PHÉNOMÈNES PSYCHO-SENSORIELS
l'incertitude. Je veux dire, par là, cet état moral particulier qui fait que l'individu ne sait à quel parti s'arrêter et peut, avec la plus grande facilité, changer d'opinion pour des choses même en apparence certaines : c'est ainsi que l'on peut parfaitement le faire douter de la date d'un jour, d'un fait facilement appréciable et des plus simples à vérifier, comme si les cellules cérébrales reculaient devant le moindre travail, la moindre fatigue. En même temps, cet individu se fait remarquer par une apathie, une passivité, un état d'indifférence, une impuissance de raisonnement tout à fait particulières et qu'on ne rencontre au même degré dans aucune autre circonstance.
De plus, ainsi que l'a fait remarquer M. Raymond il n'y a pas fort longtemps, l'état d'astasie et d'abasie qu'on peut observer chez les sujets au cours de cette affection relèvent beaucoup plus d'un désordre psychique que d'une véritable paralysie motrice, et ils présentent une relation beaucoup plus étroite avec un état hystériforme qu'avec une impuissance de la contractilité musculaire. D'ailleurs, la paralysie qu'on peut observer chez ces alcooliques va diminuant d'intensité depuis les extrémités des membres jusqu'à leurs racines; et, en outre, l'impuissance fonctionnelle est toujours en disproportion avec le degré de la paralysie et l'atrophie que l'on peut observer.
Il faut signaler également ce fait que l'amnésie est continue, et en opposition avec l'amnésie temporaire, un peu rétrograde, ou, comme le disait Charcot, un peu antérograde, qui caractérise l'alcoolisme aigu. Cette amnésie est rarement complète et définitive, et c'est bien plutôt, comme l'a fait remarquer M. Ribot, une amnésie d'évocation qu'une amnésie vraie : elle porte principalement sur les faits nouveaux venus à leur connaissance ; mais il est facile chez ces individus, chez qui paraît exister une amnésie plus ou moins profonde, de ressusciter les anciens souvenirs, de les évoquer en les mettant sur la voie, au moyen d'un fait capable d'exciter chez eux le souvenir des faits anciens. Chez les alcoolisants chroniques, la guérison de cette amnésie est la règle; mais il est bien entendu que cette guérison dépend de la durée de l'intoxication et de la gravité des lésions. A une certaine période de l'intoxication, les lésions peuvent arriver à être telles que l'amnésie est plus ou moins irréparable.
Un auteur russe, Korsakow, a cherché à faire de ces psychoses polynévritiques, aussi bien de celles qui se montrent sous l'influence de l'alcoolisme que de celles qui sont produites par d'autres intoxica-
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lions, une théorie générale d'après laquelle ces psychoses seraient dues à une toxémie. Pour cet auteur, ce serait à une modification des qualités de nutrition du sang qu'aboutiraient en définitive ces différentes formes d'intoxications, et pour lui les psychoses seraient consécutives à la production de ptomaïnes qui constitueraient la cause de ces accidents.
Je trouve que M. Raymond a raison de s'élever contre cette interprétation; et que les faits sont assez nombreux maintenant qui permettent de montrer, dans les différentes psychoses, d'origine saturnine, arsenicale ou autre, des différences suffisantes pour ne pas permettre leur interprétation à l'aide de cette seule toxémie commune aux différentes manifestations que l'on peut observer.
D'ailleurs, il est un fait aussi facile à constater avec l'alcool qu'avec les autres substances toxiques : c'est que l'alcool exerce une influence délétère sur les nerfs périphériques, la moelle ou le cerveau, dans une mesure prépondérante suivant les prédispositions individuelles du sujet affecté. L'idiosyncrasie localise évidemment davantage Télectivité d'action que l'alcool manifeste déjà à un très haut degré sur le système nerveux; on peut dire, d'autre part, que l'hérédité crée ou exagère un locus minoris resistentiœy mais il est évident que c'est en raison de ce locus minoris resistentiœ créé par l'hérédité ou les différentes façons d'être de l'individu, que telle manifestation se montre de préférence.
Ce fait, à lui seul, me parait inconciliable avec la théorie de Korsakow, mais les faits expérimentaux sont encore en contradiction plus Ûagrante avec cette interprétation. On n'a pas pu, jusqu'alors, déterminer d'une façon indiscutable des névrites expérimentales chez les animaux : on peut bien, en provoquant un état de cachexie plus ou moins accentué, en soumettant les animaux à des conditions hygiéniques plus ou moins fâcheuses, arriver à favoriser le développement des névrites, mais jamais l'état de cachexie n'égalera les prédispositions individuelles que l'on peut observer chez l'homme et que Ion ne peut parvenir à réaliser chez les animaux.
Pour terminer ce qui est relatif à ce chapitre, je vais vous donner les caractères assignés par M. Raymond à la polynévrite alcoolique.
Un premier groupe de symptômes est caractérisé par des troubles (U sensibilité, qui consistent en paresthésie, douleurs à caractères variables siégeant soit sur le trajet des troncs nerveux, soit à la
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surface du tégument, soit même dans la profondeur des muscles et prenant alors le caractère de crampes; hyperesthésie, soit superficielle, soit profonde; anesthésie, surtout plantaire; enfin, phénomènes de ralentissement dans la perception des impressions sensitives.
Un deuxième groupe de symptômes est caractérisé par les troubles moteurs : c'est la paralysie motrice; plus rarement^ TincoordinatioB motrice qui accompagne, dans une certaine mesure, cette paralysie.
Un troisième groupe est constitué par les troubles trophiques : c'est une atrophie diffuse des muscles paralysés, atrophie qui peut même s'accompagner, d'une manière plus ou moins accentuée, de rétractions tendineuses, qui sont, en quelque sorte, le contre-coup de cette atrophie.
Un autre groupe de symptômes est constitué par les troubles vasomoteurs^ qui consistent en refroidissement local, œdème des membres inférieurs ; quelquefois cet œdème est plus ou moins localisé aux articulations.
Un cinquième groupe comprend les troubles des réflexes : l'abolition du réflexe rotulien, qui peut s'observer à une période assez avancée de l'alcoolisme chronique ; l'exagération des réflexes cutanés au niveau des zones d'hyperesthésie.
Un sixième groupe de symptômes comprend les troubles oculaires, consistant principalement en anesthésie rétinienne, caractérisée par un scotome central elliptique ; paralysie des muscles extrinsèques de l'œil; et Raymond fait ressortir la rareté tout à fait exceptionnelle du signe d'Argj^ll-Robertson, c'est-à-dire de l'abolition de la réaction des pupilles aux excitations lumineuses.
Enfin, un dernier groupe est constitué par les troubles mlellecluels qui doivent toujours coïncider avec les troubles dont je viens de parler, troubles intellectuels consistant principalement en manifestations délirantes, affaiblissement intellectuel, amnésie pouvant apparaître conjointement ou isolément. L'amnésie se présente très rarement indépendamment de toute trace d'affaiblissement intellectuel. L'affaiblissement intellectuel est caractérisé surtout par le défaut d'attention, de volonté, de jugement, de raisonnement : il peut même aller jusqu'à la confusion mentale. Enfin, les manifestations délirantes sont constituées par cet état que l'on a caractérisé par l'appellation de faiblesse irritable, par l'insomnie, par des sensations d'angoisse, des phobies, du délire, des illusions, des hallucinations quelquefois