‹ Leçons de pathologie expérimentale [electronic resource]Chapitre 113 sur 143 · VICISSITUDES EXPÉRIMENTALES · texte numérisé non relu

VICISSITUDES EXPÉRIMENTALES

question en était arrivée à ce point, vers 1840 et 18/j1 , que les racines rachidiennes antérieures n'étaient plus sensibles après l'avoir été pendant quelques mois, en 1839. Était-ce là une conclusion admissible? Pour ma part, je ne pouvais l'accepter, parce que j'avais été, ainsi que je l'ai dit, personnellement témoin des expériences faites autrefois au cours de Magendie. Je gardais donc dans l'esprit cette conviction que les deux ordres de résultats existaient également, mais qu'il devait y avoir une condition propre à chacun d'eux qui avait échappé dans les expériences.

C'est alors que j'entrepris des recherches nouvelles sur la sensibilité récurrente, pour tâcher de découvrir la cause de ces singulières vicissitudes de l'expérimentation.

En y réfléchissant beaucoup, je finis par me rappeler que dans les premières expériences de Magendie il s'écoulait toujours un certain temps, une heure ou plus, entre le moment où l'on ouvrait le canal rachidien et celui où l'on recherchait la sensibilité récurrente sur les racines antérieures. En effet, l'animal était préparé un peu avant la leçon dans le laboratoire, et c'était seulement pendant la leçon qu'on opérait sur lui pour examiner la propriété de ses racines. Je remarquai au contraire que , dans les expériences plus récentes qui n'étaient plus faites en vue d'un cours, Magendie et M. Longet avaient examiné les racines antérieures immédiatement après avoir ouvert le canal vertébral. Il y avait donc là une question de temps dont on n'avait pas tenu compte.

Je supposai que celte circonstance pouvait avoir exercé une certaine influence sur la dillerence des résultats. Pour m'en assurer, je répétai les deux expériences en me plaçant successivement dans les deux conditions. Je vis en effet que , si je pinçais les racines antérieures immédiatement après avoir largement ouvert le canal vertébral, je n'obtenais aucune marque de sensibilité chez l'animal affaibli et épuisé par la douleur de l'opération; mais que, si j'attendais une heure ou deux pour renouveler ensuite cette excitation , la sensibilité récurrente se manifestait d'une manière fort nette, parce que l'animal reposé était dans d'autres conditions.

Il était donc démontré que les anciennes expériences et les nouvelles n'avaient pas été faites dans les mêmes conditions, ce qui expliquait tout naturellement qu'elles ne fournissent pas le même résultat.

Il fallait maintenant discuter chacun des résultats et déterminer celui des deux qui devait être accepté comme normal ou comme répondant aux conditions physiologiques. Il est évident que c'était le résultat obtenu chez l'animal reposé, bien que cependant la sensibilité récurrente se développe et s'exagère sous l'influence de la dénudation des nerfs.

D'ailleurs, en ne faisant qu'une ouverture très-limitée du canal vertébral , et en chlorolormisant les animaux , on peut obtenir la sensibilité récurrente aussitôt après l'opération, et sans laisser re[)oser longtemps les animaux. On obtient également la sensibililé récurrente sur le nerf facial, qui peut être mis à découvert sans grande mutilation et par une simple incision de la peau. Donc ,

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la sensibilité récLirreiile so nianilestc bien dans les conditions physiologifiues, et ne saurait être considérée comme un résultat pathologique. Mais ici, comme partout, le cas pathologique et physiologique se confondent, puisqu'ils ne sont en quelque sorte qu'un degré du |)hénomène dans une condition donnée. Ce qui était important, c'était de déterminer cette condition.

On voit donc que, s'il faut s'efforcer de ne pas laisser les expériences physiologiques à l'état brut de l'empirisme, s'il faut chercher à les comprendre, c'est en expliquant leurs divergences, en les conciliant entre elles, mais non en faisant de l'exclusivisme et en niant les unes au profit des autres.

J'ai dit autrefois qu'il n'y a pas de mauvaises expé^ riences : toutes sont bonnes dans leurs conditions respectives. Tant que les expériences ne sont pas d'accord, c'est qu'il y a une ou plusieurs conditions du phénomène qui ont échappé à l'expérimentateur; c'est qu'on n'est pas arrivé au déterminisme expérimental, c'est-àdire qu'on ne connaît pas encore toutes les circonstances dans l'ensemble desquelles se produit ce phénomène. C'est là le problème, car la science, selon l'expression de Léonard de Vinci, n'est au fond que l'étude des circonstances des choses. C'est la connaissance de toutes ces circonstances que j'appelle le déterminisme. Nous devons donc toujours avoir présent à l'esprit ce principe ■ du déterminisme absolu et nécessaire des phénomènes pour nous guider dans la critique expérimentale, car, je le répète encore, chez les êtres vivants aussi bien que chez les corps bruts, il est impossible (puî dans des circon-

stances identiques il ne se produise pas des phénomènes identiques.

Mais le déterminisme doit posséder une qualité philosophique essentielle : c'est d'être rationnel. Je vais encore vous citer un exemple de critique expérimentale qui vous fera bien comprendre ma pensée.

M. Vuipian avait entrepris une série d'expériences fort intéressantes sur le venin du crapaud. En inoculant ce venin à divers animaux, il avait constaté qu'ils étaient empoisonnés, et il avait obtenu une mort très-prompte, notamment en opérant sur des grenouilles. M. Vuipian avait même déterminé le mode d'action de ce venin , en montrant que le mécanisme de la mort résultait de l'arrêt du cœur : c'était donc ce qu'on appelle un poison du cœur. Mais en inoculant ce venin de crapaud sur le crapaud lui-même, M. Vuipian observa que l'animal n'était pas empoisonné et ne paraissait rien ressentir par l'action de son propre venin. Ainsi, la conclusion des expériences à laquelle on arrivait, c'était que le venin de crapaud était toxique pour la grenouille et ne l'était pas pour le crapaud.

Dans le cas de M. Vuipian comme dans celui de M. Longet, je connaissais l'habileté des expérimentateurs, et je ne songeais pas à contester ces expériences en elles-mêmes; mais, tout en admettant les expériences de M. Vuipian comme faits bruts, je ne pouvais cependant accepter les conclusions qu'il en tirait, quoiqu'elles parussent n'être que le résultat des faits; je ne pouvais accepter ces conclusions parce qu'elles étaient irrationnelles. Par conséquent, elles ne pouvaient être l'exprès-

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sion d'un déterminisme scientifique; elles ne pouvaient être que des résultats empiriques.

Comment, en effet, admettre qu'un poison qui arrête immédiatement le cœur de la grenouille n'arrête pas celui du crapaud? C'était évidemment conclure que ces deux cœurs avaient une nature différente, puisqu'ils possédaient des propriétés tellement distinctes , que ce qui était poison pour l'un ne l'était pas pour l'autre. Or, sur deux animaux si rapprochés par leur nature, une pareille conclusion était absolument irrationnelle et antiscientifique; et s'il y avait de pareilles différences entre deux animaux aussi voisins à tous égards que le crapaud et la grenouille, quel sens pourraient donc conserver, relativement à la physiologie de l'homme, les expériences faites sur des animaux assurément bien plus différents de lui?

Au lieu du déterminisme que nous cherchons et qui peut seul constituer la science, nous arriverions ainsi à im indéterminisme absolu. La science cesserait d'être possible, et les mots eux-mêmes n'auraient plus de sens. Que signifierait-il, en effet, de parler de fibres musculaires, si cette expression englobait des éléments jouissant de propriétés absolument différentes par leur nature physiologique? Si un pareil résultat était jamais acquis, les professeurs de physiologie n'auraient qu'à donner leur démission, car la science qu'ils poursuivent ne serait qu'une chimère.

Je répétai donc les expériences de M. Vulpian sur le crapaud; je les repris en me plaçant exactement dans les mêmes conditions que l'auteur, et j'obtins en effet les

résultats qu'il avait annoncés. Comme lui, j'inoculai au crapaud la même quantité de venin avec laquelle on tue la grenouille à coup sûr, et le crapaud ne mourut pas; mais en forçant la dose de venin, j'arrivai à empoisonner le crapaud tout aussi bien que la grenouille.

Le crapaud pouvait donc être empoisonné par son propre venin comme la grenouille, mais il fallait pour cela une quantité de venin plus considérable. Voilà toute la différence. Sans doute, ceci est encore bien une différence, mais c'est une différence d'un tout autre ordre, et qui n'a plus les mêmes conséquences que celle qui découlait des conclusions de M. Vulpian : au lieu d'être une différence dans la nature des propriétés, c'est une simple différence de degré. Les éléments anatomiques doivent nécessairement avoir des propriétés identiques par leur nature dans toute la série animale. Si l'on trouvait, par exemple, qu'une certaine libre musculaire n'a pas toutes les propriétés essentielles des autres fibres, ou en possède de spéciales que celles-ci n'ont pas, il faudrait cesser de la considérer comme une fibre musculaire pour en faire un élément organique distinct. Mais de ce que les propriétés d'un élément anatomique doivent rester partout identiques par leur nature, il n'en résulte pas qu'elles soient nécessairement identiques par leur intensité. Ceci n'est plus du tout la même chose, et nous savons trèsbien, au contraire, que l'intensité de ces propriétés varie beaucoup, non-seulement d'un animal à un autre, mais aussi chez le même animal, sous l'intliience d'une foule de causes diverses. La dose d'une substance active quelconque qui est capable de produire un certain effet peut

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