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PROPRIÉTÉS DE LA. MOELLE ÉPINIÈRE

que nous avons entreprises, nous devrions entrer directement en matière. Il s'agirait d'examiner successivement les principaux appareils de l'économie, au point de vue des affections diverses dont ils peuvent devenir le siège. Le programme serait immense, et nous ne prétendons pas, assurément, le remplir dans toute son étendue ; de pareils desseins seraient évidemment irréalisables. Il nous suffira, en effet, d'avoir démontré, dans nos leçons précédentes, qu'il faut toujours gretîer la pathologie expérimentale sur la connaissance préalable de l'état physiologique, et ne jamais perdre de vue l'être vivant en pleine santé, lorsqu'on cherche à comprendre le travail qui s'accomplit chez l'être vivant malade. Pour le moment, il nous serait manifestement impossible de procéder à ces recherches physiologiques, sur des organes dont la physiologie nous est encore imparfaitement connue ; il faudrait, avant tout, pouvoir combler, à cet égard, les lacunes de la science. Yoilà pourquoi l'on ne saurait avoir la prétention, en pathologie expérimentale, de parcourir dans son entier le vaste champ de la nosologie scientifique ; nous nous contenterons d'en examiner quelques points particuliers ; heureux si, dans le cours de nos études, il nous est donné de planter quelques jalons dans ce champ, qui ne peut être défriché que par les travaux de plusieurs générations successives. J'ai pensé que pour servir d'introduction à ces recherches il conviendrait de choisir l'étude du système nerveux. Aucun oidre n'élait indispensable à suivre dans cet examen des fonctions de l'économie ; seulement, il m'a paru convenable d'accorder la première place à l'appareil qui

présente le plus grand caractère d'universalité. Nous examinerons donc la propriété du système nerveux, en fixant, à l'avance, les conditions des expériences destinées à mettre en lumière l'action qu'il exerce à l'état normal, et les modifications qu'elle peut subir, par suite des altérations pathologiques, que nous chercherons à déterminer à volonté par des procédés artificiels. La connaissance des fonctions de cet appareil harmonisateur des phénomènes de la vie est un guide indispensable dans l'étude des maladies, car il serait impossible de suivre l'enchaîoement des symptômes, dans une série morbide, si l'on ine connaissait pas à l'avance la part qui revient au système nerveux.

Le système nerveux jouit chez tous les animaux d'une importance qui s'accroît à mesure qu'on s'élève dans l'échelle des êtres; de telle sorte que, chez l'homme et les principaux mammifères, on peut dire qu'il est la source •première de tous les phénomènes de la vie. Mais ce grand appareil se prête lui-même à plusieurs fonctions distinctes ; et nous devons aux travaux de Ch. Bell et aux expériences de Magendie l'une des plus belles conquêtes de la physiologie moderne ; à savoir la séparation des nerfs en sensitifs et en moteurs. Mais ce premier succès ne suffit point pour nous satisfaire ; les besoins de la physiologie, et surtout de la pathologie, nous obligent à aller plus loin.

Les anatomistes et les physiologistes semblent cependant avoir résumé là tout le problème. Coupez un nerf; une paralysie du sentiment résulte de l'opération; donc le nerf est sensilif, direz-vous. Coupez-en un autre, c'est

c. BERNARD. Patii. exp. Il

une paralysie du mouvement qui va se produire sous vo& yeux, donc le nerf est moteur. Après avoir ainsi reconnu les fonctions des nerfs spinaux, on s'est occupé de séparer celles des nerfs crâniens, toujours par le même procédé; enfin, on a porté cette analyse jusqu'au sein de l'encéphale. On dirait, en un mot, que toute l'histoire du système nerveux nous serait connue, le jour oii Ton saurait distinguer, avec certitude, les fibres motrices des filets sensitifs. L'expérience est cependant aussi élémentaire que le procédé lui-même est grossier ; car, entre la localisation d'une fonction et son explication, il y a une grande distance, et c'est l'explication fonctionnelle dont la connaissance intéresse particulièrement le physiologiste et le médecin. Le mode progressif de cessation fonctionnelle peut seul nous instruire sur le mécanisme de la mort. En effet, la maladie ne tue jamais nos organes du premier coup; elle les altère d'abord, et ce n'est qu'après une longue série de transformations morbides que la mort survient comme dernier terme de cette dislocation successive. -Il ne suffit donc pas, pour bien comprendre un phénomène morbide, de léser un organe ou de l'extirper, et de constater ensuite ce qui survient au sein de l'économie après cette mutilation ; mais il faut suivre pas à pas l'apparition ei la marche des troubles fonctionnels en étudiant parallèlement les transformations que subit l'appareil avant de parvenir à une désorganisation complète. C'est seulement alors qu'on peut se flatter d'avuir pris la nature sur le fait.

Le système nerveux, destiné à mettre l'individu en rapport avec le monde extérieur, détermine en même

temps, par réaction, les modifications les plus variables sur les organes intérieurs, suivant l'état particulier clans lequel il se trouve. Les impressions perçues par les nerfs sensitifs, par exemple, se traduisent presque toujours en mouvements, surtout pour ce qui touche à la vie animale ; or, il est évident que Tintensité de ces divers mouvements peut varier dans des limites fort étendues. Mais les propriétés du système sensitif, considérées en ellesmêmes, nous sont encore complètement inconnues; en efîet, si nous appelons excitabilité la faculté que possèdent les nerfs de cet ordre, d'être excités lorsqu'ils sont en contact avec des agents extérieurs, qui nous expliquera les variations si remarquables de cette excitabilité ? Qui nous dira pourquoi les mêmes agents déterminent, suivant les individus, des impressions tellement différentes ? Comment se fait-il enfin que la sensation se produise quelquefois quand l'agent n'existe pas ?

Nous vous avons déjà entretenus des changements que subit la sensibilité nerveuse dans certaines conditions données; une plaie récente est moins douloureuse, au moment où les tissus viennent d'être divisés, que lorsque des modifications spéciales ont eu le temps de survenir dans les extrémités des nerfs coupés ; et cette altération spéciale, dont l'ex'fetence nous explique les vives douleurs ressenties à l'état pathologique dans des tissus habituellement privés de toute sensibihté, doit, sans doute, être également invoquée pour rendre raison des résultats contradictoires que divers observateurs ont obtenus de leurs expériences sur la sensibilité récurrente; car le pincement, le broiement et même le simple contact des

corps étrangers peuvent devenir insupportables aux extrémités d'un nerf divisé depuis quelque temps, lorsqu'au premier instant ils étaient à peine sentis par l'animal, d'ailleurs très affaibli par une longue et pénible opération. On comprend dès lors comment la distinction établie par Haller entre les parties sensibles et non sensibles du corps a pu faire naître des discussions interminables; chaque expérience peut donner lieu à des résultats particuliers, suivant les conditions dans lesquelles elle s'est accomplie. Mais, en tout cas, l'exaltation de la sensibilité est invariablement un phénomène qui résulte de l'action exagérée des racines postérieures; car, aussitôt qu'on les divise, toute sensibilité disparaît dans les parties correspondantes, soit qu'il s'agisse de parties nerveuses, soit qu'il s'agisse de tissus étrangers au système nerveux.

En cherchant à interpréter cette série de phénomènes relatifs à la sensibihté, nous éprouvons la même difficulté que lorsqu'il s'agit de ces vaisseaux capillaires qu'on voit se développer à l'état pathologique si rapidement dans les organes enflammés; faut-il supposer que de nouveaux capillaires ont été pour ainsi dire créés sur place par l'inflammation, ou bien que des conduits vasculaires déjà formés, mais trop étroits pour livrer passage aux globules, ont été subitement élargis, et parviennent de la sorte à simuler une création nouvelle de vaisseaux, qui n'existaient point avant l'apparition de la maladie ? On voit que l'on pourrait s'adresser la même question au sujet des nerfs sensitifs, lorsqu'ils se trouvent hypéresthésiés ; s'agit-il d'un développement anormal de filaments nerveux, ou faut-il croire à une simple exal-

tation des propriétés dont jouissent les racines postérieures? On pourrait appuyer sur des raisons valables l'une ou l'autre de ces deux hypothèses. On peut admettre un réseau capillaire nerveux, et il est démontré d'ailleurs que la sensibilité des racines postérieures peut subir, même à l'état physiologique, des oscillations considérables chez le même individu, suivant les conditions particulières dans lesquelles il est placé. On connaît l'empire qu'une forte préoccupation d'esprit peut exercer sur la sensibilité périphérique, au point de l'anéantir presque en entier, sans qu'il se soit produit néanmoins aucune altération de la santé de l'individu; on sait aussi que toute sensation violente a pour effet d'imposer silence pendant un certain temps aux sensations parallèles, suivant le célèbre aphorisme d'Hippocrate : Duobus doloribus simul ohortis, non in eodem loco, vehementior ohscurat alterum. Mais un exemple encore plus physiologique, si je puis ainsi parler, nous est otTert par le nerf pneumogastrique ; j'ai vu, en effet, que ce gros tronc, chez les animaux à jeun, pouvait être, en général, impunément excité sans produire la moindre douleur; tandis que la plus légère iri'itation portée sur lui pendant que la digestion est en train de s'accomplir, provoque sur-le-champ des sensations pénibles, qui se traduisent par les cris et les mou- " veraents convulsifs de l'animal ; et cependant il ne s'agit point là, à coup sûr, d'une transformation morbide.

Il existe donc des variations purement physiologiques de la sensibilité, variations qu'il nous importe d'autant plus de connaître, que les nerfs sensitifs sont, comme nous l'avons vu, l'un des intermédiaires les plus puissants

pour la génération des maladies, et que les centres moteurs reçoivent, dans un assez grand nombre de cas, leurs excitations de la périphérie. Qu'un nerf raoleur soit dans divers états de l'économie plus ou moins facile à exciter, ce n'est point dans le centre, mais à la périphérie du système nerveux qu'il faudra le plus souvent chercher la source de cette modification. Pour revenir à l'exemple que nous avons cité tout à l'heure, est-ce dans le cerveau qu'il faut chercher la cause de la différence si prononcée que présente le pneumogastrique sous le rapport de Texcitabililé, pendant la digestion et lorsque l'animal esta jeun? Probablement non ; mais à la périphérie, aux extrémités du nerf, dans la muqueuse stomacale, que nous voyou se tuméfier et devenir rouge au contact des aliments, tandis qu'elle demeure pâle et exsangue pendant la vacuité de l'estomac. L'affluence du sang autour de ces dernières ramifications serait, dans ce cas, le véritable excitant qui réagit sur la sensibilité du nerf.

Il faut sans doute expliquer de même la différence profonde qui sépare les nerfs sous le rapport de l'excitabilité par le galvanisme. Certains nerfs, en effet, obéissent à de très faibles courants; d'autres, pour se laisser ébranler, en exigent de très énergiques ; un exemple frappant de cette opposition, qui ne doit pas encore avoir échappé à votre mémoire, vous est offert par la corde du tympan. Lorsqu'on compare son excitabilité à celle des filets sécréteurs de la glande parotide mesurée par la méthode de du Bois-Reymond, on voit que l'excitabilité de la corde du tympan est bien plus grande. A quoi devons-nous attribuer cette différence? La sensibihté comparativement

si développée de la corde du tympan se rattache-t-elle à quelque propriété particulière du centre nerveux? Ou bien est-ce à la périphérie qu'il faut en chercher la cause, dans le lissu plus vasculaire de la glande sous- maxillaire qui imprimerait un caractère spécial au nerf qui vient l'animer? Ce serait donc par un mécanisme analogue que la vascularisation normale ou pathologique des tissus agirait sur le nerf dont les ramifications viennent se répandre dans le parenchyme d'un organe. Il est facile de vérifier le fait en observant les effets de la section du grand sympathique, qui, paralysant les vaisseaux, les abandonne sans aucun pouvoir de résistance à la pression du sang. Par cette opération, vous augmentez donc d'un seul coup la quantité du sang qui traverse la partie affectée ; la température qu'elle présente et la sensibilité dont elle est douée augmentent, comme si les tissus donnaient aux nerfs qui les animent des propriétés spéciales. Lorsque, d'un autre côté, nous disons que le grand sympathique agit lentement sur les muscles de la vie organique, et que les effets de son excitation durent longtemps, nous n'exprimons en réahté que les attributs de la fibre musculaire non striée : le nerf ne fait que mettre en rehef les propriétés du tissu. Les effets de l'état pathologique doivent être envisagés de la même manière ; si, par une observation attentive et à l'aide d'un appareil électrique gradué^ vous constatez la sensibilité d'un nerf cutané à l'état physiologique, vous pourrez aisément vous assurer, après avoir fait une brijlure ou mis un vésicatoire sur la région correspondante, que la sensibilité s'est fortement développée ; et, en comparant les nerfs des deux côtés, vous trouverez celui du côté malade beaucoup

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plus sensible que celui du côté sain ; un courant galvanique très faible produira sur le premier point une vive douleur, et sera à peine senti sur le second.

On peut donc conclure que la vascularisation d'un organe produit des efîets qui réagissent sur tout le trajet des nerfs qui lui sont affectés.

Nous voyons ainsi que les nerfs, soit de sentiment, soit de mouvement, présentent dans l'intensité de leurs propriétés les variations les plus considérables, depuis la nullité absolue jusqu'à l'irritabilité la plus exagérée ; mais il est complètement impossible d'établir, sous ce rapport, des limites précises entre l'état physiologique et l'état morbide, et de dire : ici finit la santé ou l'état normal; ici commence la maladie ou l'état pathologique. Car il est un point où les deux conditions opposées se touchent et se confondent ; et si l'irritation morbide que cause une lésion traumatique exalte la sensibilité, l'activité physiologique d'une fonction normale amène exactement les mêmes résultats.

L'étude et l'appréciation de ces phénomènes présentent de grandes difficultés ; car il ne s'agit pas seulement d'en constater l'existence, il faut encore en mesurer l'intensité. Or, en physiologie, il n'existe rien d'absolu, tout est relatif. Un nerf ne saurait exister par lui-même^ il n'existe que par rapport aux organes qu'il anime, et aux centres dont il émane. Yous voyez, par conséquent, que ce sont toujours des mesures relatives que nous avons à chercher,, encore est-il souvent fort difficile de les obtenir. Nous essayon^!^ par exemple, de provoquer des sensations,. mais, pour savoir si nous avons réussi, il faut que l'animal

nous en avertisse; s'il ne pousse aucun cri, s'il ne fait aucun mouvement^ nous ne pouvons pas savoir s'il a éprouvé une douleur ou non. C'est seulement dans les cas où, par une circonstance exceptionnelle, on opère sur l'homme, que l'on peut obtenir des renseignements précis ; c'est ainsi que Magendie a pu s'assurer que la sensibilité de la rétine est bornée aux impressions lumineuses ; car, quand on l'excite chez l'homme, elle ne ressent aucune douleur, mais elle perçoit la lumière, et cette sensation, par un efTet réflexe, détermine le resserrement de la pupille. Il faut ajouter qu'il existe des animaux qui, même en présence d'un vive douleur, demeurent presque complètement impassibles ; c'est ce qui arrive pour certaines races de chiens, le chien de berger^ par exemple. Que pouvons-nous faire alors? En irritant les racines postérieures, par exemple, nous concluons qu'elles sont sensibles parce que l'animal se plaint et fait des mouvements ; mais, s^il demeurait immobile, comment pourrions -nous démontrer l'existence de cette propriété? Et si l'animal ne crie pas, comment pouvons-nous affirmer qu'il ne sent rien ? Nous avons souvent employé avec succès un nouveau procédé pour constater l'existence de la sensibilité, quand l'animal ne donne aucun signe de douleur; ce moyen, c'est le cardiumètre. Cet instrument, vous le savez, n'est autre chose qu'un manomètre très sensible, et que l'on peut adapter aux artères pour constater la pression du sang et l'énergie du cœur; or, la sensibilité de ce muscle est si grande, qu'une impression pour ainsi dire latente, et qui ne se trahit au dehors par aucun mouvement, sera révélée par l'augmentation de sa force impulsive. L'effet si

remarquable des émotions morales suffirait au besoin pour vous en donner la preuve. Mais je vous montrerai qu'on peut toucher un nerf assez légèrement pour ne provoquer aucun mouvement volontaire chez l'animal, et que cependant l'élévation du mercure dans l'instrument nous apprend sur-le-champ que la sensibilité nerveuse a subi une impression. Quand la racine postérieure est préalablement coupée, jamais cet instrument ne donne aucun indice; nous pouvons alors être assurés que la sensibilité est définitivement éteinte.

Nous étudierons les propriétés du système nerveux à l'aide des expériences classiques que vous connaissez déjà. Mais nous ne nous contenterons pas de constater simplement l'existence d'un phénomène; nous voulons aussi en mesurer Tintensité et en apprécier toutes les nuances. Enfin, nous ne perdrons aucune occasion de vous signaler les applications à la pathologie qui découlent de cet ordre de faits ; car c'est là, messieurs, vous le savez, le but particulier que nous cherchons à réaliser dans notre enseignement.

DEUXIÈME LEÇON

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