MANIFESTATIONS TOXIQUES
et plus ou moins dyspnéique, on voit, subitement, Tanimal pris de convulsions cloniques, et finalement toniques, débutant par la tête et qui envahissent rapidement tout le corps. Lorsque la dose est mortelle, la mort arrive par syncope cardio-pulmonaire. On a observé également, quand on administre des doses toxiques, des effets tardifs comme ceux que je vous ai signalés à propos de la cocaïne. Enfin, 'les convulsions sont excitées par la provocation des réflexes; elles sont même plus facilement excitables qu'avec la cocaïne : ce fait est toujours en rapport, à mon avis, avec les substitutions plus nombreuses de groupes méthyliques.
Dans certaines circonstances, on peut voir que les phénomènes toxiques consistent simplement en phénomènes de paralysie, lorsque ranimai est laissé extrêmement tranquille et qu'aucune cause extérieure ne vient à mettre en jeu chez lui Thyperexcitabilité réflexe. Dans ce cas, on voit coïncider avec cette paralysie une anesthésie plus ou moins généralisée qui se rapproche beaucoup de celle qu'on peut observer avec la cocaïne dans des circonstances analogues.
Quoi qu'il en soit, l'action vaso-dilatatrice est toujours très gênante en chirurgie générale; et, à ce point de vue, l'eucaïne n'aura jamais le pas sur la cocaïne. De plus, son pouvoir analgésique est légèrement inférieur à celui de la cocaïne, bien qu'on en ait dit. Enfin, l'injection en est toujours douloureuse, et laisse après l'opération une sensation pénible et même douloureuse qui persiste pendant un certain temps.
Cependant l'eucaïne B présente de réels avantages dans certaines circonstances, et notamment en stomatologie. Je ne reviens pas sur ceux que je signalais tout à l'heure, de la fixité à l'ébullition et de la stabilité de la solution, ce qui fait qu'on peut chauffer et garder la solution de chlorhydrate d'eucaïne pendant un temps assez considérable, alors que les solutions de chlorhydrate de cocaïne se décomposent très rapidement et ne peuvent se conserver ni se chauffer sans devenir inertes. La toxicité moindre constitue également un sérieux avantage. Mais, au point de vue de l'emploi en stomatologie, la possibilité d'utiliser une solution d'eucaïne sur un malade assis et même debout, alors que, lorsqu'il s'agissait de cocaïne, il fallait coucher le malade, fait que cet analgésique est absolument recommandable dans ces circonstances. On emploie pour cela des solutions à 2 pour 100; et on injecte, en plusieurs fois, un centimètre cube, c'est-à-dire environ
582 EMPLOI DE L^EUCAINE B
2 centigrammes d'eucaïne : cela suffit largement à pratiquer rextraction d'une grosse molaire. On peut, sans inconvénients, injecter 4, 5, 6 centigrammes même à la rigueur, en disséminant les injections; et alors vous concevez que, dans ces conditions, on puisse arriver à réaliser une analgésie largement suffisante pour les opérations, même les plus importantes qu'on ait à faire en stomatologie.
L'action vaso-dilatatrice de Teucaïne constitue, comme je le disais tout à rheure, un des principaux désavantages et un obstacle à son emploi. Aussi est-ce une très heureuse idée qu'a eue M. Legrand de chercher à lutter contre cette action vaso-dilatatrice, ou sinon à lutter contre elle, du moins à la réduire à néant en empêchant Tafflux du sang à la surface des plaies. Il a eu l'idée ingénieuse d'employer pour cela une solution de gélatine qui agit comme substance hémostatique ; et il a donné la formule d'une solution qui permet d'utiliser l'eucaïne et qui y associe en même temps la cocaïne, de façon à déterminer une légère action vaso-conslrictive et à produire une action analgésiante largement suffisante pour toutes sortes d'opérations. Cette formule est la suivante :
Gélatine 2 gr.
Chlorure de sodium 0 70
•Phénol neigeux 0 iO
I Chlorhydrate d'eucaïne 0 70
Chlorhydrate de cocaïne 0 30
Eau distillée Q. S. pour 100 cent, cubes.
On peut conserver indéfiniment, dans des tubes scellés, de petites provisions de cette solution, après l'avoir au préalable stérilisée à l'autoclave; et la présence de la gélatine, loin d'être un inconvénient, constitue un avantage, en ce sens que c'est un témoin de la parfaite conservation, c'est-à-dire de l'état stérile du mélange. A la température ordinaire, cette solution forme une substance gélatineuse tremblotante qui devient liquide lorsque la température s'élève à 20** ou 22**; et la limpidité du mélange contenu dans le tube est un témoin de sa parfaite conservation : s'il venait à être envahi par une bactérie quelconque, le liquide gélatineux prendrait une teinte plus foncée, se troublerait, pourrait même devenir plus ou moins complètement fluide et exhaler une odeur infecte. On a donc là un excellent moyen de savoir si le mélange a conservé toutes ses propriétés.
Ce mélange présente un certain nombre d'avantages. D'abord, il
EMPLOI DE L'EIJCAÏNE B 583
jouit d'un pouvoir aneslhésique élevé; il permet de réaliser une analgésie tout à fait localisée, parce que la gélatine maintient la diffusion au minimum; l'absorption est également réduite à son minimum de lenteur, toujours à cause de la présence de la gélatine, et il en résulte que les eiïets généraux dus à la diffusion ne peuvent se produire. Ses propriétés hémostatiques se manifestent d'une façon rapide et persistante; on n'a pas à craindre de déterminer des accidents d'infection puisque la préparation est stérile quand on l'emploie; elle n'apporte pas de retard dans la cicatrisation des plaies, et son emploi en stomatologie est remarquable chez les hémophiles, chez lesquels on peut pratiquer, à son aide, des opérations sanglantes qu'on aurait de la peine à pratiquer sans cela, et auxquelles il faudrait même renoncer parfois. Enfin, elle offre l'avantage de permettre d'opérer les malades, soit assis, soit debout.
Vous voyez, Messieurs, qu'en somme cette eucaïne B présente certains avantages sur la cocaïne ; mais que, dans un assez grand nombre de cas, il faut adopter Topinion de M. Reclus affirmant qu'il n'y a que la cocaïne et qu'il s'en servira toujours. Et il a raison de le dire, car lorsqu'on manie la cocaïne avec sa maestria, on n'a pas besoin d'autre chose: cependant, je crois que l'eucaïne B, et surtout le mélange de Teucaïne B avec la cocaïne et la gélatine est appelé à rendre de très grands services. C'est la raison pour laquelle j'ai cru devoir m'élendre un peu longuement sur les eucaïnes, leur constitution chimique, leurs analogies et leur action physiologique et médicamenteuse.
A côté de ces substances, nous allons maintenant passer en revue celles dont l'emploi me paraît beaucoup plus sujet à caution et que, pour ma part, je retrancherais très volontiers, et sans inconvénients, je vous assure, du groupe des analgésiques.
Commençons par Vholocaine ; je vous ai déjà parlé de cette substance en vous disant qu'elle n'avait aucun lien de parenté avec les précédentes. En effet, c'est une amidine, quant à sa constitution chimique, c'est-à-dire une de ces substances qui résultent de la substitution du radical bivalent AzH à l'oxygène d'une amide. Elle a pour formule brute C*^H"Az*0^. On doit sa découverte à Tauber.
L'holocaïne résulte de la combinaison qui se fait, avec élimination d'une molécule d'eau, entre la phénacéline et la paraphénéthydine. Elle devrait, par conséquent, porter le nom de paradiéthoxéthényldi-
584 HOLOCAÏNE
phénylamidiûe : disons holocaïne, ce sera plus facile. Voici sa formule de constitution, qui ne ressemble en rien, comme vous voyez, à celle des eucaïnes ou des cocaïnes :
\AzH — COCH' \AzH*
Phénacétine. Paraphénéthydine.
/OC«H» OC«H»\ = H»0-hC«H*< >C«fl*
\AzH — C = Az /
CH'
Holocaïne.
C'est une base très puissante, insoluble dans l'eau, dont le chlorhydrate est également peu soluble; il ne se dissout que dans la proportion de 2,S pour 100 dans Teau distillée.
Cette base est beaucoup plus toxique que la cocaïne et constitue un véritable terme de transition, au point de vue de la constitution chimique, entre les analgésiques proprement dits, représentés par les cocaïnes et homologues, et les antipyrétiques, qui sont aussi analgésiques dans certaines circonstances.
Un simple fait va vous montrer la confiance qu'on peut avoir dans ce produit. Au début de l'apparition de Tholocaïne, et, je crois, sous le coup des recherches faites ici à propos de la toxicité de Teucaïnc, on a dit en Allemagne que la toxicité de l'holocaïne était cinq fois plus considérable que celle de la cocaïne; puis on est revenu là-dessus et actuellement on dit qu'elle serait à peu près égale à celle de la cocaïne,'^ peut-être même un peu inférieure.
Quoi qu'il en soit, toutes les fois qu'on a essayé de substituer l'holocaïne aux eucaïnes, ou plutôt à l'eucaïne B (car de l'eucaïne A il n'est plus question), toutes les fois qu'on a essayé de substituer l'holocaïne à Teucaïne B ou à la cocaïne, en injections pour des opérations chirurgicales, on n'en a jamais tiré un grand profit.
11 en est autrement pour la chirurgie oculaire. Il semblerait que là on ait tiré de bons effets de l'emploi de l'holocaïne; on lui a trouvé un pouvoir analgésique égal à celui de la cocaïne pour l'œil normal, plus grand lorsque la conjonctive était enflammée. On a dit que rholocaïne ne déterminait pas de dilatation pupillaire, que si parfois — très rarement — elle produisait une légère augmentation de ten-
EMPLOI DE L'HOLOCAÏNE 585
sion des milieux in tra-oculaires, la plupart du temps elle était indifférente à cet égard; qu'elle ne produisait pas de paralysie de Taccommodation, enfin pas de dessèchement ni d'opacité de la cornée. Sous son influence, on n'observerait pas non plus d'élargissement de la fente palpébrale avec propulsion du globe oculaire. Ces faits auraient été constatés avec l'emploi, en instillation, de II à V gouttes de la solution à 1 pour 100.
Certains ophtalmologistes regardent Tholocaïne comme un médicament de choix pour les cas de strabisme, de chalazion, de ptérygion, d'extraction des corps étrangers de la conjonctive et de la cornée : il serait tout particulièrement utile lorsque la conjonctive est enflammée.
Mais tous ces avantages ne font pas que Tholocaïne qu'on peut se procurer maintenant, soit une substance constamment identique à elle-même, et je n'en veux pour preuve que ce fait que je vous signalais tout à l'heure : la toxicité de cette holocaïne a été donnée d'abord comme cinq fois plus considérable que celle de la cocaïne, et maintenant elle est devenue à peu près égale à celle de la cocaïne.
Mais pourtant, la meilleure preuve que l'holocaïne, à elle seule, ne donne pas de résultats si merveilleux que quelques-uns se plaisent à le dire, c'est que presque toujours, ses partisans mêmes l'associent à la cocaïne, ainsi dans la formule suivante :
( Chlorhydrate d'holocaïne 5 centigrammes.
} Chlorhydrate de cocaïne . 10 —
( Eau distillée 10 grammes.
que M. Lagrange (de Bordeaux) préconise pour les opérations d'iridectomie et de cataracte, sans indications spéciales.
En résumé, la cocaïne et l'holocaïne semblent avoir des qualités communes et des qualités particulières par lesquelles elles diffèrent. Par exemple la cocaïne reste l'analgésique de choix pour les opérations nécessitant l'ouverture du globe oculaire, et où l'on a intérêt à abaisser la tension des milieux intra-oculaires.
L'action toxique de l'holocaïne ne plaide pas en faveur de son emploi en stomatologie.
Un fait intéressant, et sur lequel je crois important d'insister, c'est que lorsqu'on considère l'extrême difficulté qu'il y a, au point
586 ORTHOPORME
de vue purement chimique, à obtenir des corps toujours identiques à eux-mêmes lorsqu^on part de substances donnant aussi facilement que la phénacétine et la paraphénéthydine des composés isoniériques, on s explique très bien qu'il soit extrêmement difficile d'avoir toujours un composé constant. Autant il est relativement facile d'arriver à la constance du produit quand il s'agit de substances en apparence beaucoup plus complexes quant à leur constitution, comme les eucaïnes par exemple, autant cela est difficile quand il s'agit de dérivés comme Tholocaïne. Aussi, à mon avis, est-ce là un de ces médicaments qu'il vaudrait mieux retrancher de l'arsenal de la thérapeutique.
Il en est également de même d'une substance qui a fait beaucoup de bruit dans ces temps derniers, qu'on a donnée comme le plus parfait des analgésiques — celui qui arrive le dernier est toujours le plus parfait, — je veux parler de Vorthoforme, Je pourrais vous répéter pour l'orthoforme ce que je viens de dire pour l'holocaïne. Il y a dix-huit mois environ qu'on a lancé un premier orthoforme; actuellement nous en sommes au troisième, plus remarquable que les deux autres, bien entendu, il n'y a pas de raison pour qu'il n'en vienne pas un quatrième, puis un cinquième.
Cet orthoforme n'est pas la même chose que l'eucaïne ou la cocaïne, c'est un éther méthylique de l'acide para-amido-métaoxybenzoïque. Il constitue une poudre blanche légère, cristalline, insipide, inodore, soluble dans la glycérine, fort peu dans Teau, assez facilement soluble dans les acides, mais ayant alors des propriétés irritantes.
Il a été donné comme une substance inoffensive, dénuée de pouvoir toxique, et au contraire jouissant de propriétés analgésiques extrêmement importantes, extrêmement intenses. Il faut noter toutefois qu'il exerce une action légèrement irritante sur les tissus délicats, aussi ne peut-il être utilisé pour la chirurgie oculaire. Tout récera* ment, on vient de signaler que sa dissolution, par des produits de sécrétion à la surface de plaies de quelque étendue, peut provoquer des phénomènes fâcheux, tels que : fièvre, nausées, vomissements, exanthèmes cutanés.
Eh bien, si ces faits ont été vérifiés avec certaines sortes d'orlhoforme et dans certaines circonstances, il n'en est pas moins vTai qu'il y a d'autres circonstances dans lesquelles l'orthoforme adonné
lieu, sinon à des accidents, du moins à des résultats qui ne sont pas du tout recommandables.
Il semble, en effet, que Torlhoforme tel qu'il a été importé au débul d'Allemagne en France, soit une substance de toxicité très faible ; on a pu en donner à des chiens, par exemple, à doses de deux à six grammes par jour, par la voie stomacale, sans déterminer d'accidents; on a pu leur en injecter par voie hypodermique jusqu'à 3 grammes, sans accidents également. Et enfin, le fait le plus frappant pour nous est celui-ci : un malade affecté d'un cancer ulcéré de la face a usé en applications locales, durant une semaine, 50 grammes d'orthoforme, sans accident et avec le bénéfice d'une analgésie très notable au niveau de la plaie.
Ce sont là évidemment des résultats très avantageux. Mais voici dans quelles circonstances il est prudent de restreindre tout au moins, sinon de supprimer complètement, l'emploi de Torlhoforme. Je suis partisan de la suppression complète de l'holocaïne, mais je ne suis pas partisan de la suppression complète de Torthoforme.
Vous avez pu lire dans tous les journaux médicaux depuis quelque temps que Torthoforme faisait merveille (naturellement, puisque c'était le dernier venu) dans toutes sortes de circonstances, et notamment chez les femmes pour panser les crevasses du sein. Si vous pansez ainsi des crevasses du sein chez les nourrices, vous constaterez que les enfants perdent du poids parce qu'ils ne s'alimentent pas; ils dépérissent parce que le lait qu'ils prennent sur un sein pansé à l'orthoforme ne se digère pas ou se digère mal et traverse l'organisme sans être utilisé.
Par quel mécanisme cela se produit-il? Faut-il admettre que, de même que l'on observe une diminution sensible des sécrétions au niveau des parties ulcérées sous Tinfluence de l'orthoforme, il se produirait, sous son influence, une diminution de la sécrétion du suc gastrique? C'est possible. Faut-il admettre, ce que je croirais plus volontiers, que le mélange d'une substance antiseptique, comme l'orthoforme, à un aliment, l'empêche de manifester ses propriétés alibiles ordinaires? C'est encore possible. Mais, dans tous les cas, je vous garantis le fait : chaque fois que vous verrez une nourrice ayant des crevasses du sein pansées à l'orthoforme, pesez l'enfant journellement, vous constaterez que cet enfant dépérit. Par consé-
'.^- ^v^'rr-
588 , EMPLOI DE L'ORTHOFORME
quent, voilà au moins une circonstance dans laquelle il faut être très prudent et même rejeter absolument Temploi de Torthoforme.
Maintenant, il est incontestable que dans une foule d'autres cas, quand il s'agit par exemple de brûlures aux deuxième et troisième degrés, Torlhoforme semble donner d'excellents résultats. Son action sédative sur la douleur causée par le contact de Tair avec les tissus nlis à nu par une lésion ulcéreuse, une perte de substance, etc., est des plus remarquables. C'est le vrai topique des plaies douloureuses, non seulement du tégument externe, mais encore des muqueuses superficielles ou profondes : il est difficilement résorbé, et à peu près dépourvu de toxicité. On a, par exemple, beaucoup vanté l'efficacité contre les douleurs de la laryngite tuberculeuse, de Témulsion à 23 pour 1000 dans Thuile d'olives. Par contre, on a essayé, sans succès, de l'employer en injections comme analgésique cbirui^ical.
Il y a aussi d'autres circonstances dans lesquelles rorthoforme est appelé à rendre de grands services, c'est lorsqu'on veut faire le traitement de l'épithélioma par une solution d'acide arsénieux, comme cela a été fait il y a déjà longtemps et comme on est en train de le ressusciter depuis quelques mois. A ce point de vue on peut faire usage d'une solution ainsi composée :
Acide arsénieux ) ^ „„ „„„„,^^ Orlhoforme ) *« "" 8™™""'-
Alcool à 95 ) -^ A^ n\ k n- «-«^.«^^
Eau distillée ) ^^ ^^ *^ ^ ^' grammes.
suivant la richesse de la solution qu'on veut obtenir.
La présence de Torthoforme dans ce mélange permet d'atténuer dans une très large mesure, et même de supprimer presque complètement, disent certains auteurs, et je les crois assez volontiers, la douleur persistante et intense que donne la cautérisation à l'acide arsénieux quand on la pratique avec la seule solution hydro-alcoolique : la douleur disparaissant presque complètement, on peut faire des attouchements plus fréquents avec cette solution et réaliser par conséquent un traitement plus efficace du cancer.
On a également proposé l'emploi de Torthoforme pour lutter contre la douleur que causent toujours, comme vous le savez, les injections intra-dermiques des composés mercuriels. On a été même jusqu'à dire — mais, ceci, je ne vous le garantis pas — que, grâce à l'orlho-
EMPLOI DE L'ORTHOPORME 589
forme mis en suspension dans de la vaseline ou dans de l'huile d'amandes stérilisée, on pouvait employer Toxyde jaune de mercure par voie intra-dermique. Pour ma part, je m'élève absolument contre remploi de Voxyde jaune de mercure, parce qu'on arrivera presque toujours fatalement à un abcès.
Mais, laissons l'oxyde jaune de mercure et bornons-nous seulement au calomel.
On a dit qu'un liquide ainsi composé :
^ Huile de vaseline i cent. cube.
} Calomel de 3 à 5 centigrammes.
( Orthoforme de 5 à 8 —
était capable d'empêcher la douleur qui accompagne les injections intra-dermiques.
D'autre part, Torthoforme aurait encore la propriété d'empêcher la fixation du sel mercurîel aux parois de la seringue ainsi que de la iSole qui contient le mélange.
Mais l'orthoforme présente un certain nombre de contre-indications et d'incompatibilités qu'il me faut vous signaler ici. D'abord, n'est-ce pas, et comme conclusion de ce que je disais tout à l'heure, toutes les fois que l'orthoforme pourra se trouver en contact prolongé — quel que soit le mécanisme par lequel ce contact se produira — pendant plusieurs jours avec la muqueuse gastro-intestinale, j'estime que l'orthoforme doit être absolument rejeté, probablement en raison de ce qu'il détermine un abaissement notable de la valeur digeslive des sucs, ou de ce qu'il entrave les mutations des substances alimentaires.
On a eu l'idée — qui a été funeste la première fois qu'elle a été mise à exécution — d'analgésier à l'aide de l'orthoforme la muqueuse vésicale de malades affectés de cystite et chez lesquels on voulait faire' des injections de nitrate d'argent. 11 est évident qu'a priori rien ne permettait de prévoir la réaction qui se produit entre l'orthoforme et le nitrate d'argent; or, l'orthoforme est un agent réducteur très intense; et, quand on le met en présence d'une solution de nitrate d'argent, il la réduit et met eu liberté de l'acide nitrique. Il en résulte qu'analgésier avec de l'orthoforme la muqueuse vésicale d'un individu atteint de cystite pour faire ensuite des injections de nitrate d'argent, revient à produire dans la vessie de cet individu
690 GAÏACOL ET GAÏACYL
une mise en liberté d'acide nitrique et la précipitation sur les parois de la muqueuse de poudre d'argent métallique : c'est substituer à l'action modificatrice de l'azotate d'argent Faction purement et simplement irritante de l'acide nitrique.
Donc, toutes les fois que vous vous trouverez en présence d'une substance médicamenteuse capable d'éprouver une action réductrice, n'employez pas Torlhoforme, vous vous exposeriez à des accidents.
Je vous ai suffisamment parlé de Tinconstance du produit commercial pour ne pas y revenir : on essaie de lancer en ce moment, sous le nom de nirvanine, une variété d'orthoforme dont l'appellation me semble la plus remarquable qualité. Néanmoins, vous voyez que, dans certains cas, l'orlhoforme paraît donner de bons résultats.
Messieurs, le gaïacol a été indiqué comme une substance capable de produire l'analgésie et pouvant donner lieu, à cet égard, à d'utiles applications thérapeutiques.
On a proposé d'employer le gaïacol sous forme d'huile gaïacolée, mais on a surtout attribué cette action analgésiante à un dérivé du gaïacol qui est le sel de calcium du dérivé sulfoconjugué, c'est-à-dire de l'acide gaïacylsulfureux. Ce produit aurait sur le gaïacol l'avantage d'être plus facilement maniable, si l'on peut ainsi dire, car le gaïacol n'est pas toujours facilement maniable.
Ce sel de calcium, que l'on a baptisé de l'appellation de gaîacyl, constitue une poudre d'un gris mauve qui se dissout assez facilement dans l'eau en lui communiquant une couleur rouge violacé; une solution aqueuse au dixième ressemble à de l'eau dans laquelle on aurait versé quelques gouttes de vin rouge. Cette solution possède une saveur astringente, légèrement sucrée, elle n'est ni toxique, ni caustique, ni irritante : elle peut déterminer une action analgésique locale soit par contact, soit par injection.
Chez l'homme, par exemple, on emploierait des solutions aqueuses à 5 et 10 pour 100, et, dans le cas où cette solution serait utilisée pour la chirurgie dentaire, on pourrait injecter depuis un demi jusqu'à un et demi centimètre cube d'une solution à 5 pour 100, c'està-dire de 25 à 75 milligrammes de ce sel, ou bien faire un badigeonnage des muqueuses avec une solution à 10 pour 100, comme cela a été recommandé dans le cas d'amygdalite. En ce qui concerne les injections, on peut injecter de 5 à 15 et 20 centigrammes en solution soit à 5, soit à 10 pour 100.
GAÏACOL ET GAÏACYL 591
11 est incontestable que, dans un certain nombre de cas, Femploi de cette solution présente des avantages et ne fait courir le risque d^aucun des accidents toxiques qu*on observe avec la cocaïne; enfin, il est plus facile de conserver de Thuile gaïacolée ou une solution de ce genre qu'une solution de cocaïne. Néanmoins, les usages du gaïacol comme analgésique chirurgical sont assez restreints; et on . Ta surtout utilisé pour faire de Tanesthésie vésicale, pour calmer la douleur des cystites.
Les travaux de M. Guyon ont démontré, avec une certitude complète, les avantages considérables du gaïacol dans le cas où il s'agit d*analgésier la vessie chez un individu afiFecté de cystite, lorsque cette vessie est très irritée et de contenance extrêmement réduite. Dans ces circonstances, la solution gaïacolée, qu'il s'agisse d'huile gaïa- 8
colée ou bien de la solution du sel de calcium dont je viens de 0
vous parler, détermine une analgésie très efficace, permettant l'intro- § duction, sans la moindre douleur, d'une solution de nitrate d'argent m | faîte entre une heure et une heure trois quarts après l'emploi du c 5 l gaïacol. Au contraire, lorsqu'il s'agit d'une vessie, sinon complète- ? > ^ ment saine, du moins atteinte d'un léger degré de cystite> la solution *" o p de gaïacol, pas plus que la cocaïne d'ailleurs, ne donne de bons § : résultats; c'est la solution d'antipyrine qu'il convient d'employer ô alors à titre d'analgésique. S
Voilà des faits que, seule, l'expérimentation pouvait apprendre, et ? ils sont très intéressants; ils sont actuellement inexplicables, mais à retenir, parce qu'ils ont été confirmés à maintes reprises.
En outre, le gaïacol est un corps capable de déterminer Tanalgésie chez les rhumatisants et chez les goutteux par un phénomène bizarre qui est du, probablement, à une action propulsive.
Quelquefois, l'emploi du gaïacol s'accompagne de manifestations, sinon toxiques, au moins désagréables et désavantageuses, qui consistent surtout en une hypothermie et un état assez grave du malade. Vous savez qu'on a préconisé les badigeonnages de gaïacol à la surface des téguments cutanés pour déterminer l'abaissement de la température; c'est un fait certain, la température s'abaisse d'une façon considérable, quelquefois même plus qu'on ne le veut; et on a cité des cas dans lesquels des badigeonnages pratiqués avec des doses très modérées de gaïacol ont déterminé un état sub-comateux du malade avec hypothermie exagérée qui n'a pas été sans donner des inquiétudes.
592 ANÉSONE. — ALCOINE
D'ailleurs, lousles dérivés dugaïacol, aussi bien les sels du gaïacol que rhuile gaïacolée ou le gaïacyl, présentent les mêmes avantages et les mêmes inconvénients; c'est-à-dire qu'ils sont capables de déterminer une analgésie locale en présentant les inconvénients dont je viens de parler.
Dans ces derniers temps, on a proposé également comme substance analgésique un dérivé trichloré de Talcool pseudobutylique, combinaison désignée sous le nom d'acétonechloroforme. Cet acétonechloroforme est un produit insoluble dans l'eau. Il paraîtrait qu'en Autriche, M. Vamossy, assistant à l'Institut pharmacologique de Pestb, aurait trouvé un procédé pour le dissoudre, et on donnerait le nom d*anésone à cette solution aqueuse, qui contiendrait de 1 à 2 pour 100 d*acétonechloroforme. Comme je n'ai aucun renseignement précis sur ce point, je me borne à vous citer le nom de cette solution et les propriétés, analogues à celles des solutions de cocaïne, qu'on lui attribue, sans vous en rien dire de plus.
Plus récemment encore, on vient de proposer, sous la dénomination générique d'alcoïnes, de nouvelles combinaisons douées d'une action analgésiante locale intense. Ce sont des alkyloxyphénylgoanidines. Leur toxicité serait beaucoup moindre que celle de la cocaïne; mais elles posséderaient une action locale irritante assez énergique pour ne point permettre leur emploi sur les tissus délicats. On a essayé de les substituer à la cocaïne pour réaliser Tanesthésie par infiltration suivant la méthode de Schleich.
MM. TroUdenier et Herse (de Dresde), à qui sont dues ces premières tentatives, ont essayé d'abord la solution suivante :
Alcoïne 10 cenligrainiraes.
Chlorhydrate de morphine Deux —
Chlorure de sodium 20 —
Eau distillée 100 grammes.
puis, ils ont reconnu qu'il était avantageux de supprimer la morphine et d'augmenter la proportion du sel marin, de façon à se rapprocher de la teneur en NaCl du sérum artificiel; et ils se sont arrêtés alors à la formule ci-dessous :
Alcoïne 10 centigrammes.
Chlorure de sodium 80 —
Eau distillée 100 grammes.
MÉLANGES D'ANALGÉSIQUES "593
Avec cette solution, Tanalgésie obtenue par infiltration serait beaucoup plus durable que quand on emploie la solution de Schleich; ^lle persisterait pendant quarante à cinquante minutes.
Un inconvénient grave de ces produits réside dans leur facile altérabilité et dans la possibilité de produire des nécroses locales à la suite de leur emploi par la voie hypodermique ou endermique* Leur altérabilité et leur pouvoir nécrosant paraissent, en effet, encore supérieurs à ceux de la cocaïne; et, tout en reconnaissant qu'il faut laisser à ces nouvelles substances médicamenteuses le temps de faire leurs preuves, je ne les crois pas encore appelées à remplacer la cocaïne et Feucaïne B.
Je passe volontairement sous silence un certain nombre d'autres produits dont Faction est encore moins constante et moins certaine; mais pour terminer Tétude des substances capables de réaliser Tanalgésie localisée, il me reste à vous signaler l'emploi d*un mélange de différentes substances auxquelles nou$ avons reconnu des propriétés analgésiantes. C'est ainsi que, dans certaines circonstances, on peut avantageusement mélanger entre elles des substances qui, isolées, sont également capables de produire une action analgésiante; ei qu'on peut tirer de bons effets de ce mélange soit parce que leur action analgésiante s'ajoute, soit parce que cette action analgésiante «e produit d'une façon plus parfaite, ou que d'autres actions particulières viennent s'y ajouter.
Il en est ainsi par exemple de ce mélange :
C Phénol neige,
< Menthol,
( Chlorhydrate de cocaïne.
-qu'on peut faire à des titres différents; par exemple, de chacun un gramme, on aura ainsi ua mélange qui ne possède qu'une action caustique très faible et qui est analgésique après un temps peu considérable, quelques minutes à peine. On pourrait augmenter la proportion de phénol et faire le mélange avec phénol neige 2 grammes, et de chacun des deux autres 50 centigrammes; on aurait alors un mélange plus caustique, grâce à la prédominance du phénol, et moins rapidement analgésique.
Je n'insiste pas là-dessus, il est facile de modifier ces formules ou -d'en imaginer d'analogues suivant les besoins et les indications-
594 ANTITHERMIQUES-ANALGÉSIQUES
J'ai terminé ce que j'avais à vous dire des procédés d'analgésie localisée; et il semblerait que nous devrions entamer maintenant l'étude des antithermiques-analgésiques qui semble faire, tout naturellement, suite à celle des sinalgésiques proprement dits que nous venons de passer en revue; mais, à mon avis, Tétude des anlithermiques-analgésiques est à rapprocher de celle des substances qui empêchent la perception de la douleur par suite de l'obstacle qu'elles y opposent en tant que perception centrale : l'opium et la belladone seraient les types de ce genre.
S'il est vrai que les antithermiques-analgésiques se rapprochent de la cocaïne par l'action qu'ils exercent, d'une part, sur le proloplasma cellulaire dont ces agents amoindrissent l'énergie, diminuent la vitalité, d'autre part, sur le système nerveux, qu'ils mettent, comme la cocaïne et les agents de même ordre, en état d'éréthisme; ils en diffèrent cependant, à un point extrêmement remarquable, par leiH* action sur le sang, dont ils altèrent l'hémoglobine et dont ils détruisent la charpente globulaire. C'est en raison de la prédominance ou de l'exagération de Tune ou de l'autre de ces actions, prédominance en rapport avec leur constitution chimique, c'est encore à cause de ce fait que leur constitution chimique s'éloigne dans une notable mesure des composés que nous allons étudier, qu'il me parait préférable de les étudier en même temps que les médicaments groupés sous la désignation d'antithermiques, médicaments avec lesquels ils présentent, comme nous le verrons, les affinités les plus étroites. Je me hâte d'ajouter, pour que cette appellation d'antithermiques ne vous en impose pas, que l'emploi de ces corps est infidèle ou même dangereux à titre d'antithermiques ; ces antithermiques dont l'antipyrine serait le type.
Mais ces agents occupent, incontestablement, une place prépondérante dans la médication de la douleur. Ils agissent par un mécanisme fort différent de celui des agents que nous avons étudiés jusqu'à présent à ce sujet; et leur étude me parait plus logiquement placée avec celle de ce groupe des antithermiques dont ils se rapprochent par leurs propriétés physiologiques les plus frappantes.
Ces agents sont des termes de transition naturelle, au point de vue pharmacodynamique, entre les hypnotiques que nous allons aborder maintenant, les modificateurs intellectuels, c'est-à-dire les substances agissant surtout par leur action sur les hémisphères céré-
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braux, qui suivent immédiatement les précédents, et enfin les modificateurs de la thermogenèse, à côté desquels leur place est tout indiquée. Us possèdent tous une action marquée sur les éléments nerveux; mais Télectivité qu'ils manifestent en nombre de circonstances ne peut se déceler que par une étude clinique ; et ce n'est pas une étude physiologique seule de ces médicaments qui peut permettre de révéler cette électivité médicamenteuse.
Il me semble donc plus logique et plus profitable de suivre la marche que voici : étudier d'abord les hypnotiques; puis, toujours dans la catégorie des agents agissant sur le système nerveux cen^ tral, viendra ensuite, comme conséquence naturelle de leur action physiologique principale sur les cellules encéphaliques, l'étude des modificateurs intellectuels; enfin celle des analgésiques-antithermiques qui se confondra avec l'étude des modificateurs de la thermogenèse.
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