C. BERNARD. Patli. exp
La physiologie et la médecine expérimentales doivent donc marcher de faits en faits, d’expériences en expériences. Aujourd’hui, il y a des maladies où la physiologie peut apporter de lumineuses explications ; mais il y en a d’autres pour lesquelles aucun rapprochement n’est encore possible : telles sont, par exemple, la rougeole, la scarlatine, la variole, etc. Mais, si cela est impossible aujourd’hui, cela tient simplement à notre ignorance, et il est certain qu’avec le temps le flambeau de la physiologie éclairera tout le champ de la pathologie.
Le grand principe de la médecine expérimentale, qui est en même temps celui de toutes les sciences expérimentales, c’est de ne marcher que d’expériences en expériences, et de ne pas faire de théories qui ne soient établies par l'expérimentation. Malheureusement, l’homme a eu une tendance innée à tout expliquer du premier coup, et cette tendance à systématiser a égaré toutes les sciences pendant un temps plus ou moins long. C’est seulement quand la science expérimentale est développée qu’elle n’a plus à craindre l'envahissement des systèmes; elle devient alors au contraire anti-systématique. Aujourd’hui, bien que les systèmes médicaux ne soient plus à redouter, parce que la science physiologique est déjà trop avancée, cependant peut-être trouverait-on des médecins qui poussent les explications physiologiques plus loin que les faits ne le comportent. C’est là mal servir la cause de la médecine expérimentale, qui doit savoir attendre, caries explications prématurées ne peuvent que la compromettre et la retarder dans sa marche.
C’est dans celte voie de la médecine expérimentale
que nous sommes engagés et que nous allons continuer à marcher. Quand je disais ici, en inaugurant mon cours en 1847, que la médecine scientifique n’existait pas, vous savez maintenant que je faisais allusion à la médecine expérimentale. Yoilà pourquoi j’ajoutais qu’il fallait faire de la physiologie expérimentale, bien convaincu que c’était alors la meilleure manière de servir la cause de la médecine scientifique. C’est ce que j’ai fait pendant douze ans, de 1847 à 1839, et j’ai même eu le bonheur de trouver dans cette voie des filons inexplorés, qui ont donné à la science des faits imprévus, et soulevé, je crois, des questions nouvelles et fécondes.
Mais, dans ces derniers temps, les sciences physiologiques expérimentales ont réalisé des progrès considérables. De tout côté, on les a vues' s’introduire dans la médecine comme des éléments nécessaires pour les explications pathologiques et thérapeutiques. Partout aujourd’hui, on constate une tendance bien marquée de l’esprit médical moderne vers une médecine scientifique fondée sur la physiologie. Les médecins ne sauraient maintenant rester indifférents à cette direction scientifique qui apparaît en médecine. Quant à moi, ce que j’ai cru utile de faire en 1839 pour m’associer à ce progès, c’a été d’inaugurer un cours de médecine expérimentale. Mais les moyens m’ont manqué pour réaliser cet enseignement difficile. Aujourd’hui, j’espère me trouver dans de meilleures conditions pour reprendre ces études, ainsi que je vous l’expliquerai bientôt.
Il y a vingt-deux ans, j’ai pu vous dire : la médecine expérimentale n’existe pas. Aujourd’hui, je dois vous
répéter encore : la médecine expérimentale que je veux vous enseigner, n’est pas encore définitivement constituée, mais on la pressent et on la voit poindre à l’horizon scientifique; on en saisit déjà quelques traits principaux, on peut dès à présent poser un certain nombre de jalons et de principes qui nous serviront à délimiter et à caractériser cette science nouvelle.
Je pense, en effet, qu’il existe actuellement un assez grand nombre de faits prouvant d’une manière évidente que la physiologie doit être la base de la médecine active. On peut déjà rapprocher un certain nombre de phénomènes pathologiques des phénomènes physiologiques, et montrer que ce sont au fond les mêmes lois qui régissent les uns et les autres. Pour faire de la médecine expérimentale, il fallait d’abord se lancer vigoureusement dans la voie de l’expérimentation : c’est Magendie qui a le plus fait pour donner cette impulsion. Mais cela ne suffisait pas; il faut non seulement expérimenter, il faut encore avoir en expérimentant un but bien déterminé, savoir ce que l’on veut faire, définir le but que l’on veut atteindre, tracer les règles de la critique expérimentale qui seule peut conduire à instituer de bonnes expériences et à éviter les causes d’erreurs qui sont si faciles dans ces études complexes et délicates, Il faut en un mot fixer les méthodes et les procédés d’expérimentations physiologique, pathologique et thérapeutique. Il n’est pas aussi facile qu’on le croit de faire des expériences sur les êtres vivants; ce sont de toutes les expériences les' plus difficiles à exécuter, parce qu’il s’agit des phénomènes de la vie qui sont les plus complexes qu’on puisse trouver.
Cependant on se croit en général capable de faire ces expériences sans apprentissage. C’est une preuve que cette science de la médecine expérimentale est encore dans l’enfance ; mais c’est en même temps une raison de plus pour redoubler nos efforts.
Je n’ai donc pas, ainsi que vous le voyez, la prétention de vous exposer une médecine expérimentale toute faite. Son évolution se fera avec le temps et son développement appartient à l’avenir. Tout ce que je puis faire, c’est de hâter, autant qu’il est en moi, l’avènement delà médecine scientifique expérimentale, en engageant la jeunesse médicale dans la voie scientifique nouvelle.
J’avais eu l’intention de vous donner cette année un aperçu général du développement de la médecine expérimentale, en vous montrant comment elle avait dû passer successivement par un premier état d’empirisme qui avait précédé la médecine d’observation, puis arriver, progressivement et par le fait même de son évolution naturelle, en passant encore par un second empirisme expérimental, à l’état de science expérimentale, qui est l’expression scientifique la plus élevée, car alors la science se rend maîtresse . des phénomènes. J’ai, en effet, exprimé cette opinion, qui est ma conviction profonde, à savoir, que la physiologie expérimentale doit se rendre maîtresse des phénomènes de la vie, absolument comme les sciences expérimentales, la physique et la chimie, se sont rendues maîtresses des phénomènes des corps inertes. Je vous développerai ma pensée à ce sujet dans les leçons qui feront l’objet de ce cours, et je vous prouverai, j’espère, que si les phénomènes de la vie ont des caractères qui
leur sont propres, cela ne veut pas dire qu’ils échappent à la méthode expérimentale. Leur complexité les rend seulement plus difficiles à saisir.
Mais j’ai dû renoncer à mon premier programme par suite de modifications survenues tout récemment dans mon enseignement, par suite de l’installation de l’École pratique des hautes études.
Lorsque, l’année dernière, le ministre de l’instruction publique a demandé à divers savants des rapports sur l’état des sciences en France, j’ai, comme les autres, répondu à cet honorable appel (1). Je profitai naturellement de cette occasion pour indiquer les difficultés qui s’opposent chez nous au progrès des sciences physiologiques, et pour exprimer les besoins les plus urgents de la science que je cultive. Or, ces besoins sont surtout relatifs aux moyens matériels de travail dont la physiologie doit être pourvue afin de se développer et de pouvoir scruter les phénomènes de là nature vivante.
Il y a dans les sciences deux grandes catégories : celle . de l’esprit et celle de la nature.
Les sciences de l’esprit ont besoin de bibliothèques et de collections où se trouvent rassemblés les divers monuments de l’esprit humain : voilà leur domaine; mais les sciences de la nature étudient les phénomènes de la nature, ce qui les place dans des conditions toutes différentes. Les sciences naturelles ont besoin d’amphithéâtres et de vastes musées qui représentent en quelque sorte la nature en miniature; mais les sciences expérimentales
(1) Voyez mon Rapport sur les progrès de la physiologie générale. Paris, 18(17.