EMPLOI DES NARCOTIQUES
même temps, on réussissait à préparer ce que ces artistes appelaient des pommes odorantes, c'est-à-dire des substances qui, mises dans de Teau tiède, étaient capables de déterminer, chez les individus qui en faisaient usage, une perte complète de la connaissance et du sentiment; perte qui pouvait servir aussi bien, comme je vous le disais tout à rheure, à leur épargner la douleur dans une opération sanglante, qu*à les mettre dans Timpossibilité de se défendre en les plongeant, pendant plusieurs jours quelquefois, dans un sommeil profond, et qui pouvait servir également, comme cela est arrivé plusieurs fois, à les faire disparaître. En Turquie, on se servait de ces procédés pour pratiquer la castration chez les gardiens du sérail.
Pendant le xvii* et le xviii' siècles, tous ces moyens de calmer la douleur furent traités de très haut par les chirurgiens de ce temps. Ils regardèrent Temploi des narcotiques comme devant absolument rester dans la pratique de la magie et de la sorcellerie ; et non seulement ils les rejetèrent de leur pratique chirurgicale, mais même ils allèrent, dans les dernières années du xvm* siècle, jusqu'à les proscrire de la thérapeutique.
D'ailleurs, les raisons qu'ils en donnaient étaient parfaitement logiques, parfaitement exactes; et, pour ne vous citer parmi ces adversaires des narcotiques que deux auteurs pas très éloignés de nous actuellement, Benjamin Bell, lorsqu'il professait la chirurgie à Edimbourg en 1783, écrivait dans son Traité de chirurgie :
« Je donne rarement aucun remède de ce genre — il parlait des divers narcotiques que je vous ai cités — avant l'opération, parce qu'ils sont tous sujets à produire des malaises et le vomissement lorsque leur dose est assez forte pour dissiper ou modérer la douleur. >
Et Lisfranc, en 1848, deux ans à peine avant l'apparition des véritables anesthésiques, disait :
« Il faudrait pour que les narcotiques fussent d'une grande utilité que leur emploi fût porté jusqu'à la production du narcotisme : cet état, associé aux pertes sanguines, ne serait pas sans danger, il pourrait même devenir funeste. »
C'était là une façon absolument nette et absolument logique d'envisager la question.
Un mot cependant encore sur une dernière substance dont nous aurons à nous occuper au point de vue hypnotique principalement.
46 EMPLOI DES STUPEFIANTS
Dès le troisième siècle de notre ère, les médecins chinois connaissaient parfaitement les propriétés narcotisantes du chanvre indien; et, sous des noms différents, sous celui de ma-yo, principalement, ils faisaient des préparations destinées aux individus qu'on devait opérer, préparations à Taide desquelles ces individus tombaient dans un état d'anesthésie plus ou moins profond, et pouvaient supporter plus ou moins facilement la douleur. Il y a toutefois une restriction à faire en ce qui regarde le chanvre indien, attendu que lorsque nous ferons son étude physiologique, nous verrons que c'est plutôt une drogue capable d'exalter l'imagination que de produire de véritables effets hypnotiques : cela dépend un peu des circonstances de son administration.
Comme nous venons de le voir, et comme l'opinion en avait été si bien exprimée par les auteurs que je viens de vous citer, Benjamin Bell et Lisfranc, l'emploi des narcotiques ou stupéfiants produit en somme un engourdissement léthargique, Tobtusion des sens, mais non pas un véritable sommeil, et encore moins ce que nous appelons actuellement l'anesthésie. De plus, les effets de l'ivresse narcotique sont en général assez longs à se dissiper; et, comme nous le verrons en faisant l'étude détaillée de chacune des substances actives de ces différentes plantes narcotiques, les modifications que ces principes actifs amènent dans l'organisme sont d'autant plus fâcheuses qu'elles sont plus durables. C'est là précisément un des écueils, un des inconvénients graves dans l'emploi de ces narcotiques, c'est que toujours, au bout d'un certain temps, après que la période d'anesthésie ou d'engourdissement de la sensibilité qu'on cherchait à obtenir est passée, dés phénomènes subséquents persistent; et ces phénomènes ne sont autre chose que des manifestations toxiques.
On avait cherché également, presque parallèlement à l'emploi des substances narcotiques, à utiliser d'autres circonstances dans lesquelles on avait remarqué une diminution plus ou moins considérable de la sensibilité des individus. C'est un fait connu depuis fort longtemps que l'ivresse alcoolique peut, dans certains cas, mettre les individus en état d'insensibilité plus ou moins accentuée; et on avait espéré pouvoir tirer de ce fait la possibilité de pratiquer, chez des sujets en état d'ivresse alcoolique, des opérations plus ou moins im portantes.
Et en effet, certaines opérations graves ont pu être accomplies
IVRESSE ET NARCOSE 47
SOUS rinfluence de Tivresse. Bouisson cite la réduction d*une luxation qui fut effectuée très facilement par lui chez un individu ivre. Blandin fit, dans son service à Thôpital Beaujon, Tamputation de la cuisse chez un ivrogne, après une fracture coraminutive du fémur et une lésion de Tarière crurale. Les cas d'accouchement qui se sont produits pendant Tétat d*ivresse, et sans que la parturiente en éprouvât de la douleur, sont extrêmement fréquents. Les premiers ont été rapportés par Haller, Percy et Deneux. La plupart d'entre vous n'ignorent pas que, dans les campagnes, une des pratiques les plus usuelles des rebouleurs, de ces gens qui quelquefois montrent une habileté naturelle extraordinaire pour faire de la chirurgie, est de faire boire du vin chaud à leurs sujets, de façon à les mettre dans un état d'ivresse plus ou moins profond; état pendant lequel la résolution musculaire est suffisante pour leur permettre de pratiquer des réductions de luxations qu'ils n'arriveraient pas à réaliser sans cela.
On essaya donc de déterminer un étal plus ou moins voisin de celui de Tanesthésie vraie par l'emploi de l'ivresse alcoolique. Malgaigne fit à ce sujet des essais infructueux. A peu près à cette époque un médecin anglais proposa l'alliance de l'alcool avec les narcotiques pour arriver à déterminer cet état d'anesthésie. Pendant un certain nombre d'années le Champagne laudanisé fut en honneur parmi les chirurgiens pour tâcher d'arriver à déterminer une insensibilité plus ou moins considérable chez leurs malades.
Mais, comme je vous le disais tout à l'heure, sous l'influence de l'alcool on obtient plutôt un état de résolution de l'individu qu'une insensibilité vraie. La sensibilité est seulement émoussée à la première période de l'ivresse ; et ça n'est qu'à la seconde période de l'intoxication alcoolique, car voilà le véritable nom que ce phénomène mérite, c'est seulement à celte seconde période que la sensibilité est suffisamment atténuée pour permettre de réaliser des opérations un peu douloureuses. C'est à cette période où se manifestent des symptômes graves d'intoxication caractérisés par la petitesse extrême du pouls, par l'abaissement considérable de la température, par la pâleur cadavérique de l'individu, c'est seulement alors que l'insensibilité est suffisante pour permettre de réaliser des opérations un peu importantes. Et il y a vraiment lieu de se demander si, à celte période, il n'est pas plutôt dangereux de pratiquer des opérations. En outre de l'impression de dégradation que cause l'ivresse alcoolique, l'infidé-