C. BERNARD. Patll. CXp
Considérons maintenant les manifestations morbides de cette force évolutive, dont Taclion ne s'arrête jamais au sein de l'économie vivante. Il s'agira de ces tissus particuliers qui ont été désignés comme hétéromorphes, expression qui doit être condamnée par l'histologie moderne, car les tissus pathologiques sont engendrés d'après les mêmes lois qui président à l'évolution normale. Mais, comme nous le savons déjà, l'influence nerveuse et l'action catalytique déviées de leur cours naturel donnent naissance à une multitude d'affections diverses. Il n'en est pas autrement pour la force de développement histologique, qui peut, dans un certain nombre de cas, provoquer de véritables désordres dans l'économie. Un mouvement immense, et qui ne s'interrompt jamais, se produit au sein de nos organes pour remplacer par des tissus nouveaux ceux de nos éléments qui ne sont plus aptes à remplir les fonctions qui leur sont dévolues. Dès que cette activité incessante s'écarte de ses voies naturelles, la formation du tubercule;, du cancer et d'une foule d'autres produits pathologiques en est la conséquence. Nous voyons ici reparaître, comme toujours,, la corrélation intime qui réunit les phénomènes de la santé à ceux de la maladie, et qui relie l'activité physiologique aux influences morbides.
La question qui se trouve posée devant nous doit évidemment être envisagée en ce sens, et tel est le principal objet des travaux de Yirchow sur la pathologie cellulaire ( 1 ) ,
(1) Virchow; La pathologie cellulaire, %asée sur l'étude physiologique ^ et pathologique des tisons. Traducti-on française 4"= édition, par Is. Straus, Paris 1874.^
ÉVOLUTIONS xMORBIDES. 51
dont nous nous proposons de vous faire connaître les traits principaux.
Mais avant d'approfondir ce point spécial, nous ne saurions nous dispenser de vous donner quelques notions générales sur l'ensemble de la question.
Il existe, en premier lieu, certaines maladies qui sont le résultat d'une absence totale ou d'une profonde insuffisance du travail d'évolution normale sur un point donné. La muqueuse intestinale nous fournit un bel exemple d'un développement incessant, de nouvelles couches épithéliales sont sécrétées à chaque instant pour en garnir la surface interne ; mais un blastème ou milieu vivant est nécessaire à leur formation, et toutes les fois que ce blastème est altéré dans ses propriétés essentielles, — ce qui a toujours lieu dans l'inflammation, par exemple, — l'épithélium disparaît et ne se régénère plus. Il en est de même dans le choléra; car il a été manifestement démontré que dans cette maladie les vaisseaux qui se ramifient sur la surface interne de l'intestin sont complètement mis à nu. Dans ses admirables recherches sur la muqueuse intestinale, Goodsir a avancé qu'après chaque repas, quand l'absorption s'est produite, l'épithéHum qui recouvre les villosités s'exfolie, et se renouvelle dans l'intervalle qui s'écoule avant que des aliments ne pénètrent de nouveau dans l'appareil digestif, — preuve manifeste de la rapidité avec laquelle la reproduction des tissus peut quelquefois s'opérer.
Mais lorsque, par suite de l'intervention d'une cause pathologique, l'épilhéhum ne se forme plus, quelles en sont les conséquences? Il n'y a plus d'obstacle à l'exha-
lation séreuse par les parois vasculaires; aucune surface de protection ne vient préserver l'économie contre les corps qui peuvent s'y introduire; enfin, il n'existe plus aucun pouvoir régulateur pour équilibrer les fonctions absorbantes et sécrétoires.
De cette manière, d'innombrables maladies peuvent se rattacher au défaut d'évolution normale, comme à leur cause première. L'inflammation chronique de la trachée et des tuyaux bronchiques détruit également l'épithéhum vibratile dont l'utilité est trop bien connue pour qu'il soit nécessaire d'insister sur ce point.
Mais d'un autre côté nous rencontrons certaines affections qui résultent d'une évolution pervertie et non pas interrompue. Tous savez parfaitement que des cellules qui subissent un développement régulier comprennent trois éléments distincts : le premier est une enveloppe ou paroi cellulaire, dont les propriétés physiques jouent un rôle important dans son action ; le second est un contenu dont l'importance résulte surtout de sa composition chimique; le troisième est un noyau dans lequel réside surtout la puissance d'évolution. Aussitôt que survient un état morbide de la nutrition, les contenus de la cellule se trouvent exposés à des altérations diverses. Tantôt du pigment, tantôt des corps gras, tantôt des sels calcaires y sont déposés; mais en tout cas des tissus pathologiques sont graduellement formés, et la maladie pénètre dans l'économie. Or, même en pareil cas, aucune entité pathologique, aucun principe abstrait ne nous est nécessaire pour expliquer les faits. La déviation de l'activité physiologique est la seule cause que l'on doive invo-
quer. II est donc évident que, dans les phases diverses de leur évolution, les tissus Iiétéromorphes ressemblent aux tissus normaux et qu'ils obéissent aux mêmes lois naturelles. C'est à Mûller qu'appartient l'honneur d'avoir énoncé le premier ce grand principe; il peut donc, à juste titre, être appelé le créateur de la pathologie cellulaire. Il a ouvert la voie dans laquelle Virchow marche aujourd'hui avec un si grand succès.
Le tissu intercellulaire, lymphe oublastèmC;, est le milieu dans lequel les cellules puisent les éléments de leur formation ; c'est, suivant l'expression pittoresque de Virchow, leur territoire. Or, il existe un grand nombre de conditions dans lesquelles le blastème ne renferme plus les principes nécessaires au développement normal des cellules : il est indispensable, par exemple, qu'il contienne toujours du glycose, de l'albumine et de la graisse; l'absence d'une seule de ces trois substances oppose à l'évolution cellulaire une barrière insurmontable. Nous les trouvons donc toujours dans les tissus de l'embryon comme dans ceux de l'adulte. Mais un grand nombre d'autres conditions qui nuisent essentiellement à la vie cellulaire peuvent se développer accidentellement; et l'existence de blastèmes pathologiques, donnant naissance à tous les tissus doués de propriétés anormales, peut aisément se concevoir. Telles sont, selon toute apparence, ces dispositions générales de l'économie que nous connaissons sous le nom de diathèses, et qui, lorsqu'une fois elles ont acquis droit de domicile dans l'organisme, chez un individu jouissant autrefois d'une bonne santé, peuvent se transmettre à ses descendants. II faut évidemment les considérer comme
des conditions d'existence entièrement nouvelles qui, dans le principe, se produisent accidentellement (car la maladie doit évidemment commencer quelque part); mais qui lorsqu'une fois elles ont conquis l'existence, présentent une tendance manifeste à se perpétuer. Ainsi, qu'un individu d'abord parfaitement sain devienne phthisique par suite de circonstances qu'on ne peut encore bien déterminer, il peut transmettre à sa progéniture cette prédisposition morbide qui remontait primitivement à une cause purement accidentelle ; et la syphilis, cette source féconde et bien connue de produits pathologiques, se transmet aussi, mais dans des conditions différentes, du père à l'enfant.
Ces prédispositions morbides ou diathèses reconnaissent des causes de nature bien diverse^ mais qui toutes coïncident sur un point donné ; elles présentent invariablement une tendance qui s'oppose à toutes les modifications favorables à la santé du malade. Tantôt elles découlent d'une transformation profonde des liquides de l'économie, tantôt elles se rattachent à l'action de certains poisons qui, lorsqu'ils ont pénétré dans l'organisme, ne peuvent plus en être expulsés. On comprend, par exemple, que, s'il existait un poison ne pouvant être éliminé par aucun de nos organes, il ne trouverait aucune issue après avoir pénétré dans le torrent circulatoire, et deviendrait, par conséquent, la source de certaines modifications permanentes dans l'économie. Nous pouvons concevoir théoriquement la possibilité d'un pareil état de choses, en nous rappelant le^ fait singulier dont nous avons déjà parlé. L'iode, une fois introduit dans les vaisseaux, ne
peut être éliminé qu'après un assez long espace de temps, par suite de l'affinité des glandes salivaires pour cette substance. Voici donc un corps qui, pour un temps donné, ne peut pas sortir de l'économie; Tanimal se trouve donc atteint pendant cet espace de temps d'une sorte de diathèse iodique.
Si nous envisageons la question au point de vue des effets de la diathèse, il est permis de dire que les individus atteints d'un cancer local ne sont pas à proprement parler en état de maladie. Lorsque la tumeur siège aux membres, la possibilité de la guérison par une opération chirurgicale peut se concevoir, bien qu'on ait peu de raisons pour y compter. En un mot^ tant que le mal est local, la vie n'est pas directement menacée. Si le cancer occupe le foie, aussi longtemps que la désorganisation n'occupe pas une vaste étendue, les noyaux pathologiques sont séparés par de vastes tractus de tissu sain qui remplissent, comme à Tétat normal, leurs fonctions physiologiques. La bile est sécrétée comme à l'ordinaire, et le tissu de la glande renferme du glycose. Mais plus tard, quand Taltération des éléments qui composent le produit morbide vient en quelque sorte empoisonner l'économie tout entière, en versant dans le torrent circulatoire des liquides imprégnés du principe délétère, alors sans aucun doute la maladie change de nature et devient une affection générale. La cause de la mort n'est donc pas la diathèse, mais seulement la cachexie cancéreuse (1).
(1) Dans cette manière de voir, la diathèse étant consécutive à un vice d'évolution, se conçoit parfaitement au point de vue pliysiologique. Mais la maladie ne se manifeste réellement qu'avec la cachexie.
Pour terminer l'histoire de ces évolutions morbides, il -en est une qu'il nous reste à décrire, c'est la nutrition imparfaite. Il est bien évident aujourd'hui que les conditions anatomiques que Bichat a su mettre en relief dans son immortel ouvrage ne suffisent nullement à rendre compte des diverses manières dont peut survenir la mort. L'observation nous apprend que des malades succombent parfois,, sans offrir à l'autopsie aucune altération anatomique apparente des viscères. Dans nos expériences pliysiologiqueSj nous voyons souvent des chiens parvenir au dernier degré de l'amaigrissement, bien que l'appétit se maintienne jusqu'au dernier moment. Ils expirent dans le marasme, et leurs chylifères sont gonflés de chyle, et lorsqu'on pratique l'ouverture, on ne reconnaît dans leurs organes aucune trace d'altération morbide.
La cause latente de ce singulier processus pathologique est l'état de la nutrition qui, lorsqu'on la considère dans la profondeur de nos organes n'est après tout qu'un mode particuher d'évolution. L'économie produit en elle-même les substances indispensables à la vie, parmi lesquelles il faut comprendre la matière glycogène : formée à l'intérieur du corps par un processus spécial, elle joue un rôle capital dans les phénomènes histologiques. Yient-elle à manquer? le développement histologique s'arrête; diverses maladies en sont la conséquence immédiate; et dans de pareiUes conditions, la vie ne saurait se prolonger longtemps. L'acte physiologique auquel nous avons donné le nom de nutrition comprend donc deux parties essentiellement distinctes : la formation des celules et la création des blastèmes ; et cette dernière
fonction est tout aussi indispensable à la vie que la première. Dès qu'une cause pathologique vient les suspendre, la mort arrive inévitablement. Il y a donc deux manières bien différentes de mourir : tantôt la vie est tranchée d'un seul coup par une lésion grave qui atîecte un organe important; tantôt, au contraire, elle s'éteint graduellement par défaut de nutrition: et ce mode de terminaison est celui qu'on observe le plus souvent dans les maladies longues, lorsqu'elles aboutissent à la mort. Dans certains cas, avons-nous dit, nous avons constaté que la matière glycogène ne se produit plus, bien que l'animal ait conservé l'appétit en apparence. Cependant, soumis à l'analyse, les liquides de l'économie ne renferment plus aucune trace de sucre. La mort survient par la viciation Tlans la formation des blastèmes; elle résulte de l'interruption de l'activité des organes^ qui cessent de recevoir une nourriture appropriée à leurs besoins.
Vous voyez donc , messieurs , qu'il n'est pas besoin de créer des lois toutes spéciales, les unes pour la physiologie, les autres pour la pathologie. La physiologie peut nous donner la clef de tous les phénomènes vitaux, dans l'état de maladie, comme à l'état de santé.
Ces notions générales me paraissaient nécessaires à l'étude des faits particuhers ; il nous reste maintenant, pour compléter cette revue, à discuter cet important problème : les médicaments agissent-ils sur le malade comme sur l'homme en santé? et jusqu'à quel point les résultats obtenus dans ce dernier cas peuvent-ils se comparer à ceux qu'on observe dans le premier ?
Nous nous proposons d'aborder cette question dans noire prochaine leçon. Cette étude sera une introduction indispensable aux diverses recherches que nous voulons entreprendre ; car après avoir artificiellement produit un état pathologique déterminé chez un animal, il faut, pour embrasser tout notre programme^ chercher à le guérir par des moyens thérapeutiques dont l'action sera physiologiquement expliquée.
SIXIÈME LEÇON