DES EFFETS DU CURARE
SOMMAIRE : Variations de l'intensité avec laqtielle certains poisons agissent sur les diverses classes d'animaux. — Différences à cet égard entre les animaux de la même espèce. — Entre l'adulte et le jeune animal. — Entre l'animal après la naissance et l'animal pendant la vie fœtale. — Les effets du curare en sont la preuve. — Il agit sur les nerfs moteurs, paralyse les mouvements respiratoires et fait mourir par asphyxie. — Rétablissement de l'animal par la respiration artificielle. — Chez les animaux dont la respiration est indépendante de tout mouvement, le curare ne tue pas. — État embryonnaire. — L'intensité de l'action du curare est directement en rapport avec l'activité respiratoire. — Les oiseaux viennent en première ligne, puis les mammifères, les reptiles, les poissons, enfin le fœtus. — Une femelle pleine étant empoisonnée par le curare, l'embryon survit à sa mère. — Expériences sur de jeunes poissons. ■ — Comparaison des effets de l'upas antiar et du curare. — Action du curare sur les espèces inférieures. — Il cesse d'agir quand le système nerveux cesse d'exister. — Il est absorbé parla surface interne des poumons. — Expériences faites sur les grenouilles et sur les lapins. — Autopsie rationnelle des sujets de ces expériences. — Y a-t-il des lésions visibles dans les nerfs paralysés ? — Opinion de Jacubowitch. — Explications diverses. — Rapidité de la marche du fluide nerveux. — Modifications de cette propriété dans l'empoisonnement par le curare.
Messieurs,
Aux yeux du physiologiste et du médecin, les empoisonnements présentent, avons-nous dit, un grand nombre de points de contact avec les maladies ordinaires. Maintenant nous n'étonnerons personne en signalant l'énorme différence qui existe entre les divers degrés d'intensité
que peut offrir l'action morbide ou toxique suivant les con • ditions dans lesquelles se trouve l'économie. Cette spécialité d'action, l'observation clinique nous la faisait aisément prévoir en nous montrant que les individus sont plus ou moins exposés à contracter certaines maladies. La vieillesse, par exemple, est le terrain classique de certaines affections ; l'enfance présente des maladies différentes. Il est même de certaines maladies qui paraissent être l'apanage exclusif d'une époque particulière delà vie.
Les poisons semblent offrir une prédilection analogue, s'il est permis de s'exprimer ainsi, pour les animaux placés dans certaines circonstances particulières. Ils les épargnent quelquefois à l'état adulte et font mourir les petits. D'autres fois c'est précisément le contraire qui arrive ; ils respectent le premier âge de la vie et ne produisent leurs effets ordinaires que sur des animaux plus complètement développés. Le curare, dont nous allons nous occuper aujourd'hui, présente cette particularité à un degré très-marqué. Les effets si redoutables de ce poison lorsqu'il est administré chez l'adulte ne se produisent pas chez l'animal à l'état embryonnaire. Nous allons vous en fournir à l'instant la preuve expérimentale, mais avant il nous paraît utile de vous en donner l'explication. Lorsqu'on examine les divers tissus de l'animal tué par le curare, on s'assure aisément que les nerfs moteurs seuls ont perdu le pouvoir de provoquer la contraction musculaire sous l'influence de la volonté et des excitants artificiels qu'on leur applique; les autres tissus du corps demeurent à l'état normal. C'est donc par asphyxie que meurt l'animal, les mouvements respiratoires étant sus-
pendus. D'où il résulte qu'en s'opposant à l'asphyxie par la respiration artificielle, on prolonge la vie assez longtemps pour permettre à l'organisme d'éliminer le poison ; l'animal se trouve alors complètement hors de danger.
Mais en administrant ce poison à faible dose on peut en modérer les effets à volonté; ils demeurent toujours les mêmes quant à leur nature, bien que considérablement réduits quant à leur intensité. On peut donc, en introduisant une dissolution de curare goutte à goutte dans les veines, ralentir les mouvements respiratoires sans les abolir complètement. On peut ainsi^les réduire à cinq ou six par minute ; mais si faible qu'il soit, ce mouvement suffît encore pour entretenir la vie, et l'animal ne succombe pas. Supposons maintenant quela respiration, chez un individu donné, puisse s'effectuer sans emprunter le secours du système nerveux moteur; il est évident que le curare, en pareil cas, ne doit suspendre aucune des fonctions indispensables à la vie. Telles sont précisément les conditions dans lesquelles l'embryon se trouve placé; le jeune poulet respire par un organe temporaire (l'allantoïde), et l'accomplissement de l'hèmathose est chez lui complètement indépendant du mouvement musculaire. Voilà donc l'explication rationnelle de ce fait vraiment singulier, qui vient confirmer toutes les idées que nous avions précédemment émises sur le rôle du système nerveux moteur dans les empoisonnements par le curare.
Il est évident, d'après ce qui précède, que plus un animal exerce avec activité les fonctions respiratoires, plus l'action du curare lui deviendra funeste. De tous les êtres vivants, les oiseaux sont les plus sensibles a son action
toxique; viennent ensuite les mammifères; les reptiles et les poissons occupent une place très-inférieure dans l'échelle ; enfin nous trouvons, pour terminer la série, le fœlus qui, ne respirant plus du tout, du moins àla manière de l'adulte, échappe complètement aux effets de ce poison violent. En effet, si l'on injecte dans les veines d'une femelle pleine quelques gouttes d'une solution de curare, la mère sera promptement tuée, mais le fœtus lui survivra ; il ne succombera que plus tard et consécutivement à l'arrêt prolongé de la circulation maternelle qui finit par réagir sur celle du fœtus.
Vous savez, messieurs, que des jeunes poissons présentent une apparence assez extraordinaire pendant quelques semaines après leur éclosion; ils offrent à la surface ventrale un renflement énorme. Ce renflement, c'est la vésicule ombilicale qui n'a pas encore été résorbée; aussi longtemps que cette modification ne s'est pas accomplie, le petit animal ne mange pas, il ne respire pas non plus activement avec ses branchies, mais les nombreux vaisseaux qui se ramifient à la surface de la vésicule ombilicale absorbent directement l'oxygène. Les petits poissons sont donc, longtemps après leur naissance, des fœtus au point de vue de la respiration, et nous sommes heureux de pouvoir profiter de cette circonstance pour vous montrer que l'action du curare est nulle chez des animaux organisés de la sorte. Dans le bocal que nous plaçons devant vous, vous voyez nager une multitude de petits poissons munis de leur vésicule ombilicale, ils sont plongés dans une solution de curare et ne paraissent point en être incommodés. Il en est bien autrement, comme
VOUS le voyez, par rapporlaux goujons adultes qui se trouvent dans ce second bocal ; ces poissons sont tous morts. A quoi tient cette ditrérencc ? Chez les poissons adultes, la vitalité des éléments histologiques est plus élevée, et aussi la respiration s'opère par les branchies qui sont mises en mouvement par un appareil musculaire qui anime des nerfs spécialement destinés à cet usage ; dans ce dernier cas, le poison a été absorbé par la surface interne des organes respiratoires, car les animaux plongés dans le liquide toxique ne portaient à la surface du corps aucune blessure pouvant livrer passage au poison. Les mêmes phénomènes se produisent de même chez les mammifères, quand le curare est mis en rapport avec la surface interne de l'appareil pulmonaire.
Pour rendre le contraste plus frappant, nous avons placé d'autres poissons jeunes et adultes, dans une solution d'upas antiar: ils sont tous morts, comme vous le voyez, dans un court espace de temps. A quoi cela tient-il ? C'est que l'upas antiar, au lieu de porter son action sur la fibre nerveuse motrice, s'attaque aux propriétés vitales de la fibre musculaire, et agit en premier lieu sur le cœur qu'il paralyse tout d'abord. Telle est, en pareil cas, la cause de la mort; l'embryon lui-même peut y résister plus longtemps mais il n'y saurait échapper.
Mais ce n'est pas tout : nos petits poissons, comme vous le voyez, nagent à leur aise dans cette solution de curare et font, usage de leurs muscles que le poison n'a point paralysés. Nous sommes donc en présence d'une nouvelle difficulté. Comment expliquer une aussi prodigieuse différence, lorsqu'on rapproche les effets
que produit le curare chez l'adulte de ce que nous voyons ici ? C'est que l'appareil musculaire à l'état fœtal jouit d'un pouvoir de conlraclion tout spécial et qui ne dépend point d'une manière aussi immédiate des nerfs moteurs. Prenez un jeune poulet parvenu à la dernière période de l'incubation, brisez la coquille de l'œuf et mettez le petit animal sur une étuve ; la chaleur provoque des mouvements très-vifs dans ses membres, qui présentent quelque analogie avec ceux du fœtus avant la naissance; et cependant si vous mettez à nu les nerfs moteurs pour les galvaniser, vous ne verrez se produire aucune contraction. En effet, pendant la vie intra-utérine, l'indépendance des systèmes est la loi générale, mais le contraire a lieu chez l'animal adulte. Le cœur de l'embryon se contracte longtemps avant que l'influence nerveuse ait d'action sur lui, et ses muscles sont capables d'agir lorsqu'ils ne sont pas encore organisés en fibrilles, mais simplement à l'état de cellules. Sous ce rapport, il existe une profonde analogie entre l'état fœtal et l'organisation des animaux inférieurs, chez qui le système nerveux n'existe pas ou exerce une influence moins manifeste sur les mouvements. Si, par exemple, vous empoisonnez des sangsues avec le curare, elles demeurent immobiles pendant assez longtemps lorsqu'on ne les excite pas; si vous les stimulez, au contraire, elles se mettent en mouvement. En tout cas, au bout de quelques heures l'animal revient aux conditions normales. Chez les polypes, l'action de ce poison est complètement nulle; cardans ces organisations élémentaires, il n'existe aucune trace de système nerveux.
L'action spéciale du curare sur les nerfs moteurs est donc un fait positif qui se trouve aujourd'hui placé au-dessus de toute contestation. Et en tenant compte de l'intensité des accidents qu'il produit, on peut mesurer en quelque sorte l'élévation de chaque espèce animale dans l'échelle des êtres. Pour vous en donner des preuves encore plusconvaincantes, nous allons simultanément empoisonner une grenouille et un lapin. Dans le premier cas, le poison tardera plus longtemps à manifester son action que dans le second .
Nous introduisons ici sous la peau d'un lapin quelques gouttes d'une solution concentrée de curare; la même opération est pratiquée au même instant chez une grenouille vigoureuse et d'assez forte taille; et celle-ci reçoit relativement une dose de poison beaucoup plus considérable. Pendant les trois premières minutes, le lapin ne paraît éprouver aucun inconvénient. Au bout de trois minutes et demie il commence à s'affaiblir et ne peut plus se tenir sur ses pattes ; au bout de cinq minutes, il a complètement perdu la faculté de se mouvoir, et la respiration ne s'opère plus; cependant le cœur n'a cessé de battre qu'après dix minutes. Les mêmes phénomènes se produisent chez la grenouille; mais la cessation des mouvements des membres n'a lieu qu'au bout de dix-sept minutes, et le cœur bat toujours.
Nous allons maintenant, messieurs, examiner successivement les divers tissus de ces deux animaux, et vous verrez partout que les nerfs, et les nerfs moteurs seuls, ont été frappés de mort. Nous étudierons ensuite les conséquences d'une lésion pareille, et vous verrez jusqu'où l'analyse scientifique peut nous conduire. A l'époque
OÙ mes premiers travaux sur cette question furent publics un problème fixait l'attention d'un grand nombre d'observateurs; il se rattache en elTet à un point très-imporlant en physiologie, c'est-à-dire ù l'indépendance absolue des propriétés de la fibre musculaire et de l'élément nerveux. Dans tous les muscles il existe une force de contraction à laquelle Haller a donné ie nom à' irritabilité ; elle ne dépend nullement de l'impulsion nerveuse, bien qu'elle lui obéisse à l'état normal. Les mouvements de l'embryon en sont la preuve, et l'action du curare, qui détruit complètement les propriétés des nerfs moteurs, n'empêche pas les muscles de demeurer sensibles aux excitations directes. Avant de connaître ces expériences, on pouvait soutenir que lorsqu'on galvanisait directement le muscle, on n'agissait en réalité que sur les petites fibres nerveuses disséminées dans son tissu, et que c'était seulement grâce à ce mécanisme indirect que la contraction était provoquée; mais les effets du curare et de certains autres poisons nous permettent de distinguer nettement les propriétés de ces deux appareils différents.
Je prends une grenouille saine dans ce bocal, je la dépouille, j'isole le nerf sciatique et je le galvanise : aussitôt des convulsions se produisent dans le membre postérieur correspondant. En répétant l'expérience sur la grenouille que nous venons d'empoisonner, les muscles demeurent insensibles à l'excitation portée sur le nerf. Où siège donc la différence entre ces deux troncs nerveux, dont les propriétés physiologiques sont si complètement différentes? Placez sous le microscope le nerf paralysé, vous ne trou-
verez aucune altération dans sa structure; qu'on étudie sa composition chimique et ses propriétés pliysiques, et l'on n'y constatera aucune modification. Nous ne savons pas ce que l'avenir nous réserve, et les anatomistes seront peut-être assez heureux un jour pour découvrir la lésion particulière qui caractérise l'action du curare. Mais jusqu'ici elle demeure parfaitement inconnue.
M. Jacubov^'itch, dont vous connaissez les travaux sur la structure des centres nerveux, a étudié la question au point de vue histologique chez des animaux tués par l'acide prussique, la strychnine et d'autres substances toxiques dont l'action est très-énergique. Il dit avoir trouvé dans les cenires nerveux des cellules brisées, des cylindres d'axe déchirés et d'autres lésions analogues dans la moelle épinière. On a supposé encore que le curare se combinait chimiquement avec les éléments nerveux, et les paralysait en agissant sur eux comme l'oxyde de carbone sur les globules du sang. Mais ni l'une ni l'autre de ces ingénieuses hypothèses ne paraît répondre aux données de la question, car comment expliquer la guérison de l'animal lorsqu'on pratique pendant un temps suffisant la respiration artificielle? Comment l'animal pourrait-il se rétablir, si le système nerveux avait subi une désorganisation complète ou s'il s'était formé un composé chimique incapable de transmettre le fluide ïierveux ? Jamais, en pareil cas, cet appareil ne pourrait reprendre ses fondions physiologiques.
D'autres observateurs ont supposé que les nerfs euxmêmes n'étaient pas le siège de l'empoisonnement, mais qu'un tissu intermédiaire aux nerfs et aux muscles se
illd PATHOLOGIE EXPÉRIMENTALE.
trouvait affecté. Mais les mêmes objections se dressent contre celte liypothèse : si une altération permanente a eu lieu comment les effets du poison pourraient-ils disparaître aussitôlr que la substance toxique a été éliminée ? D'ailleurs, si les nerfs sont devenus incapables de transmettre les ordres delà volonté, cela s'explique suffisamment par l'altération de leurs extrémités terminales sans avoir recours à un tissu intermédiaire dont l'existence est loin d'être démontrée.
Nous devons à Bezold d'intéressantes expériences sur ce sujet. La rapidité avec laquelle le système nerveux transmet les impressions qu'il a reçues a été calculée par Helmholtz ; il s'est assuré que le fluide nerveux parcourt 60 à 80 mètres par seconde. En effet, sur de longs nerfs, comme le sciatique, il exisie une différence trèsappréciable par rapport à la rapidité avec laquelle se produisent des contractions qiiand l'excitation est appliquée au point d'origine ou vers la terminaison du nerf. Après avoir bien constaté la rapidité normale de la transmission chez un animal sain, Bezold l'a lentement empoisonné avec une solution de curare, en étudiant le ralentissement de la marche du fluide nerveux; à mesure que l'empoisonnement faisait des progrès, il a vu cette vitesse tomber de 60 mètres par seconde (ce qui est le minimum à l'état de santé) à 5 mètres ; au-dessous de ce point, la fonction disparaît complètement. Mais si le nerf est profondément affecté sous le rapport de ses propriétés physiologiques, il ne perd aucune de ses propriétés physiques; les caractères électriques, signalés par DuBois- Reymond, persistent toujours et ne paraissent même
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pas affaiblis. 11 en est de môme pour toutes les autres propriétés du même ordre.
Quelle conclusion déduirons-nous de cette étude? les tissus ont évidemment des propriétés physiologiques, physiques et chimiques entièrement distinctes les unes des autres et jouissant d'une existence indépendante. Dans le cas particulier qui nous ocupe, l'action du curare semblerait se porter entièrement sur les propriétés physiologiques du système nerveux, car sous tous les rapports physico-chimiques , le nerf paralysé est en apparence identique avec ses congénères. Un vaste champ reste donc ouvert à nos investigations, et la découverte du secret que nous cherchons encore offre le plus grand intérêt pour la physiologie pratique, car elle éclairera d'une vive lumière les propriétés et les fonctions les plus intimes du tissu nerveux.