‹ Leçons de pathologie expérimentale [electronic resource]Chapitre 30 sur 143 · DES POISONS MUSCULAIRES · texte numérisé non relu

DES POISONS MUSCULAIRES

OMMAIRE : L'absence de tout changement physique apparent dans les organes s'observe chez les sujets empoisonnés comme chez ceux qui succombent à des affeclions maladives. — L'action du curare et de la strychnine en Sont des exemples. — Rédexions sur les effets particuliers que produit ce dernier poison. — ' Expériences qui paraissent décider la question. — Poisons musculaires. — Upas. — Digitale. — Corowal et Vao. — Vératrine. — Flèches empoisonnées de l'Amérique du Sud. — Elles sont trempées dans une substance spéciale. — Cette substance est analogue au Yenin du crapaud. — Considérations générales sur les venins. — Leurs propriétés diffèrent sous plusieurs rapports de ce que l'on avait supposé. Ils offrent souvent Un degré très-élevé de stabilité chimique. — Ils résistent à l'action de la chaleur et à divers réactifs énergiques. — ■ Ils empoisonnent l'animal qui les fournit lui-même. — Venin du crapaud. — Effets généraux des poisons musculaires. — Ils se divisent en deux grandes classes. — Ceux qui agissent sur le cœur et ceux qui agissent sur le système musculaire. — Expériences sur divers animaux. — Modifications que ces poisons amènent dans les propriétés physiques du tissu musculaire. — Elles sont analogues à celles qui se produisent après la mort. — Réaction acide du tissu musculaire. — Rigidité cadavérique prématurée. — Rapports entre les phénomènes physiques et physiologiques. — La disparition des propriétés vitales dans un tissu quelconque est toujours produite par des altérations matérielles. — La nature de ces altérations reste souvent inappréciable et inconnue. — Quel sera le programme du cours de pathologie expérimentale.

Messieurs,

L'existence d'un nombre considérable de maladies qui peuvent occasionner la mort sans produire au sein des organes aucune lésion appréciable dans l'étal actuel de

LÉSION VITALE ET ALTÉRATION itNATOMIQUE. illl

nos moyens d'investigation, est l'un des problèmes les plus étranges et en même temps l'un des faits les mieux avérés dans les sciences médicales» On pourrait, en se plaçant à ce point de vue, diviser les maladies en deux grandes classes : les premières trouvant leur raison d'être dans les désordres anatomiques révélés par l'autopsie, les secondes paraissant être complètement dépourvues de lésions de tissus.

Or, les agents toxiques sur l'action desquels nous avons appelé votre attention se trouvent absolument dans le même cas lorsqu'on fait l'autopsie longtemps après la mort; mais, comme vous le savez, il n'en est plus de même quand on examine les propriétés physiologiques de ces tissus immédiatement après la cessation de la vie.

Je vous ai déjà cité l'exemple du curare, qui ne laisse point de lésions matérielles appréciables chez les animaux empoisonnés ; je vous ai montré que, sans présenter une lésion anatomique visible, sans perdre aucune de leurs propriétés physiques, les nerfs moteurs se trouvaient complètement paralysés par l'emploi de cette substance» Le pouvoir électro-tonique dont M. du Bois-Reymond a démontré l'existence dans les nerfs est même parfaitement conservé en pareil cas; et cependant la propriété physiologique est perdue, et l'irritation galvanique et l'impulsion de la volonté ont cessé de produire sur les filets moteurs leurs effets accoutumés.

Mais si le curare détruit la vie par une action dont l'analyse anatomique ne peut pas saisir le dernier terme, un grand nombre de poisons se trouvent dans le même cas ;

il en est ainsi, vous le savez, pour la strychnine dont l'action se porte également sur le système nerveux, mais en s'adressant d'abord aux nerfs sensitifs, pour ébranler ensuite par leur intermédiaire les nerfs moteurs. 11 existe donc, comme vous le voyez, une différence essentielle entre les effets physiologiques de ces deux poisons, bien que certains observateurs aient supposé qu'il existait entre eux une certaine analogie. Une expérience fort simple suffit pour démontrer le contraire. Elle consiste à lier les vaisseaux du train postérieur en respectant les nerfs, chez deux grenouilles que l'on empoisonne simultanément, en injectant sous la peau du dos, au-dessus de la ligature, une solution de curare dans le premier cas, une solution de strychnine dans le second. Le procédé opératoire est le suivant : on soulève le sacrum et l'on passe un fil au-dessous des nerfs lombaires-de manière à comprendre dans une ligature unique tout ce qui se trouve au-dessous d'eux. Le poison ne peut donc, pas circuler ailleurs que dans le tronc et les membres supérieurs dans l'un et l'autre cas, et ne peut pas dépasser la ligature pour se répandre dans le train postérieur. Malgré cet obstacle, les membres postérieurs sont frappés de convulsions, aussi bien que les autres parties du corps chez la grenouille soumise à l'action de la strychnine-, tandis que rien de semblable n'a lieu sur l'animal empoisonné par le curare. Cette différence tient à ce que la strychnine, en excitant les nerfs de sentiment et la moelle épinière, a rendu son action générale, comme cela a lieu, ainsi que nous l'avons déjà démontré, pour toute action portée sur le système nerveux sensitif; tandis que l'action du curare s'étant portée sur les nerfs

CURARE ET STRYCHNINE COMPOSÉS. ill^

moteurs, reste limitée à leurs troncs et ne se généralise pas dans les membres où le torrent circulatoire ne se transporte plus. Les résultats ultérieurs de l'expérience viennent pleinement confirmer cette manière de voir; une fois les effets du poison produits, la grenouille empoisonnée par la strychnine ne présente plus de mouvements réflexes soit dans le train postérieur, soit dans les autres parties du corps ; et si l'on découvre les nerfs pour en exciter les fibres motrices à l'aide du galvanisme, on constate que tantôt ils sont encore doués d'une certaine excitabilité, et que tantôt, au contraire, ils en sont complètement privés. C'est ce qui arrive lorsque l'empoisonnement a été fait à forte dose et pendant les chaleurs de l'été; mais cette perte d'excitabilité est générale ; elle est toujours consécutive à la perte de sensibilité, c'est-à-dire à l'abolition complète des mouvements réflexes par suite de la paralysie des nerfs sensitifs.

Les choses se passent bien différemment chez la grenouille empoisonnée par le curare; les nerfs sensitifs ont partout conservé leurs propriétés, et les nerfs moleurs sont paralysés dans toute l'étendue du corps, au-dessus de la ligature^ tandis qu'au-dessous les mouvements persistent; cela est tellement vrai qu'en jetant la grenouille dans un bassin d'eau, elle se met à nager avec les pattes postérieures, bien que la partie antérieure du corps soit complètement paralysée. Rien d'analogue ne se présente pour la strychnine; vous voyez donc, messieurs, combien est grande la différence entre l'aclion de ces deux substances.

Mais ce n'est pas des poisons qui dirigent leur influence

sur les nerfs que je me propose de vous entrelenir aujourd'hui; je veux vous parler de quelques-uns des agonis qui détruisent les propriétés physiologiques de la fibre musculaire ; ils sont excessivement nombreux. Vous connaissez déjà parmi les substances de cette classe la digitaline et l'upas anliar; car l'upas tieulé n'est au fond qu'une préparation à base de strychnine. Je vous présente ici deux autres substances de provenance organique, le corowal ellevao, dont les propriétés ont été fort bien étudiées par M. Mitchell de Philadelphie; ces deux poisons jouissent de propriétés analogues; ils négligent, pour ainsi dire, le système nerveux pour diriger toute leur énergie sur le système musculaire. Je ne prétends point assurément confondre des corps dont la provenance et la composition chimique sont différentes. Je dis seulement qu'elles se ressemblent par un caractère commun; c'est la fibre musculaire qu'elles attaquent spécialement et invariablement. Il existe un grand nombre d'agents qui jouissent delà même propriété; la vératrine, par exemple, est dans le même cas, et d'autres poisons dont la nature est plus imparfaitement connue, méritent aussi une place parmi cette série de substances.

Voici, par exemple, des flèches qui m'ont été remises par M. Boussingault; elles proviennent de l'Amérique du Sud. Je ne sais nullement quelle est la nature du poison qu'elles renferment. Ce n'est point du curare, comme on l'avait supposé : car c'est sur les muscles et non sur les nerfs que s'exerce son action toxique. Je serais tenté de croire qu'il s'agit ici du venin de ces crapauds qui abondent dans le pays où ces flèches sont fabriquées; le venin

Page 1