‹ Leçons de pathologie expérimentaleChapitre 88 sur 145 · MÉDECINE PHYSIOLOGIQUE · texte numérisé non relu

MÉDECINE PHYSIOLOGIQUE

pourrait admettre, en effet, que, de tout temps, la physiologie a servi de point d'appui à la médecine, parce que, de tout temps, les théories médicales ont été en rapport avec les idées physiologiques régnantes. Chez Hippocrate, chez Gahen, on trouverait ainsi que les idées physiologiques et les idées médicales se correspondent. On serait donc en droit de soutenir que déjà la médecine d'alors était fondée sur la physiologie. A des époques plus rapprochées de nous, en étudiant les grands expérimentateurs, tels que Ilarvey, Graaf, Aselli, Pecquet et bien d'autres, on verrait encore que leurs expériences physiologiques servaient de point de départ à des théories médicales. Tout cela est très vrai; mais aujourd'hui il ne s'agit plus d'idées physiologiques ou médicales vagues et systématiques, il s'agit de la physiologie expérimentale, qui est une science parfaitement définie.

Je ne veux pas entrer ici dans des explications qui trouveront mieux leur place plus tard; mais je dirai seulement qu'il ne faut pas confondre les systèmes physiologiques, par lesquels on explique tout en partant de quelques faits physiologiques qu'on générahse trop, avec la physiologie expérimentale qui n'explique que ce qu'elle prouve en laissant inexpliqué tout ce qu'elle n'a point encore atteint par l'expérimentation. De même, en médecine, il ne faudrait pas confondre les systèmes médicaux, qui expliquent toutes les maladies, avec la médecine expérimentale qui n'applique la physiologie à l'interprétation des maladies que là où les faits le permettent, laissant de côté et dans l'obscurité tout ce que l'expérimentation médicale n'a point encore éclairé.

c. BEr.NARU. Patli. exp. M

La physiologie et la médecine expérimentales doivent donc marcher de faits en faits, d'expériences en expériences. Aujourd'hui, il y a des maladies où la physiologie peut apporter de lumineuses explications; mais il y en a d'autres pour lesquelles aucun rapprochement n'est encore possible : telles sont, par exemple, la rougeole, la scarlatine, la variole, etc. Mais, si cela est impossible aujourd'hui, cela tient simplement à notre ignorance, et il est certain qu'avec le temps le flambeau de la physiologie éclairera tout le champ de la pathologie.

Le grand principe de la médecine expérimentale, qui est en même temps celui de toutes les sciences expérimentales, c'est de ne marcher que d'expériences en expériences, et de ne pas faire de théories qui ne soient étabhes par Texpérimentation. Malheureusement, l'homme a eu une tendance innée à tout expliquer du premier coup, et cette tendance à systématiser a égaré toutes les sciences pendant un temps plus ou moins long. C'est seulement quand la science expérimentale est développée qu'elle n'a plus à craindre Tenvahissement des systèmes; elle devient alors au contraire anti-systématique. Aujourd'hui, bien que les systèmes médicaux ne soient plus à redouter, parce que la science physiologique est déjà trop avancée, cependant peut-être trouverait-on des médecins qui poussent les explications physiologiques plus loin que les faits ne le comportent. C'est là mal servir la cause de la médecine expérimentale, qui doit savoir attendre, caries explications prématurées ne peuvent que la compromettre et la retarder dans sa marche.

C'est dans cette voie de la médecine expérimentale

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que nous sommes engagés et que nous allons continuer à marcher. Quand je disais ici, en inaugurant mon cours en 1847, que la médecine scientifique n'existait pas, vous savez maintenant que je faisais allusion à la médecine expérimentale. Yoilà pourquoi j'ajoutais qu'il fallait faire de la physiologie expérimentale, bien convaincu que c'était alors la meilleure manière de servir la cause de la médecine scientifique. C'est ce que j'ai fait pendant douze ans, de 1847 à 1859, et j'ai même eu le bonheur de trouver dans cette voie des filons inexplorés, qui ont donné à la science des faits imprévus, et soulevé, je crois, des questions nouvelles et fécondes.

Mais, dans ces derniers temps, les sciences physiologiques expérimentales ont réalisé des progrès considérables. De tout côté, on les a vues s'introduire dans la médecine comme des éléments nécessaires pour les explications pathologiques et thérapeutiques. Partout aujourd'hui, on constate une tendance bien marquée de l'esprit médical moderne vers une médecine scientifique fondée sur la physiologie. Les médecins ne sauraient maintenant rester indifférents à cette direction scientifique qui apparaît en médecine. Quant à moi, ce que j'ai cru utile de faire en 1859 pour m'associer à ce progès, c'a été d'inaugurer un cours de médecine expérimentale. Mais les moyens m'ont manqué pour réaliser cet enseignement difficile. Aujourd'hui, j'espère me trouver dans de meilleures conditions pour reprendre ces études, ainsi que je vous l'exphquerai bientôt.

Il y a vingt-deux ans, j'ai pu vous dire : la médecine expérimentale n'existe pas. Aujourd'hui, je dois vous

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répéter encore : la médecine expérimentale que je veux vous enseigner, n'est pas encore définitivement constituée, mais on la pressent et on la voit poindre à l'horizon scientifique; on en saisit déjà quelques traits principaux, on peut dès à présent poser un certain nombre de jalons et de principes qui nous serviront à délimiter et à caractériser cette science nouvelle.

Je pense, en effet, qu'il existe actuellement un assez grand nombre de faits prouvant d'une manière évidente que la physiologie doit être la base de la médecine active. On peut déjà rapprocher un certain nombre de phénomènes pathologiques des phénomènes physiologiques, et montrer que ce sont au fond les mêmes lois qui régissent les uns et les autres. Pour faire de la médecine expérimentale, il fallait d'abord se lancer vigoureusement dans la voie de Texpérimentalion : c'est Magendie qui a le plus fait pour donner cette impulsion. Mais cela ne suffisait pas; il faut non seulement expérimenter, il faut encore avoir en expérimentant un but bien déterminé, savoir ce que l'on veut faire, définir le but que l'on veut atteindre, tracer les règles de la critique expérimentale qui seule peut conduire à instituer de bonnes expériences et à éviter les causes d'erreurs qui sont si faciles dans ces études complexes et délicates. 11 faut en un mot fixer les méthodes et les procédés d'expérimentations physiolO' gique, pathologique et thérapeutique. Il n'est pas aussi facile qu'on le croit de faire des expériences sur les êtres vivants ; ce sont de toutes les expériences les plus difficiles à exécuter, parce qu'il s'agit des phénomènes de la vie qui sont les plus complexes qu'on puisse trouver.

Cependant on se croit en général capable de faire ces expériences sans apprentissage. C'est une preuve que cette science de la médecine expérimentale est encore dans l'enfance; mais c'est en même temps une raison de plus pour redoubler nos efforts.

Je n'ai donc pas, ainsi que vous le voyez, la prétention de vous exposer une médecine expérimentale toute faite. Son évolution se fera avec le temps et son développement appartient à l'avenir. Tout ce que je puis faire, c'est de hâter, aulant qu'il est en moi, l'avènement de la médecine scientifique expérimentale, en engageant la jeunesse médicale dans la voie scientifique nouvelle.

J'avais eu l'intention de vous donner celte année un aperçu général du développement de la médecine expérimentale, en vous montrant comment elle avait dû passer successivement par un premier état d'empirisme qui avait précédé la médecine d'observation, puis arriver, progressivement et par le fait même de son évolution naturelle, en passant encore par un second empirisme expérimental, à l'état de science expérimentale, qui est l'expression scientifique la plus élevée, car alors la science se rend maîlresse des phénomènes. J'ai, en effet, exprimé cette opinion, qui est ma conviction profonde, à savoir, que la physiologie expérimentale doit se rendre maîtresse des phénomènes de la vie, absobiment comme les sciences expérimentales, la physique et la chimie, se sont rendues maîtresses des phénomènes des corps inertes. Je vous développerai ma pensée à ce sujet dans les leçons qui feront l'objet de ce cours, et je vous prouverai, j'espère, que si les phénomènes de la vie ont des caractères quj

leur sont propres, cela ne veut pas dire qu'ils échappent à la mélhode expérimentale. Leur complexité les rend seulement plus difficiles à saisir.

Mais j'ai dû renoncer à mon premier programme par suite de modifications survenues tout récemment dans mon enseignement, par suite de l'installation de l'École pratique des hautes études.

Lorsque, l'année dernière, le ministre de l'instruction publique a demandé à divers savants des rapports sur l'état des sciences en France, j'ai, comme les autres, répondu à cet honorable appel (1). Je profitai naturellement de cette occasion pour indiquer les difficultés qui s'opposent chez nous au progrès des sciences physiologiques, et pour exprimer les besoins les plus urgents de la science que je cultive. Or, ces besoins sont surtout relatifs aux moyens matériels de travail dont la physiologie doit être pourvue afin de se développer et de pouvoir scruter les phénomènes de la nature vivante.

Il y a dans les sciences deux grandes catégories : celle de l'esprit et celle de la nature.

Les sciences de l'esprit ont besoin de bibhothèques et de collections où se trouvent rassemblés les divers monuments de l'esprit humain : voilà leur domaine; mais les sciences de la nature étudient les phénomènes de la nature, ce qui les place dans des conditions toutes différentes. Les sciences naturelles ont besoin d'amphithéâtres et de vastes musées qui représentent en quelque sorte la nature en miniature ; mais les sciences expérimentales

(1) Voyez mon H'ipport sur les pi'ogrès de la pJiysiologie générale. Paris, ISC.T.

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seules exigent des laboratoires dans lesquels se trouvent tous les instruments et tous les moyens d'analyse qui peuvent leur permet Ire de pénétrer dans le mécanisme des phénomènes intimes manifestés soit par les corps bruts, soit par les êtres vivants.

Aujourd'hui on ne renvoie plus la physiologie aux bibliothèques, aux livres des anciens et aux descriptions anatomiques; on la reconnaît comme la science expérimentale des corps vivants. Si elle a d'abord été confondue, dans son développement, avec les sciences naturelles et anatomiques, on peut dire que de nos jours elle se constitue et conquiert son autonomie. Cette séparation est déjà un fait accompH à l'étranger; l'enseignement de la physiologie et celui de l'anatomie y sont devenus des enseignements distincts. De plus, en Allemagne, en Russie et ailleurs^ la physiologie est pourvue de laboratoires splendides dans lesquels on trouve tous les moyens d'étudier soit la physiologie générale, soit la médecine expérimentale.

La physiologie est de toutes les sciences expérimentales la dernière venue, et elle s'est développée la dernière, parce que les sciences se développent d'autant plus facilement qu'elles sont plus simples. La physique et la chimie, qui sont des sciences expérimentales plus simples, ont été constituées les premières ; depuis fort longtemps elles sont pourvues de laboratoires et de tous les moyens de développement. Mais pendant longtemps la physiologie fut considérée comme une science idéale et même romanesque, car on l'appelait le « roman de la médecine » ; elle n'avait pas encore conquis sa place parmi les sciences expérimentales, elle était complète-

ment négligée comme science pratique, et l'on croyait qu'il suffisait de l'étudier dans les livres.

Je demandai donc, dans mon rapport au ministre, que la physiologie, cette science qui sera une des gloires du xix^ siècle, fût traitée selon son importance, et pourvue en France des moyens de développement qui lui manquent. Celle réclamation me semblait d'autant plus juste que la France ne pouvait rester en arrière dans la culture de cette science après s'être placée à la tête du mouvement pour sa création. La physiologie expérimentale n'a pu réellement commencer à se constituer que vers la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci, parce qu'il lui fallait, pour devenir autonome et indépendante, trois points d'appui essentiels : les sciences physicochimiques, l'anatomie générale ou l'histologie, et l'investigation directe sur les êtres vivants. Lavoisier,, Bichat et Magendie sont les trois puissants promoteurs de cette science nouvelle, et leurs noms appartiennent à la France.

La solUcitude du ministre de l'instruction publique pour les sciences est bien connue des savants. Quant à moi, je puis dire que je l'ai trouvé dans les meilleures intentions pour favoriser le développement pratique de la physiologie expérimentale, dont il a parfaitement compris rimportance et l'avenir.

Une installation de laboratoires physiologiques avait d'abord été décidée pour la Faculté des sciences, et d'autres étaient projetées au Collège de France ; mais ces installations, très suffisantes pour moi et pour le service ordinaire de mes cours, ne répondaient pas complètement à mes vues. Je n'avais point voulu demander seulement

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