CRITIQUE EXPÉRIMENTALE
donc changer dans des limites très-considérables, par suite de l'intensité différente des propriétés de l'élément anatomiqiie dans les diverses conditions où l'on opère; mais la nature de l'effet reste toujours la même, et, faible ou fort, il doit toujours exister, puisque la propriété à laquelle il correspond existe toujours.
Vous devez maintenant comprendre, après les deux exemples intéressants que je vous ai rapportés, la manière dont il faut concevoir la critique expérimentale. La vraie critique n'est pas la critique d'exclusion : c'est celle qui ne détruit rien et concilie tout par un déterminisme rationnel des phénomènes. Quand on en est arrivé là, toute discussion cesse forcément. Aussi, aujourd'hui, les questions litigieuses dont je vous ai parlé sont-elles définitivement jugées. M. Longet, M. Vulpian et moi, nous sommes tous d'accord maintenant, et tout le monde peut se rendre compte des faits. S'il y a d'autres questions de physiologie sur lesquelles on discute (et il y en aura toujours), il faut donc bien savoir qu'on ne pourra s'entendre que lorsqu'on aura d'abord fixé le déterminisme exact de chaque expérience qui donne à chacune d'elles sa signification et sa valeur. C'est là qu'est le vrai progrès de la science expérimentale.
On invoque souvent l'influence de la vie, sans spécifier son mécanisme, pour expliquer les contradictions des expériences. Mais c'est tout à fait à tort : celte influence ne doit jamais intervenir dans les discussions expérimentales. Ce n'est pas que je veuille nier l'influence de la vie : assurément celle influence existe, mais simplement comme cause première qui préside à la fonction des élé-
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ments des tissus et des organes. C'est elle, si l'on veut, qui leur donne les propriétés qui les caractérisent et dont nous étudions les manifestations; c'est d'elle que leur viennent les forces spéciales qui les animent, et que nous ne retrouvons pas dans les corps bruts. Mais, une fois ces propriétés créées sous l'influence de la vie, elles fonctionnent de la même manière que celles des corps bruts. La vie n'y est plus pour rien , et il n'y a pas à la faire intervenir dans le déterminisme des phénomènes. Les propriétés des corps vivants sont plus délicates que celles des corps bruts, mais c'est là toute la différence quant à leur manifestation.
Sans doute, cette délicatesse des phénomènes de la vie engendre les difficultés les plus grandes, parce que nous n'avons, pour les étudier, que des instruments relativement fort grossiers et des méthodes fort imparfaites; mais, pour nous orienter au milieu de ces difficultés de tout genre, il faut poser fermement hors de toute discussion le principe même de notre méthode : le déterminisme. Dans l'étude d'un phénomène quelconque, il faut toujours prendre pour but la détermination absolue et rationnelle de ses conditions d'existence, de manière à devenir absolument maître du phénomène et à le produire ou à l'empêcher à notre gré.
Quand nous serons arrivés à connaître ce déterminisme parfait, nous saurons toujours exactement ce que nous faisons, non-seulement en physiologie, mais aussi en médecine, c'est-à-dire en pathologie et en thérapeutique.
LEÇON
HISTOIRE DE L'EXPÉRIMENTATION PHYSIOLOGIQUE. — L'ART D'EXPÉRIMENTER SUR LES ÊTRES VIVANTS (1).
Messieurs ,
Pour étudier les phénomènes des êtres vivants et découvrir les lois qui les régissent, il n'est pas nécessaire, comme on le pensait jadis, de connaître l'essence même de la vie. Nous n'avons donc pas à nous occuper de l'essence de la vie, pas plus que de celle de la pesanteur, de la combustion ou de tout autre phénomène physique ou chimique; ce qui ne nous empêche pas d'étudier ces phénomènes, de mesurer leur intensité, de déterminer leurs conditions, et même de nous en rendre maîtres au point de les produire ou de les empêcher à notre gré. L'essence des choses nous échappera toujours, non-seulement en physiologie, mais dans tous les ordres de sciences possibles. Nous ne devons pas prétendre à saisir la nature intime de la matière; ses propriétés seules tombent sous nos sens, et nous ne pouvons étudier que leurs manifestations. Mais cela nous suffit, car le savant ne doit pas aspirer à connaître autre chose. Nous ne cherchons à déterminer que les conditions des phénomènes,
(1) Revue des cours sciçnU/iques, 27 février 1869.
leurs causes secondes ou imméfliates, sans nous inquiéter de leur cause première, qui n'est pas du domaine de la science, et dont la poursuite serait tout à fait chimérique en même temps qu'inutile à notre but.
Pour atteindre les conditions d'existence des phénomènes, nous avons vu qu'il fallait les analyser en poussant cette analyse aussi loin que possible. Ainsi, en chimie, on est parti des corps les plus complexes, et d'analyse en analyse, de progrès en progrès, on est arrivé jusqu'aux corps simples, aux éléments, dont la combinaison en nombres et en proportions diverses forme toutes les substances de la nature brute. En physiologie , il faut de même pousser l'analyse jusqu'aux éléments organiques dont la réunion constitue les êtres vivants.
Ce que nous disons de la physiologie s'applique également à la médecine expérimentale, car ces deux sciences ne sont qu'une seule et même chose : ce sont toujours les phénomènes de la vie que nous avons à considérer dans des conditions diverses. La physiologie de l'homme malade et la physiologie de l'homme sain ne sont que deux faces de la physiologie de l'homme : d'un cas à l'autre les lois ne sauraient varier. Les conditions au milieu desquelles se développent les maladies ne peuvent introduire dans l'organisme des forces qui n'y fussent pas avant elles, ni créer une physiologie pathologique opposée à la physiologie normale. Les conditions morbides dérangent la marche normale des fonctions de l'organisme, mais toujours en se conformant à ses lois ordinaires, comme les perturbations des astres sont le résultat des lois mêmes qui règlent leur cours normal. L'homme
HISTOIRE DE l'eXPÉRIMENTATION. 5S1
ne peut tomber malade et mourir qu'en vertu des lois mêmes qui le faisaient vivre en bonne santé.
La physiologie et la médecine expérimentale, étudiant des phénomènes de même nature, doivent donc procéder analytiquement d'une manière identique. Mais l'analyse de l'organisme ne pouvait être que progressive; il était impossible d'arriver du premier coup aux grandes délicatesses sans avoir d'abord pour ainsi dire dégrossi le sujet et séparé les parties principales, qu'il était plus facile de distinguer les unes des autres. Les premières expériences devaient donc nécessairement être fort grossières : on a commencé par opérer sur les organes en masse; plus tard, on est arrivé aux tissus, et l'on a poussé enfin jusqu'aux éléments organiques, car il était impossible de débuter par des expériences perfectionnées avant d'avoir passé par des expériences imparfaites.
L'origine de l'expérimentation physiologique remonte très-loin. On la trouve déjà chez les Grecs; Galien nous en a laissé un assez grand nombre d'exemples. Ses expériences consistaient généralement à suppi imer des organes pour examiner les troubles qui en résultaient, et conclure ainsi aux fonctions des organes enlevés. Par exemple, il avait coupé les nerfs laryngés et vu leur iniluence sur la voix. Galien, et avant lui Erasistrate, savaient également qu'une piqûre entre l'occipital et l'atlas déterminait la mort; seulement ils l'attribuaient, dans ce cas, à la lésion des membranes cérébrales, etc. Plus tard, appuyé sur les travaux des anatomisics italiens, et surtout de son maître, Fabrice d'Acquapendenle ,
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Harvey découvre la circulation du sang et étudie son mécanisme. On n'en est encore qu'aux organes. Plus tard encore, on avance un peu plus, on fait la topographie du système nerveux et l'on détermine l'ensemble de ses propriétés; puis on dislingue les nerfs en deux classes, les nerfs moteurs et les nerfs sensitifs, avec des propriétés toutes différentes; enfin on distingue des nerfs sensitifs de divers genres par les fonctions qu'ils remplissent, les nerfs des sens spéciaux par exemple. Par une analyse de plus en plus profonde, on a, plus récemment encore, distingué de nouvelles catégories de nerfs, tels que les nerfs vaso-moteurs, etc.
L'anatomie suit une marche parallèle. On a débuté par l'anatomie topographique et par l'anatomie descriptive , qui examinent les organes dans leur ensemble et par systèmes. Plus tard arrive l'anatomie générale, qui détermine les tissus dont sont formés tous les organes, et qui devient enfin l'histologie, en découvrant, par l'analyse de ces tissus, les éléments organiques qui les constituent.
Ainsi, de progrès en progrès, d'analyse en analyse, l'anatomie et la physiologie en sont arrivées maintenant aux éléments organiques eux-mêmes. Tel est l'état actuel de la science. Pour ne pas rester en arrière de son temps, il faut donc aujourd'hui, toutes les fois qu'on étudie un phénomène, chercher à parvenir jusqu'aux éléments organiques dans lesquels il réside. C'est là que doit être l'objectif final du travail scientifique. Tous les phénomènes de la vie s'accomplissaut dans les éléments organiques, les agents extérieurs ne peuvent agir sur l'orga-