EXPERIENCES DE FÉRÉ
lement considérable, par rapport aux impuretés quelle renferme, que lorsque la quantité toxique, en une seule fois, de cette boisson est introduite dans Téconomie, il est certain que c'est à Talcool et non aux impuretés qu'il faut attribuer les accidents ; mais cela est vrai pour Imtoxication aiguë, et cela devient absolument inexact lorsqu'il s'agit de l'intoxication chronique par de petites quantités journellement et constamment répétées.
Alors, les produits accessoires, en dehors de leur action propre, déterminent évidemment une prédisposition de l'individu à subir l'influence de l'alcool éthylique d'une façon beaucoup plus efficace : cela diminue la résistance individuelle, et je crois qu'à ce point de rue, les bases pyridiques dont je parlais tout à l'heure doivent jouer un rôle considérable, au moins égal à celui des essences dont je parlerai dans un moment. Ces bases pyridiques ont été découvertes il y a quelques années par MM. Lebel, Morin et Claudon, dans l'alcool d'industrie : ils ont isolé de ces différents alcools un certain nombre de bases, parmi lesquelles une a été essayée sur les animaux par M. Robert Wurtz qui a pu démontrer que cet alcaloïde possédait une action stupéfiante et, finalement, convulsivante très analogue à celle que nous verrons, plus tard, être exercée par l'essence de l'absinthe.
Mais, les observations que je viens de vous citer ont reçu, de la part de M. Féré, la sanction expérimentale la plus remarquable et la plus curieuse que l'on puisse imaginer. Je vous ai déjà entretenu des recherches de Féré relativement à l'influence tératogénique exercée par les vapeurs d'alcool éthylique sur le développement des embryons de poulets. Eh bien, cette action qui a été démontrée par le retard dans le développement, ou par la fréquence des monstruosités, a été étendue par Féré aux diverses substances que je passe en revue en ce moment et que l'on peut rencontrer dans les différentes boissons et les différentes alcools.
M. Féré ne s'est pas contenté seulement d'exposer des œufs en cours d'incubation aux vapeurs des alcools et des substances dont je parle, mais il a trouvé le moyen d'injecter dans l'albumen de petites quantités de ces produits dilués dans l'eau; et voici les résultats auxquels il est arrivé. Qu'il s'agisse de vapeurs ou de dilution aqueuse de ces substances, les doses faibles d'alcool éthylique ont montré une action tératogénique assez peu offensive, on serait presque
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tenté de dire inoÉTensive; mais les alcools propylique, butylique, amylique, se sont montrés progressivement plus nuisibles, cette pro gression suivant l'intensité de leurs propriétés toxiques et croissant comme leur poids moléculaire. Les iso-alcools sont encore plus nuisibles que les alcools; et, fait bien curieux, conflrmant les obser\^ations cliniques dont aucune expérimentation n'avait pu rendre compte, Talcool méthylique a exercé une action tératogénique infiniment supérieure à celle de Talcool éthylique.
Si cette loi, ou plutôt cette pseudo-loi, mise autrefois en avant par Rabuteau, s'était vérifiée, l'alcool méthylique aurait dû, au contraire, exercer une action moindre que l'alcool éthylique; et c'est en effet le résultat auquel on arrive lorsque l'on recherche expérimentalement la valeur toxique de ces substances au moyen des injections intraveineuses; mais vous comprenez (acilement que les expériences tératogéniques de Féré sont infiniment plus délicates et que letir signification est bien supérieure à celle d'une injection intra-veineuse. Cette toxicité plus considérable de l'alcool méthylique explique, précisément, l'influence éminemment nuisible de certains alcools dénaturés, influence produite par de l'esprit de bois, par de l'alcool méthylique auquel on serait tenté d'attribuer justement un rôle peu offensif.
Mais, ce n'est pas seulement aux produits purs que s'est adressé Féré, il a fait comme Daremberg; il a pris du cognac et de l'armagnac de bonnes marques et a constaté que ces substances étaient plus toxiques que l'alcool éthylique pur; il a pris de l'alcool brut de pommes de terres, et il a vu cet alcool être infiniment plus toxique que les autres substances dont je viens de parler. A ce point de vue, l'acétone aurait une action tératogénique égale à celle de l'alcoo éthylique. Enfin, à degré de dilution égal, c'est-à-dire à richesse égale en alcool, il a vu les vins être plus nuisibles que l'alcool susceptible d'en être retiré par distillation, comme dans les expériences de Daremberg.
Quant aux essences d'anis, d'absinthe et d'autres plantes, elles augmentent, dans une proportion énorme, l'influence nuisible : c'est avec ces essences que les dégénérescences se montrent avec leur summum d'intensité, que l'on voit naître des animaux avec des articulations anormales, des doigts supplémentaires, un bec bifide; et surtout, que l'on arrive à déterminer, chez les petits poussins qui par-
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yiennent à éclore, des attaques épileptiformes identiques à celles que Ton peut provoquer chez les animaux par injection intra-veineuse de la même essence.
Ceci bien établi, je vais exposer maintenant les résultats des expériences dues à MM. Joffroy et Serveaux, expériences desquelles Joffroy a cru devoir tirer cette conclusion que je ne saurais accepter, que ralcool éthylique est à peu près la seule substance à incriminer dans ralcoolisme. Le tableau que voici vous représente précisément les équivalents toxiques, déterminés chez le lapin avec différents alcools et produits de consommation. Vous pouvez voir, par exemple, ce qui est concordant avec les observations dont je parlais tout à l'heure, et tout a fait discordant avec les conclusions de Joffroy, que le cognac jeune, Tarmagnac vieux, Teau-de-vie de cidre, le marc de Bourgogne possèdent une valeur toxique se rapprochant presque complètement de celle de l'alcool éthylique, et que certains alcools mauvais goût, comme Talcool de betteraves commercial, comme ce qu'on appelle, dans la rectification de l'alcool, les produits de tête qui passent au commencement de la distillation, les produits de queue qui passent à la fin de la distillation, possèdent une valeur toxique globale, si l'on
Équivalents toxiques (lapin) par voie dinjections intra-veineuses.
Alcool mélhylique , 25,25
— éthylique ' 11,70
— propylique 3,40
— isobutylique 1,45
— amylique 0,63
Aldéhyde 1,14
Furfurol 0,24
Acétooe 5,27
Cognac jeune (un an) 11,41
Armagnac vieux 11,10
Eau-de-vie de cidre (un an) 10,57
Marc de Bourgogne 9,84
Eau-de-vie de prunes (un an) 9,41
Kirsch des Vosges 8,40
Alcool de topinambour (commercial) 7,82
Alcool de betterave (commercial) 9,20 )
Produits de tête 9,78 [
Produits de queue 7,90 )
peut ainsi dire, inférieure à celle de l'alcool éthylique. Qu'est-ce que cela prouve, Messieurs? Cela prouve le bien fondé de la réserve que je faisais relativement à l'action exercée par les substances injectées
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OU ingérées tout d'un coupjans l'organisme, et à l'action exercée par une substance introduite d'une façon continue, constante et à petites doses ; je crois avoir insisté suffisamment sur ce point.
Un détail sur la façon dont MM. Joffroy et Serveaux ont procédé. Afin d'arriver à injecter une quantité d'alcool suffisamment considérable sans déterminer la coagulation du sang, ils étaient obligés d'injecter le liquide au titre de 10 p. 100 d'alcool absolu seulement: cela les conduisait à injecter des quantités énormes de liquide ; et alors il arrivait, au début, des coagulations qui déterminaient des thrombus et la mort subite des animaux. Ces expérimentateurs ont très ingénieusement tourné ces difficultés. Se souvenant d'une expérience due à Haycraft et de laquelle il résultait qu'en injectant par les veines d'un chien ou d'un lapin de l'extrait alcoolique de têtes de sangsues on arrivait à rendre ce sang incoagulable, sans faire éprouver aux animaux de troubles généraux, ils ont institué une technique particulière, qui est la suivante : dans un litre d'eau, il font infuser le tiers antérieur, coupé en petits fragments, de 8 sangsues ; ils y ajoutent 8 grammes de chlorure de sodium, ils laissent le mélange en macération de quatre à six heures, au plus, et le filtrent : c'est ce liquide filtré, auquel on ajoute de l'alcool de façon à l'amener jusqu'au titre de 10 p. 100 d'alcool absolu, que l'on injecte alors dans la circulation de l'animal, à l'aide du flacon de Mariotte pour avoir une pression constante.
L'injection est faite avec une vitesse de 1 centimètre cube par minute et par kilo d'animal. De cette façon, les expériences sont absolument comparatives, et les chiffres que j'ai rapportés ont donc une valeur relative considérable.
Mais je dis qu'il est absolument impossible de juger de la valeur nocive d'une substance, quelle qu'elle soit, par l'expérimentation physiologique exclusivement relative à la toxicité à court délai de cette substance. Cela foisonne dans la science, les preuves de ce que j'avance : est-ce que le plomb, l'arsenic, l'ergot de seigle, est-ce que la saponine, se conduisent de la même façon lorsqu'on les injecte par fractions répétées, à petites doses, ou en une seule fois en quantité suffisante pour déterminer des accidents?
Ce fait était déjà tellement bien dans mon esprit, depuis longtemps, qu'en 1888, dans un rapport que j'ai fait, avec le professeur Brouardel, au Comité consultatif d'hygiène publique de France, rela-