IVROGNES ET ALCOOLIQUES
plutôt le vin avec lequel les individus se grisaient; et on voyait alors des ivrognes, comme disait le rapporteur de 1852; on ne voyait pas dalcooliques.
Je sais bien que les conditions sont extrêmement complexes, et rendent les causes de l'alcoolisme bien difficiles à spécifier. Il est bien rare, surtout maintenant, qu'un individu se livrant à des excès de boisson, se livre, exclusivement, à une seule espèce de boisson : cela se voyait beaucoup plus fréquemment autrefois qu'aujourd'hui. Mais, si vous voulez rechercher comment les individus s'intoxiquent, quel est le mécanisme de leur intoxication, on arrive à classer les individus qui s'alcoolisent sous les quatre chefs suivants :
l^'Les œnophiles; ce sont ceux qui consomment 2, 3, 5, jusqu'à 10 litres de vin par jour, en moyenne 2 à 3;
2* Les éthylophiles; ceux qui consomment 2 à 10 ou 12 petits verres de 20 à 25 centimètres^cubes, quelquefois plus; cela fait déjà une assez grande quantité d'alcool ;
3* Les picrophiles ; ceux qui s'intoxiquent avec les apéritifs : cela varie de 2 à 10 verres de vermouth, absinthe, bitter, amers de toute sorte ;
4" Enfin les éclectiques : j'attire votre attention sur la marche et sur les conditions dans lesquelles cette catégorie d'individus s'intoxique. En apparence, c'est très inoffensif : deux litres de vin, deux petits verres, deux apéritifs ; cela a l'air assez innocent au premier abord; eh bien, c'est le chemin le plus remarquable pour aller à lalcoolisme chronique en fort peu de temps.
n faut compter ici avec l'alcool pris à jeun, — j'ai suffisamment attiré votre attention sur les inconvénients de l'ingestion de l'alcool lorsque l'estomac est vide pour n'avoir pas à y revenir : — les alcools de toute espèce, les quinquinas, les absinthes, les apéritifs dans lesquels il faut faire intervenir l'action des essences, sont presque toujours ingérés à jeun. Au bout de fort peu de temps, l'individu qui prend ces apéritifs n'a plus d'appétit; alors, il continue à ingérer ces prétendus apéritifs, mais il n'en prend plus un, il en prend deux, il en prend trois, etc.,** sous le prétexte spécieux de recouvrer son appétit. Il mange de moins en moins, il s'alcoolise de plus en plus. La conséquence de tout cela est bien facile à tirer.
Il y a déjà longtemps, malheureusement, que des médecins, des philosophes, des observateurs de tout genre ont attiré l'attention
la-dessus : c'est la diminution de la natalité ; la faiblesse congénitale de plus en plus accentuée chez les enfants, surtout dans les classes ouvrières, qui, par le fait même de leur métier, de leur profession, se trouvent entraînées à boire plus qu'elles ne devraient ; c'est le rachitisme, l'accroissement du nombre des cas d'épilepsie congénitale ou acquise, l'accroissement de l'idiotie et des divers états névropathiques, états qui ont été caractérisés par ces deux mots peignant absolument bien la chose, irritabilité et désorientation de l'individu; l'augmentation du nombre des phtisiques, l'augmentation des cas d'aliénation mentale sur laquelle j'ai déjà appelé votre attention.
Tous ces stigmates, toutes ces manifestations constituent, le plus souvent, le résultat de fécondations opérées pendant l'ivresse; et cette opinion appuyée sur des observations nombreuses et répétées, vient de recevoir, tout récemment, la sanction expérimentale. MM. Bonni et Ch. Garnier ont, en effet, démontré l'existence d'ulcérations du tube séminifère au cours de l'alcoolisme expérimental chez le rat blanc; et ces altérations entraînent nécessairement, dans le cycle spermatogénétique, des perturbations capables de donner lieu à la sécrétion de produits séminaux imparfaits.
On disait autrefois, et cette phrase est de plus en plus vraie, malheureusement, que le buveur donne, dans sa descendance, le meilleur signe des modifications profondes qui se produisent dans son organisme. En voulez-vous une preuve par des dhiffres? Les chiffres ont parfois une éloquence brutale, mais ils sont bien utiles à consulter. Voici une statistique due à M. Bourneville : à Bicêtre, de 1880 à 1890. c'est-à-dire dans un espace de dix ans, sur mille enfants idiots, arriérés ou épileptiques, 471 avaient un père alcoolique, 84 une mère alcoolique, 65 leur père et leur mère alcooliques.
Darwin déjà, il y a longtemps, disait que toutes les maladies produites par l'abus des spiritueux sont héréditaires et transmissibles jusqu'à la troisième génération, et que cela s'aggrave jusqu'à l'extinction totale, si l'absorption de liqueurs alcooliques persiste; il disait également, et vous en voyez la preuve dans la statistique précédente, que l'ivrognerie habituelle du père influait plus que celle de la mère sur la constitution des enfants.
Les tares héréditaires que l'on peut observer chez des individus ne présentant aucun des stigmates évidents et indiscutables de ralcoolisme chronique sont plus particulièrement caractérisées par des