‹ Leçons de pharmacodynamie et de matière médicale (volume 2)Chapitre 68 sur 406 · DISSOCIATION DES PHÉNOMÈNES VITAUX · texte numérisé non relu

DISSOCIATION DES PHÉNOMÈNES VITAUX

Claude Bernard, à qui sont dues ces premières recherches, avait fait des anesthésiques le réactif de la vie : tout ce qui résiste, tout ce qui échappe à l'action des anesthésiques, comme les phénomènes de digestion et de respiration, est du domaine des forces mécaniques ou des forces physico-chimiques; au contraire, les phénomènes de sensibilité, de mouvement, les sécrétions, les phénomènes d'assimilation, sont des phénomènes d'ordre vital, ce sont ceux qui cèdent aux anesthésiques. Il y a là évidemment une conception philosophique extrêmement remarquable, une sorte de possibilité d'établir, dans une certaine mesure, ce qu'il y a d'immanent et d'essentiel dans les phénomènes vitaux, par rapport à ce que la vie emprunte aux phénomènes physico-chimiques et aux phénomènes mécaniques.

Au fur et à mesure que les fonctions se perfectionnent le protoplasma se différencie, les éléments anatomiques revêtent une constitution particulière en rapport avec le rôle que les lois du perfectionnement physiologique les appellent à jouer dans Toi^anisme; ils acquièrent par conséquent des propriétés spéciales en vertu de cette différenciation ; mais à côté de ces propriétés spéciales, ils conservent des propriétés générales qui sont communes à tous les éléments vivants et qui caractérisent d'ailleurs toutes les substances vivantes : ainsi, la fibre nerveuse ne se contracte pas comme la fibre musculaire, mais elle respire et elle se nourrit comme cette dernière. Les anesthésiques sont capables de modifier en les entravant, ou les supprimant, des propriétés générales comme celles dont je viens de vous parler, mais ils modifieront encore mieux les fonctions spéciales en les atteignant avec une énergie plus ou moins considérable : si la quantité de substance anesthésique n'est pas trop considérable, le nerf et le muscle, tout en ayant effectivement perdu leur myotilité et leur conductibilité, continueront à respirer et à se nourrir.

Il y a d'ailleurs, dans l'action exercée par les anesthésiques sur tous les éléments vivants, une sorte de fonds commun dans les manifestations qui est dû précisément à l'atteinte semblable portée aux mêmes fonctions. Cet ainsi que le chloroforme, l'éther, le protoxyde d'azote, le froid, l'ivresse, une syncope déterminée par un procédé quelconque, produisent une anesthésie possédant un certain nombre de traits communs empruntés à ce que des propriétés générales déterminées du tissu vivant sont touchées dans tous les cas.

ACTION SUCCESSIVE, CLASSEE 95

Cependant, les interprétations que je viens de vous donner ne paraissent pas exclusivement applicables à tous les agents. Il est bien difQcile d'admettre que le mécanisme de Tanesthésie sous rinfluence du protoxyde d*azote ou sous Tinfluence de Tasphyxie est identique à celui dont je viens de vous parler, et peut s'expliquer par une déshydratation passagère du protoplcisma. Qu'il y ait une modi- 6calion du protoplasma, cela est évident, mais cette modification peut ne pas être identique avec les divers agents, elle peut être due, ainsi que je vous le disais tout à Theure, à une simple modification transitoire de la constitution moléculaire des albuminoïdes contenus dans ce protoplasma.

Quoi qu'il en soit, l'anesthésie se caractérise par une suspension temporaire ou définitive des difTérents modes d*activité du protoplasma, par suite d'une désorganisation, si l'on peut employer ce mot qui est peut-être un peu exagéré, mécanique, physique ou chimique qu'il subit sous l'influence des agents anesthésiques.

L'emploi chirurgical des anesthésiques utilise le premier degré de cette action générale exercée par les anesthésiques sur le protoplasma vivant. C'est donc un phénomène d'un ordre beaucoup plus général que ne le pensaient Flourens et Longet lorsqu'ils firent leurs premières recherches sur les anesthésiques et qu'ils les regardèrent comn>e exerçant une action élective unique, croyaient-ils, sur le système nerveux central. L'action sur le système nerveux est évidemment celle qui frappe le plus; mais, comme nous venons de le voir, aucun élément quel qu'il soit n'échappe à l'action des anesthésiques, tous sont intéressés dans une mesure plus ou moins grande. Cette action sur tous les éléments analomiques est universelle, mais successive, classée; et, au fur et à mesure qu'une cellule ou qu'un être vivants montent de plus en plus dans l'échelle des êtres organisés, l'action des anesthésiques demande, pour se produire, un temps plus ou moins considérable, une imprégnation plus ou moins profonde : c'est ainsi par exemple que si l'on prend un mélange aneslhésique de composition déterminée, un mélange comme celui que je vous citais dernièrement, à 10 grammes de chloroforme pour 100 litres d'air, on observe qu'un oiseau est anes- Ihésié au bout d'une période de quatre minutes, qu'une souris met dix minutes, une grenouille de quinze à dix-huit minutes, une sensitive vingt-cinq minutes. Chacun des éléments de l'organisme est

frappé à son tour; et Ton peut observer que le plus résistant est celui qui représente la fonction la moins élevée.

Action sur les éléments nerveux. — L'action des anesthésiques sur les éléments nerveux est celle qui est la plus frappante et celle, en effet, qui a immédiatement attiré Tattention des premiers observateurs. Le système nerveux représente en quelque sorte le sommet de la hiérarchie vitale : ce sont les centres nerveux qui sont impressionnés avant tous les autres et, parmi les centres nerveux, ce sont d'abord les hémisphères cérébraux, instruments des phénomènes de perception sensorielle et de conscience, sur lesquels vient porter l'action des anesthésiques.

Cette action progressive exercée par les anesthésiques sur le système nerveux permet précisément d'en réaliser l'utilisation au point de vue de l'application. L'anesthésie chirurgicale n'est en somme qu'un empoisonnement limité, le premier stade de l'empoisonnement général auquel les anesthésiques peuvent donner naissance en vertu de l'action progressive qu'ils exercent lorsqu'on les laisse au contact des éléments vivants. L'activité de tous les organes peut être atteinte successivement jusqu'à ce que, la dose mortelle étant obtenue, l'organisme, quel qu'il soit, succombe sous l'influence de l'excès de l'anesthésique.

Le point intéressant au point de vue de l'application, c'est la fixation de ce qu'on a appelé la zone maniable, c'est-à-dire l'écart plus ou moins considérable qu'il y a entre la dose mortelle et la dose utile. Il est évident que plus cet écart sera considérable, plus l'anesthésique en question présentera d'avantages.

Il est nécessaire, pour que l'anesthésique puisse être utilisé, que son action ne se produise pas simultanément ou en un temps très court sur tout le système nerveux : entre autres desiderata, il est absolument indispensable que l'intégrité des parties des centres nerveux qui gouvernent la circulation et la respiratipn soit respectée pour que l'organisme ne succombe pas à l'agression des anesthésiques; et ce sont, fort heureusement d'ailleurs, celles qui sont atteintes en dernier lieu et qui résistent le plus longtemps.

Quel que soit le genre de l'anesthésique employé, l'expérimentation démontre, en effet, que le bulbe est toujours Vultimum moriens; il y a une graduation nécessaire qui est facile à vérifier par l'expérience et qui montre que les hémisphères sont impressionnés tout

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