POISONS MUSCULAIRES
(le crapaud jouit en effet d'une action fort énergique sur la fibre musculaire. Mais il faut convenir que la substance inconnue dont il s'agit ici de déterminer la nature présente des caractères fort différents de ceux qu'on attribue ordinairement aux venins; permettez-moi donc, à ce prO" pos, de vous exposer quelques réflexions au sujet des venins en générai, et de celui du crapaud en particulier ; elles sont le résultat des recherches que je viens d'entreprendre et que je poursuis encore sur cette partie intéressante et peu connue de la science des poisons.
Les effets toxiques que produisent sur les animaux ces flèches empoisonnées, sembleraient au premier abord établir, ainsi que nous vous l'avons dit, une frappante analogie entre le principe actif dont elles sont imprégnées et le suc venimeux que sécrètent les crapauds dans ces climats; mais lorsqu'on étudie cette substance inconnue au point de vue chimique, il se présente une objection : car on est forcé de reconnaître qu'il s'agit d'un corps parfaitement stable, dont les propriétés ne sont point détruites par une immersion prolongée dans l'eau bouillante et qui se dissout fort bien dans l'alcool sans perdre aucun de ses caractères. En effet, les flèches qui ont été plongées pendant quelque temps dans ce liquide se trouvent entièrement dépouillées de leurs propriétés toxiques, tout en conservant leur couleur noirâtre; et lorsqu'on évapore jusqu'à siccité l'alcool dans lequel elles ont séjourné, le principe actif se retrouve dans les résidus de l'opération, car en les reprenant par l'eau on obtient un poison qui produit sur les animaux des effets semblables en tout point à ceux que produisent les flèches elles-mêmes.
On est habitué à des idées tout opposées par rapport aux venins; on les considère en général comme des corps très-peu stables, participant à la nature des ferments, se détruisant comme eux sous l'influence de la chaleur, étant altérables dans l'alcool ou insolubles dans ce liquide. Vous voyez par conséquent que toutes ces considérations semblaient devoir nous faire renoncera notre supposition ; cependant, en physiologie, quelque vraisemblables ou invraisemblables que paraissent certaines hypothèses, il ne faut jamais se dispenser de les vérifier par l'expérimentation directe, même dans le cas où il peut paraître inutile ou presque absurde de le faire. C'est donc pour nous conformer à cette règle ou à cette consigne, que nous suivons invariablement dans nos recherches, que nous avons examiné le venin du crapaud, pour savoir s'il présentait les caractères d'un ferment, et, contre notre attente, il s'est trouvé que ce venin résiste à l'action de la chaleur, qu'il est soluble dans l'alcool et qu'il est tout aussi stable, en un mot, que le poison des flèches. Enfin, un dernier caractère qu'on attribue généralement aux venins, c'est de ne pas empoisonner les animaux qui les produisent; on avait admis qu'il en était ainsi pour la vipère, et pour le crapaud on était arrivé à la môme conclusion; il s'agissait donc de vérifier encore ce dernier point, car j'avais constaté que les crapauds sont assez promptement empoisonnés par les flèches. Or, les expériences que nous avons tentées à cet égard ne peuvent laisser aucun doute ; le crapaud succombe à l'action de son propre venin, seulement il est vrai de dire qu'il résiste à l'empoisonnement bien plus longtemps que la grenouille.