‹ Leçons de pharmacodynamie et de matière médicale (volume 2)Chapitre 384 sur 406 · OBSERVATION DE ORE · texte numérisé non relu

OBSERVATION DE ORE

c'est, en quelque sorte, une véritable expérience de laboratoire; aussi, je crois devoir reproduire, in extenso, l'observation publiée au sujet de ce malade dans le mémoire de M. Oré.

Tétanos traomatiqoe traité par les injections d'hydrate de chloral dans les veines. — Anestliésie. — Gaérison.

Le 9 février 1873, j'ai reçu dans mon service, k Thôpital Saint-André de Bordeaux (salle 10, lit 14), un homme âgé de cinquante-deux ans, d'une constitution robuste, exerçant la profession de portefaix. — Cet homme, qui avait reçu dix-neuf jours auparavant une contusion à V extrémité infé^ rieure du médius gauche^ présentait, depuis quatre jours, des phénomènes tétaniques bien caractérisés.

A son entrée à Thôpital, je constatai Vétat suivant : L'écartement des mâchoires ne dépassait pas 5 millimètres; les muscles de la nuque, du dos, des lombes, étaient fortement contractés, la tète renversée en arrière. Les membres inférieurs possédaient encore une certaine liberté dans leur jeu physiologique, quand le malade reposait; mais le moindre effort pour se mouvoir, pour parler, pour avaler, le simple passage du doigt sur la surface cutanée, amenait brusquement des contractures généralisées à tout le système musculaire, affectant la forme tonique. Parfois même, le corps tout entier se recourbait en arc en prenant point d*appui sur Toccipital, la nuque et le talon.

En même temps se montraient des troubles respiratoires et circulatoires se traduisant par une exagération dans la vitesse du pouls, de la dyspnée, une cyanose incomplète. Les facultés intellectuelles sont intactes, mais le malade souffre beaucoup, et les douleurs, qui sont continues, présentent, au moment des accès convulsifs, un redoublement manifeste.

Sur le médius gauche, on ne trouve qu'une contusion, avec une ecchymose sous-un guéale. Néanmoins, la plus légère pression en ce point dé termine immédiatement une exagération dans la raideur tétanique et des douleurs intolérables.

En présence de cet état, dont le diagnostic, tétanos traumatique^ était facile à porter, je n'hésitai pas un instant à recourir aux injections d'hydrate de chloral dans les veines.

Le soir, â cinq heures, j'y procédai de la manière suivante : Une solution de i 0 grammes de chloral dans i 0 grammes d'eau fut reçue dans une seringue en verre dont le corps de pompe avait été calculé pour contenir ce mélange. (C'est, du reste, l'instrument indispensable en pareille circonstance, et qui, depuis ma première observation sur l'emploi du chloral par la voie veineuse dans le tétanos, a été construit, d'après mes indications, par MM. Robert et Colin.)

J'appliquai une ligature à la partie supérieure de l'avant-bras droit, aOn d'amener le gonflement des veines, puis je plongeai dans une des veines radiales un trois-quart capillaire. Le poinçon retiré, je m'assurai, par l'écoulement de sang qui se fit à travers la canule, que j'étais bien

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dans le vaisseau. La ligature une fois enlevée, je poussai lentement, mais d'un seul coup, le tiers de la solution : il me fut facile de le constater à Taide d'une graduation nellement établie sur la tige du piston. Aussitôt le malade présenta une série de phénomènes remarquables, qui se reproduisent constamment aussi bien dans les expériences de laboratoire que sur Thomme.

Il accuse, en effet, une sensation de resserrement général dans tout le thorax; il se plaint, il répète quil étouffe, quil va mourir; les côtes sont immobiles^ la face cyanosée, Uopisthotonos tend à s'accentuer davantage. En même temps, la bouche se remplit d'une écume blanchâtre, abondante, qui amène, pendant toute la durée de la crise, le besoin de cracher continuellement. Après une 1/2, i, 2 minutes au plus, cet ensemble de phénomènes, si inquiétants en apparence, disparaît, pour faire place au calme. Alors, la respiration et le pouls, d'abord accélérés, se régularisent. La coloration normale du visage remplace la teinte cyanique ; et, au grand étonnement de tous ceux qui étaient présents, le malade, jusque-là immobile, put s'asseoir dans son lit. La contraction des membres avait cessé, récartement des mâchoires mesurait 2 centimètres. Le soulagement qu'il ressentit fut si grand, qu'il me remercia de lui avoir rendu la vie, et qu'à cette demande adressée par un élève s'il se trouvait bien^ il répondit d'une voix très ferme et très accentuée : « Tout comme si je n'avais jamais rien eu ».

Je continuai à pousser l'injection, toujours lentement, qui amena les mêmes accidents, suivis bientôt du même calme. Mais, tout à coup, le malade ferma les yeux, ne répondit plus aux questions qu'on lui adressa, et tomba dans un sommeil anesthésique qui commença dès la fin de l'injection et dura jusqu'à quatre heures du matin. (Il avait fallu de cinq à six minutes pour amener ce résultat.)

J'ai insisté, à dessein, sur les particularités qui accompagnent l'injection intra-veineuse de chloral, afin de rassurer ceux qui, la faisant pour la première fois, pourraient se laisser impressionner par un ensemble de symptômes qui est, je le reconnais, de nature à effrayer quand on n'en a pas été souvent témoin. Du reste, je dois ajouter qu'avant de commencer, j'avais eu le soin de placer près de moi un appareil électrique énergique, à intermittences rapides, fonctionnant très bien.

Mes nombreuses expériences sur les animaux m'ayant démontré que le courant électrique est le seul excitant capable de faire cesser ou d'amoindrir les effets du chloral adminislré parla voie veineuse, il m'était impossible de négliger un moyen qui, à l'occasion, pouvait devenir si utile.

Le calme produit par l'injection se traduisit par une modification notable de l'état du pouls : il marquait avant, 90 pulsations; il tomba bientôt à 70.

A ce moment, le passage des doigts sur la surface cutanée, les mouvements qu'on imprimait aux muscles ne déterminaient plus de convulsions réflexes. On pouvait pincer impunément le malade, sans provoquer le moindre signe de sensibilité.

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L'anesthésie était si complète, que je pus explorer à mon gré le doigt écrasé, alors qu avant Vinjection la moindre pression y occanonnait la douleur la plus vive et exagérait Vétat tétanique. Je me décidai à faire Tavulsion de Tongle. J^introduisis sous lui la pointe d'une paire de ciseaux que je fis filer d'avant en arrière; il fut ainsi divisé en deux moitiés, que j'arrachai successivement avec des pinces. Cela fait, avec le tranchant du bistouri, je donnai à la plaie sous-unguéale une netteté qu'elle n'avait pas. Pendant toute la durée de cette opération, ordinairement si douloureuse, nous n'entendîmes point proférer la moindre plainte, ni faire le plus léger mouvement.

Je revis le malade à neuf heures du soir/: il dormait profondément, l'anesthésie durait encore. Je pus, sans le réveiller, le pincer avec force sur les membres inférieurs, sur la joue, promenei- la pulpe de mon index sur la conjonctive oculaire, sans déterminer le moindre mouvement réflexe. Or, il est démontré que, à la suite des inhalations de chloroforme, ce phénomène se produit lorsque la sensibilité est absolument éteinte.

Le sommeil dura jusqu'à quatre heures du matin.

Le 10 février, je constatai une amélioration notable dans un certain nombre de phénomènes tétaniques : ainsi, la mâchoire s'écarte de i 1/2 à 2 centimètres, les muscles du cou sont souples, les mouvements de flexion, d'exlension, de latéralité y sont bien revenus; les c6tes, mobiles, s'élèvent à chaque inspiration. La contraction a reparu dans les muscles du tronc et des membres inférieurs; il en est de même dans la masse sacro-lombaire. Le malade cherche-t-il à se relever en se cramponnant à la corde de son lit, il se lève tout d'une pièce. La sensibilité était incomplètement revenue, et la tendance au sommeil encore manifeste.

Je ne crus pas devoir faire à ce moment une* nouvelle injection : j'en retardai l'emploi jusqu'au soir.

Le soir, à cinq heures, f injectai une nouvelle dose de 1 0 grammes de chloral. Les phénomènes déjà si longuement décrits se manifestèrent avec le n\éme caractère. J'ajoute que le pouls qui, au moment de l'injection, marquait 80 pulsations, s'éleva bientôt à 90, 96, 112, 126, pour redescendre presque aussitôt à 96, 90, 80, 46, 54, 70. La température, qui était de 37°, 8, baisse à 37^2.

Comme après la première injection, l'abolition du mouvement et de la sensibilité fut absolue.

Le 11 février, neuf heures. — Le malade est dans une sorte de coma, il paraît abattu et répond mal aux questions qu'on lui adresse. La contracture des mâchoires est plus prononcée que la veille; il présente des crises convulsives assez fréquentes et prolongées; c'est alors que je me décide à faire une troisième injection de 10 grammes de chloral, qui est suivie du môme calme, du même sommeil et de la même anesthésie que les précédentes.

J'ai revu le malade à midi, à trois heures, à sept heures, à neuf heures, à minuit : il était notablement mieux; le pouls et la respiration offraient leur rythme normal. Je me hâte de dire que j'ai profité des rares instants où le sommeil semblait disparaître momentanément pour faire prendre des potages au tapioca.

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