‹ Leçons de pathologie expérimentaleChapitre 10 sur 145 · CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

qu'elle est plutôt la réunion des diverses sciences médicales. Pour moi, j'admets franchement qu'il n'existe qu'une seule science en médecine, et que cette science est la physiologie, appliquée à l'état sain comme à l'état morbide (1). Toute science, en effet, peut s'exprimer par un problème dont il faut trouver la solution : en physiologie, ce problème est celui de la vie dans toutes ses manifestations. Le but pratique de la science de la vie sera évidemment de prévenir et de guérir les maladies, mais cet élément ne peut pas entrer dans la définition ; car on ne saurait jamais caractériser les sciences pures par le but pratique qu'elles se proposent.

Sur deux leçons, nous en consacrons une à la pathologie expérimentale, et l'autre à la physiologie opératoire (2). Dans cette partie du cours, nous aurons pour but de vous montrer des expériences pratiques. Je me propose de rapprocher ces deux sujets pour vous montrer la ligne à suivre dans l'étude des questions scientifiques. L'observateur doit être aussi capable de recueillir des faits nouveaux que de les critiquer et de les rassembler après les avoir découverts.

Dans notre cours de pathologie expérimentale, nous nous efforcerons d'abord, avons-nous dit, de produire

(1) En effet, les lois qui régissent les phénomènes de la vie sont toujours les mêmes à Tétat normal et à l'état pathologique ; aujourd'hui les faits abondentpour le prouver. Il en résulte que l'on ne pourra jamais comprendre le mécanisme d'une maladie si l'on ne connaît préalablement le mécanisme des fonctions troublées qui s'y rapportent. Le traitement rationnel d'une maladie doit s'adressera son mécanisme physiologique. Donc la physiologie est le pivot scientifique sur lequel tournent toutes les sciences médicales.

(2) Voyez Leçons de physiologie opératoire, Paris, 1879, in 8 avec 116 fig. Le présent volume ne renfermera que les leçons de pathologie exprimentale.

10 PATHOLOGIE EXPÉR[MENTALE.

chez les animaux, certaines conditions pathologiques, et nous étudierons les lois qui les régissent. Nous avons à satisfaire en effet à cette double tendance de l'esprit scientifique qui, tout en recherchant avec avidité des lois générales et des théories, les repousse impitoyablement lorsqu'elles ne sont pas entièrement d'accord avec les faits. Nous aurons en même temps l'occasion de vous montrer que les idées physiologiques ne doivent jamais être séparées de l'observation clinique : c'est en effet par l'alliance féconde de la clinique et de la physiologie, que nous verrons se réahser les progrès si vivement désirés par tous les amis de la médecine positive (1).

(1) La clinique doit nécessairement constituer la base de la médecine. L'objet des études du médecin est le malade et c'est la clinique qui lui en donne la connaissance. La physiologie n'intervient ensuite que comme une science explicative qui nous fait comprendre ce que nous avons observé; car la science n'est en réalité que l'explication des phénomènes. Mais dans ces expHcations la médecine dot procéder graduellement et ne jamais s'écarter de l'observation clinique rigoureuse, sans cela elle fait fausse route. Malheureusement il est des médecins qui, trop pressés de tout comprendre, faussent ou dénaturent les faits cliniques pour les plier à leurs explications physiologiques hypothétiques ou prématurées. Ceux-là nuisent plus à la médecine scientifique qu'ils ne la servent réellement.

DEUXIÈME LEÇON

SOMMAIRE : Nécessité de connaître les autres sciences pour étudier la médecine. — Les symptômes pathologiques peuvent être produits par des moyens artificiels. — Ils peuvent s'expliquer d'après les principes de la physiologie. — Le système nerveux sert à la manifestation des phénomènes normaux de la vie, ainsi qu'aux réactions pathologiques. — Le développement du système nerveux s'accroît à mesure qu'on s'élève dans l'échelle animale. — Des phénomènes morbides peuvent se produire à volonté en agissant sur divers points du système nerveux, sans introduire dans l'économie aucun principe nouveau.— Effets observés sur un muscle ou sur un os parla suppression de l'influx nerveux. — Certains phénomènes morbides qu'il paraît impossible de reproduire.au premier~abord,sont cependant placés sous la dépendance du système nerveux,et le physiologiste peut les développer expérimentalement. Certaines maladies ne sauraient-elles être imitées par des moyens artificiels? Le physiologiste parviendra-t-il un jour à ce résultat? ou sera-t-il toujours forcé d'admettre des principes morbides inexplicables par les données physiologiques ? — Chaque espèce animale a ses maladies particulières qui ne peuvent se transmettre aux espèces voisines. — Les perversions de la nutrition sont l'origine de tous les tissus pathologiques. — Influence du système nerveux sur la nutrition.

— Une maladie n'est pas un symptôme isolé, mais une série de symptômes.

— Exemples : Effets de l'ablation des reins et de la ligature de l'artère rénale. — Élimination supplémentaire de l'urée par la surface intestinale.

— Effets de la cessation de cette élimination supplémentaire. — L'extirpationdes deux reins produittoujoursla mort. — L'ablaiion d'un seul rein n'est point nécessairement mortelle. — La section des nerfs du rein détermine toujours la mort en provoquant la gangrène de l'organe et en produisant un virus putride à l'intérieur de l'économie. — La médecine scientifique résulte d'une union intime de la physiologie et de la clinique.

Messieurs,

Dans ma première leçon, je vous ai indiqué le plan que je me proposais de suivre dans l'étude de la pathologie

expérimentale. J'ai cherché à vous montrer combien il était difficile d'aborder une étude aussi complexe que celle de la médecine, sans avoir préalablement acquis d'autres connaissances scientifiques d'un ordre beaucoup plus simple. Enfin je me suis efforcé de combattre une opinion malheureusement trop répandue, et d'après laquelle il faudrait établir une séparation radicale entre les phénomènes physiologiques, et ceux qui se produisent en dehors de l'état de santé.

Nous allons maintenant nous occuper des phénomènes ou des symptômes qui appartiennent en propre à Tétat pathologique, ainsi que des causes qui leur donnent naissance, ce qui nous apprendra en même temps les moyens de les combattre. Pour cela, nous provoquerons artificiellement tous les phénomènes de la maladie, et nous chercherons ensuite à les faire disparaître.

Mais dans l'étude de ce sujet il ne faut jamais oublier que nous voulons surtout savoir si les manifestations morbides peuvent toujours s'exphquer d'après les principes de la physiologie ; — ou s'il faut reconnaître, à la maladie, le pouvoir mystérieux de créer, chez un être vivant, des lois entièrement nouvelles et qui ne sauraient exister chez l'animal sain.

Prenons un adulte jouissant de toute la plénitude de ses facultés, demandons-nous quel est l'agent régulateur de ses actes physiologiques ? Nous serons forcés de répondre qu'il réside dans le système nerveux, auquel nous devons, en effet, la sensibilité et le mouvement volontaire, cette double source de toutes nos relations avec le monde extérieur. Les nerfs président même à toutes les

fonctions organiques, et je vais bientôt vous prouver que s'ils sont les agents de tous les phénomènes normaux de la vie, ils sont aussi le point de départ d'une foule d'actions pathologiques.

A mesure que Ton s'élève dans l'échelle animale, on voit le système nerveux se développer de plus en plus, et l'on constate en même temps que les maladies deviennent plus fréquentes, qu'elles se manifestent sous des formes plus variées, et sont d'une nature infiniment plus compliquée. Il n'y a pas à s'étonner de cette coïncidence puisque tous nos organes dans leurs manifestations vitales, normales ou pathologiques, dépendent du système nerveux. Si nous prenons l'un après l'autre les divers appareils de l'économie, il nous sera facile de montrer que tous les symptômes des maladies dont ils sont appelés à devenir le siège, peuvent être sous l'influence directe des nerfs correspondants. Nous pouvons même donner naissance de celte manière à toutes les lésions anatomiques qui les caractérisent.

Quels sont, par exemple,, les principaux signes des affections de l'appareil respiratoire ? La toux, la dyspnée, l'abondance de la sécrétion bronchique, tels sont les indices qui en révèlent le plus souvent l'existence. Or, tous ces phénomènes peuvent être déterminés à volonté par une action dirigée sur le pneumogastrique ou certains autres nerfs. Nous pouvons même produire aussi les lésions anatomiques de la pleurésie et de la péricardite. Les causes de ces altérations morbides paraissent donc être placées sous Tinfluence immédiate du système nerveux. Si maintenant nous dirigeons notre attention vers

les organes abdominaux, nous parviendrons aisément à nous convaincre que le physiologiste peut agir sur l'appareil delà digestion comme sur les organes respiratoires. En opérant sur le plexus solaire ou ses branches afférentes, nous pouvons provoquer la diarrhée ou la dyssenterie, ainsi que les altérations anatomiques qui en sont le cortège habituel : on peut même donner naissance à une péritonite aiguë avec toutes ses conséquences ; en effet, l'autopsie de l'animal fait constater la présence du pus et -des fausses membranes dans la cavité périfonéale.

Vous voyez, par conséquent, que sans recourir à l'introduction de quelque nouveau principe dans l'économie, on développe une multitude d'affections diverses par une simple modification de l'intluence nerveuse; et, des résultats analogues nous seraient offerts par l'étude d'autres appareils que ceux précités : la fièvre elle-même, ce symptôme essentiellement médical^ est aussi provoquée par une simple irritation mécanique du système nerveux. Nous avons dit plus haut que les produits de l'inflammation, le pus, les fausses membranes, les exsudats plastiques peuvent être créés chez un animal, et qu'il suffît de couper le grand sympathique pour déterminer directement une pleurésie purulente ; il faut cependant, pour que cette expérience réussisse, que la santé générale du sujet soit préalablement débilitée.

Il est donc certain que les troubles du système nerveux donnent lieu à un grand nombre de maladies, non seulement générales, mais encore locales. Privez un muscle ou un os de l'influx neryeux qui les anime et vous verrez

paraître, dans le premier cas, la dégénérescence graisseuse et le rachitisme dans le second. En effet, lorsqu'on vient à lier les nerfs qui pénètrent dans le trou nourricier de l'os, les cellules du tisssu lamineux ne tardent pas à s'agrandir; les vaisseaux se multiplient et tous les phénomènes du rachitisme se développent rapidement. Nous pouvons même produire ces effets sur une portion d'un os, sans agir sur le reste. Cette expérience a été pratiquée avec succès sur un côté de la mâchoire inférieure par M. Schiff, de Berne.

Mais il existe à l'état morbide, un nombre infini d'autres phénomènes, qu'il semble impossible, au premier abord, de provoquer par une simple lésion du système nerveux. Je veux surtout parler de ces altérations des Uquides de l'économie qui se produisent dans le cours de certaines affections. Cependant l'on peut démontrer qu'un grand nombre, sinon la totahté de ces modifications pathologiques, sont placées sous la dépendance de l'influx nerveux, et peuvent être reproduites à volonté par le physiologiste. Parmi les divers hquides de l'économie, l'urine est un de ceux dont les transformations pathologiques ont été le plus complètement et le plus soigneusement étudiées. Or, vous savez parfaitement, messieurs, que l'albuminurie, la polyurie et le diabète, sont provoqués par l'irritation de certains points définis de la moelle allongée, et que la nature même de la perversion que subit l'excrétion urinaire est déterminée par le siège de la lésion. C'est surtout dans le diabète que l'importance de ce fait expérimental est nettement mise en relief. On supposait autrefois que chez les diabétiques

des conditions entièrement nouvelles se développaient dans l'économie sous l'influence de l'état morbide, et qu'il en résultait un produit pathologique spécial, le sucre. Mais il faut admettre aujourd'hui que ces phénomènes s'expliquent par l'augmentation pure et simple d'une fonction normale, en vertu de laquelle du glycose est formé chez tous les sujets, même à l'état de santé. Il est donc évident que la maladie, en ce cas, n'est qu'un phénomène physiologique troublé ou exagéré.

Il existe- cependant un certain nombre de produits pathologiques et de manifestations morbides qu'il nous a été jusqu'à présent impossible d'imiter artificiellement. Parviendrons-nous à une époque ultérieure à réunir ces faits à ceux qui rentrent déjà dans le domaine de la physiologie expérimentale ?

Tel est le problème scientifique que nous devons poser aujourd'hui. Il s'agit de savoir si nous pourrons avec le temps faire entrer la pathologie tout, entière dans le cercle de nos connaissances physiologiques , ou s'il restera toujours en dehors de ce que nous pouvons imiter ou expliquer par la physiologie quelque chose d'insaisissable qu'il faudra reconnaître comme l'essence des phénomènes morbifiques.

Prenons pour exemple les fièvres éruptives, la variole, la scarlatine, la rougeole. Voilà des affections qu'il nous est impossible de reproduire sans avoir recours à un virus spécial. Parviendrons-nous un jour à créer de toutes pièces ces maladies sans l'intervention de ce poison particulier dentelles paraissent dépendre? Mais ne faut-il pas, avant tout, résoudre une question préalable? Ces affec-

RAPPORTS DE LA PHYSIOLOGIli ET DE LA PATHOLOGIE. 17

lions peuvent-elles exister chez les animaux, môme les plus rapprochés de l'espèce humaine? Ne sont-elles pas au fond la propriété exclusive de notre organisation spéciale?

Il paraîtra difficile en général de produire, par l'intermédiaire du système nerveux^ des affections éruptives chez les animaux : les propriétés vitales de leur enveloppe cutanée diffèrent essentiellement de ce qui existe chez l'homme. Nous pouvons, toutefois, produire des ecchymoses, des congestions et des tuméfactions glandulaires, mais il faut en oulre se souvenir que chaque espèce animale a ses maladies particulières, qui ne sauraient être transmises à une espèce voisine. On sait que l'homme à lui seul présente un plus grand nombre" de maladies spéciales que tous les autres animaux pris ensemble.

Toutefois le tubercule, le cancer et bien d'autres productions morbides se rencontrent aussi bien chez les animaux que chez l'homme. Toutes ces affections qui donnent lieu à des néoformations morbides sont évidemment une perversion de la fonction nutritive. Or, personne n'oserait contester Tinfluence que le système nerveux exerce sur cet acte physiologique.

Avançons donc résolument dans la voie qui s^ouvre devant nous sans nous laisser intimider ni décourager par les difficultés de la science que nous cultivons. Toutefois il ne faut. point oublier qu'une maladie n'est jamais caractérisée par un seul symptôme ; elle consiste au contraire dans une série de symptômes qui sont unis entre eux par un rapport de cause à effet. Toute maladie est une évolution morbide qui présente un commencement, un milieu

c. BERNARD. — Path. exp. 2

et une fin, de telle sorte que dès le début d'une maladie, un observateur habile peut en prédire la marche et souvent même la terminaison Ces séries de phénomènes morbides, nous parvenons à les reproduire chez les animaux, et les fonctions de la vie sont modifiées chez eux de mille manières difîérentes par une multitude d'agents divers. Les poisons déterminent de véritables maladies qui présentent une série non interrompue de phénomènes consécutifs à l'introduction de l'agent toxique dans Téconomie ; nous trouvons donc ici toute une classe de maladies par empoisonnement qu'il est facile de reproduire à volonté.

Mais laissant de côté ce sujet dont l'étendue est si vaste et sur lequel nous reviendrons plus tard, demandonsnous si par de simples opérations chirurgicales^ par de simples lésions mécaniques, nous pouvons développer, chez les animaux mis en expérience, certaines maladies ou séries de symptômes morbides? Si chez un chien par exemple nous enlevons simultanément les deux reins, ou si nous lions simplement les artères rénales, nous produisons à l'instant un trouble général dans l'ensemble de l'économie. L'animal a perdu la faculté de se débarrasser du produit excrémentitiel qui doit s'éliminer par cette voie, et l'économie tout entière se trouve graduellement empoisonnée. Dans les premiers jours l'animal n'est pas sérieusement affecté, il continue à manger et à digérer sa nourriture pendant un laps de temps qui correspond à la période d'incubation dans les maladies. Bientôt il est pris de vomissements et de diarrhée, et la mort ne tarde pas à survenir.

Que s'est-il doïre^|}assé chez le sujet de cette expé-

rience? Essayons d'en donner rexplicalion. Pendant la première période, l'urée qui ne peut plus s'éliminer par les reins est expulsée par l'intestin. On la trouve unie à des sels ammoniacaux dans les excréments de l'animal et même dans le suc gastrique. Si ce nouveau mode d'élimination pouvait indéfiniment se prolonger, l'animal ne tomberait jamais malade et ne mourrait pas. Mais bientôt la muqueuse intestinale irritée par le contact permanent des sels amoniacaux subit des altérations morbides ; d'un autre côté, l'urée, aussi longtemps qu'elle est éliminée par les intestins, ne s'accumule pas dans le sang; le fait a été expérimentalement aperçu par MM. Prévost et Dumas, qui cependant n'ont pas réussi à l'expliquer. Or, à une période plus avancée, quand la muqueuse intestinale se refuse à continuer cette fonction qui lui est réellement étrangère, l'urée reste dans le sang et l'animal meurt dans le coma ou les convulsions.

Quand l'arrêt de la sécrétion urinaire dépend de la ligature des artères rénales, cet état de choses peut quelquefois être modifié par la suppression des ligatures. Il en serait de même chez Thomme s'il existait un obstacle au passage de l'urine, et qu'il fût possible de le supprimer. Mais, dans tous les cas où les deux reins avaient été enlevés, la mort est invariablement survenue ; la dislocation des fonctions de l'organisme a été la terminaison constante de la série morbide.

La maladie que nous parvenons à déterminer artificiellement par l'ablation des deux reins est la conséquence de la suppression d'une fonction importante ; mais il est d'autres affections dont les causes sont extérieures à

l'économie ; les maladies contagieuses appartiennent à cette classe. L'influence de la contagion a été expérimentalement démontrée par exemple pour la péripneumonie des bêtes à cornes : en laissant communiquer deux étables dont l'une contenait des animaux sains et l'autre des bestiaux malades ; dans la seconde étable, qui dans le principe ne contenait que des sujets bien portants^ on a vu se développer successivement plusieurs cas de cette péripneumonie.

Nous pouvons encore produire des modifications intérieures à l'organisme qui deviennent la source de véritables maladies. Nous en possédons aussi la preuve expérimentale. En effets nous savons que lorsqu'on enlève simultanément les deux reins chez un animal, il doit nécessairement mourir, et que si l'on se contente d'en enlever un seul, il continue à vivre. L^organe conservé s'hypertrophie et remplit à la fois ses propres fonctions et celles de son congénère. En ouvrant l'animal quelque temps après cette expérience, il est facile de s'en assurer. Mais au lieu d'enlever le rein, si l'on se borne à en couper les nerfs, on voit bientôt mourir l'animal. Pendant les premiers jours qui succèdent à l'opération, il se manifeste de l'albuminurie ; bientôt après le rein s'altère et il se décompose complètement. Les produits de cette altération agissent, en définitive, à la manière des poisons septiques sur l'économie. Tel est, selon nous, l'explication naturelle de ce fait si singulier en apparence (1).

(1) Depuis que ces leçons ont été publiées, il a été démontré que ni l'urée, ni le carbonate d'ammoniaque, ni les divers produits de l'urine ne suffisent à rendre comptedetouslesphénomènes de l'urémie. Ces accidents pourraient-

Je crois vous avoir maintenant démontré, messieurs, la proposition que j'avais formulée au début ; non seulement nous parvenons à produire chez les animaux des symptômes morbides par des moyens artificiels, mais encore nous développons chez eux des séries de symptômes, c'est-à-dire de vraies maladies avec tout l'ensemble de leurs conséquences.

Envisagée à ce point de vue, la pathologie réunit les ressources de la physiologie à celles de l'observation clinique qui nous indique la marche évolutive des maladies.

ils s'expliquer par rempoisonnement septique que produit l'altération du rein lui-même? La deuxième expérience indiquée dans cette leçon semblerait appuyer cette manière de voir. Au reste, il est évident que malgré l'importance et l'intérêt des reclierclies qui ont été consacrées h ce sujet, la solution définitive du problè;Tie n'a pas encore été trouvée.

TROISIÈME LEÇON

DES IDIOSYNGRASIES.

SOMMAIRE : Influeiine des diverses causes de maladies sur les individus. — Leur action diffère considérablement suivant les cas particuliers. — Les prédispositions physiologiques sont aussi fréquentes que les prédispositions morbiîies. — Différence entre les diverses classes d'animaux sous ce rapport. — Différence entre des animaux appartenant à la môme espèce. — La résistance vitale est plus développée chez les races inférieures, et la sensibilité nerveuse chez les races plus élevées. — Ces différences sont encore plus prononcées chez l'homme. — Hypnotisme. — Magnétisme et somnambulisme. — Différences entre les animaux en état d'abstinence, et ceux qui sont en pleine digestion. — Effets du froid, de l'ivresse ou de l'anesthésie. L'action des médicaments n'est pas la même dans l'état de santé et dans l'état de maladie. — Ces différences tiennent surtout à l'état du système nerveux et aux modifications de l'absorption.— Expériences sur les glandes salivaires. — Le curare dans le traitement du tétanos. — Diverses prédispositions morbides observées chez les animaux. — Des tendances analogues peuvent être artificiellement créées par la section de certaines branches du grand sympathique. ^ Les idiosyncrasies doivent être regardées comme de simples prédispositions physiologiques.

Messieurs, Dans l8s leçons précédentes, j'ai eu pour but de mettre en lumière les rapports intimes qui unissent la physiologie à la pathologie et de prouver, autant qu'il m'a été possible de le faire, que les phénomènes qui se produisent dans le corps, vivant, soit à l'état de santé, soit à l'état de maladie, doivent recevoir dans tous les cas une interprétation ration:: elle. On peut, vous ai-je dit, les rattacher

directement à l'action de lois biologiques qui gouvernent les fonctions vitales, non seulement à l'état normal; mais encore dans toutes les perturbations que ces fonctions peuvent subir.

Toutefois l'expérience journalière nous apprend que les causes morbides, quels que soient d^ailleurs leurs effets généraux, sont loin d'agir avec une égale intensité sur les divers individus qui sont exposés à leur influence. Le froid, la faim, la soif, la fatigue, les souffrances morales: telles sont les causes les plus ordinaires de la maladie. Or ne sont-elles pas, dans une certaine mesure, le partage de l'humanité tout entière? Comment donc se fait-il que parmi ceux qui subissent leur action journalière, les uns s'affaissent si promptement, tandis que les autres résistent avec énergie? Et lorsqu'une épidémie sévit sur un point donné, comment se fait-il que la maladie régnante ne frappe que sur certains sujets, tout en épargnant d'autres individus qui sont placés en communication constante avec les malades? Au pouvoir, en apparence mystérieux, qui modifie ainsi dans chaque cas particulier l'influence des agents extérieurs, nous donnons le nom d'idiosyncrasie.

Nous pouvons, je crois, admettre en principe que des prédispositions non seulement morbides, mais encore physiologiques existent chez l'homme aussi bien que chez les animaux. A l'état normal, chaque individu, en vertu de son organisation propre, se trouve plus spécialement exposé que tout autre à certains accidents particuliers. Les divers animaux qui servent à nos expériences sont loin de présenter les mêmes phénomènes

SOUS rinfliience des mêmes agents. Yous savez déjà qu'à mesure qu'on s'élève ou qu'on descend dans l'éclielle animale on rencontre des animaux plus ou moins sensibles à Faction de certains poisons, de ceux, par exemple, qui agissent plus particulièrement sur le système nerveux. On voit, par là, que môme dans les limites de la santé, les êtres vivants peuvent otTrir des différences considérables. Et comme nous l'avons déjà démontré, ces propriétés différentes ne dépendent pas seulement de l'organisation générale de l'animal, mais souvent aussi des conditions dans lesquelles il a été placé. De cette manière, comme vous avez pu le constater, un lapin peut être abaissé jusqu'au niveau physiologique d'un batracien (1) ; et en renversant l'expérience, on parvient au résultat inverse. Or, ces modifications importantes sont presque toujours en rapport avec l'état du système nerveux.

Ce n'est pas seulement chez les animaux appartenant à des espèces différentes que nous constatons de grandes inégalités sous ce rapport. Il arrive souvent que des individus appartenant à la même espèce se ressemblent si peu qu'il est impossible de les soumettre aux mêmes expériences. La sensibilité nerveuse d'un chien de chasse est tellement développée que la moindre opération lui donne une fièvre qui peut être suivie de phénomènes mortels. Il n'est donc pas convenable de se servir de ces animaux pour des recherches ayant trait au suc gastrique, à la sécrétion pancréatique ou à d'autres phénomènes de ce genre : toute opération pratiquée à l'intérieur de la cavité

;1 Voy. Leçoiis de physiologie opératoire, Paris, 1879.

abJominale pouvant déterminer une péritonite chez ces animaux éminemment irritables. Quelle différence, lorsqu'il s'agit d'autres chiens qu'on peut considérer comme de race inférieure ! Les résultats de ces expériences sont entièrement différents. Dans le cours de l'opération, c'est à peine si l'animal fait un mouvement ; c'est à peine s'il paraît souffrir : l'appétit n'est point altéré, les sécrétions restent normales. En somme les diverses fonctions de l'économie suivent leur cours naturel malgré l'opération. Chez le cheval, ces différences sont encore plus prononcées s'il est possible. Les caractères de certaines races sont attribués au sanij, dans le langage vulgaire ; il serait plus exact de les attribuer aux nerfs : en effet, c'est un système nerveux très irritable^ très sensible, et doué d'une organisation plus délicate qui distingue une bête de sang d'un de ces petits chevaux à demi sauvages qui habitent les pays montagneux. Les résultats de la même expérience ne seraient-ils pas diamétralement opposés chez ces divers animaux, et quelle comparaison pourrions-nous étabhr entre eux? Aussi toutes les fois qu'une expérience exige une grande force de résistance chez le sujet, il faut le choisir parmi les races inférieures. Si l'irritabihté nerveuse et une sensibilité exquise sont, au contraire, les qualités nécessaires, c'est aux races supérieures qu'il faudra s'adresser. Les expériences sur la sensibihté récurrente, qui réussissent presque toujours chez le chien de chasse, échouent presque constamment quand on les pratique sur un chien de berger. Les animaux à sang froid se trouvent, à cet égard, au dernier degré de l'échelle. On comprend donc aisément qu'un

état qui, chez certains individus, constitue une véritable maladie, puisse se concilier chez d'autres avec les conditions naturelles de la vie.

Il est permis de croire que chez l'homme la différence qui sépare les individus doit être bien plus grande encore que chez les diverses espèces animales ; et s'il nous est permis de faire une allusion à des questions qui occupent en ce moment l'attention pubhque, n'est-il pas vrai que l'hypnotisme est un état particulier, qui ne peut se développer que chez un petit nombre de sujets impressionnables et nerveux? Les phénomènes du somnambulisme ne rentreraient-ils pas dans la même règle? Il est donc évident que les idiosyncrasies ne sont que des susceptibilités particuHères qui existent à l'état normal chez divers individus.

Mais jusqu'ici nous ne nous sommes occupé que des prédispositions physiologiques et pour ainsi dire innées ; toutefois, comme médecin, ce sont les idiosyncrasies accidentelles, transitoires et morbides qui nous intéressent le plus. Constater les conditions qui peuvent leur donner naissance, voilà pour le physiologiste une étude de la plus haute importance.

Si nous comparons un animal dans l'état d'abstinence à un autre en pleine digestion, les dissemblances les plus manifestes se rencontreront dans les résultats de toutes les expériences auxquelles ils pourront être soumis. Une dose de strychnine qui tue immédiatement le second n'agira qu'après un certain laps de temps sur le premier. Pour expliq^uer une différence aussi frappante, on a naturellement fait intervenir le pouvoir absorbant;

mais ne savons-nous pas qu'à l'état de jeûne l'absorption est infiniment plus active que pendant le cours de la digestion?

Cette explication est donc insoutenable. L'afTaiblissement des propriétés physiologiques du système nerveux est en réalité la seule cause que nous puissions invoquer ici. Privé de nourriture, l'animal descend graduellement dans l'échelle, et finit par acquérir des propriétés plus ou moins éloignées de celles de son état primitif. Est-ce là une véritable maladie? Non, sans doute ; c'est le résultat naturel d'un état physiologique bien connu.

Nous sommes donc autorisé à nier d'une manière absolue l'existence d'une soi-disant physiologie morbide, si l'on entend par ces mots un état de choses complètement indépendant des lois ordinaires de la vie. Ces expressions prises dans un tel sens devraient disparaître à jamais de la langue scientifique ; elles ne servent qu'à troubler les idées et à dérouter les observateurs. Quand nous parlons de la chimie médicale, par exemple, nous n'avons pas la prétention de dire que les actions chimiques qui interviennent dans les phénomènes vitaux sont soumises à d'autres lois que celles qui se produisent au dehors de l'être vivant. La physiologie morbide a sans doute des procédés qui peuvent lui être spéciaux, mais ses lois sont absolument identiques à celles qui gouvernent, à l'état de santé, les fonctions de la vie.

Ce n'est pas seulement l'inanition qui modifie ainsi les conditions de la vie; le froid, et bien d'autres causes encore, agissent dans le même sens, et font varier les résultats de nos vivisections. A une température basse,

les animaux à sang froid deviennent de moins en moins sensibles à l'action de certains poisons, mie plus forte dose de strychnine est nécessaire pour tuer une grenouille en hiver qu'en été. Mais le chloroforme, l'éther, et même l'ivresse ordinaire par l'alcool produisent des effets semblables, et l'on croit généralement, en Amérique, que l'ivresse est un préservatif contre la morsure du serpent à sonnettes.

Ce sont là des modificalions physiologiques de l'économie qui jious conduisent à étudier celles qui appartiennent plus spécialement à l'état pathologique. On sait depuis longtemps que les médicaments n'agissent point sur les malades de la même manière que sur les individus en pleine santé. Or, les conditions biologiques qui déterminent la maladie sont- évidemment la source de ces irrégularités. Pour en fournir un exemple bien connu, nous rappellerons que le vin, Teau-de-vie et les préparations alcooliques, dont plusieurs médecins américains font un si grand usage dans le traitement des fièvres, lors même qu'on les administre à des doses qui, chez un homme bien portant, produiraient inévitablement l'ivresse, ne paraissent produire qu'un tout autre effet sur le malade. Le fait peut s'expliquer de deux manières ; en premier lieu, les fonctions absorbantes seraient, pendant la maladie, modifiées ou même suspendues ; en second lieu, le système nerveux se trouverait fortement déprimé. Nous savons, par exemple, que dans certains cas de fièvre typhoïde, l'absorption reste engourdie pendant assez longtemps. On le démontre en administrant au malade de petites quantités de prussiate de potasse dont on ne

retrouve aucune trace clans l'urine ni dans les autres sécrétions. On peut déterminer artificiellement un état analogue ; car lorsque les sécrétions sont surexcitées, les surfaces perdent une partie de leurs propriétés, La surface interne des glandes salivaires qui absorbe si rapidement la strychnine ou le curare à l'état de repos, devient momentanément réfractaire à l'action de ces poisons pendant le travail sécréteur. En injectant cinq centimètres cubes d'une solution aqueuse de strychnine (au centième) dans le canal de Wharton, chez un chien, nous avons vu l'animal succomber presque immédiatement. Mais en répétant la même expérience chez un animal dont la sécrétion salivaire se trouvait excitée par le galvanisme, la mort n'est arrivée qu'après un espace de douze~minutes.

Le choléra nous fournit un exemple pathologique du même fait ; aussi longtemps que cette excrétion séreuse si abondante se prolonge, les parois intestinales ne sauraient absorber aucun médicament. Mais ces modifications, dira-t-on, sont déterminées par la maladie ; sans doute, mais un processus physiologique particulier se développe sous son influence, et les faits observés en sont la conséquence naturelle.

La suppression du pouvoir absorbant a été également observée dans des conditions entièrement différentes de celles que nous venons d'étudier: on l'a signalée par exemple dans la manie aiguë; l'influence du système nerveux paraît en être ici la seule causé, car aussitôt que la crise est terminée, l'absorption recommence comme à l'état de santé.

Le curare a été récemment employé dans le traitement

du tétanos : sur quatre cas, il y eut deux guérisons; lesdeux autres sujets sont morts. Mais chez les deux premiers, les effets ordinaires ou, pour mieux dire, les effets physiologiques du poison s'étaient manifestés; rien de semblable n'avait eu lieu chez les deux individus qui ont succombé. Ils présentaient, peut-être , une condition spéciale du système nerveux qui s'opposait à la manifestation de l'action de cette substance. Il est permis de penser que s'ils avaient été mis en traitement à une période moins avancée de la maladie, ils auraient pu se rétablir. A cet égard, nous pourrions rappeler les effets bien connus du sulfate de quinine qui, administré à dose élevée, n'abaisse le pouls et n'agit sur d'autres phénomènes morbides qu'en modifiant le système nerveux et en produisant une surdité plus ou moins prononcée, etc. Cet effet physiologique se rattache d'une manière intime à son action thérapeutique, car si Ton diminue trop rapidement la dose, la surdité disparaît et les phénomènes morbides primitifs reprennent leur intensité.

Mais si nous trouvons, chez les animaux comme chez l'homme, diverses prédispositions qui peuvent modifier l'action des médicaments, nous en voyons encore qui les exposent à des maladies entièrement différentes, sous r empire de causes absolument semblables. Telle est la section des fiiets du nerf sympathique. Je me proposais tout dernièrement de pratiquer certaines expériences sur des animaux soumis pendant longtemps à l'inanition. J'avais donc laissé des chiens, ayant préalablement servi à dea opérations sur le nerf sympathique, sans nourriture pendant plusieurs jours; mais au

moment des derniers froids, ces animaux succombèrent d'une manière inattendue; à l'autopsie on trouva chez le premier une pneumonie, chez le second une pleurésie, et une entérite chez les deux derniers. On s'assura que, placés dans des conditions extérieures identiques, ces animaux avaient été frappés de maladies entièrement différentes et correspondant aux régions dans lesquelles le sympathique avait été lésé. Lorsqu'on soumet les lapins à l'inanition absolue, la vie se prolonge habituellement de quinze à vingt jours : mais lorsqu'on a coupé d'avance certains filets du grand sympathique, ces animaux, privés de nourriture, succombent en peu de jours à des inflammations aiguës des viscères placés sous l'influence des rameaux nerveux qui ont été divisés. Lorsque je commençai cette série d'expériences, il y a quelque temps, je m'aperçus que la section de rameaux même volumineux du grand sympathique ne semblait déterminer aucun état pathologique spécial chez ces animaux, aussi longtemps que leur santé générale demeurait intacte. J'ai vu des femelles devenir pleines et mettre bas leurs petits, malgré l'opération qu'elles avaient subie ; mais aussitôt que l'économie se trouvait profondément débilitée par le défaut de nourriture, les viscères privés de leurs nerfs devenaient le siège d'inflammations aiguës. J'avais donc réussi à créer artificiellement des idiosyncrasies particulières chez ces animaux, et je pouvais prédire avec une certitude absolue que la santé une fois ébranlée, un état morbide se développerait sur un point déterminé.

Les prédispositions pathologiques doivent donc être

considérées comme des conditions physiologiques spéciales qui, dans la majorité des cas, dépendent du système nerveux, et la médecine aurait accompli un progrès immense s'il était possible de prévoir, dans l'état de santé, les diverses prédispositions morbides et de prédire ainsi l'approche du danger. Un médecin de l'armée russe, qui avait inventé un nouveau sphygniographe, et qui l'avait appliqué à l'étude de diverses maladies, prétendait avoir constaté pendant une épidémie de choléra, une faiblesse particulière du pouls qui se manifestait plusieurs jours avant l'explosion de la maladie, chez ceux qui devaient en être atteints. Je ne sais si l'exactitude de ces observations a été confirmée par d'autres observateurs, mais ce serait à coup star un avantage inappréciable de savoir d'avance, dans le cours d'une épidémie, quels sont les individus les plus exposés à en subir l'influence. 11 nous serait alors bien plus facile de prescrire des moyens préventifs et d'instituer des règlements hygiéniques.

En terminant cette leçon, messieurs^ je me crois en droit d'avancer que les idiosyncrasies ne sont point de mystérieuses puissances résidant au sein de nos organes, ni des fonctions entièrement nouvelles^ surajoutées en quelque sorte à celles qui existaient déjà. Il ne faut y voir que de simples manifestations des lois ordinaires de la physiologie.

QUATRIÈME LEÇON

DE LA CATALYSE, ET DES AGENTS CHIMIQUES QUI PRO- DUISENT LA MALADIE DANS LE CORPS VIVANT.

SOMMAIRE: Différences de l'action des poisons sur divers animaux. — Elles se rapportent à l'état du système nerveux. — Les animaux les moins sensibles aux poisons névrosthé niques sont plus exposés aux maladies virulentes et contagieuses. — Cette différence s'explique par les altérations du sang. — Gangrène des parties dont les vaisseaux sont oblitérés. — Les principes virulents ne peuvent se développer qu'au sein d'une organisation vivante. — Difficulté d'expliquer leur mode de formation, — Tantôt le virus est répandu dans toute l'économie ; tantôt il est localisé sur quelques points particuliers. — Hydropliobie. — Morve. — Pneumonie contagieuse. — Certaines dispositions physiologiques offrent de l'analogie avec ces états morbides. — Le chien enragé ressemble à la vipère. — Moyens d'imiter artificiellement ce processus morbide. — Injections de ferment dans les veines. — De sang putréfié. — De sang puisé dans les veines d'animaux mourant de faim. — Phénomènes putrides qui en résultent. — Expériences de Pringle sur la contagion putride. — Les progrès de la médecine, à cet égard, sont intimement liés h ceux de la chimie organique.

Messieurs,

Dans la leçon précédente, nous avons cherché à vous montrer qu'il faut rapporter les idiosyncrasies à certaines prédispositions organiques qui se rattachent aux lois physiologiques qui gouvernent l'économie^ et qu'elles ne sont que le résultat naturel des propriétés du système nerveux.

Nous vous avons déjà dit que les animaux débilités

c. BERNARD. Palli. exp. 3

par la privation de nourriture subissent moins facilement les effets de certains poisons que ceux qui jouissent d'une santé vigoureuse. Toutefois on a nié l'influence du système nerveux pour produire ces modifications, et l'on s'est demandé si la diminution du pouvoir absorbant ne suffirait pas pour les expliquer. Pour trancher directement la question, j'ai injecté une solution aqueuse de curare dans les veines de deux lapins dont l'un était depuis longtemps à jeun, tandis que l'autre était régulièrement nourri. De cette manière, la difficulté relative à la rapidité plus ou moins grande de l'absorption se trouvait complètement éliminée, car le poison était directement versé dans le torrent circulatoire. Le résultat a confirmé nos prévisions : pour empoisonner l'animal à jeun, il fallut une dose plus forte d'un tiers que pour tuer le sujet bien nourri. Il est évident que, pour l'animal en pleine digestion^ cette plus grande susceptibilité doit se rapporter à l'activité du système nerveux.

Mais tandis que l'animal en état d'inanition se trouve préservé jusqu'à un certain .point de l'action délétère de certains poisons par l'affaiblissement toujours croissant de son système nerveux, il se trouve exposé à des influences morbides d'une tout autre espèce. Je pense que dans nos classifications nosologiques cette vulnérabilité particulière de l'économie dans certaines conditions spéciales devrait jouer un rôle important, et qu'il faudrait en tenir compte, au point de vue del'étiologie.

Pour en citer un exemple frappant, nous vous rappellerons que lorsque dBS grenouilles ont été longtenps retenues en captivité, leur santé s'affaiblit, et que des ulcérations

se développent autour du nez, de la bouche et des pattes. En pareil cas, la dépression du système nerveux permet à l'animal de résister bien mieux à l'action de la strychnine et de plusieurs autres poisons analogues, tandis qu'on le voit succomber aux affections parasitaires avec une grande facilité. On sait que la grenouille est souvent victime d'une maladie de ce genre ; des champignons d'une espèce particulière se développent sur certains points et finissent à la longue par déterminer la mort. Or, si dans un bocal contenant des grenouilles déjà envahies par le parasite, vous introduisez un animal parfaitement sain, le nouveau venu ne subira point les effets de la contagion; mais si vous exposez à son influence une grenouille déjà malade, et portant des ulcérations autour des orifices naturels, les végétaux parasites s'en empareront immédiatement.

On a constaté que les affections de ce genre ont toujours une certaine tendance à se développer chez les animaux dont la santé est détériorée. La gale, qui se rencontre souvent chez le mouton et le cheval, n'attaque presque jamais les sujets placés dans de bonnes conditions, et dans l'espèce humaine, les affections parasitaires se développent surtout parmi les classes inférieures, et plus spécialement chez les enfants et les vieillards. Les personnes qui vivent dans de meilleures conditions hygiéniques éprouvent rarement de pareils accidents, si ce n'est vers la fin d'une longue et pénible maladie, car c'est surtout en pareil cas qu'on voit se produire le morbiis pedicularis .

La diminution de la force nerveuse constitue en même

36 PATHOLOGIE EXPÉRIMEiNTALE.

temps une prédisposition aux affeclions putrides, contagieuses et virulentes. Le fait est bien connu des vétérinaires.

Il semblerait donc qu'il existe une certaine opposition entre les deux grandes classes de maladies dont nous venons de parler. A mesure que l'animal devient plus sensible aux effets des poisons névrosthéniques, il acquiert plus de force pour résister à l'influence de l'empoisonnement putride. Comment expliquer cette différence? Nous allons essayer de vous présenter les conditions du problème.

La modification incessante de la composition chimique du sang est l'une des conditions les plus essentielles de la vie. En effet, chargé de réparer les pertes journaUères de l'économie, et de renouveler les éléments de tous les tissus qui font partie du corps, le sang peut se comparer à un torrent qui se répand continuellement au dehors et reçoit à chaque instant de nouveaux affluents pour combler ses dépenses; or, les transformations qu'il subit seront d^aulant plus rapides que les puissances vitales auront plus d'énergie. Il en est surtout ainsi chez les oiseaux qui, parmi les êtres animés, sont de ceux dont la vie offre le plus d'intensité. Chez eux, le mouvement incessant de la circulation est donc encore plus indispensable que chez tous les autres animaux : chez eux, le sang ne peut s'arrêter un instant sans acquérir presque aussitôt des propriétés septiques. Si chez un mammifère ou chez un oiseau vous liez les vaisseaux nourriciers d'un muscle, dans vingt-quatre heures il se sera transformé en une masse putride : pour déterminer une semblable altération chez

un batracien, il faudrait un espace de temps beaucoup plus considérable.

Le système nerveux, vous le savez déjà, préside à toutes les fonctions de locomotion et intervient dans toutes celles du mouvement des liquides.

Aussitôt que la circulation languit, la composition chimique du sang se trouve exposée à de profonds changements. Si donc, un animal étant donné, nous voulons le prémunir contre l'action du curare ou d'autres poisons de la même espèce, il faut le débiliter; si nous voulons, au contraire, le préserver des affections contagieuses, il faut relever ses forces et exalter ses propriétés vitales par tous les moyens possibles.

Mais ces produits sepliques, ces poisons spécifiques,, sont des substances organiques qui se développent au sein d'une organisation vivante. Nous avons incontestablement ici une action organique d'un genre tout particulier. Il ne faut donc pas s'étonner de voir les pathologistes s'efforcer de soustraire toute cette classe de maladies au domaine de la physiologie, pour en faire la propriété exclusive de la médecine. On aurait tort, cependant, de s'arrêter à ces faits, de renoncer à l'espoir jde rattacher un jour ces manifestations morbides aux lois de la physiologie. S'il nous est, pour le moment, impossible de le faire, nous y parviendrons sans doute dans un avenir plus ou moins éloigné.

Pourquoi certaines conditions physiologiques capables de donner naissance à des poisons virulents ne pourraient-elles pas se développer chez les animaux? Nous savons que dans un état de santé parfaite il existe des

créatures venimeuses, c'est-à-dire qui possèdent un virus particulier que leur a fourni la nature pour s'emparer de leur proie ou se défendre contre leurs ennemis. Yoici donc un virus physiologique ; comment se produit-il au sein de l'économie ? La difficulté n'est pas moins grande que celle qui tout à l'heure nous avait arrêtés.

La substance nuisible dans plusieurs maladies paraît se trouver généralement répandue dans toute l'économie ; dans d'autres cas, elle n'existe que dans certaines sécrétions; à cette dernière classe appartient le virus sapide qui se trouve dans la salive de l'animal. Nous ne savons pas si cette affection a plus spécialement l'une des glandes salivaires pour siège ou si le virus est sécrété par toutes ces glandes à la fois. Aucune expérience n'a été tentée à cet égard (1); mais il a été démontré que le principe de l'hydrophobie n'existe pas tout formé dans le sang. La transfusion ne transporte point la rage d'un chien malade à un animal sain.

N'est-il pas singulier que dans une affection aussi générale, le virus qui seul est capable de transmettre la maladie se trouve locahsé dans un seul des appareils de l*économie^ au lieu d'infecter la masse totale du sang? Mais si nous y réfléchissons, nous rencontrerons à l'état physiologique une multitude de dispositions analogues. Les principes qui concourent à un grand nombre de fonctions, la pepsine, la ptyaline, le principe actif du suc pancréatique ne sont-ils pas sécrétés par des glandes

(1) On a également émis, l'opinion que c'était dans les mucosités bronchiques que résidait le virus.

spéciales? et le venin des serpents, qui n'existe point dans le sang, n'est-il pas sécrété par un appareil particulier? A ce point de vue un chien enragé ressemblerait à un crotale ou à une vipère.

Cependant, d'un autre côté, il existe un grand nombre d'affections virulentes dans lesquelles le sang paraît réellement contenir le principe morbide ; il en est ainsi pour la morve, et l'on sait que des animaux bien portants peuvent être infectés par le sang d'un cheval malade aussi bien que par le mucus qui s'écoule de la bouche et des naseaux.

Toutefois une particularité qui vous surprendra peutêtre, c'est que les sécrétions normales — la bile, la salive, le suc gastrique — ne paraissent contenir aucune trace du virus morveux, tandis que les liquides pathologiques, au contraire, en sont imprégnés et jouissent de la propriété de transmettre la maladie. Le fait a été expérimentalement démontré pour le pus , pour la sérosité d'une hydrocèle^ et plusieurs autres sécrétions morbides. Voilà pourquoi les autopsies pratiquées sur des animaux ayant succombé à la morve présentent un si grand danger. Le virus étant répandu dans toute la masse du sang, la moindre piqûre suffit pour inoculer la maladie.

Il ne faut pourtant pas vous étonner de ces faits singuliers; vous connaissez déjà la répulsion des glandes salivaires pour certains principes injectés dans le sang ; pourquoi certains produits pathologiques ne seraient-ils pas repoussés de même par tous les organes sécréteurs, aussi longtemps que leurs fonctions ne sont

point altérées ? Il en est de même par rapport à la pneumonie contagieuse des bêtes à cornes dont les émanations transportées par l'atmosphère peuvent, nous le savons^ communiquer la maladie. En Belgique, on a tenté des expériences dans le but de préserver les animaux de cette afTection, par le moyen d'une inoculation directe; on s'attendait à obtenir par ce procédé des résultats analogues à ceux de l'inoculation de la variole. On s'aperçut alors que ni le sang de l'animal, ni aucun autre liquide de l'économie ne possédait la propriété virulente — à l'exception des sucs contenus à l'intérieur du parenchyme pulmonaire. La maladie, en effet, semble avoir choisi les poumons pour siège, à l'exclusion de tous les autres organes : et les liquides qu'ils renferment, le pus, la sérosité, etc., sont seuls doués du pouvoir de la transmettre.

L'inflammation très intense qui se développe au niveau du point inoculé témoigne en outre des propriétés irritantes du virus ; et lorsqu'on choisit la queue de l'animal pour y pratiquer cette opération (dans le but de ne pas gâter la viande), on observe souvent la gangrène de cet appendice.

Nous avons donc ici un virus, qui se locahse dans le tissu pulmonaire, et qui n'existe point dans la masse du sang. Mais il en est de même à l'état normal ; nous trouvons à l'intérieur de divers tissus des substances qui n'existent point dans le liquide sanguin; c'est ainsi que la chair musculaire contient une quantité considérable de sels potassiques, 4ont on ne rencontre que des traces dans le sérum ; en un mot, les diverses substances qui

DES AGENTS MORBIFIQUES. 4f

se trouvent distribuées sur divers points de l'économie ne sont pas toujours représentées dans le torrent circulatoire.

L'histoire des maladies spécifiques ne nous présente donc rien qui ne puisse s'expliquer rationnellement. Il nous reste toutefois à découvrir le processus physiologique qui peut donner naissance à un virus. On peut arriver à produire des affections putrides chez des animaux sains. Lorsqu'on pratique la transfusion dans les conditions ordinaires, lorsqu'on transporte directement le sang des veines d'un animal dans celles d'un autre, il ne se manifeste aucun accident de ce genre ; mais si vous laissez pendant quelque temps le sang au contact de l'atmosphère, et si vous injectez ensuite dans les vaisseaux le sérum qui s'est séparé du caillot, vous verrez souvent se développer tous les phénomènes de l'infection putride; et les animaux succomberont avec les symptômes caractéristiques de ce genre d'empoisonnement.

Le sang peut donc acquérir des propriétés toxiques d'une manière en quelque sorte spontanée, par suite des modifications chimiques qu'il subit aussitôt après avoir cessé de vivre. Mais on peut arriver aux mêmes résultats sans exposer ce liquide au contact de l'air. Si vous injectez directement dans les vaisseaux d'un sujet bien portant le sang d'un animal soumis à Tabstinence prolongée, le sujet de cette expérience éprouve le même genre d'empoisonnement que nous venons de décrire, et cependant aucune altération chimique ne s'est développée extérieurement au contact de l'air dans ce cas particulier.

L'introduction de substances étrangères doit naturellement exercer une action bien plus intense encore sur le sang : presque toutes les substances connues sous le nom de ferments ont la propriété de lui faire subir des altérations profondes. Lorsqu'on injecte dans les vaisseaux de la levure de bière, on voit se produire immédiatement des hémorrhagies passives et d'autres phénomènes adynamiques, et la mort survient rapidement. Transportez le sang de cet animal dans les veines d'un autre sujet et les phénomènes se développeront avec une grande rapidité, comme si l'on avait injecté dans les vaisseaux non pas du sang, mais de la levure de bière.

Il est probable qu'il se produit en pareil cas une série de réactions au sein du liquide sanguin qui donnent naissance à d'autres ferments. L'expérience rapportée par Pringle dans son ouvrage célèbre, sur les maladies des armées, paraît se rapporter aux résultats de nos propres recherches. Pour montrer Tinfluence exercée par des émanations putrides, même à distance, sur les phénomènes chimiques de la vie, il plongea dans le jaune d'un œuf pourri un fil qu'il suspendit ensuite dans un bocal contenant un autre jaune d'œuf : dans ces conditions, la putréfaction se développa avec une rapidité tout à fait exceptionnelle.

Nous croyons donc que toute cette série de faits présente les rapports les plus intimes avec ce mystérieux phénomène que les chimistes connaissent sous le nom de catalyse. La théorie de la fermentation est jusqu'ici trop imparfaitement connue^ et la chimie organique a fait trop peu de progrès dans cette voie, pour qu'il soit permis de

reprocher à la médecine ses imperfections à cet égard. Il existe toute une classe de maladies qui sont évidemment le résultat des réactions chimiques dont l'économie vivante est le théâtre. C'est donc aux progrès ultérieurs de la chimie qu'il appartiendra de nous révéler les lois physiologiques qui s'appliquent à cette section de la pathologie.

CINQUIÈME LEÇON

DES MALADIES QUI RÉSULTEi^T DU DÉVELOPPEMENT PATHOLOGIQUE DES CELLULES.

SOMMAIRE : Continuation du parallèle entre les maladies de l'homme et celles des "animaux. — La manifestation extérieure des actions vitales est sous la dépendance d'une action nerveuse. — Maladies dans lesquelles le système nerveux ne paraît jouer aucun rôle. — Le développement destissus paraît indépendant de toute influence nerveuse directe. — Il existe trois ordres de phénomènes vitaux. — Phénomènes nerveux ou mécaniques. — Phénomènes catalytiques ou chimiques, — Phénomènes histologiques ou de développement, — .Évolution de l'être vivant. — Dans le principe, elle est indépendante du système nerveux. — Origine des cellules. — Ont-elles toujours une cellule pourpoint de départ? — Peuventelles, se produire quelquefois spontanément? — Force de développement chez l'adulte. — Elle est plus considérable chez les animaux inférieurs.

— Manifestations morbides de cette force vitale- particulière. — Tissushétéromorphes. — Recherche de Virchow sur la pathologie cellulaire ►

— Certaines maladies sont le résultat d'un développement imparfait. — D'autres sont produites par une déviation du type normal. — Les affections locales ne sont pas de vraies maladies. — Nutrition imparfaite, ses résultats immédiats. — Absence de matière glycogène dans les^ tissus de l'animal. — Elle précède souvent la mort.

Messieurs,

Nous allons continuer aujourd'hui l'étude comparative des maladies qui se développent chez l'homme, et de cellesqui affectent les êtres qui lui sont inférieurs, et dans cette leçon nous terminerons cet examen important.

Le système nerveux, nous l'avons souvent répété^

€st la voie par laquelle les puissances vitales manifestent presque toujours leur influence . Mais les nerfs euxmêmes, pour traduire leur activité, sont inséparablement unis au tissu musculaire. Eu effel, le mouvement est le seul symptôme qui nous révèle l'existence des actions nerveuses. Nous trouvons donc, invariablemont, dans tous les phénomènes de cet ordre trois stations distinctes : un centre d'où part l'impulsion ; des nerfs qui la transmettent, et des muscles qui la subissent.

Nous avons parlé dans la dernière leçon de certaines maladies dans lesquel es l'influence nerveuse ne paraît pas intervenir; telles sont les affections septiques^ virulentes et contagieuses. Mais le système nerveux, même en pareil cas, joue presque inévitablement un rôle dans la production de l'aff'ection consécutive à l'introduction de ces poisons dans l'économie. Nous allons vous citer un fait analogue quoique dans un ordre différent ; nous le puiserons dans l'embryologie. L'évolution de l'œuf s'eff'ectue d'après des lois bien connues, qui ont été ^constatées par l'observation directe ; les étapes successives de son développement ont été soigneusement étudiées chez divers animaux, et l'on s'est assuré que les vaisseaux et les nerfs se développent à un moment 4onné. Or, si l'on introduit certains poisons dans l'œuf aux diverses époques de son développement, l'évolution iphysiologique ne subit aucune modification , pourvu que la chaleur, l'humidité et les autres conditions extérieures demeurent toujours les mêmes. Mais aussitôt que -des vaisseaux et des nerfs se sont formés, l'œuf est immédiatement empoisonné et son activité vitale est

éteinte pour toujours (1). Nous rencontrons ici un arrêt de développement qui paraît dépendre jusqu'à un certain point de l'influence vasculaire ou nerveuse. Mais il faut reconnaître, cependant, qu'en réalité les puissances qui président à l'évolution histologique des tissus sont complètement distinctes de toutes les autres forces biologiques et possèdent une action bien autonome . Nous sommes donc obligés d'admettre l'existence de trois grandes classes de phénomènes dans les corps organisés qui, malgré les rapports intimes qui les unissent et l'influence qu'ils exercent les uns sur les autres, subsistent par eux-mêmes et ne sauraient être confondus. Ce sont :

1° Les phénomènes nerveux, qui embrassent toutes les actions mécaniques de la vie ;

2° Les phénomènes catalytiques, qui comprennent les divers genres de fermentations ;

3° Les phénomènes histologiques auxquels se rattachent tous les résultats de révolution cellulaire ou du grand processus de développement.

Nous venons d'étudier dans nos leçons précédentes les deux premières classes de faits au point de vue de l'influence qu'ils exercent sur la production des maladies. Ce sont maintenant les phénomènes histologiques qui vont fixer notre attention; en d'autres termes, nous allons nous occuper des manifestations morbides qui résultent d'une perversion des forces du développement.

(1) Nous faisons allusion aux expériences de Gaspard, qui avait exposé aux vapeurs du mercure des œufs en incubation. La première période du développement s'accomplissait régulièrement, et dès que les vaisseaux et les nerfs apparaissaient," l'action du poison se manifestait, arrêtait le développement et amenait la mort de l'être vivant.

On ne saurait nier qu'à la première période de la vie embryonnaire, le développemeut des tissus ne présente aucun rapport avec l'influence du système nerveux. Les nerfs n'existent pas encore, ils n'apparaissent que plus tard sous l'impulsion de cette puissance inconnue qui préside à l'évolution de l'être appelé à la vie. Si par les mêmes raisons nous mettons de côté le système vasculaire, nous rie trouvons au début de Texistence que la cellule primitive et le milieu dans lequel elle parvient à sa maturité. Mais les îiistologistes ne sont pas tous d'accord relativement au point de départ du processus tout entier^ à ce premier pas, qui commence la longue série d'évolutions successives, dont le dernier terme est la formation d'un nouvel être. Une cellule vivante peutelle se produire au sein d'un blastème amorphe ? C'était l'opinion de Schwann ; mais de nos jours cette manière de voir paraît presque complètement abandonnée : les observateurs modernes sont persuadés que toute organisation vivante est invariablement dérivée d'une cellule primitive qui, par ses divisions et subdivisions, donne naissance à toutes les autres. Or, cet élément primordial ne peut évidemment provenir que des parents de l'animal.

Nous rencontrons, toutefois^ des cas dans lesquels il paraît impossible de contester la formation sous nos yeux d'une ou plusieurs cellules primitives, au sein d'un milieu qui, dans le principe, ne contenait aucune trace appréciable d'éléments histologiques. Le sérum du sang, par exemple, placé dans un vase hermétiquement fermé contient, au bout de quelques jours, une quantité considérable de cellules de levure, qui se sont formées sous l'influence

du glycose contenu dans le liquide ; et cependant, examiné au microscope avec le plus grand soin, immédiatement après la formation du caillot, le sérum du sang ne contenait pas de cellule, pas un noyau appréciable à nos moyens d'investigation. Des faits semblables se présentent souvent à l'observateur, et il existe plus d'un cas où la subdivision et la multiplication des éléments ne sauraient être invoquées pour expliquer le développement des tissus.

Chez l'adulte, les phénomènes de l'évolution n'ont pas cessé d'exister. Si leur étendue est moins considérable que pendant la vie fœtale, leur importance est presque aussi grande. C'est ainsi que chez certains animaux nous voyons disparaître provisoirement tel ou tel organe qui reparaîtra plus tard. Hunier avait remarqué que le testicule du moineau qui pendant l'hiver se réduit au plus petit volume, revient promptement à ses dimensions normales aux premiers jours du printemps.* Stannius a rassemblé beaucoup de cas de reproductions de ce genre qui se rencontrent dans le règne animal. Chez les animaux hibernants, par exemple, certaines parties du corps sont complètement atrophiées pendant l'hiver, leurs fonctions étant provisoirement suspendues. Certains ganglions nerveux, et plus particuhèrement ceux des organes génitaux semblent disparaître en entier; mais aussitôt que l'activité physiologique de ces organes se réveille, ils sont de nouveau rappelés à la vie. Hunier avait également découvert que chez le pigeon un organe particulier, dont il n'existe aucun vestige chez l'animal à l'état ordinaire se développe à la dernière période de l'incubation : la membrane muqueuse du gésier se tuméfie, se remplit

de vaisseaux, et sécrète une substance nouvelle qui sert à nourrir les jeunes oiseaux qui viennent d^éclore. Dans l'espèce humaine, comme chez tous les mammifères, d'ailleurs, le développement si rapide de la glande mammaire au début de l'allaitement, vient nous offrir un nouvel exemple de ce fait.

Mais faut-il considérer ces phénomènes comme les seuls de ce genre qui se passent à l'intérieur de l'économie? Les surfaces muqueuses ne sécrètent-elles pas continuellement des nouvelles couches de cellules épithéliales? et l'épiderme ne se renouvelle-t-il pas incessamment à la surface de la peau? Nous trouvons donc ici des exemples incontestables d'un développement histologique qui s'opère à toutes les époques de la vie. Par rapport au tissu musculaire, la facilité avec laquelle il augmente de volume sous l'influence d'un exercice réguher est bien connue. Mais on a pensé, jusqu'à présent, que si les fibres constitutives d'un muscle peuvent augmenter de volume, leur nombre demeure invariablement le même. Un physiologiste allemand, Budge, s'est efforcé dans ces derniers temps de prouver le contraire. Une grenouille étant réduite par la privation de nourriture au dernier degré de l'amaigrissement, un petit muscle est mis à nu et le nombre des fibres élémentaires est constaté directement sous le microscope. L'animal étant alors convenablement nourri, lorsqu'il se trouve revenu à un état de santé parfaite, le même muscle est examiné de nouveau, et d'après l'ingénieux observateur que nous venons de citer, le nombre des fibres élémentaires se trouve considérablement augmenté, aussi bien que leur volume.

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