INSUFFISANCE DE L^ANATOMIE PATHOLOGIQUE
mencement du siècle, l'anatomie pathologique a beaucoup conîribué aux progrès du diagnostic dans l'art de guérir. Mais, si dans certains cas, les résultats d'une autopsie nous permettent de raisonner sur les causes immédiates et directes de la mort, dans beaucoup d'autres notre attente à cet égard est complètement déçue. Les recherches les plus attentives ne nous conduisent souvent à aucune conclusion satisfaisante, car il peut arriver que les organes paraissent aussi sains qu'à l'état normal, et qu'il nous devienne impossible de comprendre par leur examen la suppression de la vie. D'un autre côté, combien de fois ne rencontronsnous pas après la mort des lésions profondes dont l'existence était demeurée entièrement latente pendant la vie ! Tous les médecins qui ont pratiqué dans les hôpitaux de la vieillesse en ont rencontré de nombreux exemples. Pendant mon internat à la Salpêtrière, j'ai rencontré une fois une grosse tumeur au niveau de la protubérance annulaire, dont la présence ne s'était révélée pendant la vie par aucun symptôme de paralysie, malgré la pression exercée sur une partie aussi importante de l'encéphale.
L'anatomie pathologique ne doit donc pas être considérée comme la clef unique des phénomènes morbides. Envisagée en elle-même et isolément, elle ne saurait nous en découvrir les sources cachées, et les recherches purement anatomiques, quelque minutieuses qu'on les suppose, resteront toujours insuffisantes à cet égard.
En pratiquant diverses expériences sur les ganglions et nerfs abdominaux, j'ai souvent vu succomber les sujets avant qu'il se fût manifesté aucun phénomène inflammatoire, ni aucune autre lésion anatomique appréciable.
Les intéressantes recherches de Chossat sur les effets de l'inanition nous fournissent également des exemples de morts subites, sans qu'aucune lésion anatomique saisissable Tienne nous expliquer la mort. C'est ainsi qu'à une époque avancée de l'abstinence totale d'aliment, la moindre irritation douloureuse suffit pour déterminer immédiatement la mort. Une tourterelle privée de nourriture pendant plusieurs jours tombe et meurt immédiatement quand, par e xemple, on lui pince les pattes. La vie de l'animal se prolongerait encore s'il n'était pas inquiété. Il est évidemment inutile de vous dire qu'à l'autopsie, dans ce genre de mort, on ne rencontre d'autres lésions anatomiques que celles qui sont habituellement le résultat de l'inanilion. Comment donc expliquer la mort subite en pareil cas ? Chossat l'attribue à une syncope, et nos propres expériences tendent à confirmer cette opinion. En effet, les mouvements du cœur, comme nous l'avons dit ailleurs, sont arrêtés momentanément lorsqu'un nerf sensitif se trouve douloureusement impressionné. Il serait donc possible que, chez des animaux considérablement affaiblis, la douleur fût suffisante pour arrêter définitivement le cœur et déterminer la mort. Il existe aussi en pareil cas d'autres conditions que l'anatomiste pur ne saurait apprécier dans l'état actuel de la science. La température du milieu dans lequel les animaux sont maintenus pendant l'expérience exerce une influence prépondérante sur la prolongation de la vie. Il en est de même dans les expériences qui consistent à suspendre la circulation dans certains gros troncs vasculaires. C'est ainsi qu'après la ligature de la veine porte l'animal est bientôt privé de sa chaleur naturelle
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et ne tarde pas à mourir si l'on ne maintient pas la température du corps au niveau physiologique par des moyens artificiels. Mais quand celte précaution a été prise, il est rare que cette opération fasse mourir le sujet.
Il ne serait pas difficile d'accumuler des exemples du même ordre; mais vous avez été sans doute convaincus par les faits sur lesquels nous venons d'appeler votre attention que l'anatomie pathologique ne peut expliquer que les décordres purement mécaniques de l'organisme, et que des moyens d'investigation d'une autre nature sont indispensables à ceux qui veulent acquérir une notion précise des secrets de la nature vivante. Combler ce vide, dans la mesure du possible, tel est le but principal de nos recherches actuelles. Mais, en poursuivant cet objet. Une faut jamais perdre de vue l'exemple que nous ont laissé les observateurs illustres auxquels les sciences biologiques doivent les progrès qu'elles ont accomphs dans les temps modernes. L'enchaîneaient des phénomènes naturels, leur mode de succession et les lois d'après lesquelles ils se produisent, doivent particulièrement fixer notre attention. Quant à la nature intime des choses, elle est au delà des bornes de notre savoir; mais cependant nous devons arriver à la cause conditionnelle des phénomènes. Il ne suffira pas, par exemple, de dire que certains poisons agissent sur les nerfs, d'autres sur le sang ou sur les muscles. Il faut étudier leur mode d^aclion sur nos tissus et dévoiler ensuite le mécanisme par lequel ils détruisent la vie. Mais, lorsque nous sommes parvenus à ce résultat pour chaque cas particuHer, il nous est impossible d'aUer plus loin. La science est hors d'état d^exph-
quer pourquoi le corps toxique possède des propriétés qui lui permettent de détruire l'organisme en attaquant certains tissus. J'ai fait connaître les etîets que produit Toxyde de carbone sur les globules rouges; vous savez qu'une combinaison chimique a lieu entre ce corps étranger et la substance même de ces petits éléments histologiques sanguins. Cette combinaison s'oppose à l'absorption de l'oxygène et détermine la mort par un genre particulier d'asphyxie. Le travail mécanique de la respiration continue, mais il cesse d'avoir pour conséquence l'artérialisation du sang dans les poumons. Nous trouvons ici une explication satisfaisante de l'influence délétère dont jouit cette substance ; mais si vous nous demandiez pourquoi cette combinaison s'effectue, il nous serait évidemment impossible de vous répondre. L'affinité de l'oxyde de carbone pour les globules sanguins est évidemment supérieure à celle de l'oxygène, mais c'est à la raison première de cette différence que se trouvent les bornes de nos connaissances scientifiques. Le physiologiste devra donc poursuivre les effets de la maladie jusqu'à ce qu'il soit arrivé en face de cette cause initiale et mettre alors un terme à ses recherches. L'influence exercée par les poisons sur les organes du corps vivant présente à cet égard une analogie frappante avec celles des causes morbifiques. Comment devons-nous comprendre, en effet, l'action des poisons? Faut-il les regarder comme donnant naissance à des combinaisons chimiques qui se substituent aux modifications physiologiques dont la vie dépend? Telle est, en effet, l'explication que nous avons adoptée par rapport à l'action de l'oxyde de carbone sur les globules