DIABÈTE. S
Ne nous dissimulons donc pas l'état des choses : la médecine n'est pas encore une science. Dans l'application, ce qu'on a de mieux à faire, c'est de suivre le conseil de Descartes, recommandant à l'homme qui désire bâtir un château dans un domaine où se trouve une masure, de conserver la masure tant que sa démohtion pourrait exposer à coucher à la belle étoile. Or il est certain que l'empirisme a donné d'utiles enseignements : le sulfate de quinine est évidemment un médicament utile, quoiqu'on ne sache rien sur son action physiologique, et l'on aurait tort, pour cette raison, d'en repousser l'emploi.
Quant à la physiologie, outre l'intérêt qu'elle offre comme science, elle devrait avoir pour effet de prémunir contre l'usage d'une multitude de médicaments inertes, et surtout de médications absurdes mal étudiées. Nous en sommes où en étaient les alchimistes ; nous cherchons parfois des absurdités, mais des faits précieux pourront en sortir. Ce n'est que lorsque les faits pourront se grouper sous des lois qui les expliquent que la pathologie devra s'en emparer, et ce n'est qu'alors que la thérapeutique scientifique pourra être créée.
Nous n'avons donc pas pour but immédiat la recherche des applications à la thérapeutique; nous devons préalablement connaître, à l'aide de la physiologie, le mécanisme des maladies. C'est ce plan général que nous suivrons dans l'étude du diabète, ne nous occupant aujourd'hui que de ce qui est relatif à son mécanisme physiologique.
Mais avant d'aborder cette question, il est nécessaire de rappeler certains phénomènes nutritifs que j'ai fait
connaître : je veux parler de la production d'une matière amyloïde dans le foie, et de ses métamorphoses dans l'organisme.
J'ai montré qu'une matière glycogène existe dans les cellules du foie, et que là même il n'y a pas encore de sucre. Mais en dehors de ces cellules, la matière glycogène rencontre dans le tissu hépatique et dans le sang un ferment qui paraît en changer une partie seulement en sucre. Elle se trouverait alors en quelque sorte divisée en deux portions : l'une, formant le sucre, qui est un pas fait vers la désorganisation ; l'autre, au contraire, destinée peut-être à subir un degré d'organisation plus avancé, s'engageant dans une combinaison organique pour devenir partie constituante de certains tissus. Chez le fœtus, on rencontre une grande quantité de matière glycogène dans les muscles, dans les poumons, dans la peau et dans ses dépendances. A une période plus avancée de l'organisation de ces tissus, on ne peut plus la séparer ; elle semble s'être incorporée au tissu même dont elle forme une partie constituante.
Pourquoi le poumon, les muscles, la peau, nous offrentils chez le fœtus la matière glycogène sous sa forme amyloïde ? — Je l'ignore ; mais le fait est bien constant. Les systèmes nerveux, glandulaire, osseux, etc., forment à ce point de vue une autre catégorie. Tels sont les faits que nous montre l'observation des phénomènes de développement des tissus.
Chez le fœtus, dans une première période de la vie embryonnaire, les nerfs sont sans action sur les phénomènes chimiques de l'organisme ; en cela les fœtus res-
DIABÈTE. Sâl
semblent aux végétaux. Il n'en est plus de môme de l'adulte : chez celui-ci, le système nerveux règle au contraire, par son influence, tous les phénomènes qui s'accomplissent entre les organes et le sang, qui forme autour d'eux un véritable milieu interne, liquide.
Chez l'adulte, le foie estl'organe dans lequel s'est concentrée la matière glycogène, sur la production et la destruction de laquelle le système nerveux exerce évidemment une grande influence. Or, c'est précisément dans cette action du système nerveux que nous devons chercher l'explication du mécanisme du diabète.
Le diabète est une maladie caractérisée en général, comme on sait, par de Y amaigrissement^ une grande débilité musculaire^ de la glycosurie; elle se complique assez souvent, vers la fin, ùepkthisie pulmonaire.
Toutefois il y a de grandes variétés dans le diabète, si l'on comprend sous ce nom tous les cas dans lesquels on rencontre du sucre dans l'urine. Dans les mémoires fort intéressants sur le diabète, de Rollo, de Nicolas et Gueudeville (1803), nous voyons que le diabète ne se rapporte qu'à des cas excessivement graves, puisque tous se sont terminés par la mort. A cette époque, l'attention était moins portée sur l'affection qui nous occupe ; on avait d'ailleurs des réactifs moins sensibles pour déceler la présence du sucre, qui n'était reconnue que quand l'urine en était très-chargée; il n'est donc pas étonnant que l'observation n'ait reconnu et publié que les cas arrivés aux formes d'une extrême gravité.
Aujourd'hui on diagnostique l'état diabétique dès qu'on trouve dans l'urine des traces de sucre. Le pronostic de
cette maladie a dû singulièrement changer, à mesure que des moyens de diagnostic plus parfaits ont permis de tenir compte d'un plus grand nombre de cas, et de joindre aux plus graves ceux qui ne le sont pas ou le sont moins.
Il est même des sujets chez lesquels le sucre apparaît dans les urines très-passagèrement. Je connais des cas dans lesquels une impression morale un peu vive suffît pour déterminer l'apparition temporaire du sucre dans les urines.
Mais lorsque la glycosurie est continue, qu'il y a expulsion d'une grande quantité de sucre et consomption, elle constitue une maladie très-grave.
Dans cette affection singulière on n'observe pas de fièvre ; ou bien, s'il survient de la fièvre (ce qui ne fait qu'aggraver le pronostic), le sucre disparaît de l'urine.
En somme, nous voyons souvent chez les diabétiques un amaigrissement considérable accompagné d'une soif vive, d'une grande voracité ; les fondions digestives sont exagérées, et cependant la nutrition ne se fait pas.
Quels sont, dans le diabète, les organes les plus affectés ? D'après les observations de Nicolas et de Gueudeville, toutes relatives à des cas graves, le système musculaire perd beaucoup de son volume. Ces auteurs ont vu une émaciation extrême survenir chez des sujets athlétiques. La peau ne remplit plus ses fonctions ; le poumon devient malade. Les organes qui semblent le plus souffrir sont donc précisément ceux qui, chez •le fœtus, sont normalement pourvus de matière glyco-
DIÀBÈTE. 333
gène. Les autres organes n'ont pas souffert; leurs fonctions s'exécutent, au contraire, avec une remarquable activité.
Nous pourrions donc croire que chez l'adulte, comme chez le fœtus, la matière glycogène semble rempHr un rôle nutritif analogue, en passant de la forme amyloïde à un état d'organisation plus complexe et plus stable. Mais si l'on suppose qu'au lieu de prendre une forme d'organisation plus avancée, elle se change complètement en sucre, obéissant à une cause de désorganisation, d'évolution rétrograde, elle donnera naissance à des produits qui devront être chassés de l'organisme. C'est à cette vue que nous a conduit l'examen des phénomènes caractéristiques du diabète.
Chez tous les animaux, les phénomènes nutritifs sont de deux ordres : les uns répondent à V assimilation^ les autres à la désassimilation, représentant ainsi deux tendances chimiques opposées , l'une d'organisation , l'autre de désorganisation. Pour appliquer celte notion générale à la matière glycogène, nous dirons qu'une partie de cette matière s'assimile et que l'autre se désassimile. Le diabète répondrait à une activité prépondérante de la désassimilation.
Ces deux ordres de phénomènes, avons-nous dit, sont réglés par l'influence du système nerveux.
Après avoir piqué le plancher du quatrième ventricule, nous avons vu les animaux devenir diabétiques. Sacrifiant, trois heures après la piqûre, un de ces animaux diabétiques, on trouvait encore de la matière glycogène dans son foie. Le sacrifiant un peu plus tard, alors
que cessait la glycosurie, son foie n'offrait plus de matière glycogène.
La glycosurie est donc un phénomène intimement lié à la présence de la matière glycogène dans le foie. Nous savons encore que l'apparition du sucre dans les urines indique que le sang en renferme une trop grande quantité. Le diabète répondrait au déversement d'une trop grande quantité de sucre dans le sang, et à l'expulsion par les urines de celui qui aurait dû rester dans l'économie, pour servir, sous une autre forme, à l'assimilation.
Pour faire comprendre maintenant quel est le rôle du système nerveux dans ces phénomènes, nous sommes obligé d'appeler l'attention sur des vues que nous avons émises relativement au fonctionnement des organes glandulaires.
En examinant l'appareil nerveux d'une glande (et ceci peut s'appliquer au foie), on voit qu'il est double : il est formé, d'une part, par le système sympathique, de l'autre par le système cérébro-spinal, sans parler des nert^ de sentiment qui interviennent aussi dans le phénomène de la sécrétion.
S'il nous est permis d'étendre à tous les organes sécréteurs ce que l'expérience nous a appris relativement à la glande sous-maxillaire, nous dirons : Que dans l'état de repos des glandes, alors qu'il n'y a pas écoulement de leur produit de sécrétion, que la circulation y est d'une activité médiocre, un seul nerf agit, nerf à action permanente : c'est le grand sympathique. Que lorsque les glandes sécrètent, que la circulation y est plus active,