L^EXPÉRIMENTATION DANS LES SCIENCES DE LA VIE
Messieurs,
Dans la séance dernière, je vous ai annoncé que Tobjet du cours de cette année serait la technique expérimentale, c'est-à-dire l'art d'expérimenter sur les êtres vivants. Nous allons entrer immédiatement en matière.
Les généralités ne peuvent avoir que peu de place dans un pareil sujet, car il s'agit surtout de détails d'expériences et d'opérations. Cependant, comme, dans la science, il est nécessaire de ne pas séparer la main qui exécute l'expérience de l'esprit qui la dirige, la technique expérimentale se rattache elle-même à certaines idées qu'il est bon d'indiquer au moins dès à présent, sauf à les développer plus tard, quand les faits viendront servir d'exemples et de raoiifs à ces développements.
Les phénomènes des êtres vivants, comparés aux phénomènes des corps bruts, présentent de nombreuses ditïérences ; et pourtant la méthode d'investigation qu'on leur applique est philosophiquement la même. Ce sont donc seulement les modes d'expérimentation qui va-
(1) Revue des cours scientifiques, 30 janvier 18G9.
rient à raison de la complexité et de la nature spéciale des phénomènes de la vie.
La méthode expérimentale se propose de remonter à la cause prochaine des phénomènes, en s'appuyant sur les faits fournis successivement par l'observation et par l'expérimentation. J'insiste sur cette définition, parce que, d'après le simple énoncé des mots, on aurait pu croire que les sciences expérimentales ne tiennent compte que des expériences, et que les sciences d'observation se servent exclusivement des faits donnés par l'observation.
On a voulu aussi séparer d'une manière complète l'observation et l'expérience, tandis que ces deux procédés d'investigation ne se distinguent pas, en réahté, au point de vue philosophique. On a dit que l'expérimentateur troublait, tourmentait la nature, tandis que Tobservateur l'écoutait ; que l'observateur était passif et l'expérimentateur actif, etc. Toutes ces différences me paraissent se résumer dans une distinction importante, la seule qu'on puisse étabhr, au point de vue scientifique^ entre l'observation et l'expérimentation : l'observation se présente à nous dans des conditions naturelles dont nous ne pouvons pas disposer, tandis que l'expérimentation se produit dans des conditions que nous provoquons et dont nous nous sommes rendus maîtres. C'est pourquoi j'ai défini autre part l'expérimentation une observation provoquée (1). Il faut ajouter encore que l'expérience va plus loin que l'observation, car on n'emploie, même ordinairement, l'expéiimenlation que lorsque l'observation est
(1) Voy hilrodwtionayéludp. delà médecine exiicrimcn laïc. Paiis,18G5.
OBSERVATION ET EXl^ÉRIENGE. 479
devenue impossible ou insuffisante. La détermination des circonstances dans lesquelles on obtient les phénomènes me paraît donc le seul caractère qui les rattache soit à l'expérience, soit à l'observation. Nous ne pouvons que regarder les uns, tandis que nous pouvons faire apparaître ou disparaître les autres, suivant notre volonté. Ce dernier caractère appartient en propre aux sciences expérimentales, qui se rendent maîtresses des phénomènes.
Telle est, selon moi^, la seule distinction scientifique à établir entre l'observation et l'expérience. Quant à la manière de raisonner sur les observations et sur les expériences, elle est absolument la même dans les deux cas ; car, de part et d'autre, ce sont des phénomènes dont il faut étudier le mécanisme, et des faits dont il s'agit de découvrir la cause.
De tout temps on a cherché à remonter aux causes ; mais c'est seulement depuis la création des sciences expérimentales qu'on emploie la méthode expérimentale pour analyser les phénomènes et dissocier leurs diverses conditions, afin de reconnaître dans la succession des faits celui qui joue le rôle de cause par rapport aux autres. Auparavant on se formait sur la nature des phénomènes des idées purement spéculatives, c'est-à-dire qu'on imaginait des hypothèses représentées par des mots sur lesquels la scolastique établissait ensuite ses discussions absolument stériles.
Galilée est un des principaux promoteurs de la méthode expérimentale. Bacon a vulgarisé cette méthode et l'a élevée au rang d'une véritable philosophie scientifique. Descartes est venu ensuite ; il a dit également qu'il
fallait mettre des faits à la place des mots, et fonder ses opinions sur l'observation et sur l'expérience. Enfin Newton a insisté sur ce point capital, qu'il fallait déduire les théories des faits , et non ramener les faits à des idées théoriques préconçues.
Dans la méthode expérimentale, on doit donc toujours partir des faits; mais, bien qu'on s'appuie avant tout sur l'observation et sur l'expérience, il faut aussi faire usage de son esprit et raisonner sur les phénomènes. De sorte qu'il y a deux parts à faire dans la méthode expérimentale : d'un côté, l'art d'observer les faits dans des conditions exactes et bien déterminées ; de l'autre, l'art d'appUquer le raisonnement à ces faits pour les rattacher à leurs conditions d'existence.
Il est sans doute fort difficile de bien observer les faits; mais cependant le grand écueil de la méthode expérimentale n'est point là ; il existe surtout dans l'entraînement de l'esprit qui égare l'expérimentateur au delà de ce qu'il a vu. Une fois sur cette pente, le savant, bien qu'il s'appuie sur des faits exacts, en déduit des conséquences trop générales^ qui deviennent de plus en plus incertaines à mesure qu'il s'éloigne de son point de départ. Il faut donc, pour éviter autant que possible cette erreur, ne marcher que de fait en fait, en n'avançant jamais une interprétation sans la soumettre aussitôt au critérium de l'expérience.
Parmi les savants et les philosophes, il en est qui ont péché par excès de raisonnement, d'autre par un excès contraire.
Parmi ceux qui, dans la science, ont donné une trop