‹ Leçons de pathologie expérimentaleChapitre 105 sur 145 · EMPIRISME EXPÉRIMENTAL · texte numérisé non relu

EMPIRISME EXPÉRIMENTAL

une idiosyncrasie, à une disposition individuelle et momentanée, à l'influence de la vie, etc.

Quand on pratique des séries d'expériences sur les animaux avec un poison ou un virus quelconque, on trouve par exemple que l'un des animaux a péri, qu'un autre a survécu, et ainsi de suite. Puis on conclut que la substance expérimentée a été toxique dans un certain nombre de cas et ne l'a pas été dans d'autres, et il semble que la chose soit naturelle. On fait même de la statistique, on réunit des observations provenant des origines les plus diverses, et faites dans des conditions variées, et l'on déduit de l'ensemble de leurs résultats une proportion qu'on pose en disant qu'elle représente la loi du phénomène.

Cependant de pareilles discordances sont absolument incompatibles avec la donnée même de toute science, et il est impossible que les choses se passent ainsi en réahtéj quand on opère dans les mêmes conditions^ les résultats doivent toujours être les mêmes.

Si, en répétant une expérience, on obtient tantôt un résultat et tantôt un autre, si un animal inoculé d'une maladie virulente l'a contractée^ tandis qu'un autre, inoculé également, n'c rien éprouvé, on ne saurait conclure que cette discordance des résultats d'une même opération est un fait auquel on ne peut éphapper.

Non, les deux expériences sont nécessairement différentes si elles ont donné des résultats contradictoires. Le fait acquis, c'est qu'on a observé des phénomènes différents; mais ce qui n'est plus un fait acquis, c'est qu'on ait opéré dans les mêmes conditions. Le contraire est

c. BERNARD. Path. exp. 33

514 PATHOLOGIE EXPÉEIMEISTALE.

même démontré par cela seul que les résultats ne sont pas les mêmes. Il faut donc clierchei' la cause de cette divergence.

La contradiction des expériences prouve une seule chose, c'est qu'il y a là des conditions encore inconnues qui ont échappé à l'expérimentateur. Une fois que toutes les conditions de l'expérience seront bien déterminées et connues, on pourra indiquer d'avance avec certitude le résultat constant de l'expérience. Le même résultat se présentera toujours, et invariablement. La science n'admet pas les exceptions ; sans cela il n'y aurait aucun déterminisme dans la science, ou plutôt il n'y aurait plus de science, la nature n'aurait pas de lois, et les phénomènes de la matière se succéderaient sans loi.

Aujourd'hui, l'expérimentation physiologique est encore dans l'enfance. L'expérimentation, en effet, comme l'observation elle-même, doit nécessairement passer par deux états successifs, une période d'empirisme et une période scientifique. Or^ en ce moment^ l'expérimentation physiologique n'est pas encore sortie de sa première période, elle est toujours empirique, et il est bon de donner quelques mots d'explication à ce sujet.

L'empirisme est l'opposé du rationahsme ; il exclut tout raisonnement, et n'accepte que des faits bruts, isolés, sans chercher à les commenter les uns par les autres, ni à les relier en théories. Mais si l'empirisme est excellent pour accumuler les faits et pour arrêter les écarts du raisonnement, il est tout à fait insuffisant à lui seul; il ne parviendra jamais à fonder la véritable science, car la science demande toujours l'intervention du raisonnement,

Page 1