‹ Leçons de pharmacodynamie et de matière médicaleChapitre 338 sur 486 · L'OPIUM AU XVIV SIÈCLE · texte numérisé non relu

L'OPIUM AU XVIV SIÈCLE

Ettmuller est un de ceux qui ont le mieux étudié Topium et le premier qui attira Tattention sur son action diaphorétique, dont il rechercha la cause. Les effets vomitifs et emménagogues, rinfluence de Topium sur les crises, avaient été également Tobjet de ses études.

Kaîmpfer rapporta de son voyage en Perse, en 1687, des données nouvelles sur la préparation de l'opium dans celte région du globe; il introduisit en France des échantillons d'opium parfumé avec de la muscade, de la cardamome, de la cannelle, du macis, de l'ambre gris, etc. Il dévoila également le secret de la préparation appelée Thériaka , et fit ressortir les applications de l'opium à titre de substance stimulante.

A cette époque, d'ailleurs, on commençait à s'occuper des propriétés noosthéniques et exhilarantes de l'opium ; et, dans la curieuse monographie qu'il a écrite au sujet de sa méthode de préparation de la Thériaque, en 1681 , Moyse Charas, comparant l'opium à l'alcool, en déduit qu'il n'est pas plus suprenant pour l'un que pour l'autre de les voir produire l'excitation d'abord, puis, à plus forte dose, le sommeil. « Je diray sur ce sujet que le soulfre de l'opium étant de sa nature chaud et inflammable, et étant le principal auteur de tous les effets de l'opium, ceux-là se sont bien trompez qui ont crû qu'il étoit d'une substance froide, et que sa vertu soporifère ne provenait que des qualitez froides qui estoient en luy ; puisque nous voyons tous les jours que le vin bû par excès, ne manque pas de donner de l'assoupissement, lequel, d'un commun consentement, est attribué à l'esprit de vin qui est sulfureux et inflammable, et par conséquent chaud. Et les expériences souvent réitérées que j'ay veu de l'opium extrait suivant ma méthode, m'ont appris que la vertu assoupissante qu'on croit remarquer principalement en l'opium n'est pas celle qui est la plus considérable, mais bien cette vertu secrète, que son soulfre luy donne, pour appaiser tous mouvements internes surnaturels, et pour fortifier les parties en sorte qu'elles soient après cela beaucoup plus propres à faire leurs fonctions. Je ne m'étonne pas aussi que les Turcs aient accoutumé de prendre jusques à une dragme [3 grammes 90] d'opium tout crud, lors qu'ils doivent aller à la bataille, ou lors qu'ils veulent faire quelque ouvrage qui demande le concours de toutes leurs forces, puisque l'opium est bien capable de cela, sur tout en des corps qui s'y sont habituez.

« J'ay sceu aussi par des docteurs fort dignes de foy, qu'ils avoienl

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pris eux-mêmes, et fait prendre très souvent à leurs malades de Textrait d'opium dans une même maladie, non pas véritablement en une si grande dose, mais qu'ils n'avaient jamais remarqué d'assoupissement extraordinaire, mais bien une très grande tranquillité, une pacification de tous mouvements internes, et une suspension de toutes sortes de fluxions [sécrétions]; qu'ils avaient toujours reconnu que celuy qui en avoit pris se trouvoit tout fortifié, et qu'il y en avoit eu de ceux-là qui s'étoient plaints d'avoir eu ensuite une érection toute extraordinaire. Ce qui correspond aussi à ce que j'ay appris, qu'on s'en sert en Turquie, entre plusieurs autres usages, pour exciter le coït, et pour multiplier la semence, ce qui ne m'est pas difficile à croire. Je laisse aux Philosophes le soin de raisonner sur tous ces divers eflets de l'opium, qui méritent bien un attachement tout partiticulier pour en découvrir la véritable cause. »

Dans ses Recherches sur le pouls publiées en 1734, Bordeu énonça nettement, le premier, l'action cardiaco-vasculaire exercée par l'opium. En eflet, l'opium élève le pouls, il le dilate^ le rend plus souple, moins convulsif, quelquefois plus fréquent; il lui fait éprouver une modification à peu près semblable à celle qu'il subit dans un sommeil profond et qui approche beaucoup du pouls développé, du supérieur et de celui de la sueur. Ces modifications constituent, pour lui, des qualités favorables à la production des o^'ises, ces phénomènes judicateurs de nos ancêtres.

A cette époque, apparaît le traité de Balthazar de Tralles [Breslau, llol], Opii usus salubris et noxius in morborum medela, solidis et certis principiis superstructus, la plus complète et la plus remarquable monographie qui aitjamais été écrite sur l'opium, et que l'on peut encore consulter aujourd'hui comme la source la plus riche de nos connaissances sur l'action physiologique de cette drogue, révélée par ses efiets cliniques.

En raison de sa qualité de médicament universellement et à tout propos employé, l'opium ne pouvait manquer, mieux encore que des nouveaux venus dans la matière médicale tels que l'antimoine et le quinquina, de servir de prétexte aux discussions théoriques. Ainsi que le dit Fonssagrives, il fut pour toutes les doctrines médicales un terrain de controverse et une sorte de pivot d'argumentation.

Les libelles dans lesquels on prétendait révéler une partie des méfaits qui lui étaient imputables ne furent pas plus épargnés à

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Topium qu'aux autres médicaments que je viens de citer : telle la dissertation de Stahl^ intitulée Impostura opiiy qu'il termine par l'espoir de voir bientôt l'opium rayé de la liste des médicameoU : € Veniet forte lempus ad posteritatem omnibus votis prsecipiendum que ejus facinora severiore quant nudarum de hortalionutn energid cornpescantur, faxit Deus ».

C'est peut-être à ce jugement, aussi sévère qu'injuste, porté sur l'opium par une des illustrations de la fin du xvn" siècle — c'est vers 1694 que Stahl publiait son libelle — qu'il faut attribuer le peu d'intérêt que lui porta Etienne-François Geoffroy et la place peu importante qu'il occupe dans son Traité de matière médicale. Hecquet chercha à relever l'opium de la défaveur dans laquelle il était tombé et résuma dans une dissertation en forme de lettre, intitulée Réflexion sur l'usage de C opium y des calmants et des narcotiqties pour la guérison des maladies (1726) les résultats de ses observations : entre autres choses, il y signale le danger de l'administration de l'opium aux nourrices et aux enfants. Des voix plus autorisées que la sienne, celles de Tissot, de Barthez, de Lorry surtout, auquel n'échappa point la remarquable action stimulante exercée par l'opium et qui fit de cette drogue une étude particulière et attentive, s'élevèrent au milieu du xviii' siècle en faveur de ce médicament. J'ai déjà cité l'opinion de Bordeu et le Traité de Balthazar de Tralles, contemporains des précédents. Mais c'est surtout avec John Brown, d'abord le disciple et l'ami, plus tard l'ennemi le plus acharné de Cullen, que la controverse prit un caractère agressif.

Dans son Traité de matière médicale^ Cullen affirma nettement les propriétés excitantes de l'opium, déjà entrevues plus d'un siècle auparavant, comme le démontre la citation de Moyse Charas reproduite précédemment. Cullen combat l'opinion que l'opium exerce exclusivement son action sur le cerveau pour provoquer le sommeil; il pense que la substance nerveuse en totalité, quel que soit son agencement, cerveau, moelle, troncs nerveux, ganglions, subit l'influence du médicament qui possède la propriété d'émousser la sensibilité et l'irritabilité du système anatomique et d'en diminuer les propriétés fonctionnelles motrices. Supposant l'existence d'un fluide nerveux doué d'une mobilité extrême, il admet que l'opium est capable de la diminuer, et même de l'enchaîner complètement si la dose est suffisante; mais il établit, à côté de cette sédation sur les fonctions de la

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vie animale, le fait d'une stimulation particulière; et il assure que lopium recèle des propriétés stimulantes que la thérapeutique peut utiliser. Il remarque que les narcotiques, au lieu d*agir toujours comme sédatifs ou de diminuer l'action du cœur, sont fréquemment un puissant stimulant pour cet organe, dont ils augmentent souvent la force et la fréquence quand ils commencent à agir.

Comme l'avait fait Moyse Charas dans le passage que j'ai cité, il compare l'action de l'opium à celle des spiritueux, qui sont des narcotiques et qui recèlent cependant un principe stimulant; mais, cherchant à pousser plus loin l'interprétation et la connaissance des causes, il reconnaît deux genres de stimulation, l'une directe, et l'autre indirecte ou par force réactive^ représentant la résistance, suivie d'un certain degré d'activité, que l'économie animale oppose naturellement à tout ce qui est capable de lui nuire : ce serait cette dernière, au sujet de laquelle il fait intervenir dans une puissante mesure la force conservatrice et médicatrice de la nature, que détermineraient Topium et les liqueurs alcooliques.

P(MV»sant à outrance les vues de son ancien maitre, Brown fit de lopium un agent uniquement stimulant. Sa fameuse exclamation : • Me, HercUy opium non sedut ! » fut l'enseigne de sa réforme ; et la lutte entre le siimulisme et le contro-stimulisme fut, par moments, réduite à savoir ai l'opium stimulait ou calmait.

Avec Hufeland, la question reprend, à la fin duxvni' siècle, l'allure exclusivement scientifique dont Brown l'avait fait dévier dans son intransigeance de sectaire et d'illuminé. Hufeland développe plus encore qu'on ne l'avait fait jusque là les effets stimulants de l'opium ; mais il n'en dissimule pas les effets sédatifs.

L'opium agirait comme stimulant du système sanguin, mais comme sédatif du système nerveux. Hufeland partage, d'ailleurs, Tenthousiasme de certains partisans de Topium, tout en appuyant son opinion de faits et d'observations rigoureuses. Ce dernier point est important à mettre en relief pour justifier les éloges un peu dithyrambiques qu'il prodigue, en certains passages, à ce médicament héroïque^ € cet agent puissant, mystérieux, extraordinaire, dont les effets dépassent encore les bornes de notre intelligence et que la nature n'a point en vain décoré d'une couronne sur le sommet des capsules du pavot ». On lui rapporte généralement, bien à tort, l'honneur d'avoir fait ressortir, le premier, les qualités stimulantes de

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Topium. C'est une erreur manifeste; car, indépendamment de l'opinion très précise formulée dans la citation de Moyse Charas et reproduisant bien certainement la moyenne, si Ton peut ainsi dire, de l'opinion des médecins du milieu du xvu' siècle relativement aux qualités de l'opium, il serait facile de trouver, dans les œuvres de Paracelse, peut-être même dans celles de ses prédécesseurs, des preuves de l'utilisation de l'opium ou des préparations opiacées à titre de stimulant général. Mais ce qu'il est juste de reconnaître, c'est que grâce à Hufeland, l'opium reprit dans la matière médicale le rang qui convient à ce précieux agent et dont les exagérations des charlatans, ou des sectaires comme Brown, l'avaient fait décheoir.

Les discussions entre les Rasoristes et les Broussaisiens remirent en question les qualités de l'opium. L'École de Rasori admet que l'opium est un hypersthénisant cérébral et un hyposthénisant quant à ses autres applications. C'est un hypersthénisant au même titre que l'alcool, les éthers, les essences, les ammoniacaux; et ce qui doit déterminer son adaptation clinique, c'est surtout son électivité orgar nique. Le sommeil produit par l'opium est une hypersthénie ; tous ses effets physiologiques s'expliquent par une stimulation cérébrale; son association avec les hypersthénisants en augmente l'énergie: les empoisonnements qu'il combat efficacement et les maladies dans lesquelles l'observation démontre son utilité sont la conséquence d'une hyposthénie toxique ou morbide; enfin son association avec les médicaments hyposthénisants atténue, ou neutralise complètement, l'action hypersthénisante de l'opium.

Pour l'École de Broussais, l'opium est un agent des médicaiions stimulantes directes; et elle adoptait sur ce point l'opinion de Brown, mais elle utilisait fort peu ce médicament, qui était, au contraire, avec l'alcool, la base de l'intervention thérapeutique des Browniens. Dans son Traité de thérapeutique rédigé d'après les principes de la nouvelle doctrine médicale (1825), J. Bégin définit de la façon suivante les propriétés de l'opium : « Augmentation des mouvements vitaux dans les parties qui reçoivent l'impression immédiate de l'opium; actions secondaires produites par sympathies, et surtout par absorption, sur l'encéphale; enfin trouble consécutif dans les fonctions du cœur, du poumon, des muscles, tels sont les principaux phénomènes produits par l'ingestion de l'opium : cette substance ne débilite pas le système nerveux, mais le stimule, y détermine l'afflux du sang; et, suivant les

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