COMPRESSION JUGULAIRE
En même temps qu'on cherchait, par Tétude des différents procédés qu'on pouvait imaginer, à obtenir Tinsensibilisation, on ne tarda pas à remarquer qu'à côté des substances dont je viens de vous parler, l'emploi de certains moyens physiques ou mécaniques permettait de réaliser une insensibilisation plus ou moins durable. On s'aperçut ainsi que la chaleur, le froid, quelques moyens mécaniques même, étaient capables, dans certaines conditions déterminées, de produire de l'anesthésie.
Pour ce qui est de la chaleur et du froid, nous renverrons l'étude de ces moyens au moment où nous nous occuperons des analgésiques : la chaleur et surtout le froid sont en effet bien plus des moyens d'anesthésie localisée, c'est-à-dire d'analgésie, que des moyens d'anesthésie générale, c'est-à-dire d'hypno-anesthésie. Mais il n'en est pas de même des moyens mécaniques, qui demandent quelques mots d'explication pour n'avoir plus à y revenir.
On savait, depuis fort longtemps déjà, que la compression modérée des veines du cou est capable d'abolir la sensation et le mouvement, n y a même à ce point de vue une application médico-légale fort importante que je vous rappelle en passant : chez les pendus, cette compression des veines du cou amène une perte de connaissance telle que cela permet aux individus de succomber sans défense dans une situation qui, en apparence, est absolument incompatible avec l'hypothèse d'un suicide : vous savez qu'on trouve des pendus dont, non seulement les pieds, mais même les genoux, traînent à terre. Un aliéné a même pu se pendre (si l'on peut alors employer cette expression qui semble au premier abord paradoxale) au pied de son lit, le corps reposant entièrement sur le sol. Les expériences de Hoffmann (de Vienne), confirmées par M. Brouardel, ont montré en effet qu'une tension de 5 kilos était suffisante pour déterminer une syncope d'origine cérébrale, par suite d'anémie cérébrale. Sans cette connaissance de l'anesthésie plus ou moins rapidement déterminée par la compression du paquet vasculo-nerveux du cou, il serait absolument impossible d'admettre qu'un individu, placé dans une pareille situation, a pu succomber à la constriction par le lien qui entourait son cou.
Ce fait est connu depuis fort longtemps, puisque l'abolition du sentiment et du mouvement par ce moyen est mentionnée par Aristote dans son Histoire des animatix; mais il ne fut tiré de l'oubli qu'il y a
50 SYNCOPES PAR HEMORRAGIES
un peu plus d'un siècle pour servir à Tinterprétation d'un certain nombre de phénomènes, ou à l'application qui nous intéresse en ce moment. Chez les Assyriens, il était d'usage d'anesthésier, au moyen de la compression des vaisseaux du cou, les enfants qu'on voulait circoncire.
Un auteur anglais, Fleming, pensa à utiliser ce procédé pour obtenir une aneslhésie plus ou moins durable; et il s'efforça de démontrer que c'était surtout la compression des vaisseaux carotidiens, pratiquée d'une certaine façon, qui pouvait amener celte anesthésie. Dans ses expériences il s'ingénia surtout à ne pas faire de compression des veines, mais seulement la compression artérielle. Néanmoins, quel que soit le soin avec lequel son expérience puisse avoir été conduite, les notions d'anatomie de cette région sont assez précises pour montrer qu'il est presque impossible de faire une compression exclusivement artérielle; la compression veineuse et môme la compression des paquets nerveux, et notamment du pneumogastrique, qui accompagne les vaisseaux carolidiens, doit certainement jouer un rôle dans l'action anesthésique qui se produit à ce moment. L^ preuve de l'intervention du pneumogastrique peut être recherchée dans celte observation que, très fréquemment, des pendus soustraits à la mort ont de l'aphonie et de la congestion pulmonaire.
Un autre procédé que l'on chercha également à mettre en usage pQur obtenir une aneslhésie plus ou moins complète fut celui de la syncope déterminée par une saignée abondante. Hippocrate rapporte que les Scythes avaient l'habitude, lorsqu'ils étaient malades ou blessés, de se faire une saignée assez abondante pour déterminer une sorte de sommeil léthargique. Au siècle dernier un médecin anglais, Wardrop, essaya de ressusciter cette pratique; il faisait des opérations assez importantes chez des individus pusillanimes, après avoir pratiqué sur eux une saignée plus ou moins considérable capable d'amener la syncope. Un fait intéressant également, et sur lequel Wardrop appuyait sa pratique, était celui-ci : il avait observé qu'à la bataille de Waterloo les blessés abandonnés sur le champ de bataille pendant quatre ou cinq jours, et chez lesquels s'était produite une syncope due à l'abondante hémorragie à laquelle ils avaient été en proie, avaient guéri bien plus facilement et bien plus rapidement que les blessés qui, relevés immédiatement sur le champ de bataille, avaient été transportés aux ambulances et pansés