RÉFLEXIONS PRÉLIMINAIRES ET DÉFINITION DE LA MÉDECINE
SOMMAIRE : Considérations générales. — Rapports de l’art médical avec les sciences médicales. — Degrés successifs du développement d’une science. — Objet du cours de pathologie expérimentale. — Utilité de la physiologie au point de vue du médecin.
Messieurs,
Un usage consacré par le temps oblige tout professeur, à l’ouverture de son cours, à donner une définition de la science qu’il se propose d’enseigner. Cette manière d’aborder le sujet n’est pas sans quelques inconvénients. En effet, pour bien comprendre la définition d’une science, n’est-il pas nécessaire de l’avoir depuis longtemps étudiée? 0 semble donc qu’une définition générale serait mieux placée à la fin de la dernière leçon qu’au début de la première.
Au point de vue philosophique, cette objection ne serait pas sans valeur; mais au point de vue pratique, il est toujours préférable, au commencement d’un cours, de
Ç. bernard, Path. exp. î
formuler une définition, même incomplète, des divers problèmes qui feront l’objet des leçons qui vont suivre. C’est, en effet, le seul moyen de déterminer clairement le but que l’on se propose d’atteindre.
Qu’est-ce que la médecine? Yoilà sans doute une question qui n’est guère nouvelle ; posée depuis des siècles, elle n’a pas encore reçu de réponse satisfaisante. La médecine est- elle un art ou une science, et n’est-elle qu’une partie de l’histoire naturelle (1)? Chacun de ces points de vue a eu ses partisans, comme le prouvent les diverses définitions que nous ont transmises les auteurs classiques. D’après Hippocrate, la médecine consiste à supprimer tout ce qui se trouve en excès dans l’économie et à suppléer à tout ce qui lui manque : en d’autres termes, c’est l’art de rétablir l’équilibre dans l’organisation. D’après Hérophile, la médecine est la science de la santé et la connaissance de tous les agents qui peuvent la conserver. D’après Hoffmann, c’est l’art d’utiliser les sciences physiques et chimiques pour la conservation de la santé. Pitcairn, considérant la question dans un sens exclusivement pratique, a donné une définition différente. La science médicale, d’après lui, n’a d’autre but que de résoudre le problème suivant : Une maladie étant donnée , en trouver le remède. Pinel, se plaçant au point de vue du naturaliste, a complètement changé les données du problème. Il s’agit, pour lui, une maladie étant donnée , ie trouver sa 'place dans un cadre nosologique.
(1) Dès les temps les plus reculés, la médecine a été considérée comme une science naturelle ; mais sa conception comme science expérimentale est toute moderne.
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
Aucune de ces définitions ne satisfait complètement aux tendances de l’époque où nous vivons. La médecine exige l’application d’un grand nombre de sciences : l’anatomie, la physiologie, la physique et la chimie elles-mêmes viennent tour à tour lui apporter leur tribut. Considérée de cette manière, la médecine n’est plus une science par elle-même : à proprement' parler, il n’existerait que des sciences médicales.
Maintenant, la médecine est-elle un art ou une science? Cette question est d’un ordre secondaire, car dans toutes les branches des connaissances humaines, l’art et la science se trouvent intimement unis. La partie scientifique et purement théorique de toutes nos connaissances est absolument impersonnelle; c’est la vérité envisagée sous un aspect idéal. Mais dans son application pratique, nous voyons apparaître inévitablement les qualités personnelles de l’individu. L’art, c' est V action, disait Aristote.
Contentons-nous pour aujourd’hui de fixer notre attention sur un point digne d’étude sérieuse : occupons-nous de l’art et de la science dans leurs rapports mutuels, et considérons l’influence réciproque qu’ils exercent l’un sur l’autre. Il est impossible de contester dans les sciences l’impulsion que la théorie a donnée à la pratique. Dans la physique et la chimie, on ne saurait faire une découverte sans fournir aussitôt à l’industrie une multitude d’applications utiles. Mais en médecine, il n’en est pas encore ainsi : les progrès ou les modifications de nos théories physiologiques n’exercent qu’une influence le plus souvent incertaine sur la pratique de l’art de guérir, et nous voyons même un grand nombre de
praticiens s’isoler complètement de la physiologie comme s’il élait inutile ou même dangereux d’en suivre les fluctuations diverses. Ils se contentent de traiter leurs malades par des procédés purement empiriques. L. Rivière (de Montpellier), un des contemporains d’Harvey, allait jusqu’à prétendre que la découverte de la circulation du sang n’était qu’une simple curiosité d’histoire naturelle, et ne pouvait rendre aucun service à la médecine pratique .
Comment expliquer cette singulière différence entre la médecine et les autres sciences? L’étude des êtres vivants présenterait- elle des conditions spéciales, en vertu desquelles la théorie et la pratique ne sauraient se prêter un secours mutuel ? Pour résoudre cette difficulté directement, il faut remonter plus haut; il faut étudier la marche que suit naturellement l’esprit humain dans son évolution et dans la recherche de la vérité scientifique. Au premier abord, on est tenté de croire que dans toutes les sciences, la théorie a précédé les applications pratiques. La logique semblerait le prouver; et cependant c’est là une erreur profonde. L’histoire nous apprend que l’évolution se fait en sens inverse, et que la pratique a toujours précédé la théorie. Pendant combien de siècles ne s’est-on pas livré aux manipulations chimiques avant de connaître les lois fondamentales qui président à la combinaison des corps? et pendant combien de temps n’a-t-on pas fait usage de verres grossissants, avant de formuler pour la première fois la théorie scientifique de la lumière ?
Il y a donc une période dans l’histoire de toutes les sciences où l’empirisme a précédé le raisonnement.
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
L'homme s’efforce d’utiliser les forces delà nature longtemps avant d’en connaître les lois ; et la conservation de la santé étant à coup sûr le premier de tous les biens, la médecine pratique a dû naître au seuil même de la civilisation. Comment alors expliquer l’état d’imperfection dans lequel nous la trouvons actuellement, en présence des progrès si remarquables qu’ont réalisés les sciences physiques et chimiques? Cela tient à ce que les phénomènes qui se passent dans les êtres vivants sont infiniment plus complexes que ceux de la nature inorganique ; ils unissent, en effet, les propriétés des corps inorganiques à d’autres propriétés qui leur appartiennent exclusivement, en tant que corps vivants. Nous n’avons donc pas lieu de nous étonner de cette marche successive des sciences. Nous commençons par les faits les plus simples pour arriver peu à peu aux faits plus compliqués. C’est pourquoi en physique et en chimie, la science' est faite à certains égards ; en médecine, au contraire, on est encore loin du but. Nous en sommes toujours à la période empirique; mais peu à peu la lumière se fait, des théories partielles se réunissent pour donner naissance à des vues plus générales, et quoique la science médicale soit loin d’être établie, elle tend à se dessiner plus nettement tous les jours. En réfléchissant à l’état actuel de cette science, j’ai pensé que le meilleur moyen d’en favoriser le progrès serait d’aborder directement l’étude méthodique de la pathologie expérimentale. Je me propose de vous expliquer tout à l’heüre ce que j’entends par cette expression. Je me bornerai à vous dire, pour le moment, que la pathologie expérimentale est l’étude des maladies
dans leur mécanisme, c’est-à-dire dans ce qu elles ont de plus complexe et de plus eleve. C’est qu’en effet nous étudions toujours les objets sous plusieurs faces successives.
Ampère a divisé en quatre périodes l’histoire d’une science parvenue à son entier développement. A chacune de ces périodes, à chacun de ces états successifs, il a donné un nom spécial. Au premier degré la science est autoptique ou purement descriptive, sans pénétrer au delà des apparences extérieures ; nous nous contentons de décrire exactement les objets que nous apercevons dans le monde qui nous entoure. Nous recherchons ensuite les causes latentes qui donnent naissance aux phénomènes que nous avons observés ; nos investigations ne s’arrêtent plus à la surface des choses : c’est alors la période cryptorislique. Il nous faut nécessairement connaître les transformations qui s’opèrent dans les êtres, en d’autres termes, les modifications qu’ils présentent : c’est la période troponomique. Nous parvenons enfin au degré le plus élevé delà science qu’il nous soit donné d’atteindre : c’est ce qu’il appelle la période cryptologique dans laquelle nous saisissons les lois qui régissent la succession des phénomènes naturels dans un ordre déterminé ; c’est alors que connaissant la règle générale des phénomènes, leur point de départ en quelque sorte, nous pouvons prédire les faits qui doivent se manifester et même indiquer les expériences ou les perturbations qui pourront en modifier le développement. Tel est, je le répète, le point le plus élevé, telle est la limite extrême que peut atteindre l’esprit humain ; il ne nous est pas donné d’aller plus loin.
•CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
Or, dans les sciences biologiques, les animaux et les divers objets que nous présente la nature durent d’abord être décrits et classés. On étudia les maladies, de la même manière ; mais on fit en outre des efforts pour les guérir, sans posséder toutefois aucune notion exacte de l’anatomie ni de la physiologie. A une époque ultérieure nous sommes arrivés à la seconde période de l’évolution scientifique, qui, dans les sciences zoologiques, se trouva représentée par l’anatomie normale, et dans les sciences médicales par l’anatomie pathologique. Mais en physiologie, l’anatomie pure et simple du cadavre est aussi insuffisante qu’elle l’est en médecine. C’est l’anatomie du corps vivant qu’il nous faut; nous avons donc eu recours aux vivisections. Mais il est évident que prises en elles-mêmes, les vivisections ne constituent pas tous les moyens que met en œuvre la méthode expérimentale ; il est nécessaire que le physiologiste connaisse les sciences physicochimiques de manière à pouvoir non seulement observer, mais encore interpréter les phénomènes qu’il a provoqués. C’est ici que s’arrête le parallèle que nous voulions tracer entre la médecine et la physiologie. La médecine est restée en arrière : elle n’est guère qu’à la seconde période de son évolution et n’est pas encore entrée réellement dans la période de l’expérimentation où la physiologie est maintenant engagée.
Il devient donc indispensable d’instituer des vivisections, pathologiques pour se rendre compte de ce qui se passe dans le corps malade, comme nous avons étudié les conditions des phénomènes de la physiologie. Mais si, pour l’étude de la physiologie il faut des sujets sains, pour
l’étude de la pathologie il faut des sujets malades. — Il faudra même les rendre malades par des moyens artificiels : il faut en un mot faire pénétrer, dans la pathologie expérimentale, la connaissance des agents extérieurs et de leurs effets sur l’économie. C’est là, sans aucun doute, un service immense à rendre à la thérapeutique.
Dans le cours de pathologie expérimentale, nous voulons réunir dans la même étude et sous la même loi l’état morbide avec l’état de santé : nous comparerons en un mot des sujets bien portants avec des sujets en état de maladie. Il est aisé de prévoir toutes les objections auxquelles ce procédé donnera naissance. Que deviennent les idiosyncrasies individuelles? que devient l’essence même de la maladie ou la diathèse, etc. ? À ces questions, nous répondrons que c’est un progrès dans toutes les sciences de simplifier les problèmes en introduisant dans l’étude des faits les plus compliqués les connaissances qui découlent de faits plus simples et mieux connus. C’est ainsi que les mathématiques ont rendu les plus grands services à la physique, à la chimie, et que ces deux sciences réunies servent à la culture de la physiologie. Yous voyez maintenant pourquoi je veux introduire la physiologie dans l’étude de la médecine ; c’est pour en analyser les phénomènes complexes et les ramener à des conditions plus simples.
Revenons maintenant à la définition que je vous avais promise et dont je me suis momentanément écarté. Beaucoup de personnes, vous ai-je dit, pensent aujourd’hui que la médecine n’existe pas comme science réelle, mais
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
qu’elle est plutôt la réunion des diverses sciences médicales. Pour moi, j’admets franchement qu’il n’existe qu’une seule science en médecine, et que cette science est la physiologie, appliquée à l’état sain comme à l’état morbide (1). Toute science, en effet, peut s’exprimer par un problème dont il faut trouver la solution : en physiologie, ce problème est celui de la vie dans toutes ses manifestations. Le but pratique de la science de la vie sera évidemment de prévenir et de guérir les maladies, mais cet élément ne peut pas entrer dans la définition ; car on ne saurait jamais caractériser les sciences pures par le but pratique qu’elles se proposent.
Sur deux leçons, nous en consacrons une à la pathologie expérimentale, et l’autre à la physiologie opératoire (2). Dans cette partie du cours, nous aurons pour but de vous montrer des expériences pratiques. Je me propose de rapprocher ces deux sujets pour vous montrer la ligne à suivre dans l’étude des questions scientifiques. L’observateur doit être aussi capable .de recueillir des faits nouveaux que de les critiquer et de les rassembler après les avoir découverts.
Dans notre cours de pathologie expérimentale, nous nous efforcerons d’abord, avons-nous dit, de produire
(1) En effet, les lois qui régissent les phénomènes de la vie sont toujours les mêmes à l’état normal et à l’état pathologique; aujourd’hui les faits abondentpour le prouver. Il en résulte que l’on ne pourra jamais comprendre le mécanisme d’une maladie si l’on ne connaît préalablement le mécanisme des fonctions troublées qui s’y rapportent. Le traitement rationnel d’une maladie doit s’adresser à son mécanisme physiologique. Donc la physiologie est le pivot scientifique sur lequel tournent toutes les sciences médicales.
(2) Voyez Leçons de physiologie opératoire , Paris, 1879, in 8 avec 116 fig. Le présent volume ne renfermera que les leçons depathologi'e exprimentale.
chez les animaux, certaines conditions pathologiques, et nous étudierons les lois qui les régissent. Nous avons à satisfaire en effet à cette double tendance de l’esprit scientifique qui, tout en recherchant avec avidité des lois générales et des théories, les repousse impitoyablement lorsqu’elles ne sont pas entièrement d’accord avec les faits. Nous aurons en même temps l’occasion de vous montrer que les idées physiologiques ne doivent jamais être séparées de l’observation clinique : c’est en effet par l’alliance féconde de la clinique et de la physiologie, que nous verrons se réaliser les progrès si vivement désirés par tous les amis de la médecine positive (1).
(1) La clinique doit nécessairement constituer la base de la médecine. L’objet des études du médecin est le malade et c’est la clinique qui lui en donne la connaissance. La physiologie n’intervient ensuite que comme une science explicative qui nous fait comprendre ce que nous avons observé ; car la science n’est en réalité que l’explication des phénomènes. Mais dans ces explications la médecine doit procéder graduellement et ne jamais s'écarter de l’observation clinique rigoureuse, sans cela elle fait fausse route. Malheureusement il est des médecins qui, trop pressés de tout comprendre, faussent ou dénaturent les faits cliniques pour les plier à leurs explications physiologiques hypothétiques ou prématurées. Ceux-là nuisent plus à la médecine scientifique qu’ils ne la servent réellement.
DEUXIÈME LEÇON
SOMMAIRE: Nécessité de connaître les autres sciences pour étudier lamédecine. — Les symptômes pathologiques peuvent être produits par des moyens artificiels. — Ils peuvent s’expliquer d’après les principes de la physiologie. — Le système nerveux sert à la manifestation des phénomènes normaux de la vie, ainsi qu’aux réactions pathologiques. — Le développement du système nerveux s’accroît à mesure qu’on s’élève dans l’échelle animale. — Des phénomènes morbides peuvent se produire à volonté en agissant sur divers points du système nerveux, sans introduire dans l’économie aucun principe nouveau.— Effets observés sur un muscle ou sur un os par la suppression de l’influx nerveux. — Certains phénomènes morbides qu’il paraît impossible de reproduire, au premier abord, sont cependant placés sous la dépendance du système nerveux, et le physiologiste peut les développer expérimentalement. Certaines maladies ne sauraient-elles être imitées par des moyens artificiels? Le physiologiste parviendra-t-il un jour à ce résultat? ou sera-t-il toujours forcé d’admettre des principes morbides inexplicables par les données physiologiques ? — Chaque espèce animale a ses maladies particulières qui ne peuvent se transmettre aux espèces voisines. — Les perversions de la nutrition sont l’origine de tous les tissus pathologiques. — Influence du système nerveux sur la nutrition.
— Une maladie n’est pas un symptôme isolé, mais une série de symptômes.
— Exemples : Effets de l’ablation des reins et de la ligature de l’artère rénale. — Élimination supplémentaire de l’urée par la surface intestinale.
— Effets de la cessation de cette élimination supplémentaire. — L’extirpationdes deux reins produittoujoursla mort. — L’ablation d’un seul rein n’est point nécessairement mortelle. — La section des nerfs du rein détermine toujours la mort en provoquant la gangrène de l’organe et en produisant un virus putride à l’intérieur de l’économie. — La médecine scientifique résulte d’une union intime de la physiologie et de la clinique.
Messieurs,
Dans ma première leçon, je vous ai indiqué le plan que je me proposais de suivre dans l’étude de la pathologie
expérimentale. J’ai cherché à vous montrer combien il était difficile d’aborder une étude aussi complexe que celle de la médecine, sans avoir préalablement acquis d’autres connaissances scientifiques d’un ordre beaucoup plus simple. Enfin je mé suis efforcé de combattre une opinion malheureusement trop répandue, et d’après laquelle il faudrait établir une séparation radicale entre les phénomènes physiologiques, et ceux qui se produisent en dehors de l’état de santé.
Nous allons maintenant nous occuper des phénomènes ou des symptômes qui appartiennent en propre à l'état pathologique, ainsi que des causes qui leur donnent naissance, ce qui nous apprendra en même temps les moyens de les combattre. Pour cela, nous provoquerons artificiellement tous les phénomènes de la maladie, et nous chercherons ensuite à les faire disparaître.
Mais dans l’étude de ce sujet il ne faut jamais oublier que nous voulons surtout savoir si les manifestations morbides peuvent toujours s’expliquer d’après les principes de la physiologie; — ou s’il faut reconnaître, à la maladie, le pouvoir mystérieux de créer, chez un être vivant, des lois entièrement nouvelles et qui ne sauraient exister chez l’animal sain.
Prenons un adulte jouissant de toute la plénitude de ses facultés, demandons-nous quel est l’agent régulateur de ses actes physiologiques ? Nous serons forcés de répondre qu’il réside dans le système nerveux, auquel nous devons, en effet, la sensibilité et le mouvement volontaire, cette double source de toutes nos relations avec le monde extérieur. Les nerfs président même à toutes les
rapports de la physiologie et de la pathologie. 13
fonctions organiques, et je vais bientôt vous prouver que s’ils sont les agents de tous les phénomènes normaux de la vie, ils sont aussi le point de départ d’une foule d’actions pathologiques.
A mesure que Ton s’élève dans l’échelle animale, on voit le système nerveux se développer de plus en plus, et l’on constate en même temps que les maladies deviennent plus fréquentes, qu’elles se manifestent sous des formes plus variées, et sont d’une nature infiniment plus compliquée. Il n’y a pas à s’étonner de cette coïncidence puisque tous nos organes dans leurs manifestations vitales, normales ou pathologiques, dépendent du système nerveux. Si nous prenons l’un après l’autre les divers appareils de l’économie, il nous sera facile de montrer que tous les symptômes des maladies dont ils sont appelés à devenir le siège, peuvent être sous l’influence directe des nerfs correspondants. Nous pouvons même donner naissance de cette manière à toutes les lésions anatomiques qui les caractérisent.
Quels sont, par exemple, les principaux signes des affections de l’appareil respiratoire ? La toux, la dyspnée, l’abondance de la sécrétion bronchique, tels sont les indices qui en révèlent le plus souvent l’existence. Or, tous ces phénomènes peuvent être déterminés à volonté par une action dirigée sur le pneumogastrique ou certains autres nerfs. Nous pouvons même produire aussi les lésions anatomiques de la pleurésie et de la péricardite. Les causes de ces altérations morbides paraissent donc être placées sous l’influence immédiate du système nerveux. Si maintenant nous dirigeons notre attention vers
les organes abdominaux, nous parviendrons aisément à nous convaincre que le physiologiste peut agir sur l’appareil delà digestion comme sur les organes respiratoires. En opérant sur le plexus solaire ou ses branches afférentes, nous pouvons provoquer la diarrhée ou la dyssenterie, ainsi que les altérations anatomiques qui en sont le cortège habituel : on peut même donner naissance à une péritonite aiguë avec toutes ses conséquences ; en effet, l’autopsie de l’animal fait constater la présence du pus et des fausses membranes dans la cavité péritonéale.
Yous voyez, par conséquent, que sans recourir à l’introduction de quelque nouveau principe dans l’économie, on développe une multitude d’affections diverses par une simple modification de l’influence nerveuse ; et, des résultats analogues nous seraient offerts par l’étude d’autres appareils que ceux précités : la fièvre elle-même, ce symptôme essentiellement médical , est aussi provoquée par une simple irritation mécanique du système nerveux. Nous avons dit plus haut que les produits de l’inflammation, le pus, les fausses membranes, les exsudats plastiques peuvent être créés chez un animal, et qu’il suffit de couper le grand sympathique pour déterminer directement une pleurésie purulente ; il faut cependant, pour que cette expérience réussisse, que la santé générale du sujet soit préalablement débilitée.
Il est donc certain que les troubles du système nerveux donnent lieu à un grand nombre de maladies, non seulement générales, mais encore locales. Privez un muscle ou un os de l’influx nerveux qui les anime et vous verrez.
rapports de la physiologie et de la pathologie. 15
paraître, dans le premier cas, la dégénérescence graisseuse et le rachitisme dans le second. En effet, lorsqu’on vient à lier les nerfs qui pénètrent dans le trou nourricier de l’os, les cellules du tisssu lamineux ne tardent pas à s’agrandir ; les vaisseaux se multiplient et tous les phénomènes du rachitisme se développent rapidement. Nous pouvons même produire ces effets sur une portion d’un os, sans agir sur le reste. Cette expérience a été pratiquée avec succès sur un côté de la mâchoire inférieure par M. Schiff, de Berne.
Mais il existe à l’état morbide, un nombre infini d’autres phénomènes, qu’il semble impossible, au premier abord, de provoquer par une simple lésion du système nerveux. Je veux surtout parler de ces altérations des liquides de l’économie qui se produisent dans le cours de certaines affections. Cependant l’on peut démontrer qu’un grand nombre, sinon la totalité de ces modifications pathologiques, sont placées sous la dépendance de l’influx nerveux, et peuvent être reproduites à volonté par le physiologiste. Parmi les divers liquides de l’économie, l’urine est un de ceux dont les transformations pathologiques ont été le plus complètement et le plus soigneusement étudiées. Or, vous savez parfaitement, messieurs, que l’albuminurie, la polyurie et le diabète, sont provoqués par l’irritation de certains points définis de la moelle allongée, et que la nature même de la perversion que subit l’excrétion urinaire est déterminée par le siège de la lésion. C’est surtout dans le diabète que l’importance de ce fait expérimental est nettement mise en relief. On supposait autrefois que chez les diabétiques
des conditions entièrement nouvelles se développaient dans l’économie sous l’influence de l’état morbide, et qu’il en résultait un produit pathologique spécial, le sucre. Mais il faut admettre aujourd’hui que ces phénomènes s’expliquent par l’augmentation pure et simple d’une fonction normale, en vertu de laquelle du glycose est formé chez tous les sujets, même à l’état de santé. Il est donc évident que la maladie, en ce cas, n’est qu’un phénomène physiologique troublé ou exagéré.
Il existe cependant un certain nombre de produits pathologiques et de manifestations morbides qu’il nous a été jusqu’à présent impossible d’imiter artificiellement. Parviendrons-nous à une époque ultérieure à réunir ces faits à ceux qui rentrent déjà dans le domaine de la physiologie expérimentale ?
Tel est le problème scientifique que nous devons poser aujourd’hui. Il s’agit de savoir si nous pourrons avec le temps faire entrer la pathologie tout entière dans le cercle de nos connaissances physiologiques , ou s’il restera toujours en dehors de ce que nous pouvons imiter ou expliquer par la physiologie quelque chose d’insaisissable qu’il faudra reconnaître comme l’essence des phénomènes morbifiques.
Prenons pour exemple les fièvres éruptives, la variole, la scarlatine, la rougeole. Yoilà des affections qu’il nous est impossible de reproduire sans avoir recours à un virus spécial. Parviendrons-nous un jour à créer de toutes pièces ces maladies sans l’intervention de ce poison particulier dont elles paraissent dépendre ? Mais ne faut-il pas, avant tout, résoudre une question préalable? Ces affec-
rapports de la physiologie et de la pathologie. 17 tions peuvent-elles exister chez les animaux, même les plus rapprochés de l’espèce humaine? Ne sont-elles pas au fond la propriété exclusive de notre organisation spéciale?
Il paraîtra difficile en général de produire, par l’intermédiaire du système nerveux, des affections éruptives chez les animaux : les propriétés vitales de leur enveloppe cutanée diffèrent essentiellement de ce qui existe chez l’homme. Nous pouvons, toutefois, produire des ecchymoses, des congestions et des tuméfactions glandulaires, mais il faut en outre se souvenir que chaque espèce animale a ses maladies particulières, qui ne sauraient être transmises à une espèce voisine. On sait que l’homme à lui seul présente un plus grand nombre de maladies spéciales que tous les autres animaux pris ensemble.
Toutefois le tubercule, le cancer et bien d’autres productions morbides se rencontrent aussi bien chez les animaux que chez l’homme. Toutes ces affections qui donnent lieu à des néoformations morbides sont évidemment une perversion de la fonction nutritive. Or, personne n’oserait contester Tinfluence que le système nerveux exerce sur cet acte physiologique.
Avançons donc résolûment dans la voie qui s'ouvre devant nous sans nous laisser intimider ni décourager par les difficultés de la science que nous cultivons. Toutefois il ne faut point oublier qu’une maladie n’est jamais caractérisée par un seul symptôme ; elle consiste au contraire dans une série de symptômes qui sont unis entre eux par un rapport de cause à effet. Toute maladie est une évolution morbide qui présente un commencement, un milieu
c. bernard. — Path. exp. 2
et une fin, de telle sorte que dès le début d’une maladie, un observateur habile peut en prédire la marche et souvent même la terminaison Ces séries de phénomènes morbides, nous parvenons à les reproduire chez les animaux, et les fonctions de la vie sont modifiées chez eux de mille manières différentes par une multitude d’agents divers. Les poisons déterminent de véritables maladies qui présentent une série non interrompue de phénomènes consécutifs à l’introduction de l’agent toxique dans l'économie; nous trouvons donc ici toute une classe de maladies par empoisonnement qu’il est facile de reproduire à volonté.
Mais laissant de côté ce sujet dont l’étendue est si vaste et sur lequel nous reviendrons plus tard, demandonsnous si par de simples opérations chirurgicales, par de simples lésions mécaniques, nous pouvons développer, chez les animaux mis en expérience, certaines maladies ou séries de symptômes morbides? Si chez un chien par exemple nous enlevons simultanément les deux reins, ou si nous lions simplement les artères rénales, nous produisons à l’instant un trouble général dans l’ensemble de l’économie. L’animal a perdu la faculté de se débarrasser du produit excrémentitiel qui doit s’éliminer par cette voie, et l’économie tout entière se trouve graduellement empoisonnée. Dans les premiers jours l’animal n’est pas sérieusement affecté, il continue à manger et à digérer sa nourriture pendant un laps de temps qui correspond à la période d’incubation dans les maladies. Bientôt il est pris de vomissements et de diarrhée, et la mort ne tarde pas à survenir.
Que s’est-il donc passé chez le sujet de cette expé-
B APPORTS DE LA PHYSIOLOGIE ET DE LA PATHOLOGIE. 19 rience? Essayons d’en donner l’explication. Pendant la première période, l’urée qui ne peut plus s’éliminer par lés reins est expulsée par l’intestin. On la trouve unie à des sels ammoniacaux dans les excréments de l’animal et même dans le suc gastrique. Si ce nouveau mode d’élimination pouvait indéfiniment se prolonger, l’animal ne tomberait jamais malade et ne mourrait pas. Mais bientôt la muqueuse intestinale irritée par le contact permanent des sels amoniacaux subit des altérations morbides ; d’un autre côté, l’urée, aussi longtemps qu’elle est éliminée par les intestins, ne s’accumule pas dans le sang; le fait a été expérimentalement aperçu par MM. Prévost et Dumas, qui cependant n’ont pas réussi à l’expliquer. Or, à une période plus avancée, quand la muqueuse intestinale se refuse à continuer cette fonction qui lui est réellement étrangère, l’urée reste dans le sang et l’animal meurt dans le coma ou les convulsions.
Quand l’arrêt de la sécrétion urinaire dépend de la ligature des artères rénales, cet état de choses peut quelquefois être modifié par la suppression des ligatures. Il en serait de même chez l’homme s’il existait un obstacle au passage de l’urine, et qu’il fût possible de le supprimer. Mais, dans tous les cas où les deux reins avaient été enlevés, la mort est invariablement survenue; la dislocation des fonctions de l’organisme a été la terminaison constante de la série morbide.
La maladie que nous parvenons à déterminer artificiellement par l’ablation des deux reins -est la conséquence de la suppression d’une fonction importante ; mais il est d’autres affections dont les causes sont extérieures à
l’économie ; les maladies contagieuses appartiennent à cette classe. L’influence de la contagion a été expérimentalement démontrée par exemple pour la péripneumonie des bêtes à cornes : en laissant communiquer deux étables dont l’une contenait des animaux sains et l’autre des bestiaux malades ; dans la seconde étable, qui dans le principe ne contenait que des sujets bien portants, on a vu se développer successivement plusieurs cas de cette péripneumonie.
Nous pouvons encore produire des modifications intérieures à l’organisme qui deviennent la source de véritables maladies. Nous en possédons aussi la preuve expérimentale. En effet, nous savons que lorsqu’on enlève simultanément les deux reins chez un animal, il doit nécessairement mourir, et que si l’on se contente d’en enlever un seul, il continue à vivre. L'organe conservé s’hypertrophie et remplit à la fois ses propres fonctions et celles de son congénère. En ouvrant l’animal quelque temps après cette expérience, il est facile de s’en assurer. Mais au lieu d’enlever le rein, si l’on se borne à en couper les nerfs, on voit bientôt mourir l’animal. Pendant les premiers jours qui succèdent à l’opération, il se manifeste de l’albuminurie ; bientôt après le rein s’altère et il se décompose complètement. Les produits de cette altération agissent, en définitive, à la manière des poisons septiques sur l’économie. Tel est, selon nous, l’explication naturelle de ce fait si singulier en apparence (1).
(1) Depuis que ces leçons ont été publiées, il a été démontré que ni l’urée,, nilecarbonate d’ammoniaque, ni les divers produits de l’urine ne suffisentà rendre compte de tous les phénomènes de l’urémie. Ces accidents pourraient-