‹ Leçons de pathologie expérimentale et leçons sur les propriétés de la moelle épinièreChapitre 118 sur 154 · CRITIQUE EXPÉRIMENTALE · texte numérisé non relu

CRITIQUE EXPÉRIMENTALE

donc changer dans des limites très considérables, par suite de l’intensité différente des propriétés de l’élément anatomique dans les diverses conditions où l’on opère ; mais la nature de l’effet reste toujours la même, et, faible ou fort, il doit toujours exister, puisque la propriété à laquelle il correspond existe toujours.

Vous devez maintenant comprendre, après les deux exemples intéressants que je vous ai rapportés, la manière dont il faut concevoir la critique experimentale. La vraie critique n’est pas la critique d’exclusion : c’est celle qui ne détruit rien et concilie tout par un déterminisme rationnel des phénomènes. Quand on en est arrivé là, toute discussion cesse forcément. Aussi, aujourd’hui, les questions litigieuses dont je vous ai parlé sont-elles définitivement jugées. M. Longet, M. Vulpian et moi nous sommes tous d’accord maintenant, et tout le monde peut se rendre compte des faits. S’il y a d’autres questions de physiologie sur lesquelles on discute (et il y en aura toujours), il faut donc bien savoir qu’on ne pourra s’entendre que lorsqu’on aura d’abord fixé le déterminisme exact de chaque expérience qui donne à chacune d’elles sa signification et sa valeur. C’est là qu’est le vrai progrès de la science expérimentale.

On invoque souvent l’influence de la vie, sans spécifier son mécanisme, pour expliquer les contradictions des expériences. Mais c’est tout à fait à tort : cette influence ne doit jamais intervenir dans les discussions expérimentales. Ce n’est pas que je veuille nier l’influence de la vie : assurément cette influence existe, mais simplement comme cause première qui préside à la fonction des élé-

ments des tissus et des organes. C’est elle, si l’on veut qui leur donne les propriétés qui les caractérisent et dont nous étudions les manifestations ; c’est d’elle que leur viennent les forces spéciales qui les animent, et que nous ne trouvons pas dans les corps bruts. Mais, une fois ces propriétés créées sous l’influence de la vie, elles fonctionnent de la même manière que celles des corps bruts, La vie. n’y est plus pour rien, et il n’y a pas à la faire intervenir dans le déterminisme des phénomènes. Les propriétés des corps vivants sont plus délicates que celles des corps bruts, mais c’est là toute la différence qua nt à leur manifestation.

Sansdoute, cette délicatesse des phénomènes de la vie engendre les difficultés les plus grandes, parce que nous m’avons, pour les étudier, que des instruments relativement fort grossiers et des méthodes fort imparfaites; mais, pour nous orienter au milieu de ces difficultés de tout genre, il faut poser fermement hors de toute discussion le principe même de notre méthode : le déterminisme. Dans l’étude d’un phénomène quelconque, il faut toujours prendre pour but la détermination absolue et rationnelle de ses conditions d’existence, de manière à devenir absolument maître du phénomène et à le produire ou à l’empêcher à notre gré.

Quand nous serons arrivés à connaître ce déterminisme parfait, nous saurons toujours exactement ce que nous faisons, non seulement en physiologie, mais aussi en médecine, c’est-à-dire en pathologie et en thérapeutique.

HISTOIRE DE L’EXPÉRIMENTATION PHYSIOLOGIQUE. — L’ART D’EXPÉRIMENTER SUR LES ÊTRES VIVANTS (1).

Messieurs,

Pour étudier les phénomènes des êtres vivants et découvrir les lois qui les régissent, il n’est pas nécessaire, comme on le pensait jadis, de connaître l’essence même de la vie. Nous n’avons donc pas à nous occuper de l'essence de la vie, pas plus que de celle de la pesanteur, de la combustion ou de tout autre phénomène physique ou chimique ; ce qui ne nous empêche pas d’étudier ces phénomènes, de mesurer leur intensité, de déterminer leurs conditions, et même de nous en rendre maîtres au point de les produire ou de les empêcher à notre gré. L’essence des choses nous échappera toujours, non seulement en physiologie, mais dans tous les ordres de sciences possibles. Nous ne devons pas prétendre à saisir la nature intime de la matière; ses propriétés seules tombent sous nos sens, et nous ne pouvons étudier que leurs manifestations. Mais cela nous suffit, car le savant ne doit pas aspirer à connaître autre chose. Nous ne cherchons à déterminer que les conditions des phénomènes.

(1) Re vue des cours scientifiques, 27 février 1869. c. bernabd. Path. exp.

leurs causes secondes ou immédiates, sans nous inquiéter de leur cause première, qui n’est pas du domaine de la science, et dont la poursuite serait tout à fait chimérique en même temps qu’inutile à notre but.

Pour atteindre les conditions d’existence des phénomènes, nous avons vu qu’il fallait les analyser en poussant celte analyse aussi loin que possible. Ainsi, en chimie on est parti des corps les plus complexes, et d’analyse en analyse, de progrès en progrès, on est arrivé jusqu’aux corps simples, aux éléments, dont la combinaison en nombres et en proportions diverses forme toutes les substances de la nature brute. En physiologie, il faut de même pousser l’analyse jusqu’aux éléments organiques dont la réunion constitue les êtres vivants.

Ce que nous disons de la physiologie s’applique également à la médecine expérimentale, car ces deux sciences ne sont qu’une seule et même chose : ce sont toujours les phénomènes de la vie que nous avons à considérer dans des conditions diverses. La pathologie de l’homme malade et la physiologie de l’homme sain ne sont que deux faces de la physiologie de l’homme : d’un cas à l’autre les lois ne sauraient varier. Les conditions au milieu desquelles se développent les maladies ne peuvent introduire dans l’organisme des forces qui n’y fussent pas avant elles, ni créer une physiologie pathologique opposée à la physiologie normale. Les conditions morbides dérangent la marche normale des fonctions de l’organisme, mais toujours en se conformant à ses lois ordinaires, comme les perturbations des astres sont le résultat des lois mêmes qui règlent leur cours normal. L’homme

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