beaucoup de vaccinés furent atteints. M. Thiélé, craignant un affaiblissement du vaccin, et voulant se procurer un moyen de conservation plus puissant, fit inoculer le virus varioleux à une vache par le docteur Fomin. Plusieurs enfants furent vaccinés avec le produit de cette inoculation. Ce nouveau virus fut transmis au docteur Thiélé et inoculé à d’autres enfants en sa présence. En 1839, ce virus en était à sa soixante-quinzième génération et avait servi à vacciner plus de trois mille individus. M. Thiélé avait fait, en môme temps, pratiquer l’inoculation de la variole aux vaches dans plusieurs localités , où l’on employa à des vaccinations le produit obtenu.
« En 1839, il fit répéter, sous ses yeux, avec le même succès, cette expérience de la variolisation de la vache. L’éruption produite chez l’homme 11e différait pas de la vaccine ordinaire; elle était seulement plus intense et accompagnée de plus de troubles de l'économie dans les premières inoculations. Suivant l’auteur, le plus ou moins de gravité de la variole n’influe pas essentiellement sur la vaccine produite, car dans un cas où l’on prit du virus d’une variole confluente , dont l’enfant mourut , le liquide produit par la vache ne donna lieu qu’à une vaccine parfaitement naturelle.
« M. Thiélé recommande, pour réussir dans ces tentatives : 1° de choisir de préférence les vaches récemment vêlées , de quatre à six ans, et qui aient les trayons blancs, afin de mieux voir les pustules; 2° de ne pas opérer l’hiver, de tenir l’animal dans une étable
chaude à la température d’environ 15 degrés Réaumur, de le nourrir comme à l’ordinaire et de le traire régulièrement; 3° d’inoculer à la partie postérieure du pis, afin que la vache ne puisse pas lécher la place, de faire des piqûres un peu plus profondes que chez l’homme, en rasant d’abord les poils et de mettre un bandage; 4° d’employer un liquide varioleux limpide, puisé dans des pustules transparentes, perlées, et de bien prendre le moment de s’en servir, ou, au moins, de ne pas inoculer un virus conservé depuis plus de dix à vingt jours. »
M. Bouvier ajoute que Thiélé décrit avec soin les phénomènes qu’on observe sur les vaches inoculées, mais il ne donne pas d’autres indications que celle-ci : « que trois à six piqûres d’insertion ne donnent ordinairement qu’une ou deux pustules ». Quant aux symptômes produits sur l’enfant et l’adulte par l’inoculation du vaccin variolique , le résumé de M. Bouvier n’en dit absolument rien.
Il y a , comme on le voit , dans ce compte rendu trop abrégé et trop sommaire , de très regrettables lacunes ; car on ne peut , avec un texte si fruste, se faire aucune idée de ce qui s’est passé sous les yeux de Thiélé quand il a inoculé la variole à la vache et la maladie consécutive de la vache à l’enfant. Il semble, d’après le rapport qui nous en est fait, que tout s’est passé, absolument, comme si la variole avait engendré le cowpox, et comme si ce cowpox, transporté sur l’homme, lui avait transmis la vraie vaccine.
De fait, c’est le mot vacciner dont on se sert pour
exprimer la transmission du nouveau virus aux personnes, au nombre de trois mille , qui l’avaient déjà reçu en 1839. « L’éruption produite chez l’homme ne diffère pas de la vaccine ordinaire , si ce n'est quelle était plus intense et accompagnée de plus de troubles de ï économie dans les premières inoculations . » Tout cela est bien vague et, si nous n’avions les relations bien autrement explicites de Ceely et surtout les expériences de Lyon , pour nous en donner le sens , il serait bien difficile de comprendre ce qu’a vu Thiélé, ce qu’il a fait et les résultats qu’il a obtenus. Mais aujourd’hui tout s’explique , grâce à ces expériences de la commission lyonnaise qui reflètent leur lumière sur le passé et permettent de donner aux faits antérieurs leur signification véritable.
Quand M. Bouvier fit connaître les résultats des expérience de Thiélé et de Ceely sur l’inoculation de la variole à la vache, M. Bousquet, qui avait toujours échoué dans les expériences de cet ordre, ou le croyait tout au moins, faute d’avoir compris les phénomènes, en apparence si insignifiants, que sa lancette avait produits, M. Bousquet ne put se défendre d’un doute à l’endroit des réussites affirmées par. les deux expérimentateurs qui l’avaient précédé. « Je ne puis croire, disait-il, que M. Thiélé ait eu tant de bonheur dans ses inoculations de la variole aux vaches. » M. Bousquet obéissait là à un sentiment qu’on peut dire très humain : celui du doute dans la capacité des autres, quand rien n’a succédé à l’effort qu’on a tenté soi-même; mais ce sentiment n’était nas scientifique , et il manquait de
convenances, car le doute en pareille matière n’est rien autre chose qu’un soupçon à l’endroit de la bonne foi de ceux qui affirment les résultats obtenus.
Les expériences de la commission lyonnaise ont mis en pleine évidence la réalité du fait que M. Bousquet répugnait si fort à accepter : à savoir que l’organisme de l’espèce bovine est susceptible de recevoir la variole, de s’en imprégner et de devenir ensuite invulnérable contre le virus de la trinité morbide antagoniste de la variole.
La vache peut devenir varioleuse par inoculation : premier point acquis.
Le virus de la vache variolée peut être reporté sur l’homme : deuxième fait démontré par les expériences de la commission de Lyon, parfaitement concordantes avec celles de Thiélé et de Ceely.
Mais, maintenant, la maladie transmise à l’homme par l’inoculation du virus puisé sur la vache variolée, quelle est-elle ?
C’est la vaccine, disent Thiélé et Ceely, car les pustules développées sur le bras de l’homme ont une parfaite ressemblance avec celles que produit l’inoculation du cowpox ou de la vaccine.
Non, dit la commission de la Société des sciences médicales de Lyon, car si c’était la vaccine que vous eussiez obtenu de la vache à qui vous avez inoculé la variole, cette vaccine , procédant de l’élaboration du virus varioleux, dans l’organisme de la vache, reportée de l’enfant sur la vache, devrait lui donner le cowpox. Or, c’est ce qui n’est pas.
Une vache à qui vous donnez la variole ne rend pas la vaccine, comme le demandait M. Bousquet pour se convertir à la doctrine de l’identité.
L’enfant à qui vous avez inoculé le prétendu cowpox, issu de la vache variolée, 11e rend pas la vaccine; il rend la variole.
Voilà le critérium sûr contre lequel toutes les argumentations du monde ne sauraient prévaloir.
Il est vrai que ni le virus de Thiélé , ni celui de Ceely n’ont été soumis à cette épreuve. Mais, à Lyon, cette expérience de contrôle a été faite et répétée, et, en matière expérimentale, on ne saurait admettre que ce qui est vérité en deçà de la Manche, ne soit pas vérité au delà.
Aussi bien, du reste , quand bien même on n’aurait pas à sa disposition, pour interpréter les faits, le critérium si sûr que la commission de Lyon a trouvé , les faits eux-mêmes parleraient pour dénoncer leur réalité. Qu’un seul dise manifestement ce qu’il est, et tous les autres, de nature identique, se trouvent forcément expliqués et ne peuvent pas comporter d’autre interprétation. Une même cause ne peut produire que les mêmes effets. Il n’est pas possible d’admettre que le même virus, puisé sur une vache variolée, et inoculé à une série d’individus de notre espèce, produise sur l’un, une variole manifeste et sur les autres la vaccine. Si Taylor, l’aide de Ceely, a été variolé par une inoculation accidentelle , et cela ressort manifestement des symptômes qu’il a présentés, il en découle de toute nécessité que les enfants inoculés avec le même virus ont
eu , non pas la vaccine, comme les apparences l’ont fait croire à Ceely, mais la variole.
Aucune autre conclusion n’est possible. Du reste , Ceely lui-même, en relatant avec une si complète sincérité les faits qu’il a observés , a fourni le moyen de les voir sous leur vrai jour et de rectifier l’erreur d’interprétation à laquelle il s’est laissé entraîner sous la pression d’une idée préconçue.
Maintenant, si les conclusions que Ceely et Thiélé ont tirées de leurs expériences ne sont pas acceptables, s’il n’est pas vrai qu’en faisant passer la variole par l’organisme du bœuf, ils aient réussi à la transformer en vaccine, on peut se demander, en lisant leurs relations, si l’erreur dont ils ont été témoins ne dépendrait pas de ce que l’organisme du bœuf serait susceptible d’exercer sur le virus varioleux une action atténuante, de telle sorte que ce virus, tout en restant lui-même, donnerait lieu à une éruption varioleuse assez atténuée pour simuler la vaccine. C’est là une question intéressante à étudier expérimentalement , car, somme toute, la pratique qui serait efficace à atténuer l’énergie du virus varioleux et à l’abaisser au niveau de celle de la vaccine, peut constituer une ressource prophylactique importante dans les pays, notamment, où la variolisation est encore en honneur, comme dans l’Afrique française; et dans les cas où le vaccin peut faire défaut, comme Thiélé paraît l’avoir éprouvé à Kasan, lorsqu’il s’est résolu à en revenir à la variolisation. Sans doute que cette dernière méthode a le grave inconvénient, les expériences de la commis-
sion lyonnaise en témoignent , d’allumer des foyers d’infection varioleuse partout où l’on inocule la prétendue vaccine issue du bœuf variolisé; mais à défaut de vaccine véritable, peut être y aurait-il avantage à faire passer le virus varioleux par l’organisme du bœuf pour en obtenir l’atténuation et avoir ainsi le moyen d’inoculer à l’homme une variole plus bénigne.
Voilà les seules conclusions autorisées qui me paraissent ressortir des expériences de Ceely et Thiélé.
L'INOCULATION (Suite) VACCINATION ET REVACCINATION
Ravages de la variole depuis le vic siècle. — Sa part était du dixième dans la mortalité générale. — Réduite aujourd’hui au centième, grâce à la découverte de la vaccine, la plus grande qui ait été faite en médecine. — Répudiation de la vaccination par une ligue dite internationale des antivaccinateurs. — Inanité des motifs invoqués. — Coalition coupable. — Effets désastreux qu’elle a produits à Leipsig. — Expérience pleine d’enseignements. — L’importance de la vaccination en ressort évidente. — Preuves statistiques de l’efficacité de la vaccine. — Documents suédois. — Chiffres de la mortalité suivant que la vaccination est, ou non, obligatoire. — Influence prophylactique des revaccinations dans les épidémies varioliques. — Les revaccinations dans l’armée. — Les soldats bien plus protégés contre la variole que la population civile. — La vaccine, condition de la force de l’armée. — Expérience de la guerre de 1870-71. — Documents statistiques sur la mortalité par la variole avant et après l’invention de la vaccine. — L’immunité conférée par la vaccine s’épuise à la longue. — D’où la nécessité de la revaccination. — La perte de l’immunité est graduelle. — La variole qui prend sur un organisme vacciné est plus bénigne généralement grâce à ce qui reste d’immunité vaccinale. — C’est un fait général pour toutes les maladies contagieuses. — Expériences sur le choléra des poules et sur le charbon d’Afrique. — Application de ces données à la pratique de la vaccination. — Nécessité de la vaccination pour apprécier la susceptibilité variolique. — La vaccination prévient ou éteint les épidémies varioliques. — Faits à l’appui. — Nécessité de l’obligation. — Projet de loi sur la vaccination et la
revaccination obligatoires, proposé par M. Liouville, député. — Loi sanitaire par excellence. — Adoptée par la Bavière dès 1807. —
— En 1816, par la Suède. — En 1818, par le Wurtemberg. — En 1863, par l'Écosse. — En 1867 et 1868, par l’Angleterre et l’Irlande. — En 1871, par la Suisse. — En 1874, par l’empire d’Allemagne. — Limites de la liberté individuelle. — La revaccination aussi nécessaire que la vaccination. — Son applicatiop est plus difficile. — Résultat important de consacrer un principe par une loi. — Les résistances s’affaiblissent et disparaissent avec le temps.
— L’expérience de la loi Grammont accueillie par tant de résistances, aujourd’hui acceptée. — Influence des lois sur les mœurs.
— La loi Liouville recevrait à la longue l’assentiment général, en raison de l’excellence de son principe et de ses résultats.
Messieurs,
Ce fut une bien belle, bien merveilleuse découverte, et grandement féconde en bienfaits pour l’humanité, que celle de la vaccination.
Depuis le vie siècle, une maladie terrible, que l’antiquité n’avait pas connue, avait été importée dans l’Europe occidentale, dès les premières incursions des Sarrazins ; puis, graduellement, elle s’était répandue en suivant, de préférence, les voies commerciales, et franchissant un jour l’Atlantique avec les conquérants du Nouveau-Monde, elle avait marché à leur suite, ajoutant ses ravages aux leurs avec une telle énergie que le chiffre de l’effrayante mortalité qu’elle a causée dans les populations vierges du nouveau continent ne se mesure que par des millions.
Cette maladie c’est la variole. Dans le dernier siècle, elle fut la plus meurtrière des maladies aiguës, car la part qui lui revient dans la mortalité générale ne s’é-
lève pas à moins du dixième ; sur dix morts, une lui revenait de droit ; sur cent aveugles, cinquante devaient à ses coups leur désespérante infirmité.
Aujourd’hui, d’après les statistiques les plus rigoureuses, la mortalité par la variole n’est plus que de 1 pour 100.
C’est que, à la fin du dernier siècle, « un homme s’est rencontré, » — on peut bien emprunter à Bossuet l’une de ses périodes fameuses pour glorifier l’un des plus grands bienfaiteurs de l’humanité — « un homme s’est rencontré, d’une profondeur d’esprit incroyable », qui devina, sous des phénomènes vulgaires, le lien caché de leurs rapports, comprit la raison de l’immunité singulière contre la variole qui, par une grâce d’état dont la cause était demeurée inconnue, appartenait, de notoriété traditionnelle, aux gens que leur métier mettait en contact de tous les jours avec les vaches ou avec les chevaux ; et maître de ce secret que son génie avait arraché à la nature, s’en servit pour mettre l’humanité tout entière en défense contre l’un des plus terribles fléaux dont elle subissait incessamment les sévices.
Emprunter à la vache le virus d’une maladie toute bénigne et tout éphémère, que l’induction d’abord et l’expérience ensuite avaient démontrée être l’antagoniste de la variole ; faire occuper par ce virus l’organisme humain, de manière à le stériliser pour le virus variolique ; et, grâce à cette heureuse substitution de la maladie la plus inoffensive à la plus terrible, épargner à l’homme presque toutes les chances de mort que
celle-ci lui faisait courir et les stigmates si souvent hideux dont elle marquait ses survivants : voilà l’œuvre, la grande œuvre du grand Jenner qui a rendu le médecin maître de conjurer, par la plus simple des interventions, un mal terrible par lequel, dans la longue série des siècles antérieurs, les populations avaient été si violemment opprimées, sans que rien ait été trouvé qui put les soustraire à ses coups.
C’est à Jenner qu’il a été donné de dompter cette fatalité de la nature et de réaliser ainsi, de la manière la plus merveilleuse, ce qui doit être la suprême aspiration de la médecine : prévenir plutôt que guérir.
Il semblerait, Messieurs, que lorsqu’une aussi grande conquête a été accomplie, il ne devrait plus y avoir qu’une seule pensée, celle d’en bénéficier et d’en faire bénéficier toutes les générations qui se succèdent dans tous les pays du monde, de manière à réduire au plus petit espace possible le terrain sur lequel le germe variolique peut trouver à se développer ; et, tout au moins, à tarir son énergie dans les lieux où il a pu encore prendre racine.
Cependant, cette unanimité de sentiment pour la grande invention de Jenner 11’existe pas complète : « des hommes se sont rencontrés » et se rencontrent encore, « d’un aveuglement incroyable», qui non seulement méconnaissent Jenner et son œuvre, mais encore ne tendent à rien moins qu’à vouloir faire sortir de cette œuvre comme d’une boîte de Pandore, toute une longue série de maux.
Cette étrange idée, contre laquelle protestent tant de
faits, depuis quatre-vingts ans que Jenner a donné au monde son palladium contre la variole ; contre laquelle protestent tant d’expériences positives, multipliées dans tous les pays; tant de statistiques rigoureuses; cette étrange idée, contre laquelle protestent surtout les retours si violemment offensifs de la variole partout où, soit par esprit systématique, soit par négligence, les populations n’ont pas été mises sous l’égide protectrice de la vaccination ; cette idée si étrange, si antiscientifique, une ligue s’est constituée pour la répandre par tous les moyens de propagande. Elle s’intitule la Ligue internationale des antivaccinateurs et compte dans ses rangs des médecins de différentes nationalités : Anglais, Allemands, Suisses, Belges, ainsi que des personnes étrangères à la médecine. Le bureau de cette ligue singulière est actuellement à Paris et déploie un grand zèle pour la propagation de sa foi, afin d’y rallier le plus possible l’opinion, et de tâcher de faire échec au projet de loi dont la Chambre est saisie sur la vaccination et la revaccination obligatoires.
D’où vient cette rébellion organisée contre la grande invention ? D’où vient cette ingrate répudiation de ses bienfaits ? Sur quoi s’appuie-t-on pour tâcher de la miner dans l’opinion publique, afin d’arriver à dépouiller les populations de cette protection dont la vaccine les couvre si efficacement depuis quatre-vingts ans ?
On est étonné, quand on cherche la raison de cette agitation contre la vaccine, de ne rien trouver de sérieux qui la motive. Aucun argument scientifique, aucune expérience, aucune statistique réelle. Affaire de
sentiment, pures conjectures, inductions illégitimes, et voilà tout. Combien n’est-il pas déplorable de voir rangés dans cette ligue des hommes, comme des médecins, qui devraient ne s’inspirer que des méthodes rigoureuses et se défendre, de par la science, de conclusions qui n’ont pas pour assises des faits rigoureusement démontrés !
Au lieu de ces faits, bases nécessaires de tout jugement sérieux, sur quoi s’appuient les partisans de la ligue? D’abord sur un sentiment, aussi absurde que possible, de respect de l’ordre naturel des choses. Comme si la vie de l’homme ne se passait pas, depuis le commencement du monde, dans une lutte contre la nature, soit pour conjurer ses fatalités quand elles lui sont nuisibles, soit pour s’emparer de ses forces et les faire tourner à son avantage. Répudier la vaccine, parce qu’elle contrarierait l’ordre naturel des choses ! Estce assez étrange, dans ce siècle-ci et dans le milieu européen?
Mais voici un autre argument de même force : la vaccine serait contraire à la dignité humaine. Emprunter à une vile créature animale une gouttelette virulente pour l’incorporer à la noble créature humaine, n’est-ce pas faire injure à notre majesté ? Ces choseslà ont été dites et imprimées par des gens réputés sérieux, ou se croyant tels, et qui, dans les pratiques de la vie, ne croient pas offenser leur propre majesté en ingurgitant, à pleine jatte, du lait sorti des mamelles de la vache, et encore tout imprégné de sa chaleur et de ses esprits d’ordre si secondaire.
QUINZIÈME ET SEIZIÈME LEÇONS. 2o3
Voilà les bizarres arguties de sentiment dont on s’arme pour tâcher de faire échec à la vaccine.
Un des missionnaires de la ligue actuelle attribue le succès de la vaccine àl’influençe terrifiante que la Révolution française a exercée sur les têtes couronnées. Dans le désarroi où ils se trouvaient, empereurs et rois, se sont faits les propagateurs, par leur propre exemple, de la découverte de Jenner, afin de regagner par là une popularité qu’ils sentaient leur échapper ! Gomme une mauvaise cause est facilement inspiratrice de mauvaises raisons !
Les arguments prétendus d’ordre scientifique n’ont guère plus de valeur.
Si la vaccine réduit la mortalité par la variole, ce résultat se trouverait compensé, d’après les vaccinophobes, par la mortalité accrue sous l’influence de son action indirecte. Ici on s’inspire d’une vieille idée doctrinale, sans aucune base dans la réalité. C’est celle-ci: Il y a des maladies dépuratives, c’est-à-dire des maladies nécessaires, sortes de fonctions accidentelles de l’organisme, qui ont pour objet, marqué par le destin , et pour résultat, de dépouiller l’organisme d’une humeur nuisible. La vaccine a cette conséquence d’empêcher l’exécution de cette fonction, en prévenant la variole. Que devient alors l’humeur nuisible qui devait être éliminée? Elle cherche sa voie par ailleurs que par la peau, par la muqueuse intestinale par exemple, et au lieu de l’effort éruptif extérieur, vous avez celui qui se passe dans l’intestin. Voilà comment la vaccine est prédisposante de la fièvre typhoïde qui se charge de
remplacer la variole dans sa fonction dépuratoire, et qui lui est supérieure au point de vue de la nocivité. D’où la mortalité plus grande qu’elle entraîne.
Rien de fondé scientifiquement dans cette doctrine humorale de la dépuration par la variole; rien d’exact dans les faits qu’on invoque comme démonstratifs de la plus grande fréquence de la fièvre typhoïde depuis l’application de la vaccine. Ce n’est là qu’une illusion qui résulte de ce que cette maladie mieux connue est plus facilement et plus souvent reconnue ; d’où le nombre en apparence accru de ses attaques.
Legrand cheval de bataille des vaccinophobes, c’est la possibilité que les voies ouvertes au vaccin ne le soient, en même temps, à d’autres virus comme celui de la syphilis de l’homme, de la morve du cheval, du charbon de la vache.
Aucun fait ne peut être cité qui témoigne que jamais les virus de la morve ou du charbon aient eu accès dans l’organisme humain par les piqûres de l’inoculation vaccinale. C’est que, en effet, rien n’est facile comme d’éviter cette éventualité dont les chances sont tellement réduites que, depuis quatre-vingts ans, l’occasion de sa réalisation ne s’est pas encore rencontrée. En faisant un choix attentif des sujets vaccinifères , dans l’une et l’autre espèce, on pourra toujours se mettre en garde contre les accidents de contagion de maladies qui seraient concomitantes.
Quant à la syphilis, oui, son inoculation est possible avec le vaccin, Mais combien rares en sont les exemples! Et pourrait-on être justifié de répudier la vaccine
et ses immenses bienfaits pour se soustraire aux chances infiniment petites d’une infection qu’un examen attentif des enfants vaccinifères peut aussi faire éviter.
Rien ne justifie donc cette ligue des antivaccinateurs, rien ne la motive; tout doit la faire reprouver, tout la condamne comme une coalition coupable, car elle a fait la preuve du mal dont elle peut être capable, quand les efforts de sa propagande réussissent à lui faire produire ses effets. C’est ce qui a eu lieu à Leipsig, dans la période 1870-1872. Voici les renseignements que donne sur ce point M. le professeur Léon Colin, du Val-de-Grâce, dans son beau Traité des Maladies épidémiques : « Depuis quelques années, dit-il, s’était constituée à Leipsig une véritable ligue, qui, au nom de certains dogmes, aussi absurdes que mensongers, avait lutté contre la découverte de Jenner, par tous les moyens, presse, clubs, association, et, en somme, était arrivée au double résultat d’empêcher la vaccination d’un grand nombre d’enfants et la revaccination de beaucoup d’adultes. On comprend, dès lors, la mortalité relative si étrange des enfants dans une épidémie varioleuse qui se déclara de 1870 à 1872. Sur 1027 décès par variole, il y en eut 715 qui se rapportaient à des enfants âgés de moins de 15 ans, et 312 seulement à des adultes. La mortalité des enfants, fut de 2,99 sur 100 de la population infantile delà ville et de 0,48 sur 100 de la population adulte. Celleci jouissait encore du bénéfice de la vaccination à laquelle elle avait été soumise avant que les effets de la prédication contre la vaccine eussent pu se produire.
« Voilà, dit M. Léon Colin, en Europe, dans un pays civilisé, en une ville célèbre par son université, la preuve des terribles dangers enfantés par les dépréciateurs de la vaccine. On y a sciemment, intentionnellement refusé aux nouveau-nés cette protection vaccinale à laquelle, depuis Jenner, ils ont droit, et l’on a ainsi voué d’avance, comme victimes à la première épidémie de variole, une série de jeunes générations. »
C’était dans la logique des choses. Les enfants de la capitale saxonne ont été offerts tout nus aux traits du fléau et ces traits ont atteint et blessé à mort un grand nombre. Si on les avait couverts du palladium que Jenner a trouvé, ils auraient été épargnés.
Après tout, cette expérience, trop en grand, que les habitants de Leipsig ont faite en 1870-1872, est si démonstrative de l’efficacité préservatrice de la vaccine contre la variole, qu’on s’étonnerait qu’il y ait encore aujourd’hui une ligue des antivaccinateurs, si l’on ne savait combien l’esprit de système est dominateur et rend inclairvoyants ceux qui le subissent. Et puis, il faut bien le dire, il y a une foule de gens qui ne sont pas exigeants en matière de démonstration et qui acceptent très volontiers comme expression de la vérité des inductions tirées de rapprochements plus ou moins autorisés et plus ou moins bien interprétés.
C’est ce qui est arrivé à Leipsig et ce qui pourrait se revoir ailleurs, sous l’influence de la propagande des membres de la ligue internationale des antivaccinateurs, qui s’agite beaucoup, multiplie ses démarches,
répand ses publications et tâche, par des conférences, de presser sur l’opinion publique.
Il n’est donc pas sans intérêt, puisque, aussi bien, cette propagande a pu produire ses effets désastreux dans une ville lettrée comme Leipsig, il n’est donc pas sans intérêt et sans utilité d’opposer aux inductions illégitimes et erronées des anti-vaccinateurs les preuves expérimentales, si concluantes par leur nombre et leur signification rigoureuse, qui portent un si irréfragable témoignage en faveur de l’efficacité de la vaccine contre la variole.
Les statistiques des pays dont la population n’est pas considérable, comme la Suède par exemple, fournissent souvent des documents qui, par leur netteté et leur précision, ont une valeur qui se rapproche de celles des faits obtenus par l’expérimentation directe. J’emprunte à un article publié récemment dans la Gazette médicale , par le Dr Vacher, ceux que je vais reproduire en les résumant.
Il résulte d’un état de la mortalité générale et des décès par variole depuis 1750 jusqu’à 1880, publié par le gouvernement suédois, que de 1750 à 1801, époque où la vaccine fut introduite en Suède, on comptait annuellement un décès par variole sur 364 habitants et que les décès par variole formaient le dixième de la mortalité générale.
De 1801 à 1877, la mortalité par variole n’est plus que de un par 5,355 habitants et ne représente plus que le centième de l’ensemble des décès de toutes
causes.
Les relevés du gouvernement suédois montrent que jusqu’en 1801, le chiffre des décès par la variole est toujours très élevé ; qu’il décroît sensiblement dans la période de 1801 à 1812, où la pratique delà vaccination se répand ; et qu’à partir de 1812, époque où la vaccination, déjà couramment pratiquée, est devenue obligatoire, le nombre annuel des morts occasionnées par la variole est insignifiant.
Que disent contre ce témoignage si indiscutable les antivaccinateurs ? Que le bénéfice de la vaccine est illusoire, attendu que si elle a réduit la dîme mortuaire de la variole, elle a aggravé la mortalité sur d’autres points, notamment dans les maladies de l’enfance.
Voici ce que répondent les faits à cette assertion sans preuve*:
Le docteur Sidenbladh, de Stockholm, a établi, d’après les documents statistiques publiés par le gouverdement suédois, que la mortalité dans la première année de la vie qui était de 23,5 pour 100 enfants, en 1760 se trouvait réduite actuellement à peu près de moitié : 13,8 pour 100.
Les antivaccinateurs osent soutenir que la mortalité générale est plus grande aujourd’hui qu’avant la généralisation de la pratique de la vaccine, « sans doute parce qu’elle a empêché de s’ouvrir les sources de dépuration humorale que représentent les pustules varioliques ».
A cela, voici ce que répondent les chiffres de la statistique suédoise :
Avant la vaccine, en Suède, la mortalité moyenne
générale était de 27 pour 1,000 habitants dans la deuxième moitié du xviii' siècle. La moyenne des décès par variole représentait le dixième de l’ensemble de tous les décès, soit 2,7 pour 1 ,000 habitants.
Depuis 1801, date de l’introduction de la vaccination, la mortalité générale dans ce pays n’est plus que de 22 pour 1,000, soit une augmentation de trois ans et demi dans la durée de la vie humaine.
En France, cet accroissement est bien plus considérable. La durée moyenne de la vie qui, en 1785, était de vingt-sept ans et demi, est aujourd’hui supérieure à quarante ans. Sans doute que la totalité de ce résultat n’est pas due exclusivement à la vaccine, mais elle y figure pour plus de trois ans et, conséquemment, cette imputation lancée contre elle par les antivaccinateurs, d’avoir abrégé la vie, est absolument le contraire de la vérité.
Rien n’est donc fondé de tous les méfaits attribués à la vaccine, de son influence pernicieuse qui se traduirait par la gravité plus grande des maladies de l’enfance et par une augmentation de la mortalité générale.
Mais il y a des antivaccinateurs qui poussent leur fureur de ligueur jusqu’à contester à la vaccine ses vertus préservatrices. L’un des orateurs de la ligue a soutenu cette thèse « que les piqûres vaccinales faites au bras des enfants constituent une recette empirique de la même force que celle qui consiste à percer les oreilles des enfants pour les préserver des ophthalmies,
et que la preuve de la valeur prophylactique de la vaccine est encore à faire. »
Cela est tout à fait insensé; mais puisque aussi bien, des arguments de celte force ont pu avoir prise en 1870-72, sur un assez grand nombre d’habitants de Leipsig et les aveugler à ce point que, méconnaissant tout le passé de la vaccine, ils ont renoncé à sa protection pour leurs propres enfants et les ont livrés en proie à la variole dont ils ont été frappés mortellement en si grand nombre; puisque, disais-je, la prédication de la doctrine des anti vaccinateurs a pu avoir un si désastreux résultat, il ne faut pas se lasser de rappeler les faits qui témoignent si puissamment, et avec tant de constance, de l’efficacité de la vaccine pour revêtir l’organisme de l’immunité contre la variole.
Voici des chiffres qui en témoignent. Je les emprunte à un mémoire, plein d’intérêt, sur la revaccination obligatoire, que M. le Dr Martin vient de publier dans la Revue scientifique. Dans la grande épidémie de variole qui a sévi sur l’Europe dans la période de 1868 à 1873, la différence est très grande, entre les chiffres qui expriment la mortalité par la variole dans les différents pays, suivant que la vaccination y est obligatoire ou ne l’est pas. Ainsi tandis que en Prusse et dans les Pays-Bas, où la vaccination n’était pas obligatoire, la mortalité par la variole s’est élevée à 5,667 pour le premier de ces pays et à 5,721 pour le deuxième, par millions d’habitants, pendant la période quinquennale de 1868 à 1873, elle n’a été que de 2,376 en Angleterre, 2,219 en Bavière, 1,528
en Ecosse et 1,339 en Suède, tous pays où la vaccination est obligatoire.
11 est de notoriété certaine, indiscutable, que la vaccine prévient les attaques de la variole sur les groupes dans lesquels on a la précaution d’entretenir l’immunité par des revaccinations suivies. « C’est grâce à la fréquence et à la régularité des vaccinations, dit M. Léon Colin, que l’armée prussienne a été à peine touchée par l’épidémie variolique qui, de 1857 à 1861, a couvert toute l’Allemagne et causé dans la population civile de la Prusse seulement, près de 8,000 décès : Immunité remarquable que nous avons vue se renouveler, quoique à un moindre degré, pendant la guerre de 1870-71. Au moment où elle se trouvait entre Paris où régnait la variole et la province qui en était également atteinte, l’armée allemande n’a eu, en effet, que peu de varioleux. Parmi les quelques centaines de prisonniers de cette armée, qui étaient renfermés à Paris, un seul a été envoyé à Bicêtre comme varioleux, et son affection avait été si fugace que nous conservons des doutes sur ce diagnostic. »
Mêmes résultats peuvent être observés aujourd’hui sur notre armée. Depuis que les revaccinations y sont pratiquées avec une grande régularité et que même on a le soin de renforcer, par une revaccination d’urgence, l’immunité de nos soldats dans toutes les localités où sévit la variole sur la population civile, le contraste est frappant et absolument démonstratif, entre les chiffres par lesquels se mesurent les atteintes et les sévices de cette maladie sur les habitants d’un côté, et
sur les groupes militaires de l’autre. Pour ces derniers, chiffres toujours très minimes; et, pour les autres, le plus souvent, très élevés. Et cela partout, invariablement.
Aussi peut-on dire que l’entretien chez les soldats de l’immunité contre la variole est une mesure conservatrice de la force de l’armée et de sa plus complète adaptation à son rôle. Sa puissance n’est-elle pas accrue de son invulnérabilité contre l’un des fléaux les plus démoralisateurs qui puissent l’atteindre ? Au point de vue de la grande ressource militaire que la vaccination constitue, quel puissant enseignement doit ressortir pour nous de l’expérience douloureuse de la guerre de 1870 ! Tandis que l'armée intérieure de Paris, celle que formaient les mobiles tout particulièrement, était en proie à la variole qui la décimait d’une manière cruelle, l’armée ennemie, couverte par le palladium de la vaccine, bravait la contagion et s’en trouvait épargnée. Et en présence de pareils faits, une ligue a pu se constituer contre la plus bienfaisante et la plus efficace des mesures prophylactiques dont la médecine ait été dotée ! Et la doctrine de ces étranges ligueurs a trouvé des croyants ! Et ces croyants trop sincères, ne se sont pas contentés de croire, ils ont conformé leur conduite à leur foi et voué systématiquement à la mort, par la plus terrible des contagions, leurs propres enfants qu’ils pouvaient si aisément sauver, et avec tant de certitude scientifique, en les dotant de l’immunité que la vaccination leur assurait ; et cela s’est vu de nos jours et peut se revoir encore !
Multiplions donc les preuves contre une doctrine extravagante.
Voici des chiffres bien éloquents que M. le Dr Martin a empruntés aux documents du parlement anglais et qu’il a reproduits dans son mémoire. Ces chiffres expriment la mortalité annuelle moyenne, causée par la variole, sur un million d’habitants, avant et après l’inoculation de la vaccine.
Rien de plus instructif que leur comparaison :
Périodes avant et après l'introduction de la vaccine
Mortalité annuelle moyenne sur un million d’habitants.
auxquelles
se rapportent les données sur la mortalité de la variole.
Pays.
Avant
l'introduction
de
la vaccine.
Apres
l’introduction
de
la vaccine.
et 1807-1850.
Autriche inférieure .
et 1807-1850.
Autriche supérieure
et
Salzbourg . . . .
et 1807-1850.
Styrie
et 1807-1850.
Illyrie
et 1838-1850.
Trieste
et 1807-1850.
Tyrol et Voralberg. .
et 1807-1850.
Bohême
et 1807-1850.
Moravie
et 1807-1850.
Silésie autrichienne. .
et 1807-1850.
Galicie
et 1807-1850.
Bukowine
et 1810-1850.
Berlin
et 1810-1850.
Suède
et 1801-1850.
Copenhague
Quoi de plus démonstratif et de plus convaincant que de pareilles différences : la variole tuant annuellement 14,000 personnes par million d’habitants dans la province de Trieste, dans la période des trente-trois années qui précèdent l’application de la vaccine; et ce
chiffre se trouvant réduit à 182 dans la période de quarante-deux ans qui suit la pratique de la vaccination !
Et toutes les statistiques, dans tous les pays, sont univoques à cet égard !
Inutile d’insister. La preuve est faite, archifaite, que la vaccine, en préservant de la variole, a été une sauvegarde contre la mort, dans une très large proportion.
Mais ses effets ne se prolongent pas généralement pendant toute la vie. Le terrain que la vaccine a stérilisé pour le germe de la variole peut redevenir, peu à peu, apte à sa culture. L’expérience en témoigne aujourd’hui. Du temps de Jenner et dans les années qui suivirent, on pouvait croire à une efficacité préservatrice de la vaccine égale à celle de la variole elle-même : les faits n’avaient pas encore parlé. Mais aujourd’hui on sait , d’après eux , à quoi s’en tenir. Au point de vue de l’immunité qu’elles confèrent l’une et l’autre, la vaccine est inférieure à la variole. Pourquoi cela ? Serait-ce que les vertus du vaccin se seraient peu à peu atténuées par l’influence de cette longue série d'organismes humains à travers lesquels on l’a fait passer depuis Jenner? Beaucoup penchent vers cette opinion que les expériences de la commission lyonnaise tendent à contredire, car le cowpox qu’elle a fait naître du vaccin jennérien, transporté sur des vaches , s’est montré tout aussi beau dans son développement que le cowpox issu du cowpox lui-même. Il est plus admissible que c’est l’organisme vacciné qui, peu à peu, se reconstitue dans de telles conditions de composition
QUINZIÈME ET SEIZIÈME LEÇONS. 2üo
que les virus, soit de la variole, soit de la vaccine , y retrouvent les éléments propresà leur culture. Quoi qu’il en soit des causes, encore inconnues, de cette aptitude récupérée à la longue , ce qui demeure certain c’est que, dans un grand nombre de cas, l’organisme redevient un milieu propre à la culture du virus vaccinal, ce qui implique qu’il a perdu son immunité contre la variole, car là où prend le vaccin, le virus variolique peut prendre également. Les expériences de la commission lyonnaise en portent témoignage.
D’où la nécessité de la revaccination pour refaire une immunité nouvelle à ceux qui l’ont perdue, ou pour la renforcer dans les organismes où, sans avoir encore disparu, elle est en train de décliner.
A ce dernier point de vue, il est important de bien remarquer que la perte de l’immunité ne se produit pas par un à coup subit ; c’est par une gradation plus ou moins lente qu’elle s’accomplit, en sorte que dans la période de déclin, il y a des degrés dans l’immunité dont l’organisme peut encore bénéficier pour se défendre, dans une certaine mesure, contre les atteintes de la variole. C’est ce qui explique que souvent, sur les individus vaccinés, la variole, quand elle a pu prendre, se manifeste avec des caractères d’intensité moindre que lorsque son germe est tombé et pullule sur un terrain vierge de toute vaccination antérieure. Ainsi cette vaccine, qui a retrouvé de nos jours ses blasphémateurs des premiers temps , protège encore même lorsqu’elle a cessé d’être complètement efficace, et les germes de la variole ne trouvent pas un milieu
qui soit tout à fait favorable aux manifestations de leur activité dans celui qui a reçu l’ensemencement des germes de la vaccine.
Ce n’est pas, du reste, là un fait qui soit particulier aux virulences antagonistes de la variole et de la vaccine. Quand l’immunité contre une maladie contagieuse est acquise à un organisme par une première imprégnation du virus même de cette maladie , cette immunité peut avoir aussi ses degrés dont la mesure est donnée par les effets plus ou moins marqués d’inoculations successives. C’est ce dont témoignent les expériences de M. Pasteur sur le choléra des poules et celles de M. Chauveau sur le charbon des moutons algériens. Tel organisme inoculé peut se montrer encore susceptible du virus qu’il a reçu, lequel traduit ses effets avec une intensité décroissante, suivant le degré de cette susceptibilité, jusqu’à ce qu’enfin le terrain se montre complètement stérile. Il y a là des indications et un enseignement expérimental dont la pratique doit tirer profit pour faire produire à la vaccination la plus grande somme de ses effets ; c’est-à-dire l’immunité immédiate complète , et sa réfection complète aussi, après son épuisement.
La disparition de l’immunité vaccinale étant un fait dont l’expérience constate la réalité pour un grand nombre de vaccinés, la nécessité de la revaccination générale s’impose par cela même, car c’est l’épreuve de la vaccination seule qui peut faire reconnaître si un milieu organique est redevenu propre à la culture du virus variolique, ou lui est encore stérile. Ne pas re-
vacciner, c’est laisser au fléau de la variole autant de proies qu’il y a d’individus destitués de leur immunité, au moment où une épidémie vient à sévir. Et cette épidémie, elle n’est, en définitive, que l’expression de ce fait que, dans une population donnée, un grand nombre de sujets se trouvent actuellement susceptibles de l’action du virus variolique , soit qu’ils aient perdu leur immunité, soit qu’ils n’aient jamais été vaccinés et qu’ils se trouvent encore indemnes de toute attaque de variole. Faites disparaître ces conditions qui sont celles de l’épidémie; que l’immunité soit rendue ou acquise aux individus dans une population menacée et l’épidémie n’aura pas de raison pour paraître ou n’ën aura plus pour durer, puisque la semence virulente d’où elle procède ne tombera plus que sur des terrains stérilisés pour elle. Gela n’est pas une vue de l’esprit, c’est l’expression de ce qu’une longue expérience a fait connaître depuis la découverte de la vaccine.
Voici encore des chiffres qui en témoignent. Je les emprunte au mémoire de M. Martin.
Dans l’armée prussienne , dont tous les hommes avaient été soumis à la revaccination avant leur entrée en campagne en 1870, la proportion de la mortalité par la variole a été, sur 10,000 hommes, de 5,8, tandis que sur le même chiffre, elle a été de 222,6 dans la garnison française de Langres, dont la statistique a été dressée. Cette résistance de l’armée prussienne à la variole, malgré les foyers de contagion auxquels elle a été exposée, est un fait très caractéristique et très
instructif, dont nous avons su profiter, du reste. Une circulaire ministérielle en date du 8 mars 1875, a rendu obligatoire la vaccination et la revaccination des soldats de l’armée française au moment de leur incorporation. Qu’est-il résulté de cette mesure ? C’est que l’armée, protégée par la vaccine, peut traverser, sans souffrir d’atteintes sérieuses, les épidémies varioleuses, dans les garnisons qu’elle occupe. A Paris , par exemple, une épidémie variolique grave sévit depuis un an. Eh bien, la statistique de M. le Dr Bertillon nous enseigne que du 1er janvier au 1er juillet 1880, sur 10,000 individus, on a constaté 9.50 varioles dans la population civile masculine de 15 à 35 ans et 1,25 seulement dans la population militaire.
La nécessité de la revaccination ressort donc évidente de l’ensemble des faits.
Une chose étonne, c’est qu’une mesure sanitaire aussi puissante que la vaccine, et qui touche de si près aux intérêts les plus chers de la famille et de l’Etat, ait été laissée presque complètement à la discrétion des volontés individuelles, au lieu d’être imposée à tous par la loi, et plus spécialement à ceux qui ont charge d’âme dans la personne de leurs enfants, qu’ils ont le devoir de protéger de tous leurs moyens, contre tout ce qui peut leur nuire. Or, quelle maladie peut être plus nuisible que la terrible variole, qui tue si souvent, qui défigure presque toujours, qui , dans un trop grand nombre de cas , en privant de la vue le malheureux qu’elle a frappé, prive la société, la plupart du temps, de la plus grande somme des services
utiles qu’il pouvait lui rendre, quand elle ne le laisse pas entièrement à sa charge.
Mais ce n’est pas seulement à soi-même et aux siens que l’on peut porter les plus graves dommages en s’abstenant de se prémunir contre la variole par la vaccination. Ceux qui n’ont pas reçu cette précieuse immunité, sont voués presque inévitablement à la contagion, en deviennent les aliments, et ils ont ainsi leur part individuelle de responsabilité dans le développement des vastes épidémies qui font de si grands vides dans les populations et causent tant d’irréparables malheurs. Au rapport du Dr Vacher, il n’y a pas d’exagération à porter à 200,000 le nombre des victimes de la petite vérole dans l’épidémie trop célèbre de 1868-1873.
Quels chiffres et quels arguments pour qu’à l'endroit de la variole, les citoyens ne conservent pas la propriété absolue de leur corps, et qu’ici, comme en tout, la liberté individuelle trouve sa limite dans le dommage que sa jouissance peut causer à autrui. La liberté des contagions est une de celles que l’intérêt commun commande le plus de réprimer. La puissance publique s’arme de toute son énergie contre les contagions animales qui peuvent causer de si grandes ruines, quand on leur laisse la liberté de se répandre. Ce n’est pas, sans doute , quoique puissent en penser les Uiembres de la ligue antivaccinatrice , porter atteinte à la dignité humaine , que de protéger nos personnes contre les contagions, par des lois qui soient conservatrices pour chacun, et ôtent à chacun la redoutable
faculté de s’infecter de principes contagieux qui le rendent dommageable à tous.
C’est la connaissance des faits qui viennent d’être exposés; c’est cette longue démonstration expérimentale, poursuivie pendant quatre-vingts ans dans tous les pays, d’abord de l’efficacité certaine de la vaccine pour prémunir contre la variole; et ensuite de la reconstitution graduelle des aptitudes de l’organisme à contracter de nouveau la variole malgré la vaccine, dont la vertu préservatrice finit par s’épuiser sur un nombre indéterminé de sujets : Ce sont ces faits et ces notions certaines qui ont inspiré à M. le Dr Liouville, député, l’heureuse idée de rendre obligatoires la vaccination et la revaccination, par une loi spéciale qui ôterait aux chefs de famille cette liberté malfaisante de laisser leurs enfants exposés, sans protection, à la plus terrible des contagions; et aux adultes, cette liberté non moins nuisible de s’y exposer eux-mêmes et d’en accroître le foyer en contribuant, par leur propre personne, à l’alimenter et à l’entretenir. La loi qui portera dans l’histoire le nom de Loi Liouville , si les Chambres en adoptent le projet, est une loi sanitaire par excellence, puisqu’elle doit avoir pour résultat de ne plus permettre à la variole de grandir dans les énormes proportions dont çes dernières années nous ont donné de si terribles exemples , au grand dommage des populations qui en ont subi les atteintes; et il faut bien le dire aussi, à la honte des gouvernements, qui n’ont pas eu la prévoyance de protéger ces populations contre elles-mêmes, c’est à dire de les
défendre des suites ou de leur insouciance, ou de leur ignorance, ou de leur mauvaise volonté, en leur imposant l’obligation salutaire, pour chacun et pour tous, de se rendre invulnérables aux coups de la variole.
Quelles objections peut-on faire à l’application d’une loi de cette nature, qui , sans aucun risque pour les personnes qui y seront soumises, à si peu de frais, par des moyens si simples et si faciles, peut produire de si grands, de si complets, de si féconds résultats?
Dira-t-on qu’elle est impraticable? Mais la France est devancée, et depuis bien longtemps déjà, dans la voie où l’on voudrait la faire entrer aujourd’hui. Neuf ans après l’invention de la vaccine, dès 1807, il s’est trouvé un gouvernement qui, plein de foi dans le génie de Jenner et dans la supériorité de la méthode prophylactique qu’il venait d’inventer, ‘osa violenter les populations jusqu’à leur en imposer le bienfait de par la loi. Ce gouvernement est celui de la Bavière ; c’est à lui que revient l’honneur de cette initiative qui témoigne d’une si grande supériorité de vue de la part du chef d’état qui eut le courage d’en prendre et d’en accepter la responsabilité, à une époque où l’expérience de la valeur de l’invention nouvelle était à peine faite, et où l’opinion publique n’avait pas encore eu le temps d’être éclairée sur ce point par les faits.
En 1816, la Suède suivit l’exemple si heureusement donné par la Bavière; puis vint le tour du Wurtemberg en 1818.
Ce premier mouvement s’arrêta là ; et une longue
période de quarante-six ans s’écoule avant qu’un autre gouvernement en Europe, se décide à imposer l’obligation de la vaccine pour refréner les ravages des épidémies varioliques. C’est l’Ecosse qui, en 1864, reprit cette initiative, l’Angleterre la suivit en 1 867 et l’Irlande en 1868. La loi anglaise de 1867 a été complétée en 1871 parun nouveau bill. Quelques cantons delà Suisse ont imité cet exemple. Enfin, en 1874, une loi d’empire a rendu la vaccination obligatoire dans toute l’Allemagne. Les résultats si concluants obtenus par l’application à l’armée de cette mesure si vraiment sanitaire, ne pouvaient pas manquer de déterminer les gouvernements à en faire bénéficier les populations civiles.
Ainsi donc, l’expérience est faite, et suffisamment en grand, et depuis assez longtemps, pour que l’objection de l’impraticabilité que l’on ne manquera pas d’opposer à la loi Liouville tombe d’elle-même. Le bien qui se fait en dehors de nos frontières peut et doit être réalisé en dedans, et l’on peut dire que les gouvernements manquent à leur mission quand ils ne font pas profiter leurs nationaux de tout ce qui, dans le domaine du bien, a été acquis par l’expérience dans les pays étrangers.
Blais la liberté individuelle? Elle a sa limite, on ne saurait trop le répéter, au point exact où elle commence à être nuisible aux autres. Chacun peut porter sa haire aussi rude qu’il le voudra; se mortifier s'il le juge convenable, à coups de discipline; voire même se transformer en eunuque , si tel est son bon plaisir;
la société n’a rien à y voir, à la condition toutefois que, sur ce dernier point, on ne cherche pas, comme une certaine secte de la Russie, au moment actuel, à faire de la propagande. Dans tous ces actes, ce n’est qu’à soi qu’on cause un dommage. Mais quand on se laisse gagner par une contagion contre laquelle la science a donné le moyen de se défendre et que , faute d’avoir usé de ce moyen, on s’est transformé en instrument de cette contagion, que l’on communique aux autres, on a fait usage, en agissant ainsi, d’une liberté nuisible, et la puissance publique, éclairée par l’expérience des dommages causés par’l’usage de cette liberté, qui est devenue un abus, a le droit et le devoir d’y mettre un frein.
La loi dont M. Liouville a conçu le projet, et qui est soumise actuellement aux délibérations de la Chambre des députés, est donc parfaitement justifiée.
La première de ses prescriptions marque à six mois la limite de temps fixée aux parents pour faire vacciner l’enfant nouveau-né. Plus tôt, en effet, on le protégera, et plus sûrement on le soustraira aux atteintes de la redoutable maladie. La statistique de l’Ecosse, où la vaccination est obligatoire dans les premiers six mois, donne la preuve, par des chiffres, des avantages de cette pratique vraiment sanitaire. Avant que la vaccination fût imposée, la mortalité par la variole, pour une période de dix ans, avait été de 310 à l’âge de 0 à 6 mois, sur 10,000 enfants; après l’obligation, le chiffre de cette mortalité s’abaisse à 174.
Inutile de multiplier les chiffres, tant cela est de-
venu une vérité évidente par elle-même. Ce qui est vrai de la vaccination l’est également de la revaccination. Puisque la vertu de la vaccine est susceptible de s’épuiser; puisque, après un certain temps écoulé, l’organisme cesse, peu à peu, d’être revêtu de cette complète protection, dont elle l’avait couvert, il demeure évident que la nécessité s’impose de recourir, une nouvelle fois, à la vaccination pour en obtenir de nouveau les avantages incontestables qu’elle avait une fois donnés, sauf à recommencer encore, quand son influence préservatrice aura cessé d’être efficace. A cet égard, les faits sont aujourd’hui accumulés, qui témoignent de la puissance des revaccinations pour réduire l’intensité des épidémies varioliques et arrêter leur expansion.
Mais on fait à la loi proposée l’objection qu’elle sera d’une application difficile. Sans doute , mais avec le temps, les difficultés s’aplaniront, et, en matière sanitaire, c’est beaucoup pour un principe qu’il ait reçu la consécration de la loi. Si l’obligation , devenue légale, rencontre des récalcitrants au moment où la loi est promulguée, dans ceux qui ne veulent pas y conformer leur esprit, il n’en est plus de même des générations qui viennent après, et auxquelles la loi s’impose graduellement, de par l’autorité qui lui est inhérente.
Et puis l’expérience fait son œuvre, la loi prouve son utilité par son action même et le moment arrive où tout le monde l’accepte et s’y conforme. Voyez ce qui est arrivé pour la loi Grammont. Elle a été consi-
dérée, dans le principe, comme attentatoire à la liberté des propriétaires des animaux. Bien des résistances lui ont été opposées. Peu à peu, cependant, elle a produit ses effets ; sous son influence salutaire , les mœurs des hommes préposés aux soins et à la conduite des animaux se sont adoucies; ils se sont déshabitués de leurs violences , grâce à la surveillance dont ils ont été l’objet et les pénalités édictées par la loi, si légères qu’elles fussent, n’ont pas laissé cependant d’être efficaces.
Quelque chose d’analogue ne manquera pas de se produire à l’endroit de la loi sur la revaccination. Du moment qu’elle existera, elle s’imposera, comme naturellement, par la force de son principe, et l’idée de lui résister s’atténuera graduellement.
Et puis, il faut compter aussi pour qu’une loi pareille produise tous ses effets sur la plus grande diffusion des connaissances, qui résultera de l’instruction plus répandue. Pour un grand nombre, la résistance à accepter les mesures qui peuvent être le plus profitables à leurs intérêts, résulte de leur ignorance. Mieux éclairés , ils se trouveront amenés, par une notion plus vraie des choses, à donner à ces mesures l’assentiment, qui est la condition nécessaire pour qu’une loi entre décidément dans les mœurs. Mais il ae faut pas oublier que si les mœurs font les lois virantes, les lois contribuent, de leur côté, à exercer sur les mœurs une pression salutaire et finissent , avec l’aide du temps, par se les adapter. Il ne faut donc pas que les difficultés prévues , que peut rencontrer
l’application d’une loi utile, découragent et détournent de la rendre. A ce compte, le progrès serait bien lent. Il faut souvent que la loi prenne les devants, qu’elle soit réformatrice des idées, qu’elle leur donne une impulsion dans le sens même de son principe , et qu’elle impose, de par son autorité, même à l’encontre des opinions et des sentiments, le bien dont elle est grosse.
La loi Liouville estime loi bienfaisante; elle a pour elle l’autorité de la science et de l’expérience; et si elle était promulguée, elle ne tarderait pas à marquer ses effets par une réduction du chiffre de la mortalité que cause la variole.
Et j’ai, pour mon compte, la forte espérance qu’elle sortira des délibérations de nos assemblées, malgré les résistances que les préjugés peuvent lui opposer.
L’INOCULATION (Suite)
LA VARIOLISATION
Elargissement du champ de l’inoculation par l’étude expérimentale des virus. — Pouvoirs nouveaux dont la prophylaxie doit être dotée, dans l’avenir. — Idée générale de l’inoculation. — L’inoculation prophylactique dans le passé. — Appliquée exclusivement contre la variole. — Introduite en Angleterre au commencement du siècle dernier. — Pratique usuelle en Asie et en Afrique. — Grand progrès réalisé par l’inoculation variolique. — Bénignité et circonscription plus grandes de la variole inoculée. — Incertitude des conséquences. — Graves aléas. — Terreurs inspirées par l’inoculation. — Tentatives infructueuses d’atténuation du virus par des procédés empiriques. — D’où la croyance générale à l’invariabilité de l’énergie virulente. — Différences des effets expliquées par les réceptivités. — Part réelle de la réceptivité. — Exemple des moutons algériens réfractaires au charbon. — Degrés dans l'intensité des virus. — L’atténuation de la virulence ouvre de nouvelles voies à l’inoculation prophylactique. — Tentatives d’atténuation du virus par des procédés de laboratoire. — Expériences de M. Toussaint sur le virus claveleux. — Le microbe de la clavelée. — Attendre les résultats de son inoculation au point de vue prophylactique. — Aggravation de la clavelée dans le Midi. — Pourquoi ? — Rapport probable entre l’intensité de la contagion et l'intensité de l’importation. — La clavelisation, dans le Midi, entraînerait une mortalité exceptionnelle. — Importance des recherches sur la culture du virus claveleux^ — La variolisation sur l’homme aurait à en bénéficier. — La vacoinaLion restera toujours supérieure à la variolisation. — Toutefois, l’atténuation de la virulence variolique aurait une grande
importance. — Application à l'inoculation sur les populations africaines. — Répugnance des Arabes pour la vaccine. — Considérations d’ordre non scientifique qui peuvent faire adopter la variolisation de préférence à la vaccination. — La vaccine serait défaillante en Afrique. — Atténuation de la variole inoculée qui ne serait pas infectieuse. — La variolisation, moyen de régulariser la variole et de la distribuer avec mesure.
Messieurs,
Dans les leçons qui précèdent, j’ai eu surtout en vue l’inoculation vaccinale et je lui ai consacré tous les développements que me paraissait comporter la grande découverte de Jenner. Mais la vaccine ou, plutôt, la vaccination qui a été l’objet de ces développements, n’est qu’un mode particulier de la grande méthode préventive que l’on appelle Y inoculation .
L’application de cette méthode, circonscrite en médecine humaine, un peu plus étendue en médecine vétérinaire, est destinée à devenir bien plus compréhensive, grâce aux recherches de M. Pasteur sur les virus et au pouvoir nouveau, dont un jour elles doteront la pratique, de réduire l’énergie de ces virus jusqu’au point de les transformer en leur propre vaccin et de les faire servir ainsi d’agents conservateurs contre leurs propres atteintes.
En quoi consiste la méthode de l’inoculation ? Dans une transmission intentionnelle et méthodique, par des voies artificiellés, d’une maladie contagieuse, compatible avec la vie, à des sujets en santé susceptibles de la contracter accidentellement dans les circonstances diverses où ils peuvent être exposés à son influence.
Quand on dit que l’inoculation est une mesure préventive, on ne se sert pas d’une formule qui soit l’expression rigoureuse de la réalité. L’inoculation n’est pas préventive de la maladie, puisqu’elle a pour but et pour résultat de la transmettre ; mais elle est préventive de sa gravité, tout au moins dans la généralité des cas, et elle fait bénéficier l’organisme de l’immunité propre à cette maladie, sans lui faire courir les chances des accidents dont elle peut être suivie quand elle est contractée dans les conditions ordinaires de la contagion.
Bénignité plus grande que revêt la maladie, quand elle est transmise artificiellement que lorsqu’elle est contractée, au hasard, par les voies ordinaires de la contagion ; et immunité acquise, pendant un temps plus ou moins long, contre le retour de cette maladie : voilà le double objet qu’on se propose par la pratique de l’inoculation. Conséquemment, elle ne saurait être utilement employée contre les maladies qui, telles que la morve, par exemple, ne confèrent pas l’immunité ; et contre celles qui se manifestent tout aussi graves quand elles sont transmises artificiellement qu’à la suite de la contagion accidentelle. L’inoculation, dans ces derniers cas, ne réalisant que le mal, sans faire bénéficier du bien qui peut en résulter, il demeure évident que sa pratique s’est trouvée, jusqu’à présent, absolument contre-indiquée.
Pour embrasser, dans son ensemble, la question de l’inoculation, j’examinerai successivement les résultats qu’elle a donnés dans le passé, ceux qu’on essaye
de lui faire produire dans le présent, et je considérerai, d’après les faits actuellement acquis, ce que la médecine est en droit d’espérer d’elle pour l’avenir.
La pratique de l’inoculation comme moyen préventif d’une maladie ne remonte guère, en Europe, qu’à un siècle et demi environ. C’est à la variole de l’homme qu’elle fut exclusivement appliquée, d’où la synonymie établie entre le mot générique inoculation et l’opération de la variolisation. Les ouvrages de médecine du dernier siècle qui traitent de l’inoculation n’ont en vue que cette dernière opération.
Il n’entre pas dans mon cadre d’en tracer ici l’historique; je veux seulement dire que lorsqu’en 1721 elle fut introduite en Angleterre par Lady Montague, qui en avait pu voir les heureux effets pendant l’ambassade de son mari à Constantinople, l’opération de l’inoculation variolique rencontra devant elle les résistances qu’on oppose toujours, et partout, et dans tous les temps, aux innovations. Sans le courage de Lady Montague qui prêcha d’exemple, en faisant inoculer sa propre fille, sous les yeux des médecins de la cour, il est probable que ces résistances eussent été longues à surmonter. Mais le succès couronna cette entreprise généreuse, et l’exemple si heureusement donné trouva peu à peu des imitateurs.
Cependant l’expérience de l’efficacité de cette méthode était faite depuis un temps immémorial en Asie et en Afrique. Elle était usuelle à Constantinople où Lady Montague s’inspira des résultats dont elle avait été témoin pour en faire bénéficier son pays et, par son
intermédiaire, l’Europe tout entière. Il y avait longtemps que les habitants de la Géorgie et de la Circassie avaient su la mettre à profit pour sauvegarder la valeur de leurs filles qui n’auraient plus trouvé d’acquéreurs pour les harems ottomans si la petite vérole les avait défigurées.
Cette opération consistait à puiser le virus naturel sur une pustule soit de la variole spontanée , soit de la variole communiquée, et à l’insérer par un mode ou par un autre : incision, séton, vésicatoire, piqûre. Je reviendrai ultérieurement sur ces différents modes opératoires.
Il est incontestable que la pratique de l’inoculation, appliquée à la variole humaine, réalisa un très grand progrès, car elle diminua, dans une très grande proportion, les chances de la mortalité par la variole naturelle et celles de ses complications. Plus bénigne que la variole naturelle, localisée souvent aux points de l’inoculation, et ne se traduisant, quand elle se généralisait, que par une éruption plus modérée, la variole transmise artificiellement ne laissait après elle que des stigmates peu marqués, au lieu des traces si souvent difformes qu’imprimait sur le visage la variole naturelle.
Mais si tels étaient les résultats ordinaires de l’inoculation variolique, la certitude n’existait pas que toujours elle ne produirait que des effets modérés. La menace de la maladie grave, compliquée, avec les chances de ses suites mortelles, planait toujours au-dessus de l’inoculation, et quoique sa réalisation fut l’excep-
tion, il suffisait qu’elle fût possible pour qu’elle inspirât des craintes et fît hésiter de recourir à une pratique derrière laquelle se trouvaient de redoutables aléas. Si les piqûres de la vaccine, si inoffensives dans l’immense majorité des cas, ne laissent pas de faire trembler quelquefois les mères, on s’explique les terreurs que, par le passé, devaient inspirer celles de la variole. Aussi les médecins s’étaient-ils ingéniés à trouver le moyen d’atténuer le virus variolique, pour tâcher de faire disparaître toutes les chances mauvaises de son inoculation. Mais les tentatives faites en vue d’atteindre ce résultat étaient demeurées infructueuses. Les dilutions faites avec du lait, de l’eau, les solutions salines s’étaient montrées tout aussi efficaces que le virus inséré dans son état naturel. De là la croyance, encore assez généralement adoptée, que l’énergie virulente est invariable et que les différences des effets qui suivent les inoculations dépendent non des propriétés du virus, mais de celles du terrain sur lequel il est semé ou, autrement dit, de ce que l’on appelle les réceptivités organiques. Sans doute qu’il faut faire la part, pour interpréter les effets différents des inoculations d’un même virus, de cette inconnue qu’on appelle la réceptivité, c’est-à-dire cette condition particulière soit à des races tout entières, soit dans les races à de certains individus, en vertu de laquelle les mêmes virus pullulent avec plus d’activité sur tels sujets que sur tels autres.
L’expérimentation fournit des preuves directes de ces différences remarquables de milieux que les orga-
nismes peuvent constituer pour les virus. Les moutons algériens sont réfractaires au virus charbonneux ou, s’ils en ressentent les effets, c’est dans une mesure toujours affaiblie. Il faut forcer considérablement les doses pour causer des accidents mortels. La clavelée est aussi pour les moutons de l’Algérie une maladie généralement bénigne, si bénigne que, sur un grand nombre, elle passe inaperçue. Mais ce virus si bien supporté par eux, quand ils le transmettent à nos moutons des départements méridionaux, détermine chez ceux-ci des accidents désastreux.
La réceptivité, toute mystérieuse qu’elle soit dans sa cause, est donc une réalité; et c’est cette réalité certaine, mais non appréciable à l’avance, qui faisait de la variolisation une opération si redoutable par ses aléas.
Mais ce n’est pas seulement de la réceptivité que dépend la différence des effets que les virus peuvent produire. Il peut y avoir des degrés dans l’intensité des virus naturels, puisque les expériences de M. Pasteur démontrent qu’il est possible de réussir à les atténuer dans des mesures variables, et de produire avec le même virus des effets différents, en rapport avec les degrés de leur atténuation. Si ces résultats peuvent être obtenus à volonté dans les laboratoires, pour certains des virus étudiés jusqu’à présent, peutêtre des phénomènes du même ordre peuvent-ils se passer dans des organismes infectés, suivant les conditions de milieu qu’ils constituent pour les virus qu’ils ont reçus? Pure hypothèse, je le confesse! Mais ce qui n’en
est pas une, c’est la possibilité d’atténuer l’énergie de la virulence par des procédés de laboratoire ; et c’est cette découverte qui doit ouvrir à la prophylaxie par l’inoculation des voies bien plus étendues que par le passé. J’aurai l’occasion de revenir sur cet important sujet et de montrer, par les résultats déjà obtenus, ce que la méthode de l’atténuation des virus renferme de fécond pour la prophylaxie des maladies contagieuses dont la virulence est trop énergique pour que l’inoculation ait pu leur être jusqu’à présent applicable.
Ne pourrait-on pas faire bénéficier l’inoculation variolique de cette méthode et réaliser, avec les moyens dont nous disposons aujourd’hui, ce qui n’a été qu’un espoir toujours leurré pour les médecins du siècle passé? Les expériences entreprises, en ce moment, par M. Toussaint, à l’école vétérinaire de Toulouse, sur le virus claveleux, permettent de concevoir à cet égard des espérances. II résulte, en effet, d’une note communiquée par M. Toussaint à l’Académie des sciences, dans sa séance du 14 février, qu’il a réussi à cultiver le microbe de la clavelée dans des bouillons de viande de mouton, de bœuf, de lapin et même de levure. C’est dans le bouillon de mouton et de lapin qu’elles ont donné les résultats les plus complets. « Après deux ou trois jours de culture, les liquides sont chargés de bactéries et de spores. Il se forme à leur surface des pellicules qui en renferment d’immenses quantités; puis, après cinq jours, les microbes tombent au fond sous la forme de spores et le liquide s’éclaircit. »
Voici la description que donne M. Toussaint de ce microbe qu’il a, non pas découvert, mais constaté, après un certain nombre d’auteurs dont il donne l’énumération, au début de sa communication : « Le microbe de la clavelée se présente, dit-il, sous deux états : celui de bactéries et celui de spores. Les bactéries sont très petites au premier jour de la culture : elles n’ont pas plus de trois à quatre millièmes de millimètre de longueur. Elles sont alors très agiles et parcourent, dans tous les sens, le champ du microscope ; puis elles s’allongent et se segmentent. Rarement on trouve plus de deux articles réunis; on peut cependant en trouver trois ou quatre. Presque toujours l’un des articles est plus développé que l’autre. Du deuxième au troisième jour de culture, on voit la plus longue des bactéries donner deux spores, une à chaque extrémité et quelquefois une autre dans son milieu ; la petite bactérie n’en donne ordinairement qu’une. Elle paraît alors sous la forme d’une massue, car la spore a un diamètre supérieur au sien et atteint, à peu près, un millième de millimètre. Elle est légèrement ovale et très réfringente, moins grosse que celle du charbon. Les premières cultures ont été plus pauvres en bactéries que celles de la cinquième à la dixième série. Ces dernières donnent, en un jour, uu voile compacte sur toute la surface du liquide. »
L’inoculation de ces liquides de culture à des moutons a déterminé, aux points des piqûres, la formation de pustules ou, pour mieux dire, de petites tumeurs locales , qui ont mis de quinze à dix-huit jours pour
atteindre leur maximum de développement et ne sont jamais arrivées à ce que l’on appelle la période de maturité. Aucun travail de sécrétion ne s’y est produit et elles ont disparu par résorption, sans laisser la trace cicatricielle qui fait suite toujours à la suppuration dont les vraies pustules ont été le siège. Aucune éruption générale n’a accompagné la formation de ces tumeurs et la température des sujets qui les portaient ne s’est élevée qu’à cinq ou six dixièmes de degré, vers le quinzième jour de leur apparition.
Une expérience, que relate M. Toussaint dans sa note, prouve bien le rapport qui existe entre la présence des microbes dans les liquides de culture et la manifestation des tumeurs au lieu de leur insertion : ces liquides deviennent complètement inertes après leur filtration. Injectés sous la peau d’un mouton à la dose de deux centimètres cubes , ils n’ont donné lieu à aucun phénomène local ou général. La tumeur produite par l’injection avait disparu le lendemain, sans laisser la moindre trace.
Mais ces microbes sont-ils ceux de la clavelée? Et, dans le cas de l’affirmative, ont-ils encore assez d’énergie pour imprimer aux humeurs organiques le mouvement de fermentation fébrile d’où résulte l’immunité? Les expériences qui doivent résoudre ces questions sont actuellement en cours d’exécution. Il faut en attendre les résultats pour juger à son œuvre, au point de vue de la prophylaxie, la méthode de culture du virus claveleux dont M. Toussaint vient de faire l’essai.
Si cette tentative réussissait, elle serait d’une grande importance, au point de vue pratique, car d’après les récits qui nous viennent de nos départements méditerranéens, la variole ovine y aurait acquis une gravité exceptionnelle depuis l’importation des moutons algériens, qui se fait aujourd’hui sur une si grande échelle ; et contre cette clavelée, dont l’intensité s’est accrue, l’inoculation ne serait plus une ressource parce que la maladie, transmise artificiellement avec le virus naturel, revêtirait les mêmes caractères de gravité que ceux qui appartiennent à la maladie contractée dans les conditions ordinaires de la contagion. De quoi dépendent ces manifestations exceptionnelles ? L’intensité plus grande de la contagion claveleuse qui sévit sur nos départements méridionaux paraît avoir sa cause dans le nombre si considérable des moutons algériens que l’on importe en France, chargés d’un virus auquel ils sont comme indifférents, mais qui n’en a pas moins toute son énergie, prête à se manifester et prompte à le faire, quand l’occasion lui en est donnée par la rencontre de terrains plus favorables à sa culture que ne paraît l’être l’organisme des moutons d’Afrique, ce qui démontre bien que la bénignité de la clavelée sur ceux-ci résulte exclusivement de leurs conditions organiques propres, et non de l’atténuation du virus dont ils ont reçu l’imprégnation.
Un autre problème est posé par la forme que paraît revêtir l’épizootie claveleuse actuellement dans nos départements méridionaux : c’est celui de l’insuccès de la clavelisation, fait si contradictoire avec ce que
nous enseigne l’histoire de cette opération dont la valeur économique est attestée par tant et tant de preuves depuis qu’elle est entrée dans la pratique, c’est-à-dire depuis la fin du dernier siècle. C’est ce qui ressortira du chapitre spécial que je lui consacrerai dans une leçon prochaine. Comment se fait-il que, d’après ce que l’on affirme, l’inoculation claveleuse se montre infidèle aujourd’hui, dans nos départements méditerranéens, à toutes les promesses de son passé? Il y a là une question importante à étudier. Mais quoi qu’il en puisse être de la raison de ces faits exceptionnels, ces faits étant ce qu’ils sont, l’inoculation ne constituant plus, actuellement tout au moins, pourles troupeaux du Midi, un moyen de leur transmettre une clavelée plus bénigne que la clavelée contractée accidentellement, il est clair qu’un grand intérêt s’attache aux recherches qui ont pour objet l’atténuation, par une culture appropriée, du virus claveleux, de telle sorte qu’il devienne possible de restituer à l’inoculation tous ses avantages économiques. Le désastre de l’infestation claveleuse, dont l’importation des moutons algériens paraît être la cause, pourrait se trouver ainsi réduit aux proportions d’une épizootie relativement bénigne, n’entraînant qu’une mortalité de 2 à 5 p. 100.
J’ajoute que la pratique de la variolisation chez l’homme aurait, à coup sûr, à bénéficier des résultats avantageux que l’on aurait obtenus de la culture du virus claveleux, car si la démonstration était faite que la virulence claveleuse est fonction d’un microbe parfaitement déterminé, saisissable, cultivable et suscep-
tible d’être modifié par la culture, point de doute, d’après l’étroite parenté qui existe entre les deux maladies, qu’il en serait de même pour la variole humaine et que les recherches dont elle serait l’objet conduiraient à constater qu’elle dépend aussi, comme sa sœur ovine, d’un microbe spécial, auquel seraient applicables les mêmes procédés de culture et d’atténuation que ceux que l’expérimentation sur le virus claveleux aurait démontrés efficaces.
Qu’est-ce à dire? Est-ce qu’il y aurait lieu d’abandonner la vaccine si l’on réussissait à transformer le virus varioleux en un virus atténué, dont l’inoculation produirait une variole en rapport de bénignité avec l’énergie réduite de ce virus, comme il arrive pour le charbon par exemple? Non, pour deux raisons : la première, c’est que la variole est une maladie infectieuse et que, si bénigne qu’elle pût être pour le sujet auquel on l’aurait communiquée, il se pourrait que, transportée par la contagion sur un autre et y trouvant un terrain favorable, elle y récupérât toute son énergie primitive. Il se pourrait même que cette réceptivité des sujets, qui ne se montre qu’à l’épreuve, s’accusât de prime saut à la suite de l’inoculation d’un virus atténué et que celle-ci, contre les prévisions, se traduisît par une variole intense. Avec la vaccine, rien à craindre. Point de foyers de contagion à redouter de son application ; point de dangers que la maladie inoculée revête, fût-ce par exception, des caractères de gravité exceptionnelle, comme maladie éruptive. Les quelques accidents dont on l’a vue suivie, dans des cas
absolument exceptionnels, dépendent, non pas d’elle essentiellement, comme peuvent l’être ceux de la variole, mais de conditions éventuelles, absolument indépendantes de sa propre nature . La vaccine demeurerait donc avec tous ses avantages, à supposer qu’on réussît à résoudre le problème de l’atténuation du virus varioleux, de manière à le destituer d’une partie de son énergie et à ne lui faire produire qu’une maladie bénigne, garantie de l’immunité contre une infection ultérieure. La vaccine ayant le privilège d’être toujours inoffensive, en tant que maladie éruptive, et de n’être jamais infectieuse, devrait toujours être préférée.
Mais ce ne doit pas être une chose indifférente, cependant, que l’inoculation variolique soit perfectionnée de manière à être rendue le plus inoffensive possible, car on y trouverait une ressource importante, à défaut du vaccin qui peut manquer au moment de l’imminence d’un grand danger épidémique.
Et puis, il y a un pays, l’Afrique française, où la variolisation est restée en honneur dans la population indigène. Les Arabes y sont attachés par tradition d’abord; c’est chez eux une pratique qui a reçu la consécration d’une longue expérience. Mais il est une autre raison qui les détermine à donner la préférence à l’inoculation variolique, c’est qu’elle leur évite les chances de la contamination de leur sang par le sang européen. D’après un rapport adressé en 1878 par le docteur Bertherand au général Wolf et reproduit par M. Delamotte, vétérinaire de l’artillerie d’Alger, dans
un opuscule qu’il a publié sur la vaccine et l'inoculation variolique , la répugnance que l’orgueil de race inspire aux Arabes est telle qu’on rencontre les plus grandes difficultés à la surmonter. Aussi M. Bertherand déclaret-il que lorsqu’il faisait de la médecine chez les Arabes et les Kabiles, de 1847 à 1854, il a été tellement rebuté de ses tentatives vaccinales qu’il a adopté la coutume indigène et pratiqué d’innombrables inoculations varioliques. « Je n’ai jamais eu d’accidents consécutifs, ajoute-t-il, et j’ai toujours vu cette pratique arrêter les épidémies et me capter la confiance absolue des populations musulmanes. Je la conseillerai toujours chez elles, d’autant plus que la petite vérole règne en permanence dans les tribus, et que de ces foyers mal éteints et sans cesse entretenus par des causes diverses, jaillit, comme une menace incessante, l’étincelle variolique qui se propage à nos populations européennes de l’Algérie. »
On voit intervenir ici des considérations d’ordre non scientifique qui sont de nature à faire préférer la pratique de la variolisation à celle de la vaccination qui inspire aux Arabes de si profondes et de si invincibles répugnances, que les efforts conjurés des médecins européens n’ont pu la leur faire accepter depuis cinquante ans.
En cet état de cause, l’intérêt général impose de s’en tenir, pour les indigènes de l’Algérie, à cette pratique de l’inoculation variolique, voire de l’encourager et de la répandre parmi eux, puisque aussi bien, elle constitue un moyen d’atténuer la gravité de la va-
"2irê COÜRS DE PATHOLOGIE COMPARÉE.
riole et d’en épargner les sévices les plus graves aux populations indigènes, et, par une conséquence nécessaire, à la population européenne pour laquelle les épidémies varioliques que subissent les Arabes constituent toujours un grave danger.
Mais M. le docteur Bertherand ne préconise pas seulement la variolisation, en s’autorisant des préférences que les Arabes ont pour elle et de leur répugnance difficilement surmontable pour la vaccination. Suivant lui, il est une autre considération, d’importance principale, qui devrait faire toujours prévaloir l’inoculation de la variole contre celle de la vaccine : c’est qu’elle serait de beaucoup supérieure à celle-ci comme moyen prophylactique efficace et durable.
D’après ce qu’il affirme, la vaccine serait souvent mfidèle, soit parceque, dans les pays chauds, la conservation du vaccin est difficile, soit pour tout autre cause ; et puis, souvent on manque de vaccin dans les cas les plus urgents. Au contraire le virus variolique se trouve toujours à discrétion au momemt où il faut recourir à l’inoculation pour prévenir l’extension d’un premier foyer épidémique ; et la maladie que l’on détermine en l’inoculant est une maladie atténuée dans la plupart des cas, comme on le constatait autrefois en Europe avant que la pratique de la vaccination eût été substituée à celle de l’inoculation variolique. M. le docteur Bertherand affirme même que la variole inoculée n’a jamais le caractère infectieux de la variole accidentelle et que, conséquemment, il n’y a pas lieu de s’arrêter à l’objection principale qu’on a toujours
faite à la variolisation, d’allumer des foyers d’infection variolique, partout où on la pratiquait.
Je ne puis être ici que narrateur, n’ayant pas les éléments nécessaires pour être autorisé à formuler un jugement dans la cause. Il parait vraisemblable, d’après les raisons que font valoir les médecins de notre colonie, que la variolisation doit être préférée à la vaccination pour la race arabe tout spécialement ; et l’on peut affirmer avec assurance qu’à défaut de la vaccination, abstraction faite des motifs qui peuvent en empêcher l’application, la nécessité est expresse de demander à la variolisation toutes ses ressources prophylactiques contre l’intensité de la variole et la violence de son expansion naturelle. Il demeure certain qu’il vaut bien mieux la régulariser dans sa marche et la distribuer, pour ainsi dire, à doses réduites, plutôt que de laisser la contagion naturelle agir à doses intensives sur chaque individu qu’elle touche et faire de lui un instrument de l’accroissement de son intensité.
Si, comme cela résulte des renseignements qui nous viennent de l’Algérie, la variolisation doit y demeurer comme une mesure prophylactique salutaire, on comprend de quelle importance serait, pour ce pays, la réussite des tentatives de culture du virus variolique qui ne saurait être rendu trop bénin, puisqu’en définitive les expériences de culture déjà faites sur certains virus prouvent que l’immunité peut être obtenue avec sûreté par l’insertion de virus destitués artificiellement de l’excès de leur énergie.
Il y aura de très intéressantes expériences à faire à
cet égard, lorsque les études faites sur le virus claveleux, sur son microbe, sur son atténuation par la culture et sur son inoculation à l’état atténué auront donné des résultats dont on pourra s’inspirer pour faire sur le virus variolique des recherches du même ordre.
L’INOCULATION (Suite) VARIOLISATION [suite] ET CLA VELIS ATION
L’inoculation variolique et la faculté de Paris. — La lutte pour et contre l’inoculation a duré en France près de cinquante ans.
— La Condamine et Voltaire défenseurs de l’inoculation. — Initiative prise par le duc d’Orléans. — Résistances persistantes des antiinoculateurs. — Intervention du parlement qui en suspend l’application jusqu’à ce que la faculté eût prononcé. — Décision rendue par la faculté cinq ans après. — Exemple des résistances que rencontre l’idée nouvelle. — Quelque chose d’analogue aujourd’hui à l'endroit de l’atténuation des virus et leur transformation en vaccin.
— Agrandissement du champ de la prophylaxie par l’inoculation.
— Précautions observées quand l’inoculation variolique était usuelle. — Age des sujets. — Constitution. — Saisons. — Variations d’opinions sur les saisons préférables. — Les pratiques de l'Ecosse. — Influence sur celles de l’Angleterre. — Traitement par l’eau froide adoptée par les médecins de l’Hindoustan. — Application de ces données à l’hygiène des moutons clavelisés. — Faire des études expérimentales sur le mouton claveleux pour éclairer les questions d’hygiène et de thérapeutique applicables à la variole humaine. — Prescriptions usitées pour les personnes inoculées. — Choix du virus. — La poussière des croûtes comparée par Naquart à celle du pollen. — La purification de l’air par le feu. — Trois procédés pour l’insertion du virus variolique : vésicatoire, incision, piqûre sous-épidermique avec la lancette. — Ce dernier procédé a été inventé par Sutton. — Véritable progrès réalisé. — Il réduisait au minimum les chances d’accidents par l’inoculation. — La vaccine les annule. — L’inoculation dans ses rapports avec Ja variole ovine
ou clavelisation. — Mêmes principes, même but, mêmes résultats. — Avantages économiques. — Choix des conditions les plus favorables. — Avantages de l’inoculation. — Statistique qui en témoigne. — Eviter l’abus. — Circonscrire l’inoculation dans le cercle le plus étroit possible. — Le projet de loi soumis à la Chambre prévoit les cas où la clavelisation peut être rendue obligatoire. — Rapports entre la clavelée et la variole. — Elles constituent malgré leurs ressemblances des espèces distinctes. — Preuves par l’inoculation. — Le virus claveleux ne peut pas servir de vaccin contre la variole.
Messieurs,
Avant que la vaccination fût inventée, l’inoculation de la variole importée en Angleterre au commencement du siècle dernier (1721), par la femme de l’ambassadeur de ce pays à Constantinople, s’y était assez rapidement répandue, grâce au témoignage que lady Montague avait porté de sa foi dans l’efficacité de cette méthode prophylactique, en faisant inoculer sa propre fille. Il fallut près de cinquante ans pour que cette pratique salutaire qui avait fait et faisait ses preuves, par delà la Manche, depuis un demi-siècle, fût consacrée par un avis, sinon favorable, au moins qui n’était plus hostile de la Faculté de médecine, déclarant, après cinq années de délibération, que l’inoculation était admissible. Comme il arrivait presque toujours dans les temps antérieurs à la Révolution française, les innovations en médecine donnaient lieu à l’intervention des corps constitués qui, au nom de la conservation de ce qu’ils croyaient les vrais principes, avaient de la tendance à opposer leur veto à l’adoption de pratiques médicales nouvelles.
La lutte pour ou contre l’inoculation dura, je viens de le dire, près de cinquante ans; et ce ne furent pas seulement des arguments d’ordre scientifique qu’on chercha à lui opposer. On fit intervenir la morale et la religion. N’était-ce pas commettre un attentat criminel contre la Providence que d’essayer de se soustraire à ses décrets, en tachant de rendre plus bénigne, par la méthode nouvelle, une maladie infligée aux hommes en punition de leurs péchés. Vous savez, Messieurs, par ce que je vous ai dit dans une séance antérieure des arguments des antivaccinateurs, qu’on ne s’est pas encore départi, même de nos jours, de cette singulière manière de raisonner.
Si l’inoculation fut attaquée en France comme une opération démoniaque, contre laquelle l’Eglise n’avait pas assez de foudres et la Faculté pas assez d’action prohibitive, elle rencontra, cependant, de glorieux défenseurs, parmi lesquels il faut citer La Condamine et Voltaire; mais leur voix, si éloquente qu’elle fut, se perdit au milieu des imprécations qui partaient d’une foule de bouches autorisées contre cette pratique impie, et il fallut qu’en France comme en Angleterre, l’exemple partît de haut pour que les résistances fussent rompues et qu’enfin on se décidât à profiter des bienfaits d’une méthode, de l’efficacité de laquelle la preuve expérimentale était donnée depuis si longtemps déjà en Angleterre. Ce fut le duc d’Orléans qui eut le courage de prendre l’initiative 5 cet égard, en faisant, à l’exemple de lady Montagne, inoculer ses deux enfants. Le succès de cette opération fut un encourage-
ment à imiter un exemple parti de si haut, et ce fut une manière de faire sa cour au prince que de se conformer à la conduite qu’il avait adoptée.
Cependant les résistances des anti-inoculateurs ne tombèrent pas devant les succès multipliés qu’on vit se produire dans les familles nobles, après la réussite de l’opération sur les enfants du duc d’Orléans. La lutte continua plus âpre que jamais et le Parlement intervint pour faire suspendre l’application de la nouvelle méthode jusqu’à ce que la Faculté eût prononcé. L’arrêt du Parlement fut rendu le 8 juin 1763 et ce ne fut que le 13 janvier 1768 que la Faculté rendit la décision par laquelle elle jugeait que la pratique de l’inoculation était admissible.
J’ai cru devoir placer ici ce très court historique, marqué seulement par quelques traits, de l’introduction en France de l’inoculation variolique parcequ’il fournit un exemple mémorable des résistances que rencontre si souvent l’idée nouvelle, même quand elle a pour elle la consécration de l’expérience, pour se substituer dans les esprits à celles qui en ont déjà pris possession.
Quelque chose d’analogue se passe aujourd’hui à l’endroit des découvertes de M. Pasteur sur l’atténuation des virus et la possibilité, par des méthodes de culture appropriées, de transformer en vaccin contre eux-mêmes ceux mêmes des virus qui sont le plus certainement mortels. Ces idées nouvelles ne peuvent pas manquer de faire leur chemin puisqu’elles sont susceptibles d’une démonstration expérimentale constante, et que, consé-
quemment, elles ont pour assise une vérité contre laquelle aucune opposition ne pourra prévaloir; mais beaucoup d’esprits ont de la peine à s’y conformer, par une sorte d’inertie, que j’appellerai volontaire. Ils n’ont pas assez de foi, ils sont même trop incrédules pour faire l’effort que nécessiterait l’étude approfondie des nouvelles méthodes qui ne peuvent pas manquer d’agrandir, dans des proportions considérables, le champ de la prophylaxie par l’inoculation.
Je vais maintenant exposer rapidement les précautions qui étaient prescrites et observées à l’époque où la pratique de l’inoculation variolique était une pratique usuelle comme moyen prophylactique de la variole humaine.
On prenait en grande considération l’âge des sujets, leur constitution et la saison. A ce dernier égard, les opinions ont varié. D’abord on avait pensé que les époques préférables étaient celles des saisons modérées, de mars à juin d’une part; et de l’autre, de septembre à la fin de novembre. Mais l’expérience des inoculateurs écossais ayant donné la démonstration que les froids de l’hiver étaient loin d’être contraires à l’évolution de la maladie inoculée, les opinions se modifièrent à l’endroit des saisons réputées préférables; et même un certain nombre des médecins de la Grande-Bretagne inclinèrent à adopter plutôt la saison hivernale que celle où la température est plus élevée.
La connaissance de ce fait semble avoir été le point le départ d’une ligne de conduite différente de celle
qui avait été communément suivie à l’égard des malades affectés de variole naturelle ou inoculée. La croyance générale était qu’il fallait maintenir les ma' lades dans un milieu très chaud, couchés sous des couvertures épaisses, afin de faciliter le mouvement éruptif par l’action de la chaleur. Ce fut une pratique inverse qui fut adoptée par les inoculateurs anglais. Ils firent respirer les malades dans une atmosphère rafraîchie, constamment renouvelée ; leur donnèrent des boissons froides et loin de les condamner à demeurer dans leur lit en permanence, leur laissèrent la liberté d’en sortir et les y excitèrent même, sans s’inquiéter de l’état fébrile dans lequel ils pouvaient être. Et cette pratique, si complètement opposée à celle qui était généralement adoptée, semble avoir donné des résultats excellents, d’après les relations qui en ont été publiées au dernier siècle.
Cette influence du froid, si redouté autrefois, était bien autrement bravée par les inoculateurs du Bengale et de l’Indoustan, dont les médecins anglais se sont inspirés sans doute pour se départir de la coutume adoptée de soumettre les malades à l’action d’une température élevée. Les médecins de l’Indoustan avaient adopté le traitement par l’eau froide. Dès le lendemain de l’inoculation, ils avaient recours à une douche de quinze litres, versés sur la tête et répandus sur tout le corps. Cette douche était renouvelée les cinq premiers jours ; reprise après l’éruption et continuée jusqu’à l’entière dessication des pustules et la chute complète des croûtes. Défense était faite aux
malades de garder la chambre. Il leur était ordonné, au contraire, de s’exposer à l’air quelque temps qu’il fit.
La pratique anglaise, adoptée par les inoculateurs du siècle passé, devait procéder de celle de l’Inde. Quoi qu’il en soit de son origine, les relations du temps sont d’accord pour témoigner des bons résultats qu’elle donnait et je suis porté à croire qu’il y aurait avantage de s’en inspirer pour diriger l’hygiène des moutons que l’on soumet à l’inoculation claveleuse. Peut-être que si dans nos départements méridionaux, cette opération ne donne pas de résultats aussi bons que dans le Nord, cela peut bien dépendre des conditions défavorables dans lesquelles elle a été pratiquée, et qui, en définitive, se résumeraient en une seule : l’influence d’une température trop élevée, en dedans et en dehors des habitations. Et, à supposer cette hypothèse vraie, ce serait dans la saison de l’hiver, plutôt qu’au printemps et à l’automne, que l’inoculation devrait être pratiquée; et, au lieu de laisser les animaux confinés dans leurs bergeries, il conviendrait, au contraire, de les laisser exposés à l’influence de l’air frais des nuits et de leur donner la liberté de la déambulation, comme font les médecins de l’Indoustan pour leurs malades. Tout au moins y aurait-il des études et des expériences à faire pour trouver la raison de la gravité des effets consécutifs à l’inoculation qui, au lieu de faire naître une maladie atténuée, la déterminerait tout aussi grave, affirme-t-on, que celle qui se manifeste sous l’influence de la contagion naturelle. Maintenant je signalerai ici la possibilité de
mettre à profit la variole du mouton pour faire des études expérimentales sur sa thérapeutique, notamment par la méthode des médecins de l’Indoustan et du Bengale. Je ne sais si, aujourd’hui, on ne reculerait pas devant l’application à la variole humaine du traitement par les douches d’eau froide. Mais toutes les audaces sont autorisées et légitimées dans la médecine des animaux, quand on a la complète liberté d’en disposer, et l’on pourrait très bien se servir de la clavelée du mouton, à toutes ses périodes, pour faire l’étude expérimentale de l’application des irrigations froides au traitement d’une maladie varioleuse. Il y a là toute une série de recherches à entreprendre qui, au point de vue des résultats pratiques, présenteraient sans doute un grand intérêt. Je ne puis que les signaler puisque je ne dispose pas encore d’un laboratoire où ces recherches pourraient être très utilement faites.
De certaines prescriptions étaient données pour préparer les sujets : diète, purgations, médications par des substances spéciales, les préparations mercurielles notamment, que l’on considérait comme susceptibles d’atténuer l’énergie de la virulence. On attachait une grande importance au choix du virus. D’abord, s’inspirant des idées hippocratiques sur la crudité et la coction des humeurs, on avait été conduit à considérer comme préférable l’humeur varioleuse la plus mure, c’est-à-dire celle que la coction avait rendue purulente. Puis on apprit, par l’expérience, que l’humeur crue ou, autrement dit, la lymphe encore aqueuse qui se forme
dans la première période de l’évolution pustuleuse était tout aussi efficace, au point de vue de la virulence, et pouvait tout aussi bien convenir pour l’inoculation. Enfin, l’expérience apprit encore que les croûtes ellesmêmes, après la dessication des boutons, avaient des propriétés virulentes qui pouvaient être utilisées pour l’inoculation artificielle, et devaient les faire redouter comme agents de la transmission de la contagion à distance, par l’intermédiaire des particules qui s’en détachaient. C’est la possibilité de ce mode de transmission qui a inspiré à Naquart cette idée ingénieuse de comparer la poussière volatile des croûtes varioleuses à la poussière du Pollen , que le souffle de l’air transporte à distance sur les fleurs qu’elle va féconder : analogie qui est légitime si l’on se place au point de vue exclusif du mode de transport d’une condition de fécondité.
N’est-ce pas sur la connaissance, comme instinctive, de ce mode de contagion par des particules en suspension dans l’air qu’était basée cette coutume d’autrefois, d’allumer de grands feux sur les places publiques dans les villes infectées par une épidémie contagieuse? C’était là, à coup sûr, une pratique rationnelle, plus qu’on ne pouvait le savoir à l’époque où on l’employait, mais qui ne pouvait pas être productive de résultats bien complets parce qu’elle était insuffisante.
Employé dans un espace fermé, ce mode de purification de l’atmosphère contagieuse constitue une mesure sanitaire excellente. Aussi convient-il d’établir dans les salles d’hôpitaux, des cheminées ou des feux flâna-
hauts donnant lieu à des courants dont l’air se purifie en traversant les flammes.
La constatation expérimentale de l’immanence des propriétés virulentes dans l’humeur variolique, sous les différents états où elle peut se montrer, suivant les périodes de la maladie — limpidité de la lymphe — transformation purulente — croûtes et poussières qui s’en détachent — fit que la question du choix de la matière cessa d’avoir la grande importance qu’on y avait d’abord attachée. Cependant cette question ne doit pas être considérée comme absolument indifférente et j’incline à penser que c’est l’inoculation du liquide le plus pur, c’est-à-dire du liquide dans lequel se trouvent exclusivement les éléments de la virulence variolique, qui donne la meilleure garantie pour la simplicité ou, ce qui est tout un, pour la bénignité des résultats ultérieurs.
Trois procédés avaient été successivement adoptés pour l’insertion du virus variolique : celui du vésicatoire, consistant à soulever l’épiderme avec une rondelle d’emplâtre vésicant et à recouvrir ensuite la partie dénudée avec un plumasseau imbibé de matière variolique : procédé grossier d’inoculation à fortes doses, qui avait souvent pour conséquence de donner lieu à un travail ulcérateur, compliqué d’érysipèle et d’abcès dans les ganglions.
Un procédé plus simple fut substitué à celui-là et généralement adopté , celui de l’incision avec une lancette, dans l’étendue d’un pouce environ, de la couche épidermique jusqu’au corps muqueux très superficiel-
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lement entamé, et de l’application, dans le sillon tracé par la lancette, d’un fil imbibé de pus varioleux, puisé sur un sujet atteint d’une petite vérole discrète. Par dessus ce fil, et pour le maintenir en place, on appliquait un emplâtre qui adhérait à la peau et qu’on laissait à demeure pendant trente-six à quarante heures.
Si ce procédé était préférable à celui du vésicatoire, il était encore singulièrement imparfait, et par l’excès du liquide virulent dont il impliquait l’emploi, et par l’intervention d’un emplâtre qui dérobait à l’opérateur le travail évolutif de l’inoculation; et par l’inflammation érysipélateuse dont l’application de cet emplâtre était assez souvent suivie; et enfin par les complications d’abcès, d’engorgements ganglionnaires qui se manifestaient, assez souvent aussi, quand l 'opérateur, n’ayant pas la main assez légère , faisait des incisions trop pénétrantes dans le tissu du corps muqueux. De là, des accidents, susceptibles d’entraîner la mort, dont les anti-inoeulateurs ne manquaien pas de se servir pour décrier l’opération.
Tout imparfait que fût ce procédé, il est remarquable qu’on y resta fidèle pendant cinquante ans, sans qu’aucun effort paraisse avoir été tenté par les médecins ou par les chirurgiens, pour lui substituer quelque chose de meilleur. Le progrès vint d’un simple fermier du comté d’Essex, exerçant la pharmacie dans un village, qui eut l’idée bien simple de substituer à l’incision du corps muqueux la piqûre sous épidermique avec l’extrême pointe de la lancette, chargée d’une mince couche de liquide virulent. Tel est le procédé
bien simple qui a valu à Sutton l’immortalité qui s’attache à son nom, comme inventeur, car à vrai dire, sous le procédé se trouve une idée médicale tout à fait nouvelle, et qui a fait une révolution dans la pratique de l’inoculation : celle qu’il suffit d’une dose infiniment petite de virus, pour que les effets de l’inoculation se produisent ; et qu’il suffit aussi d’un temps infiniment petit de rapport du liquide virulent avec la surface absorbante pour que l’absorption s’effectue. De là, la grande simplification du manuel opératoire adopté par Sutton et l’un de ses frères qu’il s’était associé. Plus d’emplâtre, plus de pansement. Le lieu de l’inoculation reste à nu, sous les vêtements, et le travail évolutif de l’éruption peut être observé dans toutes ses phases. C’était là, à tous les points de vue, un très grand perfectionnement.
Les mémoires du temps racontent que la méthode des Sutton eut un retentissement d’autant plus grand que son application par les deux frères , sur une très grande échelle, leur fournit le moyen de prouver, tout à la fois, et son efficacité et son innocuité. Ils couraient les campagnes, emmenant avec eux , dans leur chaise de poste , des sujets affectés de petite vérole et pratiquaient chaque jour des inoculations en très grand nombre. Partout où ils passaient, les paysans accouraient en foule, pour se faire inocuculer, eux , leurs femmes et leurs enfants; et ils y étaient d’autant plus encouragés qu’il n’entrait pas dans les prescriptions des opérateurs de leur faire suspendre leurs travaux. Dès le jour même , ils étaient
autorisés à les continuer et même pendant toute la durée de la maladie , à moins que la fièvre ne devînt trop intense. Dans ce cas, l’unique prescription était de garder la chambre quelques jours, mais sans qu’elle fût chauffée, quelque froide que fût la saison. Le succès de cette méthode fut si complet qu’elle ne tarda pas à se répandre, et que partout on la substitua à la méthode des incisions, si inférieure par ce qu’elle avait d’excessif et par les complications inflammatoires qu’elle déterminait. Une statistique du temps n’accuse que trois accidents mortels sur vingt mille inoculations pratiquées par la méthode suttonienne . Sans doute que de pareils chiffres ne doivent pas être acceptés comme l’expression de la vérité , car la variole a sa gravité intrinsèque, indépendante du mode d’insertion du virus, et corrélative à cette condition inconnue que l’on appelle la réceptivité, c’est à dire, à la nature du milieu organique , plus ou moins favorable à la pullulation des éléments de la virulence. Mais la part faite à l’exagération, il faut donner à cette statistique cette signification que la méthode des Sutton s’est montrée supérieure par ses résultats à la méthode usitée au moment de son application.
Si Jenner n’avait pas fait sa grande découverte, il n’y a pas à mettre en doute que la méthode suttonienne serait demeurée dans la pratique comme une précieuse ressource pour atténuer la gravité de la variole et, conséquemment, pour réduire les chances de sa mortalité et des accidents redoutables, dont les survivants à ses coups demeuraient trop souvent vie-
times. Mais si la variole inoculée par la méthode perfectionnée de Sutton était le plus souvent bénigne, elle avait cependant contre elle, comme aujourd’hui, la clavelisation , son pourcentage de mort qui, pour les familles, constituait la redoutable inconnue devant laquelle l’amour paternel faisait souvent hésiter; elle avait aussi contre elle ses propriétés infectieuses, qui pouvaient faire un foyer de contagion de chacune des maisons où l’inoculation avait été pratiquée. Or, à côté d’un foyer se trouve toujours la menace d’un incendie. La vaccination a coujuré tout cela : plus de mortalité à craindre; plus d’irradiation pouvant allumer une épidémie. C’est là ce qui fait la grandeur de la découverte de Jenner et ce qui la fera toujours prévaloir, tout au moins en Europe, sur l’inoculation variolique, quoique puissent prétendre et faire ces ligueurs d’un nouveau genre qui s’appellent les antivaccinateurs.
Après avoir considéré l’inoculation dans ses rapports avec la variole humaine, je me trouve naturellement conduit à faire l’étude parallèle de l’inoculation dans ses rapports avec la variole du mouton, plus généralement connue sous le nom de clavelée .
L’inoculation de la clavelée est, on peut dire, le pendant de celle de la variole : mêmes principes , même but, mêmes résultats. La clavelée , comme la variole, n’est pas susceptible de récidive ; l’animal qui l’a contractée une fois est à l’abri désormais de ses atteintes. La clavelée, comme la variole, revêt généralement des caractères de plus grande bénignité, quand elle est transmise artificiellement , que lorsqu’elle a
pénétré dans l’organisme par les voies ordinaires de la contagion. Il devient donc possible, par l’inoculation , d’assurer l’immunité aux troupeaux , non pas contre la clavelée, puisque l’inoculation a pour résultat de la donner, mais contre ses plus mauvaises chances et de réduire ainsi , dans des proportions qui peuvent être insignifiantes, les pertes que cette maladie est susceptible de causer. Ce n’est pas seulement par la vertu propre de l’inoculation que la clavelée qui en procède se manifeste plus bénigne, c’est aussi parce que l’inoculation donne la possibilité, dans les pays où la clavelée règne endémiquement, de réunir les conditions les meilleures pour que la maladie transmise parcoure toutes ses phases à l’abri des influences qui pourraient intervenir comme causes de complications et d’aggravations. Il devient possible, en effet, grâce à l’inoculation, au lieu de se laisser surprendre par l’irruption violente d’une contagion, de dispenser, pour ainsi dire, la maladie avec mesure dans la saison la plus propice et dans l’état physiologique le plus favorable des troupeaux. L’état de gestation, l’agnelage, l’excès d’embonpoint, la faiblesse résultant de mauvaises conditions hygiéniques, constituent autant de circonstances mauvaises qui peuvent faire que la clavelée spontanée soit suivie des conséquences les plus graves, comme l’avortement, ou le tarissement du lait, ou la mort des agneaux, ou une grande mortalité sur les individus affaiblis, cachectiques, anémiques, etc., etc. Grâce à l’inoculation, on peut choisir son temps pour conférer l’immunité aux
troupeaux, de telle sorte que la contagion ne puisse plus avoir de prise sur eux au moment où elle pourrait être le plus nuisible, comme, par exemple, dans l’état de gestation des femelles ou à la période de l’allaitement pour les mères et pour leurs agneaux. Mais on n’est pas toujours maître des situations et la contagion peut devenir tout à coup menaçante, alors que les troupeaux n’ont pas encore été prémunis contre ses coups par une inoculation faite au moment le plus propice. Que faire alors? La seule indication à suivre est de recourir quand même, et sans différer, à l’inoculation, quelles que soient les conditions où se trouvent actuellement les troupeaux , puisqu’aussi bien c’est dans ces conditions mêmes que le courant de la contagion doit les rencontrer et les atteindre. Après tout, il y a toujours des chances pour que, à égalité de circonstances défavorables, la maladie inoculée soit de nature plus bénigne que celle qui est contractée par les voies naturelles de la contagion et n’entraîne pas une aussi grande mortalité. L’inoculation constitue donc, même encore dans ce cas, une ressource dont il faut savoir bénéficier.
Les bénéfices que la pratique peut retirer de l’application de l’inoculation sont attestés par la longue expérience qui en a été faite, dans tous les pays, depuis que, s’inspirant des grands caractères de similitude de la clavelée avec la variole de l’homme, on a eu l’idée d’appliquer à celle-là la mesure prophylactique qui, pour celle-ci, s’était montrée si efficace.
Je ne puis mieux faire, pour donner la preuve, tout
à la fois, et de la bénignité de la clavelisation et de son efficacité préventive , que de reproduire ici les chiffres qui, au commencement de ce siècle, ont été recueillis par Hurtrel d’Arboval , grand partisan et énergique promoteur de l’inoculation claveleuse, qu’il a beaucoup contribué à répandre et à faire adopter. J’emprunte ces chiffres à l’ouvrage considérable qu’il a publié, en 1822, sous le titre de Traité delà clavelée , de la vaccination et de la clavelisation des bêtes à laine .
Sur 32,317 bêtes à laine clavelisées, 31,121 l’ont été avec succès , c’est-à-dire que l’inoculation a été suivie de l’éruption spécifique aux points où l’insertion du virus a été faite. 1,196 animaux seulement ont été rencontrés réfractaires à cette inoculation.
Sur les 32,317 inoculés la mortalité n’a été que de 270, c’est-à-dire de moins de 1 pour 100. 31,851 guérisons témoignent de l’extrême bénignité de la clavelée inoculée comparée à la clavelée naturelle, qui donne lieu souvent à des accidents mortels très nombreux, pouvant s’élever, dans quelques cas désastreux, à la proportion de 25 et même de 50 pour 100. Dans le Pasde-Calais, en 1810, sur une population de 20,567 bêtes ovines, la mortalité par la clavelée a été de 4,430, soit 25 pour 100. L’histoire des épizooties claveleuses raconte des pertes semblables dans tous les pays et dans tous les temps.
Sur les 31,851 animaux guéris après l’inoculation, 7,697 ont été soumis à des contre-épreuves réitérées de cohabitation au milieu de troupeaux claveleux, et
sur aucun la clavelée ne s’est manifestée ; tous lui ont
été réfractaires.
De tels faits portent un irrécusable témoignage que l’inoculation permet de transmettre une maladie d’une extrême bénignité, même à la considérer d’une manière absolue, puisque la perte qu’elle est susceptible de causer est inférieure à un pour 1 00 ; et que cette maladie, toute bénigne, investit les animaux qui l’ont contractée d’une immunité complète contre les atteintes de la maladie naturelle, quelle que soit son intensité.
Et notons bien que ce n’est pas seulement dans nos départements du nord que les éléments de cette statistique ont été recueillis ; on les a rassemblés de toutes les parties de la France; l’Hérault, les Hautes-Alpes, les Basses-Pyrénées, le Rhône, nos départements du centre ont fourni leurs contingents de succès dans la statistique d’Hurtrel d’Arboval. Que si donc aujourd’hui, d’après les relations qui nous parviennent de nos départements méditerranéens, la clavelisation ne s’y montrerait pas fidèle à son passé, au point de vue de la bénignité, il y a à cela une raison locale qu’il faut trouver et qui n’échapperait pas, sans doute, à une enquête bien conduite.
Mais cette singularité, quelle qu’en puisse êtrelacause, ne doit pas faire répudier la clavelisation qui s’est montrée trop féconde en bienfaits dans le passé, pour qu’on l’abandonne aujourd’hui à cause d’une défaillance exceptionnelle qui doit dépendre, non pas, à coup sûr, de ses vertus abolies, mais des circonstances actuelles ,
encore indéterminées, au milieu desquelles elle est pratiquée. Et, à supposer que ces circonstances dussent durer et que, dans quelques-uns de nos départements méridionaux, l’inoculation claveleuse ne constituât plus la ressource prophylactique dont son passé témoigne, cela ne devrait pas empêcher de continuer à y recourir dans les autres régions de la France, où rien n’est intervenu que l’on puisse invoquer contre son efficacité prophylactique, si bien attestée par les faits. Seulement s’il est prescrit d’en user, il faut se garder d’un usage excessif qui pourrait lui faire imputer d’être un instrument de la propagation de la contagion. Ainsi, par exemple, Hurtrel d’Arboval, entraîné par son zèle, n’hésite pas à conseiller « de prendre, sans hésitation, les avances sur la maladie et de pratiquer toutes les clavelisations , dès qu'elle est dans la commune ou dans les environs, et surtout avant qu’elle se soit déclarée sur le troupeau que l’on doit chercher à soustraire au danger imminent qui le menace. »
Pratiquée sur une telle échelle, l’inoculation va au delà de ce que nécessitent les exigences de la prévention et elle a le grave inconvénient d’agrandir, dans une proportion redoutable, le cercle occupé par la contagion ; car il ne faut pas oublier que si la maladie inoculée est plus bénigne que la maladie naturelle, elle ne laisse pas, cependant, d’être infectieuse comme elle, et que, conséquemment, un troupeau inoculé peut être un foyer d’irradiation contagieuse pour les troupeaux sains, placés à son voisinage ou qui peuvent en faire la rencontre dans leurs parcours. Mieux vaut
donc circonscrire l’inoculation dans les limites strictement nécessaires pour prévenir la prise de possession par la contagion naturelle des animaux menacés, et s’abstenir de la porter à une trop grande distance d’un foyer actuel dont les irradiations peuvent être facilement évitées par des mesures bien observées de séquestration des troupeaux malades ou inoculés. En maintenant ces troupeaux enfermés ou, s’il est nécessaire de leur accorder une certaine liberté, en traçant bien les voies qu’ils doivent suivre pour se rendre aux pâturages qui leur sont réservés ; et, d’autre part, en maintenant les troupeaux sains à une distance suffisante de ceux qui sont actuellement infectés, il est possible de prévenir la diffusion de leur contagion, et conséquemment, de rendre l’inoculation inutile pour les animaux qui ne sont pas en rapport immédiat de voisinage avec ceux que la contagion naturelle a envahis, ou sur lesquels l’inoculation a dû être pratiquée pour les mettre à l’abri de celle-ci.
Dans cette mesure, l’inoculation donne de trop bons résultats pour que l’intérêt bien entendu ne doive pas déterminer à y recourir toutes les fois que les circonstances le réclament. Aussi bien, du reste, le moment n’est, sans doute, pas éloigné où l’obligation de cette mesure sanitaire pourra être imposée par la plus haute autorité du département. La commission de la chambre, chargée d’examiner le projet de loi adopté par le Sénat, sur la police sanitaire des animaux a, en effet, proposé d’y introduire un nouvel article ainsi conçu :
« Art. 11. Dans les épizooties de clavelée, le préfet
peut, par arrêté pris sur l’avis du comité des épizooties, ordonner la clavelisation des troupeaux infectés.
« La clavelisation ne devra pas être exécutée sans autorisation du préfet. »
Cette dernière prescription n’est pas motivée, dans les deux rapports de la commission, et j’avoue ne pas la comprendre, car il y aurait, ce me semble, tout avantage à laisser aux propriétaires des troupeaux déjà infectés, la liberté de les claveliser, sans qu’ils aient besoin de recourir à une autorisation préalable, qui peut demander un certain temps pendant lequel la maladie pourra agrandir ses empiétements.
Mais s’il y a des inconvénients à subordonner à une autorisation l’application de l’inoculation claveleuse dans les troupeaux déjà envahis, il ne peut y avoir que des avantages à rendre, en pareil cas, cette inoculation obligatoire; car l’intérêt public ne peut que bénéficier et de l’atténuation de la maladie par l’inoculation et du raccourcissement du temps de la durée de la contagion. Plus tôt un foyer de contagion est éteint et plus vite on peut se dispenser des mesures sanitaires qu’on a dû prendre contre ses menaces.
Je veux dire maintenant quelques mots des rapports qui existent entre la clavelée du mouton et la variole humaine.
Il y a longtemps déjà que leurs caractères de ressemblance avaient conduit à l’idée de leur identité, ïruptives l’une et l’autre et de nature pustuleuse, elles évoluent de la même manière, peuvent revêtir les nêmes formes, et aboutir aux mêmes complications.
Enfin leur inoculation est suivie, dans l’une et l’autre espèce, de phénomènes identiques. Le plus souvent elle donne lieu à une éruption bénigne, très discrète quand elle ne reste pas localisée aux points de l’insertion du virus, à la suite de laquelle l’immunité demeure acquise contre de nouvelles attaques de la maladie. Mais, dans quelques cas, les choses suivent une tout autre marche, et la maladie inoculée, variole et clavelée, se manifeste avec les mêmes caractères d’intensité extrême, au point de vue de la confluence de l’éruption et des complications consécutives, que celle qui a été contractée par les voies ordinaires de la contagion.
Si grandes que soient les ressemblances qui les rapprochent, la clavelée et la variole constituent, cependant, des maladies d’espèces distinctes, qui conservent leur unité propre, comme dans un autre ordre de choses, le loup et le chien, par exemple, entre lesquels il y a de si grands rapports de ressemblance extérieure et de similitude des parties internes.
La différence d’espèce de la variole et de la clavelée est démontrée par les résultats des inoculations. Déjà, à la fin du dernier siècle, Camper avait échoué dans les essais de transmission de la variole humaine à des brebis. Ces essais, repris en 1816, à l’Ecole de médecine de Paris, aboutirent aux mêmes résultats complètement négatifs.
A Montpellier ,' l’inoculation de la variole à des moutons aurait été suivie , d’après le rapport du Dr Chrétien, d’une éruption dont il n’a pas donné les caractères, mais qui devait être toute superficielle et
de nature simplement inflammatoire, car les animaux sur lesquels cette éruption s’était montrée, sans doute aux points de l’inoculation, soumis ensuite à l’épreuve de la contagion claveleuse, par des rapports de cohabitation avec des animaux malades, contractèrent leur maladie.
A Versailles, enfin , des expériences furent faites sur une assez grande échelle en 1803, par une commission spéciale, qui avait pour objet l’étude de la vaccine, et, sur aucun des sujets de l’espèce ovine qui furent soumis à l’inoculation variolique, on ne vit survenir de phénomènes impliquant l’aptitude de l’organisme du mouton à recevoir et, si l’on peut ainsi dire, à faire fructifier le virus de la variole.
Il en est de même de l’organisme de l’homme pour le virus de la clavelée.
Après la découverte de la vaccine , on avait conçu l’espérance que le virus de la clavelée pourrait être un succédané de celui du cowpox et servir comme lui à préserver l’homme de la variole, ce qui impliquait la réceptivité de l’organisme humain pour le virus claveleux. Une première expérience faite par Sacco , en 1804, sembla être confirmative de la justesse de cette conception. Deux enfants avaient été clavelisés par lui et deux autres vaccinés, pour servir de termes de comparaison. La clavelisation aurait été suivie, d’après ce que rapporte le D’ Sacco, d’une éruption de boutons qui ne différaient de ceux de la vaccination que par leur volume moindre, et l’on se servit de ces boutons, d’origine claveleuse, pour vacciner un grand
nombre d’enfants avec succès. La preuve de l’efficacité prophylactique de cette clavelisation aurait été donnée par l’immunité complète contre la variole d’une centaine de ces enfants , appartenant à la ville de Pesaro, où ils furent exposés impunément aux atteintes d’une épidémie variolique très meurtrière qui ne dura pas moins de trois ans.
Il faut admettre que cette expérience n’a pas été faite avec les conditions rigoureuses qui assurent la certitude des résultats , car le Dr Sacco échoua plus tard, quand il voulut la reproduire; et toutes les tentatives faites, après lui, par d’autres expérimentateurs ne donnèrent que des résultats négatifs. D’où il est permis d’inférer que la lancette qui a servi à la première expérience du Dr Sacco n’était pas pure, et que ce qu'elle a déterminé par ses piqûres c’est, non pas la clavelée, mais la vaccine, dont elle portait encore le virus.
La preuve, du reste, que l’organisme de l’homme est réfractaire à l’action du virus claveleux a été donnée, d’une manière définitive et irréfragable, par la commission de vaccine instituée à Versailles en 1804. Le Dr Voisin, qui dirigeait ses travaux, s’étant proposé de vérifier la première expérience de Sacco, inocula la clavelée à un groupe de trente enfants, dans la saison où la température, en France, se rapproche le plus de celle de l’Italie. Les piqûres ne donnèrent lieu qu’à une petite irritation locale qui, loin d’être suivie d’une éruption pustuleuse, s’éteignit en quelques jours sans laisser la moindre trace. Sur plusieurs
de ces enfants , des tentatives de clavelisation turent réitérées, mais sans plus de succès. Il n’en fut pas de même de la vaccination. Pratiquée sur le groupe de ces trente enfants clavelisés, elle donna lieu sur tous au développement d’une vaccine très régulière. Pour qu’il n’y eût pas de doute sur les qualités du virus claveleux essayé sur ces enfants, M. Voisin avait eu le soin de lui faire faire ses preuves en l’inoculant à des moutons, auxquels il transmit une clavelée des mieux caractérisées.
Répétées plusieurs fois, par la commission de Versailles, ces expériences ont toujours donné le même résultat. On peut donc en conclure que la variole de l’homme et la clavelée du mouton constituent, malgré leurs ressemblances tout extérieures , deux espèces morbides distinctes, qui ont chacune leur terrain propre , et ne sont pas susceptibles d’être transplantées d’un des organismes à l’autre et d’y donner lieu , comme la vaccine pour la variole, et réciproquement, à des immunités de l’une contre l’autre. Les espérances autrefois conçues de faire servir la clavelée à la préservation de la variole sont donc sans fondement. Voilà une nouvelle preuve que l’expérimentation seule peut donner, en pareille matière, des solutions certaines, et que les inductions, si légitimes qu’elles paraissent, n’ont rien d’autorisé quand elles n’ont pas reçu une vérification expérimentale.
L'INOCULATION (Suite)