THÉORIES CHIMIQUES
silence; la monotonie produite par la continuité ou la répétition des mêmes impressions ; le froid, la chaleur, la digestion, les substances narcotiques, peuvent produire le sommeil. Il faut donc qu'il y ait, dans cette masse de causes si différentes, une sorte de fonds commun, un mécanisme analogue qui puisse expliquer comment le sommeil se produit. On a dit que le sommeil était Vélat de repos delà cellule nerveuse; ce n'est pas là évidemment une explication, mais simplement Ténoncé d'un fait.
Dans ces dernières années, la question a fait un pas très considérable; et c'est surtout à partir du moment où les physiologistes se sont avisés de chercher expérimentalement quelles étaient les modifications qui se produisaient dans la composition chimique des liquides nutritifs afférent et efférent, c'est-à-dire du sang qui arrivait à un oi^ane et de celui qui en sortait, que la question qui nous occupe est entrée dans une phase intéressante. C'est ainsi qu'on a cherché à établir une comparaison entre ce qui se passait dans le tissu nerveux sous l'influence de l'état de veille ou de sommeil avec ce qui se passait dans le tissu musculaire suivant qu'il était actif ou inactif.
Par assimilation avec la théorie de Preyer expliquant la fatigue du muscle par les substances ponogènes, l'action épuisante exercée par les principes de désassimiiation d'origine nerveuse serait due surtout à la production de l'acide lactique. A l'appui de cette interprétation, Preyer administrait à des individus ou à des animaux de l'acide lactique ou du lactate de soude en quantité un peu considérable; et il prétendait que sous l'influence de l'action exercée par cet acide lactique il voyait survenir plus ou moins facilement le sommeil.
Cette interprétation ne me parait pas être absolument et exclusivement exacte ; mais elle a frayé la voie à des interprétations beaucoup plus générales, entre autres, celle qu'on pourrait appeler la théorie de Voxydation insuffisante (ou théorie de Sommer), et surtout la théorie de la soustraction de V oxygène actif (ou théorie de Pflûger), qui sont infiniment plus probantes et en concordance bien plus étroite avec les résultats expérimentaux.
Pour Sommer et pour ceux qui adoptent cette théorie, l'état de veille ne serait autre chose que le résultat de la respiration cérébrale et le sommeil autre chose qu'un état d'asphyxie du cerveau. Byford,
i2-2 THEORIE DE PFLUGEU
en 1856, faisait déjà remarquer que le liquide nourricier traversant les centres nerveux a pour mission de fournir des matériaux entretenant la structure et le travail des organes, et qu'il est, par conséquent, dépouillé de l'exercice de ces fonctions lorsqu'il a traversé l'organe dont il était chargé d'entretenir la vie : le sommeil serait la conséquence des modifications que le sang supporterait de ce fait, et il fournirait le moyen de réparer, par suite de l'accumulation intra-vasculaire de nouvelles réserves nutritives effectuées pendant sa durée.
C'est là une théorie un peu nuageuse et basée exclusivement sur le raisonnement; il en est autrement de la théorie de Pflûger qui constitue une théorie physiologique, sanctionnée par l'expérience dans une certaine mesure.
Pour Pfluger, le jeu des organes, ainsi que la vie, est essentiellement subordonné à la dissociation de la matière vivante ; le sommeil ne serait que l'intermittence de cette dissociation. Il établit comme base de sa théorie que la condition première de toute excitabilité est la présence de ce qu'il a appelé Voxygène iniramoléculairCy c'est-à-dire l'oxygène capable de déterminer des combustions dans l'organisme. Pour lui, il n'y a aucun organe chez lequel la privation de l'oxygène se fasse ressentir avec plus de promptitude et d'énergie que l'encéphale.
Cette présence de l'oxygène intra-moléculaire diminue nécessairement par suite de la formation de l'acide carbonique. Lorsque cet oxygène a servi à réaliser des combustions, il se ferait, au moment de la production de l'acide carbonique, une oscillation énergique dans les atomes qui constituent la molécule organique, oscillation tout à fait comparable à celle qui se produit dans un mélange gazeux au moment de l'explosion signalant la formation d'un nouveau composé chimique; et ce serait précisément la transmission de molécule à molécule du mouvement déterminé par celte explosion qui serait pour lui la cause productrice et, par conséquent, l'origine de l'état de veille.
Pour Pflûger les anesthésiques empêcheraient cette action de deux façons : d'une part, en s'emparant de l'oxygène, soit directement, comme le protoxyde d'azote, soit indirectement, comme l'éther, le chloroforme, etc., par suite de la combustion du carbone qui serait mis en liberté dans l'organisme ; et, d'autre part, les ânes-
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thésiques auraient la propriété d'empêcher l'activité de cet oxygène intra-moléculaire, c'est-à-dire de lui enlever le pouvoir dynamique qu'il possède et en vertu duquel il effectue les combustions.
Une théorie semblable à celle-ci et que je vous citerai parce qu elle a un certain intérêt au point de vue qui nous occupe, est celle de Kohlschûtter. C'est à peu près la théorie de Pflûger, mais envisagée d'une façon différente quant au mécanisme. Pour ce physiologiste, la réserve de substances nutritives accumulée pendant la période de sommeil suffît pour tout le reste de la journée de travail aux excédents de la dépense cérébrale sur la recette sanguine du cerveau. L'épuisement de cette réserve entraîne le repos spontané de l'organe et ramène périodiquement le sommeil qui peut la reconstituer. De plus, les modifications subies par la circulation sanguine viennent encore accentuer ces alternatives d'épuisement et de restauration : le courant plus rapide du sang dans le cerveau à l'état actif, c'est-à-dire pendant la veille, est plus apte à entraîner les produits de désassimilation; et, au contraire, le courant plus lent pendant le sommeil se prête mieux à la fixation des matériaux de réserve.
Cette interprétation est ni plus ni moins susceptible de démonstration expérimentale, et tout aussi acceptable que celle des substances ponogènes qui revient, en définitive, à admettre une série de phénomènes très voisins de ceux que je viens de vous exposer, sinon même identiques : le sang affluant dans les centres nerveux pendant la période de veille donnerait lieu à la formation de produits de désassimilation qui, à certains moments de leur accumulation, détermineraient l'arrêt de la fonction : pendant le sommeil il y aurait, au contraire, une accumulation de réserve nutritive de façon à permettre, pendant la veille suivante, le maintien du système nerveux en état de fonctionner.
Si je passe ainsi en revue devant vous ces théories, c'est que nous allons être obligés d'emprunter à chacune d'elles pour pouvoir réaliser une sorte de théorie synthétique permettant actuellement l'interprétation du plus grand nombre des phénomènes.
Une autre théorie, toute récente, celle-là, c'est la théorie des leucomaïnes qui a été mise en avant par Léo Errera. Pour cet auteur, le sommeil serait produit par des leucomaïnes qui agiraient directement comme substances narcotiques. Pour étayer cette interprétation, il