CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
Aucune de ces définitions ne satisfait complètement aux tendances de l'époqae où nous vivons. La médecine exige l'application d'un grand nombre de sciences : l'anatomie, la physiologie, la physique et la chimie elles-mêmes viennent tour à tour lui apporter leur tribut. Considérée de cette manière, la médecine n'est plus une science par elle-même : à proprement parler, il n'existerait que des sciences médicales.
Maintenant, la médecine est-elle un art ou une science? Cette question est d'un ordre secondaire, car dans toutes les branches des connaissances humaines, l'art et la science se trouvent intimement unis. La partie scientifique et purement théorique de toutes nos connaissances est absolument impersonnelle; c'est la vérité envisagée sous un aspect idéal. Mais dans son application pratique, nous voyons apparaître inévitablement les qualités personnelles de l'individu. L'art, c'est r action, disait Aristote.
Contentons-nous pour aujourd'hui de fixer notre attention sur un point digne d'étude sérieuse : occupons-nous de l'art et de la science dans leurs rapports mutuels, et considérons l'influence réciproque qu'ils exercent l'un sur l'autre. Il est impossible de contester dans les sciences l'impulsion que la théorie a donnée à la pratique. Dans la physique et la chimie, on ne saurait faire une découverte sans fournir aussitôt à l'industrie une multitude d'applications utiles. Mais en médecine, il n'en est pas encore ainsi : les progrès ou les modifications de nos théories physiologiques n'exercent qu'une influence le plus souvent incertaine sur la pratique de l'art de guérir, et nous voyons même un grand nombre de
praticiens s'isoler complètement de la physiologie comme s'il élait inutile ou même dangereux d'en suivre les fluctuations diverses. Ils se contentent de traiter leurs malades par des procédés purement empiriques. L. Rivière (de Montpellier), un des contemporains d'Harvey, allait jusqu'à prétendre que la découverte de la circulation du sang n'était qu'une simple curiosité d'histoire naturelle, et ne pouvait rendre aucun service à la médecine pratique .
Comment expliquer cette singulière différence entre la médecine et les autres sciences? L'étude des êtres vivants présenterait-elle des conditions spéciales^ en vertu desquelles la théorie et la pratique ne sauraient se prêter un secours mutuel? Pour résoudre cette difficulté directement, il faut remonter plus haut; il faut étudier la marche que suit naturellement l'esprit humain dans son évolution et dans la recherche de la vérité scientifique. Au premier abord, on est tenté de croire que dans toutes les sciences, la théorie a précédé les applications pratiques. La logique semblerait le prouver; et cependant c'est là une erreur profonde. L'histoire nous apprend que l'évolution se fait en sens inverse, et que la pratique a toujours précédé la théorie. Pendant combien de siècles ne s'est-on pas livré aux manipulations chimiques avant de connaître les lois fondamentales qui président à la combinaison des corps? et pendant combien de temps n'a-t-on pas fait usage de verres grossissants, avant de formuler pour la première fois la théorie scientifique de la lumière ?
Il y a donc une période dans l'histoire de toutes les sciences où l'empirisme a précédé le raisonnement.
CONSIDERATIONS GENERALES. " i>
L^homme s'efforce d'utiliser les forces de la nature longtemps avant d'en connaître les lois ; et la conservation de la santé étant à coup sûr le premier de tous les biens, la médecine pratique a dû naître au seuil même de la civilisation. Comment alors expliquer l'état d'imperfection dans lequel nous la trouvons actuellement, en présence des progrès si remarquables qu'ont réalisés les sciences physiques et chimiques? Cela tient à ce que les phénomènes qui se passent dans les êtres vivants sont infiniment plus complexes que ceux de la nature inorganique ; ils unissent, en effet, les propriétés des corps inorganiques à d'autres propriétés qui leur appartiennent exclusivement^ en tant que corps vivants. Nous n'avons donc pas lieu de nous étonner de cetle marche su~ccessive des sciences. Nous commençons par les faits les plus simples pour arriver peu à peu aux faits plus compliqués. C'est pourquoi en physique et en chimie, la science est faite à certains égards ; en médecine, au contraire, on est encore loin du but. Nous en sommes toujours à la période empirique ; mais peu à peu la lumière se fait, des théories partielles se réunissent pour donner naissance à des vues plus générales,, et quoique la science médicale soit loin d'être établie, elle tend à se dessiner plus nettement tous les jours. En réfléchissant à l'état actuel de cette science, j'ai pensé que le meilleur moyen d'en favoriser le progrès serait d'aborder directement l'étude méthodique de la pathologie expérimentale. Je me propose de vous exphquer tout à l'heure ce que j'entends par cette expression. Je me bornerai à vous dire, pour le moment, que la pathologie expérimentale est l'étude des maladies
dans leur mécanisme, c'est-à-dire dans ce qu'elles ont de plus complexe et de plus élevé. C'est qu'en effet nous éludions toujours les objets sous plusieurs faces successives.
Ampère a divisé en quatre périodes l'histoire d'une science parvenue à son entier développement. A chacune de ces périodes, à chacun de ces étals successifs, il a donné un nom spécial. Au premier degré la science est autoptique ou purement descriptive, sans pénétrer au delà des apparences extérieures ; nous nous contentons de décrire exactement les objets que nous apercevons dans le monde qui nous entoure. Nous recherchons ensuite les causes latentes qui donnent naissance aux phénomènes que nous avons observés ; nos investigations ne s'arrêtent plus à la surface des choses : c'est alors la période cryptoristique. Il nous faut nécessairement connaître les transformations qui s'opèrent dans les êtres, en d'autres termes, les modifications qu'ils présentent : c'est la période troponomiqiie. Nous parvenons enfin au degré le plus élevé delà science qu'il nous soit donné d'atteindre : c'est ce qu'il appelle la période cryptologique dans laquelle nous saisissons les lois qui régissent la succession des phénomènes naturels dans un ordre déterminé ; c'est alors que connaissant la règle générale des phénomènes, leur point de départ en quelque sorte, nous pouvons prédire les faits qui doivent se manifester et même indiquer les expériences ou les perturbations qui pourront en modifier le développement. Tel est, je le répète, le point le plus élevé, telle est la limite extrême que peut atteindre l'esprit humain; il ne nous est pas donné d'aller plus loin.
Considérations générales. 7
Or, dans les sciences biologiques, les animaux et les divers objets que nous présente la nature durent d'abord être décrits et classés. On étudia les maladies, delà même manière ; mais on fit en outre des efforts pour les guérir, sans posséder toutefois aucune notion exacte de l'anatomie ni de la physiologie. A une époque ultérieure nous sommes arrivés à la seconde période de l'évolution scientifique, qui, dans les sciences zoologiques, se trouva représentée par l'anatomie normale, et dans les sciences médicales par l'anatomie pathologique. Mais en physiologie, l'anatomie pure et simple du cadavre est aussi insuffisante qu'elle l'est en médecine. C'est l'anatomie du corps vivant qu'il nous faut; nous avons donc eu recours aux vivisections. Mais il est évident que prises en~elles-mêmes, les vivisections ne constituent pas tous les moyens que met en œuvre la méthode expérimentale ; il est nécessaire que le physiologiste connaisse les sciences physicochimiques de manière à pouvoir non seulement observer, mais encore interpréter les phénomènes qu'il a provoqués. C'est ici que s'arrête le parallèle que nous voulions tracer entre la médecine et la physiologie. La médecine est restée en arrière : elle n'est guère qu'à la seconde période de son évolution et n'est pas encore entrée réellement dans la période de l'expérimentation où la physiologie est maintenant engagée.
Il devient donc indispensable d'instituer des vivisections pathologiques pour se rendre compte de ce qui se passe dans le corps malade, comme nous avons étudié les conditions des phénomènes de la physiologie. Mais si, pour l'étude de la physiologie il faut des sujets sains, pour
l'étude de la pathologie il faut des sujets malades. — Il faudra même les rendre malades par des moyens artificiels : il faut en un mot faire pénétrer, dans la pathologie expérimentale, la connaissance des agents extérieurs et de leurs effets sur l'économie. C'est là, sans aucun doute, un service immense à rendre à la thérapeutique.
Dans le cours de pathologie expérimentale, nous voulons réunir dans la même étude et sous la même loi l'état morbide avec l'état de santé : nous comparerons en un mot des sujets bien portants avec des sujets en état de maladie. Il est aisé de prévoir toutes les objections auxquelles ce procédé donnera naissance. Que deviennent les idiosyncrasies individuelles? que devient l'essence même de la maladie ou la diathèse, etc. ? A ces questions, nous répondrons que c'est un progrès dans toutes les sciences de simphfier les problèmes en introduisant dans l'étude des faits les plus compUqués les connaissances qui découlent de faits plus simples et mieux connus. C'est ainsi que les mathématiques ont rendu les plus grands services à la physique, à la chimie, et que ces deux sciences réunies servent à la culture de la physiologie. Vous voyez maintenant pourquoi je veux introduire la physiologie dans l'étude de la médecine ; c'est pour en analyser les phénomènes complexes et les ramener à des conditions plus simples.
Revenons maintenant à la définition que je vous avais promise et dont je me suis momentanément écarté. Beaucoup de personnes, vous ai-je dit, pensent aujourd'hui que la médecine n'existe pas comme science réelle, mais