EMPLOI DES NARCOTIQUES
Ces propriétés narcotiques d*un certain nombre de substances sont d'ailleurs mentionnées par les chirurgiens du temps; et, dans le fameux traité de chirurgie de Théodoric, le fils et le disciple de Hugues de Lucques, traité qui était écrit au milieu du xiv* siècle, de même que dans le Guidon de Guy de Ghauliac, dont nous avons plusieurs traductions, une entre autres de Jean Canappe datant de 1538, et qui est certainement un des monuments les plus remarquables de la chirurgie ancienne, on voit rapporter des observations dans lesquelles on note une diminution telle de la douleur et de la sensibilité chez les individus, qu'on a pu pratiquer chez eux des opérations sanglantes extrêmement importantes et d'une durée assez considérable, sans que ces sujets aient manifesté autre chose qu'une douleur parfaitement tolérable, dit l'auteur dans son vieux français.
« Mais aucuns, comme Théodoric, leur donnent médecines obdormitives qui les endorment afin que ne sentent incisions, comme opium, succus morella?, hyosciami, mâdragoraî, hederœ arboreae, ciculiB, lactuccB, et plongent dedans esponge, et la laissent seicher au soleil, et quand il est nécessité, ilz mettent cette esponge en eaue chaulde et leurs donnent à odorer tant qu'ilz prennent sommeil et s'endorment, et quand ilz sont endormis ilz font l'opération. Et puis avec une autre esponge baignée en vin aigre et appliquée es narilles les esveillent, où ilz mettent es narilles ou en l'oreille succum rutae ou feni, et ainsi les esveillent comme ilz dient *. »
Cependant M. Bouisson, qui a discuté et très bien étudié l'emploi de toutes ces drogues, dénie absolument tout rapport avec l'anesthésie pulmonaire à cette insensibilisation que les anciens croyaient résulter de l'odeur émise par les fruits de la belladone ou par les racines de certaines solanées vireuses. Pour lui l'administration des sucs narcotiques et l'odoralion de certaines parties de ces piaules n'étaient que des moyens auxiliaires ; et il ne peut voir dans les produits volatils capables de se dégager de ces plantes des substances assez énergiques pour déterminer une véritable anesthésie.
Je partage absolument celte manière de voir; et je trouve qu'il y a là, précisément, une des raisons qui doivent nous faire admettre que les anciens avaient certains procédés de préparation de ces dro-
l. Traduction en français, par Jehan Canappe, du Guidon de Guy de Ghauliac, 1538.