‹ Leçons de pathologie expérimentale [electronic resource]Chapitre 32 sur 143 · POISONS MUSCULAIRES. 15S · texte numérisé non relu

POISONS MUSCULAIRES. 15S

Toutefois, n'oublions point que cette résistance que présente le crapaud à l'action de son propre venin n'est point du tout un cas particulier chez cet animal; l'upas antiar et d'autres substances toxiques le trouvent bien plus réfractaire que la grenouille et il en faut une dose beaucoup plus considérable pour l'empoisonner.

Nous pouvons donc rattacher ces faits au principe général que vous nous avez souvent entendu développer: à savoir, qu'il n'y a point de différences essentielles entre les tissus homologues de tous les êtres vivants; mais qu'il peut exister des différences de degré dans les propriétés, et cela chez des animaux d'ailleurs très-rapprochés dans l'échelle zoologique. Vous voyez, enfin, que l'étude des venins est encore très-peu avancée, et qu'il serait nécessaire d'examiner chacune de ces substances en particulier, car je ne prétends nullement étendre les considérations dans lesquelles je viens d'entrer à propos du venin de crapaud aux venins qui n'ont pas été étudiés à ce point de vue spécial.

Revenons maintenant à l'explication des effets que produisent les poisons qui tuent le système musculaire. Le résultat le plus grave de l'action de ces diverses substances est la cessation des battements du cœur. On peut en effet diviser les poisons musculaires en deux classes bien distinctes : les uns portant leur action sur la fibre contractile du cœur avant de détruire les autres parties du système musculaire; tels sont l'upas antiar, la digitaline, le corowal et le vao; les autres, tels que le venin de crapaud, le principe vénéneux des flèches empoisonnées suivent une marche différente dans leurs effets : les

muscles volontaires sont paralysés les premiers, le cœur ne s'arrête qu'à une période plus avancée do l'empoisonnement. On comprend, dès lors, combien l'énergie de ces poisons doit varier, selon l'organisation des animaux qui en subissent l'influence; une faible dose de corowal suffit pour foudroyer un oiseau presqu'à l'instant même; un lapin ne succombe qu'au bout de quelques minutes, une grenouille peut vivre assez longtemps après l'inoculation de l'agent toxique; cela ne doit point vous étonner; vous savez en effet que ce dernier animal peut survivre plusieurs heures à l'arrachement complet du cœur.

Nous allons maintenant pratiquer quelques expériences sur divers animaux avec ces poisons, et vous pourrez vous assurer que, loin de ressembler au curare et à la strychnine qui tuent en attaquant le système nerveux, ils laissent des altérations profondes dans les propriétés physiques des muscles dont ils ont altéré les propriétés physiologiques.

Voici deux pigeons. Par une incision pratiquée au devant de la poitrine, on met à nu les fibres musculaires chez ces deux animaux, et le papier de tournesol y décèle tine réaction manifestement alcaline. L'un des pigeons est tué par une flèche empoisonnée, l'autre par une injection de ourare dans le tissu cellulaire; en même temps une grenouille est empoisonnée par l'introduction d'une faible dose de corowal sous la peau, elle est ensuite replacée dans son bocal pour attendre les effets du poison.

Vous voyez donc, messieurs, qu'à l'état sain, le tissu

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musculaire présente une réaction manifestement alcaline; mais chez les animaux empoisonnés par l'une de ces substances qui agissent sur les éléments contractiles, la réaction du suc musculaire devient acide, et la rigidité cadavéricjue se produit en quelque sorte immédiatement. Ces deux modifications du tissu musculaire se produisent également d'une manière spontanée après la cessation de la vie, mais bien plus lentement. Quand chez un animal mort non empoisonné vingt-quatre heures se sont écoulées, les propriétés électj'iques du tissu musculaire subissent aussi une singulière modification; car dans l'état ordinaire, la surface externe d'un muscle est électrisée positivement, et sa surface interne, mise à nu par une coupe, est électrisée négativement. Or, depuis longtemps j'ai constaté que le contraire a lieu chez les animaux qui ont succombé à ces agents toxiques. Enfin, lorsqu'on ouvre les corps immédiatement après la mort, on trouve le cœur contracté, rigide, immobile et complètement vide, de telle sorte que ses parois transparentes chez la grenouille ont perdu la couleur rouge que leur donne le sang renfermé dans les cavités du cœur et paraissent, par conséquent, blanches et complètement incolores.

Il est facile de s'assurer que le tissu musculaire est ici seul en cause; car si vous appliquez une ligature autour d'un membre avant d'empoisonner un animal, de manière à empêcber le poison d'atteindre cette partie, vous constaterez que tous les autres muscles du corps demeurant insensibles à l'action du galvanisme, ceux du membre ainsi protégé contre les effets toxiques subissent encore l'action de ce stimulant lorsqu'il est appliqué aux nerfs

qui les animent, preuve évidente que les fibres musculaires ont seules été frappées, tandis que les nerfs conservent, comme toujours, leurs propriétés vitales.

Maintenant nous allons pratiquer l'autopsie des animaux empoisonnés il y a un instant; chez le pigeon tué par une flèche, le cœur est immobile et rigide, les muscles contractures et complètement insensibles à l'action du galvanisme. Les mêmes phénomènes peuvent être constatés chez la grenouille, dont le cœur est également rigide et parfaitement décoloré ; chez ces deux sujets, les muscles présentant une réaction manifestement acide. Chez le pigeon tué parle curare, le cœur bat encore, etlorsqu'enfin ses pulsations auront complètement cessé, la rigidité sera longtemps à paraître. Les muscles des membres, chez ce dernier animal, répondent encore énergiquement à l'incitation électrique et présentent une réaction alcaline.

Vous me permettrez sans doute, messieurs, de saisir cette occasion pour vous présenter quelques réflexions sur les rapports qui peuvent exister entre les phénomènes physiologiques qui s'accomplissent au sein des tissus vivants et les propriétés physico-chimiques dont ils sont doués. On peut dire d'une manière générale que les propriétés physiologiques des muscles, des nerfs et de tous les autres tissus ne peuvent se manifester qu'à la condition d'être accompagnées de certains i)hénomènes physiques ou chimiques d'un ordre tout particulier, et qu'il existe un rapport direct entre l'intensité que présentent les uns et l'énergie avec laquelle s'accomplissent les autres. Peu de temps après la mort, on voit les caractères biologiques des

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tissus s'éteindre à peu près on même temps que leurs propriétés physico-ehimiques. C'est ainsi que dans les muscles le courani électrique disparaît à peu près en même temps que la contractilité, et que dans les nerfs le pouvoir électro-tonique s'efface en même temps que l'excitabilité physiologique. On serait donc tenté de croire à l'existence d'un rapport de cause à effet entre ces deux ordres de phénomènes. Je suis porté à croire qu'il s'agit là d'une simple coïncidence dans la majorité des cas; et il ne faudrait pas admettre que les propriétés vitales d'un tissu subsistent par cela seul que les phénomènes physiques ou chimiques n'ont point disparu. En effet, une preuve manifeste de cette indépendance réciproque nous est fournie par l'expérience suivante : nous tuons un lapin par la section du bulbe rachidien ; l'excitabilité nerveuse, l'irritabiUté musculaire et le courant électrique des muscles disparaissent peu à peu et s'éteignent complètement quelques heures après la mort; mais quand l'animal a été empoisonné par l'upas, les résultats sont tout différents; rirrilabihté normale des muscles disparaît de vingt-cinq à trente secondes après la mort, tandis que le courant électrique se maintient pendant quatre ou cinq heures. Nous constatons de même que la réaction alcaline des muscles n'est pas inséparablement liée à leur pouvoir contractile et que l'état électro-tonique des nerfs n'est point nécessairement lié non plus à la faculté de transmettre les ordres de la volonté.

Nous sommes loin de vouloir soutenir que la perte des propriétés physiologiques d'un tissu pourrait ne se rattacher à aucune lésion matérielle, nous voulons seulement

indiquer que, dans un grand nombre de cas, cette lésion est encore à déterminer, et qu'il faut la chercher dans une toute autre direction ; les phénomènes physiques et chimiques que nous voyons se produire dans les tissus paraissent nécessairement accompagnés par les propriétés vitales, mais il nous est impossible d'affirmer qu'ils sont engendrés par elles-

Nous terminerons ici, messieurs, le cours de pathologie expérimentale pour ce semestre ; nous reprendrons ces études au point où nous les quittons aujourd'hui, et quelques-uns des principes généraux de la science ayant été formulés, nous pourrons aborder l'étude de certains sujets particuliers. Je me bornerai toutefois à vous dire d'une manière générale que j'ai l'intention de chercher à reproduire chez les animaux des affections morbides, afin d'en étudier analytiquem,ent le mécanisme, ne perdant jamais de vue ce principe fondamcnlal : « La pathologie » expérimentale doit être invariablement fondée sur la » physiologie. »

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