‹ Leçons de pharmacodynamie et de matière médicale (volume 2)Chapitre 373 sur 406 · ACTION PROPRE DU CHLORAL · texte numérisé non relu

ACTION PROPRE DU CHLORAL

lument contredit par certains expérimentateurs; mais, en tous cas, si l'action du chloral est amoindrie ou retardée lorsque les animaux sont refroidis, il en est de même de toutes les actions médicamenteuses : c'est là un fait général.

Cette théorie de Liebreich a été admise et soutenue par un grand nombre d'observateurs extrêmement remarquables; je vous citerai parmi les principaux : Richardson, Personne, Byasson et Follet, Horand et Peuch, Rabuteau, Lawrence, TumbuU, Lissonde, Arloinç. Tous ces observateurs sont unanimes à admettre qu'en réalité l'action du chloral n'est autre chose que la chloroformisation la plus lente qu'on puisse imaginer.

Les partisans de l'action propre du chloral sont en nombre plus considérable, ce qui -ne prouve pas grand'chose, il est vrai, mais ils donnent de leur interprétation des raisons qui me paraissent infiniment plus convaincantes que celles que je viens d'exposer.

La diminution de l'alcalinité du sang est le point le plus important qui se présente ici; c'est précisément la raison pour laquelle je vous ai inscrit exactement sur ce tableau les quantités d'hydrate de soude et de potasse nécessaires pour obtenir la décomposition du chloral. Si ces faits étaient vrais, si une quantité de soude ou de potasse correspondante aux chiffres que je vous ai indiqués là — et ce sont des chiffres qui ne sont pas discutables — était employée dans le sang de l'homme ou de l'animal pour déterminer la décomposition du chloral, jamais il n'y aurait assez de soude ou de potasse, libre, ou à l'état de bicarbonate alcalin, dans la totalité du sang, pour arriver à déterminer cette décomposition; et Ton devrait alors observer des effets qui seraient absolument comparables à ceux de l'introduction dans l'organisme des acides les plus énergiques.

Or, quelle que soit la dose à laquelle on introduise dans l'organisme de l'homme ou de l'animal des acides extrêmement énergiques, capables de saturer et de diminuer, par conséquent, l'alcali du sang, jamais on n'a pu observer une désalcalinisation véritable, même par l'emploi de doses mortelles de ces acides. D'ailleurs, il suffit de se reporter aux enseignements que nous donne la physiologie : la quantité de soude, non saturée par des acides énergiques dans les 5 kilogrammes de sang d'un homme adulte, est tout au plus de 4 grammes 70, et sur ces 4^,70 une faible quantité seulement, c'est-à-dire 1 gramme à 1^,25 ou 1*^,50 au maximum, est à l'état de

bicarbonate de soude et capable par conséquent d'être utilisée pour faire la décomposition dont nous parlons. Or, cette quantité est absolument insuffisante pour transformer en chloroforme tout le chloral qui est absorbé. Liebreich lui-même avait été obligé de reconnaître ce fait; et je vous ai cité tout à l'heure les résultats fort intéressants des recherches de Richardson qui ont démontré que le chloral, s'il se décomposait en totalité dans l'organisme, comme Fadmet la théorie de Liebreich, ne se décomposait dans le sang qu'à la vitesse de 30 ou 40 centigrammes de chloral par heure, ce qui mettrait en liberté seulement 25 à 30 centigrammes de chloroforme.

Mais, bien mieux, la décomposition devrait être limitée, naturellement, par la quantité d'alcali disponible; et elle devrait, par conséquent, peu varier, quelle que fût la dose de chloral absorbé. Or chez un chien de. 15 kilogrammes, si nous introduisons, en solution, par l'estomac, 1 à 2 grammes de chloral, nous voyons en quelques minutes l'animal être pris d'un sommeil invincible; si nous introduisons une quantité de 4 à 5 grammes, en dissolution aqueuse toujours, nous voyons non plus le sommeil mais l'anesthésie ; si nous poussons la dose jusqu'à 10 ou 12 grammes, la mort survient : et ces trois résultats se produisent, à très peu de chose près, dans le même laps de temps. Chez cet animal, la quantité d'alcali capable d'amener la décomposition du chloral est à peine d'un gramme, elle n'a pu varier avec l'augmentation des doses; et elle est absolument insuffisante pour justifier la décomposition qui aurait dû s'effectuer pour entraîner la mort.

Un autre argument qui me parait encore supérieur aux précédents, s'il est possible, c'est celui qu'on tire de l'action des trichloracétates, les sels dont je vous parlais tout à l'heure. Les trichloracétates se décomposent, en effet, dans l'organisme en donnant naissance à du chloroforme et à des carbonates alcalins. Or, ici, il ne doit pas se faire de diminution de l'alcalinité du sang, puisque, par suite de la décomposition des trichloracétates, du carbonate alcalin se trouve reproduit dans le sang et par conséquent peut servir, ultérieurement, à faire la décomposition. Or, à la dose de 5 à 8 grammes chez les animaux, les trichloracétates sont presque absolument dépourvus d'action hypnotique.

Mais, beaucoup de dérivés du méthane et de l'éthane possèdent

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une action analogue à celle du chloral sans qu'il soit nécessaire qu'ils se décomposent pour que cette action se manifeste.

De p]uSy personne n'a jamais pu faire la démonstration, soit dans le sang, soit dans Tair expiré, de la présence de chloroforme en nature provenant de la décomposition du chloral.

Par contre on a démontré le {tassage du chloral, sinon en nature, du moins sous forme de dérivés, dans les urines. Les travaux de Musculus et von Méring, ceux de Ktilz, ont démontré que, sous Tinfluence de Tadministration du chloral , les urines devenaient plus énergiquement acides qu'auparavant; et que celte acidité était due à la formation d*un corps qu'ils ont isolé et auquel ils ont donné le nom d'acide urochloralique : il résulte de la combinaison d'un dérivé du chloral, Talcool éthylique trichloré (qui peut être envisagé comme un produit de réduction du chloral), avec Tacide glycuronique, combinaison qui s'effectue avec perte d'une molécule d'eau.

Acide Alcool Acide

urochloralique. éthylique glycuronique.

trichloré.

On avait vainement recherché la présence du chloroforme dans les urines des sujets absorbant du chloral; mais ce résultat négatif na rien de surprenant, puisque nous savons que, même pendant la durée de Tintoxicalion chloroformique lente, la présence du chloroforme en nature ne peut être décelée dans l'urine.

Les formiates alcalins, lorsqu'on les administre seuls, sont à peu près inactifs, lorsqu'ils sont introduits par la voie buccale : je ne parle pas des injections in tra- veineuses sur lesquelles je me suis suffisamment étendu tout à l'heure. Lorsqu'on administre les formiates alcalins à l'homme ou aux animaux à la dose de 5 grammes, ils sont absolument inactifs. Il en est de même pour l'acide formique qui prend naissance dans l'économie par suite de la décomposition du formiale d'éthyle.

De plus, comme je le disais tout à l'heure, il est nécessaire pour que la décomposition du chloral se fasse, que la température soit suffisamment élevée, et cela, même dans un milieu assez fortement alcalin. On peut mettre une solution alcaline diluée de chloral au libre contact de l'air : le mélange ne se décomposera pas, même si Ton y fait passer un courant d'air; il sera nécessaire pour arriver à

obtenir un commencement de décomposition que ]a température s'élève à 38^ ou 40^

Enfin, on a voulu apporter comme preuve de Taclion propre ce fait que le chloral manifestait ses effets habituels chez les g-renouilles exsangues et chez lesquelles on avait remplacé le sang par une solution physiologique de chlorure de sodium. C'est là un mauvais argument sur lequel il ne faut pas faire trop de fonds, parce qu'on peut toujours admettre qu'une petite quantité de sang ou de lymphe alcaline est restée dans l'économie, et qu'enfin, à la rigueur, les matières albuminoïdes ne seraient pas incapables, dans un semblable milieu, de concourir à la décomposition du chloral.

Depuis longtemps, Demarquay avait remarqué l'exhalaison du chloral en nature par les poumons,, exhalaison reconnaissable à son odeur spéciale.

Mais, un fait bien plus important, qui va résulter d'une façon très nette des expériences qu'on répète en ce moment devant vous, c'est celui des divergences que présente l'action pharmacodynamique du chloral et celle du chloroforme : avec le chloral on observe de rhyperesthésie; avec le chloroforme c'est, au contraire, de l'anesthésie.

Quand on introduit du chloral par ingestion, chez l'homme ou chez ranimai, on obtient un sommeil profond, alors que l'ingestion du chloroforme ne détermine aucun effet hypnotique et calme même assez peu la douleur, comme vous le savez.

Le chloroforme, lorsqu'il pénètre lentement et à petites doses dans le sang d'un animal, détermine de l'excitation, de l'insomnie, finalement la mort. Le chloral, lui, est bien loin de réaliser semblables phénomènes. En outre, le chloral anhydre est beaucoup plus toxique, dix fois plus environ, que le chloroforme qu'il contribuerait à former.

L'expérience que l'on reproduit en ce moment devant vous va en fournir la preuve. Voici une cloche sous laquelle nous avons mis du chloral anhydre de façon à saturer l'atmosphère de la cloche; voici une autre cloche sous laquelle on a mis du chloroforme. Dans chacune d'elles on vient de placer une grenouille. Or, tandis que vous voyez la grenouille de la cloche dont l'atmosphère est saturée des vapeurs de chloral manifester une excitation assez violente, vous voyez la grenouille qui se trouve sous la cloche au chloroforme

presque anesthésiée déjà et absolument calme, alors que l'autre réagit par des mouvements violents. La grenouille exposée aux vapeurs du chloral anhydre ne va pas tarder à périr, tandis que celle exposée aux vapeurs du chloroforme pourra être très facilement rappelée à la vie. Et cependant, si la théorie de Liebreich était vraie, la division des vapeurs devrait favoriser, dans une notable mesure, la décomposition du chloral dans le sang de la première grenouille.

D'autre part, des faits qui sont absolument contradictoires avec les expériences de M. Guérin que je vous rapportais tout à l'heure sont les suivants : c'est que l'action des albuminoïdes retarde, dans une très notable mesure, la décomposition du chloral. On a pu réaliser des combinaisons de chloral et de matières albuminoïdes, combinaisons se présentant sous forme particulière et telle que la matière albuminoïde est devenue complètement imputrescible.

Enfin, il ne faut pas oublier que, pour décomposer de l'hydrate de chloral, il est nécessaire d'employer une solution alcaline de degré de concentration assez considérable, beaucoup plus considérable que ne le présente le degré d'alcalinité du sang. Si, par exemple, on reçoit un jet de sang, au sortir de la veine de l'sufiimal, dans une solution de chloral, on ne peut pas en isoler de chloroforme si Ton n'ajoute pas une solution alcaline assez concentrée et, surtout, si Ton n'élève pas la température.

Enfin, Messieurs, en admettant pour un moment cette décomposition du chloral en chloroforme et en formiate, l'élimination du chloroforme, au fur et à mesure de sa production, le laisse dans l'organisme en quantité vraiment insuffisante pour produire son action. Je sais bien qu'on a invoqué l'état naissant, mais l'hypothèse de l'état naissant se trouve réfutée par l'expérience des trichloracétates : les trichloracétates doivent aussi produire du chloroforme à l'état naissant dans l'économie; or les animaux, comme je vous l'ai dit, ne sont pas du tout hypnotisés sous l'influence de l'administration des trichloracétates.

Il y a plus, ce fait de la décomposition du chloral est incompatible avec celui de l'action instantanée, presque foudroyante, qu'on obtient sous son influence lorsqu'il est introduit dans l'économie de l'homme ou des animaux par voie d'injections intra-veineuses.

On pourrait aussi invoquer, à l'appui de l'action propre du chloral, cette observation que les phénomènes d'excitation dus à l'inhalation

du chloroforme aussitôt après Tabsorption du chloral ne sont en aucune façon supprimés. Vous savez que dans la méthode d'anesthésie mixte de Forné, on administre le chloroforme pendant la période de sommeil chloralique et sans que la période d'excitation soit supprimée.

Aux arguments précédents j'ajouterai celui-ci, qui me paraît avoir une grande valeur : nous verrons plus tard qu'il existe un succédané du chloral, le crolon-chloral ou chloral butylique, qui possède une action physiologique très voisine de celle du chloral. Or, ce composé est moins stable encore que le chloral en présence des solutions alcalines qui le décomposent déjà à froid en fournissant, comme produit de cette décomposition, du formiate de potasse et du chloroforme propylique, composé fort instable, qui se dédouble aussitôt en donnant de Tacide chlorhydrique et du propylène bichloré.

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