DES PRINCIPES RATIONNELS DE LA TRÉRAPEUTIQUE
SOMMAIRE : Notions diverses répandues dans le monde médical à l'égard de la thérapeutique. — Expectation. — Médications actives. — Force médicatrice. — Comment faut-il interpréter cette expression? — Doctrine d'Hippocrate sur les crises et les jours critiques. — Formes diveirses que cette opinion a revêtues. La réalité des guérisons spontanées est démontrée par les faits cliniques. —Injection de substances putrides dans les veines. — Résultats de cette expérience. — Erreurs delajiature. — Nécessité d'en diriger les efforts. — L'expectation est absurde dans certains cas : elle est rationnelle dans d'autres circonstances. — Opinion de Gall.
— La force médicatrice est une force physiologique. — Exemples à l'appui. — Pouvoir de régénération que possèdent les animaux inférieurs.
— Exemples de la même faculté chez les animaux supérieurs. — Expériences de Tiedemann et Gmelin sur les conduits biliaires. — Expériences de Claude Bernard sur le conduit pancréatique. — Expériences de Sédillot sur la ligature de l'œsophage. — Reproduction de certains tissus chez l'homme. — Cette propriété se manifeste à un degré supérieur dans les membranes épithéliales. — Les forces physiologiques continuent à, agir dans l'état de maladie. — Les évacuations critiques peuvent être assimilées à l'élimination des corps étrangers. — ^Conséquences pratiques.
Messieurs^
Dans les leçons précédentes, nous nous sommes demandé si le type des états morbides^ dans chacune des formes si diverses qu'ils peuvent affecter, ne se rattachait pas à un type analogue dans l'état physiologique ; en un mot, s'il n'y a pas un parallélisme à établir entre ces
deux conditions de la vie? Mais cette discussion n'avait d'autre but que de vous préparer à l'étude d'un problème bien autrement important, et qui, par sa nature même, se rattache aux bases fondamentales de la médecine. Nous voulons parler de la thérapeutique, celte science vers laquelle convergent toutes les autres branches de l'art de guérir ; car le rétablissement de la santé doit évidemment constituer le but final de tous les efforts du médecin ; elle représente la partie la plus légitime de sa noble mission.
Depuis l'époque la plus reculée, nous voyons régner parmi les médecins les opinions les plus contradictoires sur cette question capitale : Faut-il attaquer les maladies dès le début par un traitement énergique ? faut-il suivre, au contraire, les efforts de lanature et se garder soigneusement d'en troubler le cours? La difficulté n'est pas moins grande aujourd'hui qu'au temps de nos prédécesseurs. En effet, il existe deux opinions diamétralement opposées parmi nous à cet égard; la méthode expectante, adoptée par les uns, est repoussée par les autres, qui préfèrent une intervention active. La croyance aux forces curatives de la nature en médecine remonte aux temps les plus anciens; nous la trouvons exprimée en termes précis dans les écrits d'Hippocrate ; et de nos jours, l'école fondée sur l'expectation la formule comme un principe fondamental. Mais le sens abstrait de ces termes exigerait une définition nette et précise. Le mot nature s'applique souvent à cette cause première à laquelle l'univers entier doit so^ existence ; souvent^ au contraire, cette expression s'adresse à l'univers lui-même, aux effets
visibles que produit cette force éternelle sur la matière inerte, ou, pour nous servir de l'admirable expression de Spinoza, la nature peut être envisagée à l'état actif [natiira naturans) et à l'état passif [natiira naturatd).
L'idée que les anciens se faisaient de la force médica- Irice, ou puissance curative, se rapportait à une tendance innée, à un instinct particulier, situé dans les organes du corps vivant et qui, lorsqu'une influence morbide les avait dérangés, les ramenait graduellement à la condition primitive. On supposait donc que si l'homme intervenait dans la lutte, son rôle devait se borner à favoriser les efforts de la nature qui tendent au rétablissement de la santé. De là provient la doctrine des crises et des jours critiques qui occupe une si grande place dans les écrits dllippocrate. Il supposait qu^à certaines périodes déterminées, l'expulsion de la matière morbifique avait lieu spontanément par quelque évacuation extraordinaire.
Nous voyons donc que la doctrine des anciens consistait à croire que les forces biologiques déviées de leur direction naturelle y revenaient spontanément sans aucun secours étranger ; et bon nombre de nos contemporains continuent à partager cette opinion, en lui faisant subir toutefois les modifications qu'exigent les progrès actuels de la science. Ces idées, nous les retrouvons en pleine vigueur à diverses périodes de l'histoire de la médecine, bien que suivant l'époque, les mots qui servent à les exprimer aient souvent varié. Ainsi, le principe vital qui anime l'économie tout entière appartient à Xâme, d'après Stahl ; tandis que Yan Helmont l'appelle archée. La pensée est au fond la même et peut se formuler de la
manière suivante : « La nature a le pouvoir de réta- « blir la santé sans aucun secours étranger ».
L'observation clinique a manifestement jeté les bases de cette doctrine ; chaque jour nous voyons se rétablir des malades qui n'ont jamais réclamé le secours de la médecine. C'est ainsi que des corps étrangers qui ont pénétré à l'intérieur de nos tissus, subissent une élimination spontanée, grâce au travail inflammatoire et à la suppuration qui en est la conséquence. Il semble rationnel de supposer que dans les affections internes le principe nuisible se trouve également éliminé par les sueurs ou par toute autre voie naturelle. Envisagés à ce point de vue, les phénomènes de la maladie présentent toujours une tendance curative qui se rapporte plus ou moins directement au but final ; et quand la mort survient, il faudrait admettre que les puissances de la nature ont été vaincues par l'intensité de l'influence morbifîque.
Sans adopter à priori cette manière de voir, plusieurs observateurs ont cherché à lui apporter l'appui de l'expérimentation directe. Gaspard (de Saint-Étienne), ayant injecté une décoction de chair putride dans les veines d'un animal, vit apparaître une fièvre des plus intenses, accompagnée de frissons, de prostration et de déjections abondantes ; mais après un certain espace de temps l'animal se rétablissait sans aucun traitement. Dans d^autres cas, le sujet ayant succombé, on admettait que le principe morbifîque n'avait pu être éliminé totalement. Un grand nombre de faits cliniques pourraient s'expUquer d'une manière très satisfaisante par un processus analogue. Je me contenterai de citer la résorption graduelle
des exsudats pseudo-membraneux, et de plusieurs autres produits morbides. Il serait évidemment inutile d'insister davantage sur ce point.
Bien différentes sont les opinions des médecins qui appartiennent au parti contraire, et qui adoptent des mesures plus vigoureuses dans le traitement des maladies. La nature, disent-ils, est souvent aveugle, et veut être dirigée dans ses opérations. Sans doute, elle fournit dans les fractures les matériaux nécessaires à la formation du cal; mais abandonné à lui-même, le membre est presque toujours raccourci et prend une direction vicieuse ; aussi le blessé demeure-t-il infirme pour le reste de ses jours. L'inflammation des conduits naturels a pour résultat ordinaire leur rétrécissement. Un pareil résultat présente les inconvénients les plus graves, comme on le voit pour le rétrécissement de l'urèlhre ; dans quelques cas, ce travail naturel peut déterminer la mort ; lorsqu'il se produit par exemple dans l'œsophage, l'obstacle au passage des aliments condamne le malade à mourir graduellement d'inanition. L'orifice supérieur du larynx occupe une position dangereuse, par suite de la conformation du pharynx ; et la chute d'un bol alimentaire dans les voies aériennes est souvent la conséquence de cette malheureuse disposition anatomique. Il est donc bien évident qu'on peut tour à tour blâmer et louer la nature, d'après le point de vue où l'on se place pour juger ses œuvres, et l'observation anatomique ou clinique peut fournir des arguments aux deux partis.
Il est incontestable que dans plusiers maladies, et plus spécialement dans les affections chirurgicales, l'expecta-
tion devient une absurdité, et que les circonstances réclament impérieusement une intervention active. Mais dans l'immense majorité des cas, l'expectation doit être préférée et l'habileté du praticien consiste à faire une application judicieuse de la méthode générale à chaque cas particuher. Il est le plus souvent impossible de prouver d'une manière irréfutable, qu'un mode de traitement donné est utile ou nuisible dans telle ou telle maladie. Pour trancher la question, une contre épreuve serait au moins nécessaire, et l'humanité s'oppose à la rigueur d'une démonstration pareille. D'ailleurs les faits particuliers ne peuA^ent que bien rarement se comparer entre eux et ne sauraient par conséquent être rapprochés de manière à fournir des règles générales. Gall, le phrénologue, a pubhé un travail intéressant sur cette question, dans lequel il s'efforce de faire la part de la nature et celle de la médecine dans la guérison des maladies. Prenons deux exemples frappants de ces conditions opposées : dans les fièvres éruptives, l'inutilité de notre intervention saute aux yeux ; dans la fièvre intermittente, au contraire, nou& possédons un médicament d'une telle énergie qu'il serait impardonnable de ne point en faire usage. Il faut donc admettre qu'il existe des cas dans lesquels les médicaments paraissent réellement exercer une influence considérable sur l'évolution des maladies ; mais nous ne songeons pas à discuter la question en ce moment.
Nous avons voulu seulement établir que ce que les anciens ont connu sous le nom de force médicatrice n'est rien autre chose quela manifestation du principe physiologique lui-même.
Ou ne saurait nier que les forces physiologiques qui régissent les fonctions de la vie ne possèdent une grande puissance de résistance à l'action des causes extérieures ; toutes les fois que l'ordre a été renversé, elles tendent à le rétablir. Il serait aisé d'en fournir de nombreux exemples. Nous nous contenterons de vous rappeler que, chez certains animaux inférieurs, la perte d'un membre peut se réparer en entier, et qu'au dernier degré de l'échelle des êtres on peut diviser un animal en plusieurs fragments dont chacun ne tarde pas à devenir un individu complet. Ce singulier phénomène, qui se produit chez l'hydre verte et chez diverses espèces de polypes, se présente à un moindre degré chez des espèces dont l'organisation est infiniment plus complexe. Un homard esî-il privé de ses pinces, elles repousseront dans un court espace de temps ; et même chez les vertébrés le lézard peut perdre sa queue et la voir remplacée par une queue nouvelle qui repousse à la même place. Une tendance analogue se retrouve encore chez des animaux d'un type bien plus élevé. C'est ainsi que chez un chien, si vous hez le canal cholédoque, toutes les fois que la mort ne survient pas parla rupture du conduit et l'effusion de la bile dans le péritoine, un nouveau canal s'établit peu de temps après l'opération entre les deux bouts séparés par la ligature. Nous devons la connaissance de ce fait singuHer à Tiedmann et Gmelin, et j'ai souvent obtenu un résultat identique par la ligature du conduit pancréatique. Peu de temps après cette opération, le tissu cellulaire voisin s'indure, la portion oblitérée du conduit est résorbée et un canal nouveau s'établit entre les deux extrémités sépa-
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rées, absolument comme dans le cas précédent. La reproduction est ici tellement parfaite qu'en pratiquant l'autopsie quelques mois plus tard, on ne retrouve aucun vestige de l'opération.
Le professeur Sédillot, dans ses expériences sur Fœsopliage, est parvenu à la même conclusion. Son but, dans le principe, était de prolonger la vie chez les individus atteints d'un cancer ou de toute autre oblitération de ce conduit. Les expériences de M. Blondlot sur les fistules gastriques lui avaient suggéré l'idée d'employer ce procédé dans un but curatif. L^œsophage ayant été lié chez plusieurs chiens, ils furent nourris pendant quelques semaines par une ouverture pratiquée aux parois de l'estomac. Mais après un certain temps ces animaux ayant été démuselés, M. Sédillot fut très étonné de les voir se nourrir par la bouche et même avaler de gros morceaux de viande. En pratiquant l'autopsie, on s'assura que les deux extrémités séparées de l'œsophage s'étaient réunies, et qu'un nouveau passage permettait ainsi aux aliments de parvenir dans l'estomac.
Enfin, dans l'espèce humaine, des tendons ou des nerfs qui ont été extirpés sur une grande longueur se reproduisent fréquemment. En pareil cas, les tissus nouvellement formés parcourent toutes les phases de l'évolution normale, telle que nous l'observons histologiquement chez le fœtus.
Pendant mon séjour comme interne dans les hôpitaux, j'ai souvent eu l'occasion d'observer des faits de ce genre. Voici l'un des plus remarquables : une portion considérable du nerf sciatique avait été enlevée chez un jeune
homme, à la suite de l'extirpation d'une tumeur volumineuse dans la région correspondante. La dissection fit reconnaître la présence du cordon nerveux au milieu des tissus pathologiques ; et, comme il était aisé de le prévoir, les muscles correspondants furent atteints d'une paralysie absolue qui s'accompagnait d'une perte complète de la sensibilité sur tous les points qui reçoivent leurs rameaux de la partie inférieure du sciatique ; et cependant, après un certain espace de temps, ces phénomènes disparurent en entier, et le membre paralysé recouvra peu à peu toutes ses fonctions.
Les parties solides du corps humain jouissent donc, dans une certaine mesure, de cette singuhère propriété de régénération qui existe à un degré si frappant chez les animaux inférieurs ; mais ce sont surtout les liquides de l'économie et les revêtements épithéhaux des muqueuses qui possèdent au degré le plus élevé cette puissance physiologique. Un animal peut être soumis à des saignées journalières sans même paraître afïaibli, pourvu qu'il reçoive une nourriture suffisamment réparatrice; et nous savons par expérience avec queUe rapidité se comblent les déperditions de cette espèce dans les cas d'hémorrhagie, pourvu toutefois que la quantité de sang brusquement soustraite à la circulation ne soit pas trop considérable. Le sang jouit donc au plus haut degré de la faculté de réparer ses pertes. Nous pourrions en dire autant des couches épithéliales qui revêtent les surfaces muqueuses. Yous savez avec quelle promptitude se guérissent les excoriations de ces membranes à l'état de santé. Le renouvellement perpétuel que subissent à la fois le liquide sanguin et les
épithéliums muqueux suffit pour justifier de tels privir lèges.
Yous voyez donc, messieurs, que le pouvoir mystérieux attribué par les anciens à la nature, s'explique aisément par ces propriétés normales qui continuent à subsister pendant la maladie, quoique rejetées pour un instant dans l'ombre ; mais, dès que l'occasion se présente, elles déchirent le voile et se montrent de nouveau . On comprend, dès lors, pourquoi les jeunes gens résistent en général plus énergiquement à la maladie que les sujets d'un âge avancé. A cette période de l'existence l'économie animale jouit d'une plus grande vigueur, et lutte avec plus d'obstination pour reconquérir le terrain perdu.
Les phénomènes critiques décrits par les anciens observateurs sont, eux aussi, le résultat des actions physiologiques. Ne voyons-nous pas le prussiate jaune de potasse, lorsqu'il est injecté dans les veines, pénétrer dans la sécrétion urinaire et se frayer ainsi une issue au dehors? Par un procédé analogue, l'alcool n'est-il pas éhminé par les poumons? Il faut donc considérer les excrétions exagérées qui paraissent guérir certaines maladies, comme servant à l'élimination de diverses substances qui, pendant la santé comme à l'état pathologique^ sont expulsées au dehors par ce mécanisme.
Ces réflexions, messieurs, vous convaincront sans doute que la force médicatrice, si longtemps considérée comme une sorte de pouvoir mystérieux, résidant au sein de nos organes, n'est après tout que le simple résultat de ces propriétés physiologiques que la maladie vient masquer pour ainsi dire, mais qui n'en continuent pas
moins à subsister, et qui, dans les cas de guérison, finissent par reprendre le dessus. Aussi, lorsque la mort arrive, au lieu de dire que la vie s'est éteinte, il serait plus exact de dire que l'état physiologique qui régénère les organes a cessé d'exister.
Quant au rôle du médecin dans ce combat, il consiste à surveiller attentivement les efforts de la nature pour en tirer parti, dès qu'une occasion favorable se présente. Or> les agents par lesquels il peut exercer son influence sont les médicaments : nous nous proposons, dans la prochaine leçon, d'étudier leur mode d'action, le pouvoir qu'ils exercent, et les cas divers dans lesquels ils peuvent êtreuliles ou nuisibles au malade.
SEPTIÈME LEÇON
DES PRINCIPES RATIONNELS DE LA THÉRAPEUTIQUE (suite)
SOMMAIRE : La nature n'est pas toujours capable de guérir les maladies : l'intervention de l'air est souvent indispensable. — Nécessité pour le médecin de bien connaître l'action des médicaments. — Définition des médicaments. — Différences qui les séparent des aliments et des poisons. — Tous les médicaments sont des substances étrangères à l'économie, et par conséquent, des poisons. — Opinions diverses sur l'action des médicaments. — Quelques-unes de ces opinions sont manifestement erronées. — Action de l'émulsine sur l'amygdaline. — L'émulsine et l'amygdaline injectées séparément dans le sang, ou prises séparément par la bouche, ne produisent aucun effet nuisible. — Simultanément injectées ou absorbées, elles donnent la mort. — Les ferments ne sont pas absorbés par l'appareil digestif. — L'action des médicaments ne peut pas s'expliquer par leurs propriétés exclusivement chimiques. — Expériences de M. Poiseuille. — Explications relatives à l'action de certains médicaments tirées de l'endosmose. — Affinité élective démontrée par l'action du phosphore, de l'éther, etc. — Toutes les théories jusqu'ici formulées sont plus ou moins imparfaites.
Messieurs,
Nous avons signalé les deux points de vue opposés auxquels se sont placés les médecins pour envisager la pratique de l'art de guérir. Les uns, comme vous l'avez vu, reconnaissent l'existence d'une force médicatrice, d'une puissance curative de la nature, à laquelle revient tout l'honneur de la guérison des maladies. Les autres, repoussant cette hypothèse avec indignation, attribuent à l'honneur de l'art presque tout le mérite des guérisons
qui s'effectuent sous nos yeux; et ces deux opinions contradictoires, comme on devait s'y attendre, amènent de profondes différences dans la pratique. Les partisans de la force médicatrice soutiennent le principe de l'expectation, tandis que leurs adversaires adoptent un traitement plus ou moins énergique et varié.
Nous avons conclu que dans l'état actuel de la médecine les deux partis ont chacun raison dans une certaine mesure, et qu'il serait dangereux pour le praticien de s'attacher exclusivement à l'un ou à l'autre. Il est certain que les maladies peuvent souvent guérir spontanément, mais l'intervention de la médecine est, dans d'autres cas, nécessaire.
C'est par l'entremise des agents médicamenteux que l'homme intervient dans le but de modifier le cours des maladies; grâce à l'emploi de ces moyens, il en accélère, en retarde, en modifie la marche. Le praticien qui ne veut point rester l'esclave d'un empirisme aveugle ne saurait donc se dispenser d'étudier le mécanisme des maladies ; il lui faut en outre connaître à fond les effeîs des substances médicamenteuses, afin de les employer dans les cas où elles peuvent rétablir la santé.
Mais à peine avons-nous abordé ce sujet qu'une nouvelle question s'élève, et nous sommes obligé de la résoudre avant d'aller plus loin. Comment définir les médicaments, et quelle est la différence qui les sépare des ahments et des poisons? On se contente habituellement de la réponse suivante : les médicaments servent à rétabhr la santé, les ahments soutiennent la vie, les poisons la détruisent. A cet égard, une définition trop absolue
deviendrait par là même inexacte ; cependant on peut dire d'une manière générale : « Les médicaments sont )) des corps étrangers à l'organisme, que l'on y fait )) pénétrer dans le but d'obtenir certains effets déter- ;) minés. » Il nous reste à préciser le sens de notre définition.
Tous les médicaments sont, en définitive, des poisons; ils n'en diffèrent que par l'intensité moins grande de leur action. Les préparations dont nous faisons usage n'agissent féellement qu'à cause de leurs propriétés toxiques qui apportent un trouble étranger à l'économie. Ainsi que nous l'avons dit, les principes qui font déjà partie de l'organisme ne sauraient jouer le rôle de médicaments. Mais, dira-t-on, le chlore, le phosphore, et plusieurs autres substances que nous administrons à l'intérieur, se rencontrent déjà dans le corps humain, même à l'état physiologique. A quoi l'on peut répondre qu'ils n'y existent pas à l'état (ou à la dose) où nous les employons à titre de médicaments. Le phosphore à l'état de pureté est un poison très énergique, tandis que les phosphates existent en abondance dans plusieurs de nos tissus. Ainsi donc, toutes les substances médicamenteuses ou toxiques sont étrangères à l'économie, soit par leur nature, soit par la forme sous laquelle nous les prescrivons.
Comme la plupart des poisons appartiennent aux règnes minéral ou végétal, il n'est pas étonnant que les agents médicamenteux soient pour la plupart empruntés à l'un ou à l'autre de ces^deux règnes. Ce sont tantôt des alcaloïdes végétaux, tantôt des purgatifs salins, tantôt des sels
métalliques, etc. Or, ces diverses substances, lorsqu'une fois elles ont pénétré dans Téconomie, exercent sur elle une influence bien déterminée : les sels de quinine s'opposent à la périodicité, les préparations mercurielles ont une action spécifique sur certaines alTections virulentes.
Maintenant, comment expliquerons-nous l'opération spéciale de chaque agent médicamenteux? Pendant longtemps on a pensé que la substance employée pénétrait dans l'intérieur de nos organes pour s'adresser directement au principe morbifîqiie lui-même et le neutraliser : le mercure s'adresserait au virus syphilitique, les acides au vice scorbutique, les alcalins au vice rhumatismal, etc. Dans d'autres cas, on s'est adressé à un poison défini ; on a tenté, par exemple, de guérir la colique -de plomb en administrant de l'acide sulfurique dilué aux personnes qui sont atteintes de cette maladie, dans le but de rendre l'agent morbifîque lui-même insoluble. Ces exemples vous montrent les vues que l'on a cherché à réaliser par l'usage des médicaments.
Il me serait facile de vous prouver, à l'aide des notions les plus simples de la physiologie, que ces idées ne sont pas acceptables. Il est évidemment impossible de produire, par exemple, du sulfate de plomb dans le torrent circulatoire.'^ Il n'est pas moins impossible d'acidifier le sang, car la mort arriverait longtemps avant qu'il eût cessé d'être alcalin. En effet, tous les animaux présentent une prédominance du princide alcalin dans le sang, bien qu'après la mort il puisse devenir spontanément acide par suite de la fermentation lactique qui s'empare de la glycose qu'il contient.
Certaines combinaisons chimiques propres aux corps bruts, qui se produisent par double décomposition, ne sauraient donc se réaliser dans le sang; mais des actions d'un genre différent s'y produisent avec la plus grande facilité : nous voulons parler des fermentations. Faites pénétrer de la levure de bière dans les veines^ et vous verrez la fermentation alcoolique se produire en dépit de tous les privilèges de la force vitale. Or, les fermentations, comme vous le savez, ne sont pas des combinaisons chimiques ordinaires, mais des réactions spéciales appartenant en propre aux êtres vivants et amenant une catalyse, un dédoublement de la matière. La levure de bière ne se combine pas avec le sucre; elle le décompose en alcool et en acide carbonique.
Il me sera facile de vous fournir un exemple bien plus frappant encore de ces réactions particulières. Nous savons que l'amygdaline, cette substance organique qui se trouve dans les amandes amères, a la propriété de se décomposer en présence de certains ferments, pour donner naissance à de la glycose et à de l'acide cyanhydrique. L'émulsine, le ferment particulier qui décompose l'amygdaline, existe dans les amandes douces aussi bien que dans les amandes amères; mais c'est exclusivement dans celles-ci que se trouve l'amygdaline; de là cette différence si marquée entre l'odeur et la saveur de ces deux' graines qui, sous tous les autres rapports, se ressemblent parfaitement.
Supposons maintenant que l'on injecte isolément dans les veines d'un animal soit de Tamygdaline, soit de l'émulsine, aucun accident ne surviendra; mais si nous
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injectons simullanément ces deux substances dans le sang-, même sur deux points fort éloignés l'un de Taulre, l'animal meurt; il est frappé d'une manière subite. La réaction qui donne lieu à la décomposition de l'amygdaline s'est produite, de l'acide prussiqiie a été mis en liberté et il n'a pas tardé à manifester sa puissance toxique. Yoici donc une réaction à laquelle la présence de l'albumine, de la fibrine et des autres matières dissoutes dans le sang, n'apporte aucun obstacle. Les mêmes phénomènes se passent dans le sérum du sang retiré des vaisseaux, preuve manifeste qu'en s'opposant aux réactions ordinaires, les matières albuminoïdes du sang n'agissent qu'en vertu de leurs propriétés chimiques, et n'exercent sous ce rapport aucune action vitale. S'il était p ossible de produire des réactions analogues dans un sens favorable à la santé, en injectant divers ferments dans le sang, la médecine n'aurait pas tardé à se prévaloir de ce procédé : mais, en pratique, il est malheureusement impossible de le faire. En effet, les ferments ne peuvent pas en général être absorbés; ou, pour parler plus exactement, nous ne connaissons, jusqu'à présent, aucun ferment qui puisse être absorbé par l'estomac. Il serait donc nécessaire de les injecter directement dans le sang. L'action de l'émulsine sur l'amygdaline nous en fournit une nouvelle preuve. Injectez de l'amygdahne dans les veines d'un animal, pendant que vous introduisez en même temps de l'émulsine dans l'estomac, et vous ne verrez aucune réaction se produire, car une barrière infranchissable s'oppose au passage de l'émulsine dans le sang. Mais si vous introduisez simullanément ces deux sub-
stances dans l'estomac, de manière qu'elles puissent s'y rencontrer, la réaction a lieu : l'acide prussique est mis en liberté et absorbé^ et l'animal est empoisonné; c'est précisément ce qui arrive aux individus qui commettent l'imprudence de manger un trop grand nombre d'amandes amères. Si cependant une demi-heure s'écoule entre l'ingestion de l'émulsine et celle de l'amygdaline, rien de semblable ne se produit : le ferment, après avoir été digéré dans l'estomac, est descendu dans le tube intestinal privé de toutes ses propriétés caractéristiques. Mais jusqu'ici, je le répète, nous ne connaissons aucun ferment capable d'être absorbé par les organes digestifs. Toutefois la chimie, en nous apprenant les réactions qui se passent dans le sang, ne saurait nous rendre compte de l'action des médicaments eux-mêmes. On a cherché des exphcations physiques : c'est ainsi qu'on a essayé de comprendre l'action des diurétiques. M. Poiseuille a prouvé que, si l'eau distillée coule avec une rapidité donnée à travers des tubes capillaires, on peut augmenter ou diminuer la rapidité de sa marche sans aucune modification de la température ni de la pression, en y ajoutant certaines substances. Si, par exemple^ nous ajoutons à l'eau distillée une faible quantité de chlorhydrate d'ammoniaque, de nitrate de potasse, ou d'un iodure quelconque, l'écoulement sera accéléré. L'alcool, le sulfate de soude et plusieurs chlorures produisent l'effet inverse. M. Poiseuille croyait que l'action diurétique du nitrate de potasse pouvait s'expHquer par l'accélération de la circulation capillaire des reins ; tandis que l'ivresse alcoolique reconnaissait pour cause le ralentissement de
la circulation cérébrale et était dissipée par les sels ammoniacaux en vertu de l'accélération qu'ils imprimaient au mouvement du sang dans les capillaires sanguins. En répétant ces expériences, soit sur des organes extraits du corps, soit sur des animaux vivants, M. Poiseuille émit l'opinion que la circulation capillaire subit cette influence des diverses substances qui accélèrent ou retardent le mouvement de l'eau dans des tubes de verre.
Ce ne sont point là les seuls exemples de ce genre que je pourrais citer : on a encore voulu expliquer par Tendosmose l'action spéciale des purgatifs qui donnent lieu à une excrétion séreuse très abondante à la surface des intestins. Il est vrai que le sulfate de soude et plusieurs autres purgatifs salins possèdent le pouvoir endosmotique à un degré très élevé. On ne saurait donc nier que, dans plusieurs cas, cette hypothèse n'ait quelques apparences en sa faveur. Mais il est une multitude d'autres faits auxquels ce raisonnement ne peut s'appliquer. Dans la majorité des cas, les purgatifs les plus énergiques ne possèdent qu\m très faible pouvoir endosmotique, car la plupart des drastiques sont tirés du règne végétal.
Il est une troisième hypothèse pouvant s'appliquer à l'action des médicaments et qui est beaucoup plus en rapport avec nos connaissances physiologiques. On admet qu'il existe une action élective pour chaque organe en particulier, qui le rend plus apte que tous les autres à subir l'influence de certains agents médicamenteux. Mais, les issues par lesquelles les diverses substances introduites dans l'économie peuvent en sortir sont fort nom-
breuses, comme nous l'avons vu. On admettrait donc dans ce système que chaque médicament agit plus spécialement sur l'organe qui est chargé de l'éliminer, ce qui supposerait, dit-on, que l'action médicamenteuse est essentiellement différente de Taction toxique. C'est une opinion que nous n'acceptons pas, quant à nous.
Quoi qu'il en soit, voici les arguments physiologiques qu'on peut invoquer à l'appui de cette manière de voir. L'élher, nous le savons, lorsqu'il a pénétré dans le torrent circulatoire, s'échappe par les poumons, comme le montre l'odeur caractéristique de l'haleine. Or, si la quantité d'éther administrée suffit pour déterminer un empoisonnement, nous trouvons à l'autopsie les traces d'une action toute locale dans les poumons.
Mais, par rapport au phosphore, le fait est encore pkis évident. En dissolvant cette substance dans de l'huile, on l'obtient sous une forme qui permet de l'injecter dans les veines. C'est de cette manière que Magendie a fait son expérience pour démontrer que le phosphore est éliminé par les poumons.
L'animal étant placé dans une cave ou dans une chambre obscure, on voit en apparence sortir du feu par la bouche et les naseaux. Ce phénomène est le résultat bien connu de la phosphorescence de l'air qui s'échappe du poumon. Lorsque, après avoir soumis l'animal à cette expérience, nous pratiquons l'ouverture du corps, nous trouvons dans les poumons des lésions extrêmement graves ; on voit une congestion générale du parenchyme pulmonaire, et sur divers points une hépatisation jaune d'un aspect particuher.
Il existe bien d'autres exemples encore d'une action spéciale exercée par les médicaments sur les organes qu'ils traversent pour sortir de l'organisme; divers organes sécréteurs peuvent être modifiés d'une façon toute particulière par l'action de certaines substances qui se retrouvent dans le liquide qu'ils sont chargés de produire. Nous commencerons par rappeler l'action si prompte que les cantharides exercent sur l'appareil urinaire. On sait en effet que la sensibilité de ces organes est tellement grande chez certains sujets, que la simple application d'un vésicatoire suffit pour y développer une irritation très marquée. Les effets des cantharides sont bien plus prononcés encore quand la substance est administrée par l'estomac. On voit alors -se produire une cystite, une néphrite aiguës, qui s'accompagnent souvent de la formation de pseudo-membranes, et d'où il peut résulter quelquefois les accidents les plus graves. Mais, dans toute cette série de phénomènes, il n'y a qu'une action purement locale de la substance, qui s'exerce sur les organes éliminateurs. Au moment où le phosphore ou l'hydrogène sulfuré traversent les poumons pour sortir de l'organisme, ils conservent leurs propriétés chimiques irritantes. Comment s'étonner dès lors qu'une inflammation pins ou moins intense se développe dans le parenchyme de l'organe qui sert à les éhminer? Il en est de même pour les cantharides; en traversant l'appareil urinaire, cette substance agit comme un vésicatoire sur la membrane muqueuse qui en tapisse la surface interne; voilà pourquoi il en résulte une inflammation aiguë.
80 PATHOLOGIE EXPÉRIMEISTALE.
Nous ne trouvons donc dans aucune des théories proposées jusqu'ici la solution complète du problème de l'action des médicaments. Nous n'avons tout au plus que des explications qui s'appliquent à un certain nombre de cas particuliers; nous reviendrons sur ce sujet dans la leçon prochaine.
HUITIÈME LEÇON