ALTÉRATIONS DU TISSU OSSEUX
interrompues par des accès temporaires de délire maniaque, et enfin la démence comme expression extrême de ces troubles.
Les troubles de motilité que j'ai signalés antérieurement sont accompagnés, assez fréquemment, de dégénérescences particulières qui se montrent du côté des muscles : on peut observer des dépôts graisseux entre les faisceaux musculaires, ou bien une infiltration adipeuse interstitielle, et la dégénérescence granulo-graisseuse des fibres contractiles. La fibre musculaire perd sa striation, et elle est envahie par des granulations grisâtres et de nature graisseuse que l'on rencontre à l'intérieur du myolemme. Je vous ai déjà signalé, à propos des manifestations du côté des fonctions organiques, des lésions de ce genre sur le myocarde, en faisant ressortir leur importance relativement au mécanisme du muscle cardiaque.
Cette action de l'alcool doit être interprétée, d'une part, comme une action particulière de l'alcool sur le muscle, mais surtout, je crois, par l'existence de troubles trophiques qui paraissent bien plus en rapport avec les lésions du système nerveux. Dans tous les cas, on voit la substance musculaire passer par trois stades : d'abord un stade de décoloration, ensuite un stade de dégénérescence graisseuse, enfin un stade dernier d'atrophie.
On a signalé chez les vieux alcoolisants chroniques des altérations siégeant sur les os : ces altérations doivent se rapporter aussi à des troubles trophiques. Ils consistent dans la substitution plus ou moins accentuée de la graisse à la substance osseuse : pour employer une expression qui rende bien ma pensée, l'os devient vieux avant l'âge. On a signalé également l'ossification prématurée des cartilages. Quand il s'agit des os longs, on voit que le canal médullaire est agrandi; s'il s'agit des os courts, ce sont les vacuoles osseuses qui sont élargies. Dans les deux cas, les vides ainsi produits sont comblés par de la substance grasse.
Corrélativement aux altérations que je viens de signaler, se montre de la friabilité des os. On a également observé des ostéopathies qui ont pu faire penser aux douleurs ostéocopes de la syphilis, et, parfois même, des douleurs articulaires.
On a signalé un fait très intéressant, celui des altérations identiques du système osseux chez les animaux nourris presque exclusivement avec les résidus de distillerie.
Dellrinm tremens. — Telles sont, Messieurs, les modifications
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que Ton peut observer, sous l'influence de Talcoolisme chronique, d'une part sur les fonctions organiques, d'autre part, sur les fonctions du système nerveux. Mais si vous supposez maintenant que ces troubles gastriques, ces troubles de la motilité, que ces troubles intellectuels, ces illusions, ces hallucinations, ces conceptions délirantes, latents ou en partie effacés, se trouvent réveillés tout à coup par une cause occasionnelle, telle qu'une orgie, une émotion violente, un traumatisme, un excès de travail intellectuel, alors vous assisterez à cet épisode aigu et accidentel de l'alcoolisme chronique, à cet épisode qui a été caractérisé par l'appellation de delirium tremens.
Au point de vue clinique, il y en a deux formes distinctes à reconnaître : une première à laquelle convient la désignation de folie alcoolique lypémaniaque, dans laquelle vont prédominer les conceptions délirantes de nature triste et dépressive, sans agitation ni exacerbation considérable du tremblement, sauf cependant chez les héréditaires où l'on peut voir survenir du délire de la persécution bien spécifié; une seconde, la forme la plus fréquente, est celle à laquelle convient la désignation de folie alcoolique à forme maniaque^ et qui est caractérisée par une agitation extrême, une exagération considérable du tremblement, des illusions et des hallucinations menaçantes, du délire bruyant, loquace et incohérent.
Ces manifestations sont presque exclusives aux individus saturés d'alcool et, à ce point de vue, comme je l'ai laissé entrevoir tout à l'heure, on peut diviser les individus soumis à l'action de l'alcool en trois groupes, qui réagiront d'une façon fort différente en présence de la même quantité d'alcool, on pourrait presque dire : toutes choses égales d'ailleurs.
Le premier groupe comprendrait les sujets sains, exempts d'antécédents héréditaires fâcheux, chez lesquels l'alcool peut même devenir, par habitude, un excitant nécessaire : on a vu nombre d'individus chez lesquels l'état de plénitude des forces physiques et des facultés intellectuelles les plus brillantes et les plus élevées ne pouvait se manifester que sous l'influence du coup de fouet donné par l'absorption des boissons alcooliques. Ces individus seront peu ou pas affectés au point de vue de l'alcoolisme chronique : ce sont véritablement des privilégiés, mais ils sont toujours à la merci du moindre accident, puisque, sous l'influence d'une cause occasionnelle quel-
SUSCEPTIBILITES INDIVIDUELLES 265
conque, leur réceptivité pour Talcool peut venir à changer, et ils vont alors passer dans le deuxième ou même le troisième des groupes que je suis en train de vous dépeindre.
Le deuxième groupe serait caractérisé par l'absence de prédisposition héréditaire et névropathique, mais par la prédisposition à certaines affections organiques, notamment Tarthritisme : chez ces individus l'action de Talcool va se porter de préférence soit sur l'appareil circulatoire, soit, plus fréquemment, sur l'appareil digestif : le système nerveux pourra encore rester plus ou moins indemne.
Enfin le troisième groupe serait constitué par les individus à tare névropathique plus ou moins accentuée; tels, par exemple, ces individus chez lesquels l'entraînement à boire est absolument impulsif, ceux qui sont sur une pente de dégénérescence plus ou moins accentuée, quelle qu'en soitla cause, les fils de vésaniques, de névropathes, d'alcooliques, par exemple. Ce groupe serait caractérisé par cette appellation vulgaire, mais qui représente bien ma pensée, d'individus inpportant niai la boisson, se grisant facilement, et, par conséquent, aptes à ressentir d'une façon toute particulière les atteintes de l'alcool qui, chez eux, va porter son action, principalement, presque exclusivement même, sur les fonctions nerveuses.
L'influence de l'alcool est variable, je crois vous l'avoir indiqué déjà, aveclesdifférents climats, avec une vie plus ou moins active, un régime alimentaire plus ou moins substantiel, avec les races et même avec les sexes. Il y a également des circonstances dans lesquelles la réceptivité se montre atténuée ou, au contraire, exaltée : il en est ainsi, par exemple, pour les femmes chez lesquelles on peut constater parfois, à l'époque de la ménopause, une consommation d'alcool contrastant absolument avec leurs habitudes antérieures et qui, sans être un véritable excès, dépasse cependant la quantité utile et raisonnable, et déterminant, à cette époque particulière de leur existence, des phénomènes toxiques que cette même quantité ne déterminerait pas dans d'autres circonstances. Dans le plus grand nombre des cas, on ▼oit, au contraire, à l'époque de la ménopause, les femmes pouvoir supporter impunément des quantités d'alcool relativement considérables.
A côté de ces conditions qui peuvent permettre de tolérer Valcool, s'en trouvent d'autres, au contraire, dont le rôle consiste à
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faciliter les déterminations de ralcoolisme : tels sont les excès vénériens, qui ont été regardés comme capables de venir en aide, dans une très lai^e mesure, à ces manifestations d'intoxication. Mais il faut tenir compte surtout, ici, du rôle de ces substances que nous étudierons dans notre prochaine réunion, sous le nom d'apéritifs et de boissons alcooliques à essences, en même temps qu'il faut tenir compte du degré de concentration de l'alcool : ce n'est pas seulement l'ingestion de l'alcool à un degré de concentration assez élevé, mais plus encore l'ingestion de ces boissons qui renferment des essences exerçant une influence tout à fait particulière sur le système nerveux, qui réalise les meilleures conditions adjuvantes pour les
déterminations du délirium tremens.
D'autre part, un fait que je ne saurais passer sous silence est
celui des circonstances qui peuvent aider à l'explosion des attaques de délirium tremens. On peut faire deux catégories différentes de ces conditions déterminantes ; et on les a groupées sous deux chefs : le premier, que Ton a appelé délirium a potu nimiOj c'est-à-dire caractérisé par la diminution dans la quantité des boissons alcooliques; le deuxième, que l'on a appelé délirium a potu suspensOy c'est-à-dire caractérisé par la suppression brusque de l'alcool; c'est le plus fréquent.
Ce que les chirurgiens appelaient autrefois délire nerveux, délire traumatique, lequel a été surtout bien étudié par Dupuytren, c'està-dire le délire survenant à la suite d'une opération chirurgicale très légère, est le plus souvent, — il ne faut pas dire toujours, — d'origine alcoolique. De plus, on voit très souvent le délire se montrer chez des malades atteints de phlegmasies ou de pyrexies; c'est presque toujours au cours de la pneumonie ou d'une fièvre éruptive, réserve faite pour la variole, que se montrent les accidents du délirium tremens chez les alcooliques. D'autres circonstances peuvent également favoriser l'éclosion de cette manifestation : telles sont les hémorrhagies abondantes, les suppurations prolongées, qui semblent affaiblir la résistance du système nerveux central et amener à l'éclosion de ces accidents d'une façon plus ou moins facile. Enfin, les émotions morales vives, les préoccupations, les chagrins, les excès de travail peuvent même être la cause de la détermination des accidents n'attendant, en quelque sorte, qu'une occasion pour éclater.
Ce délirium tremens peut, ou bien éclater tout d'un coup, ou être
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précédé d'une certaine période pendant laquelle il se manifeste par des prodromes essentiellement psychiques : c'est ainsi que Ton voit des individus, manifestement soumis à Faction de Talcool, présenter tout d'un coup des modifications profondes de leur caractère, de leurs goûts, de leurs humeurs, de leurs facultés intellectuelles. Ces individus se trouvent alors en proie à des hallucinations visuelles %ères, à une insomnie qui ne fait que s'accroître ; ils sont affectés de tremblement léger, de troubles digestifs; et, tout d'un coup, après quelques jours de ces manifestations prémonitoires, on voit éclater brusquement le délire. En même temps, le sujet est agité par un tremblement intense, les hallucinations deviennent nombreuses et précises ; le delirium tremens se manifeste par son cortège de troubles de la sensibilité, de l'intelligence, de la motilité, des fonctions organiques, sur lesquels j'ai insisté précédemment.
Très souvent, le plus souvent même, ce début est brusque et se montre, comme je le disais, soit à la suite de l'absorption d'une quantité assez considérable de boissons alcooliques, soit vers le septième ■ou le huitième jour d'une pneumonie ou d'une fièvre éruptive, soit à la suite de la diminution ou de la suppression brusques de l'alcool ; en un mot, de toute cause, morale ou physique, capable de provoquer cet accès. Ces accidents de delirium tremens durent, en général, de trois à huit jours ; exceptionnellement, on les a vus durer pendant quinze, vingt et trente jours. La plupart du temps, lorsque la mort s'observe, elle est due à la maladie — pneumonie, fièvre éruptive — au cours de laquelle l'attaque s'est montrée. Souvent, un sommeil profond et prolongé constitue la crise terminale.
On a signalé différentes formes de delirium tremens : en plus de la forme, on pourrait dire classique, que je viens de vous rappeler, on a décrit encore une forme subaiguë, une forme convulsive. Mais il y a surtout une forme suraiguë, décrite par Delasiauve, qui est intéressante parce quelle s'accompagne très fréquemment de la mort : c'est une forme extrêmement grave, entraînant la mort dans 50 p. 100 des cas, sinon même plus : elle est caractérisée par une prodigieuse activité nerveuse. L'individu est en proie aux manifestations motrices et nerveuses sans paix ni trêve. Elle se caractérise également par la multiplicité et l'intensité extrême des fausses sensations, qui ne permettent pas à l'individu de manifester autre chose qu'un délire absolument incohérent; au lieu que, très