‹ Leçons de pathologie expérimentaleChapitre 89 sur 145 · LABORATOIRES DE MEDECINE · texte numérisé non relu

LABORATOIRES DE MEDECINE

qu'on favorisât particulièrement dans leurs études un ou plusieurs physiologistes : l'intérêt de la science réclamait une véritable organisation (Je l'enseignement physiologique et l'installation de laboratoires communs où des élèves nombreux puissent venir s'initier aux études pratiques de la physiologie expérimentale. Ce sont là, du reste, les idées générales qui ont présidé à l'organisation de rÉcole pratique des hautes études fondée par le ministre.

Mais la formation d'un laboratoire de ce genre était absolument impossible, soit à la Sorbonne, soit au Collège de France. L'espace manquait, et l'espace est une des premières conditions pour les études de physiologie et de médecine expérimentales. Ainsi, il nous a toujours été impossible de poursuivre des expériences de physiologie évolutive ou de pathologie expérimentale au laboratoire du Collège de France, parce que les animaux se trouvaient placés dans de si mauvaises conditions hygiéniques que les phénomènes que nous voulions observer ne se développaient point, ou bien il arrivait que les animaux mouraient de maladies intercurrentes, et non des lésions dont nous avions voulu étudier les effets. C'est alors que le ministre, dans son désir de fournir à la physiologie des moyens pratiques de développement en harmonie avec son importance, m'a proposé de transférer mon enseignement au Muséum d'histoire naturelle, parce que là seulement pouvait se trouver l'espace nécessaire à l'inslallation d'un grand laboratoire de physiologie.

La physiologie expéiimenlale devra donc être reconnaissante envers le ministre, lorsque nous aurons en

France des laboratoires où de jeunes physiologistes pourront se former en grand nombre, à l'instar de ce qui se passe en Allemagne et ailleurs.

La question des laboratoires est une condition essentielle de vitalité pour les sciences expérimentales. Il ne faut pas croire, en effet, que ce soit dans les cours qu'on fasse les savants : dans les cours, on peut seulement donner des idées générales sur une science et en faire naître le goût. C'est dans le laboratoire, quand on est aux prises avec les phénomènes eux-mêmes, que l'on devient réellement savant.

Cette organisation des études physiologiques expérimentales existe à l'étranger sur une vaste échelle; mais elle manque absolument en France. C'est pour cela qu'en France il s'est développé si peu de jeunes physiologistes, tandis qu'en Allemagne, par exemple, il s'en forme un si grand nombre. L'enseignement de la physiologie expérimentale se trouve enfermé chez nous dans un cercle vicieux; on demande aux hommes des travaux et des litres pour conquérir une position scientifique, et, d'un autre côté, on ne donne aucun moyen d'étude aux jeunes gens. Il en est résulté que ce n'est qu'au prix des plus grands efforts, — quand on ne succombait pas en route, — que l'on parvenait apercer, et toujours tardivement. Une fois arrivé, on pouvait sans doute trouver des moyens de travail individuel; mais alors il était le plus souvent trop tard, parce qu'on était épuisé et incapable de fournir une nouvelle carrière. Une bonne organisation de l'enseignement des sciences doit toujours avoir en vue la jeunesse, parce que c'est elle

qui forme la pépinière de savants où se recrute incessamment la science. C'est chez la jeunesse, en effet, que se trouve une force vive qu'il faut utiliser tout de suite, au lieu de la laisser s'égarer dans des directions sans issue, ou se perdre dans des luttes stériles. Il faut donc donner aux jeunes gens tous les moyens d'études, et quant aux savants qui ont mûri dans la pratique scientifique, ils deviennent naturellement les guides et les initiateurs de ceux qui entrent dans la carrière. Tel est le rôle que je voudrais remplir maintenant, et qui me serait tout tracé par les modifications que subira mon enseignement.

C'est en quelque sorte pour me mettre immédiatement à l'œuvre et pour entrer dans les idées qui ont présidé à l'institution de l'enseignement pratique des sciences, que j'ai choisi pour sujet de mon cours de cette année la technique expérimentale appliquée à la physiologie et à la médecine expérimentales. Vous verrez sans doute que la méthode expérimentale, qui s'applique à l'expérimentation sur les corps vivants, n'est pas une méthode différente de celle qui s'applique à l'étude des phénomènes des corps bruts; cependant il y a dans les procédés et dans les moyens employés des différences très grandes. Eu effet, bien qu'on puisse étudier les corps vivants par des moyens analogues à ceux à l'aide desquels on étudie les corps inertes, on ne peut cependant contester qu'un corps vivant ne diffère d'un brut. Un corps vivant a quelque chose de particulier et de spécial qui introduit des modifications sinon dans la méthode, du moins dans les procédés d'expérimentation.

L'expérimentation sur les phénomènes de la vie est la plus difficile et la plus complexe de toutes; mais je dois répéter qu'on a des idées fausses sur l'expérimentation en physiologie et en pathologie. On s'imagine, en général, que cette expérimentation est très facile; tout le monde se croit capable de la pratiquer sans l'avoir apprise. C'est de là que viennent tant de mauvaises expériences, contradictoires en apparence, c'est-à-dire mal définies, qui obscurcissent les questions, encombrent la science et retardent sa marche. J'espère vous prouver, dans la suite de ces leçons, que les expériences sur les êtres vivants^ quand elles sont bien faites, sont soumises à un déterminisme précis et absolu. Ce n'est qu'à cette condition que la science peut exister.

Mais l'art expérimental, en physiologie et en médecine expérimentales, est encore dans l'empirisme le plus grossier, et il est de la plus haute importance d'introduire dans cette expérimentation une critique et une discipline rigoureuses, comme il en existe dans les sciences expérimentales physico- chimiques.

En étudiant cette année la technique expérimentalCj je ferai donc, en quelque sorte, une espèce d'introduction aux études pratiques qui s'exécuteront dans le laboratoire dont l'installation sera, j'ai tout lieu de le croire, poursuivie le plus activement possible. Ainsi, nous reprenons nos anciennes études^, mais en même temps nous voudrions inaugurer, cette année, une ère d'enseignement vraiment nouvelle, que je voudrais voir féconde pour l'enseignement de la physiologie générale et de la médecine expérimentale.

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