‹ Leçons de pharmacodynamie et de matière médicaleChapitre 373 sur 486 · ANTAGONISTES DE L'OPIUM · texte numérisé non relu

ANTAGONISTES DE L'OPIUM

Voyons maintenant les antagonistes : la belladone, les strychnées, le quinquina, ont été considérés et donnés comme des substances antagonistes de Faction de Topium.

Pour Técole italienne, les services rendus par Topium dans les empoisonnements froids^ caractérisés par une hyposthénie profonde, le ralentissement circulatoire et l'abaissement de la chaleur organique, constituent la preuve que les médicaments ci-dessus, la belladone surtout, sont les meilleures substances à opposer à 1 action de Topium. Giacomini assure môme que cet antagonisme entre Topium et la belladone était connu ^dès le xvi* siècle et en attribue les premières observations à Lobel, de Lille, et à Prosper Alpine. En réalité, un assez grand nombre d'observateurs rapportèrent des faits appuyant cette interprétation, tant à l'époque de Prosper Alpine que dans les siècles suivants; mais c'est surtout à notre époque que la question fut serrée de près, et je crois que l'on peut dire actuellement résolue.

Mais, si l'on a rapporté certains faits où apparaît plus ou moins nettement l'antagonisme entre la belladone et l'opium, il y en a un bien plus grand nombre dans lesquels l'action combinée de ces deux substances médicamenteuses n'a eu d'autre résultat que d'entraîner la mort du sujet; et des expériences répétées ont montré que des animaux empoisonnés avec des doses léthales d'opium meurent aussi vite et dans les mêmes conditions lorsqu'on fait, ou non, intervenir la belladone.

Cependant, et tout en admettant l'exactitude ainsi que la portée des faits cliniques semblant prouver les eflets antagonistiques de l'opium dans l'empoisonnement par la belladone, ou inversement, ceux de la belladone dans le morphinisme, faits rapportés d'une manière très complète dans les thèses de Constantin Paul et de A. E. Raynaud, en 1866, Béhier fait obser\'er que, pour neutraliser les effets d'une dose quelconque de belladone, il faut une proportion d'opium quatre fois plus forte, ce qui ne laisse pas d'exposer, sinon à des dangers, au moins à de graves inconvénients.

En 1860, Brown-Séquard avait déjà fait remarquer que si lopiuin et la belladone ont quelques propriétés physiologiques différentes, telles que l'action sur la pupille et sur les petits vaisseaux de la moelle ou de ses enveloppes, ces deux agents ont, par ailleurs, des effets communs toxiques qui peuvent s'ajouter pour ag^aver le

EXPÉRIENCES D'ERLBNMAYER, HARLEY, PRAIGNIAUD ÔK

danger. Un peu plus tard, Erlenmayer, de Bendorf, expérimentant avec la morphine et Tatropine observa que la morphine — notons en passant qu'il employait des doses massives pour obtenir de pareils résultats — produit le ralentissement du pouls et de la respiration, la pâleur de la face etl'atrésie pupillaire, tandis queFatropine accroît le nombre des contractions cardiaques, détermine Thypérémie de la muqueuse buccale, des conjonctives, des joues, du pharynx, ainsi que de la mydriase. Voilà bien des manifestations antagonistes très nettes lorsque ces alcaloides sont introduits isolément dans Foi^anisme. Eh bien, lorsqu'on les oppose l'un à l'autre par des injections hypodermiques successives chez le même sujet, en commençant tantôt par la morphine, tantôt par l'atropine, cet antagonisme n'apparaît plus; et, au contraire, certains effets physiologiques paraissent renforcés : la sécheresse de la gorge est plus intense, l'accélération du pouls plus marquée, les effets stupéfiants plus accentués; et il n'y aurait plus d'antagonisme sur les effets respiratoires. . Dans un très intéressant et documenté travail de thérapeutique intitulé the Old vegetable Neurolics, Harley a vivement et scientifiquement critiqué le prétendu antagonisme entre l'opium et la belladone et indiqué les effets désastreux de l'atropine dans quelques cas d'intoxication thébaïque. Sa discussion porte sur 43 cas, 21 cas d'empoisonnement par l'opium, 22 cas d'empoisonnement par la belladone; et l'antagonisme vrai, Vantidotisme en prenant ce mot avec sa qualification primitive, ne lui a paru évident en aucune circonstance. Bien au contraire, dans le morphinisme, les effets stupéfiants ont été exagérés par la belladone qui n'a, de plus, jamais pu agir efficacement sur les troubles respiratoires si graves dans ces cas. La belladone serait plutôt un adjuvant de l'opium, car elle accentue ses effets hypnotiques et analgésiques, et elle en prolonge la durée. Ces conclusions furent confirmées dans une série d'essais expérimentaux effectués sur l'homme, en 1866, par Fraigniaud à l'aide d'injections hypodermiques d'un mélange, en proportions variables, de morphine et d'atropine. Avec un mélange renfermant 5 centigrammes de morphine et 2 milligrammes d'atropine, il provoqua trois fois dés accidents inquiétants de morphinisme : contraction pupillaire, lipothymies, nausées, vomissements, pouls filiforme, sommeil invincible, sueurs froides. Une malade ne se rétablit qu'après quinze heures de soins assidus. On pourrait objecter ici que la dose de morphine était trop

6Ï9 OBSERVATION DE M. ABEFLLE

élevée, cela est exact; mais des recherches de A. Denis ont démontré qu'avec des doses faibles, un centigramme de chlorhydrate de morphine mélangé à un milligramme de sulfate d*atropine, Fantidotisme n*est pas plus évident. Cet expérimentateur prouva encore qu'il n'existait pas davantage d'antagonisme entre l'atropine et la codéine, l'atropine, et la narcéine.

Ces constatations expérimentales de Brown-Séquard, Erlenmayer Harley, Fraigniaud, etc., semblaient devoir juger définitivement la question et démontrer, tout au moins, le danger auquel on pouvait s'exposer. Aussi n'est-ce pas sans étonnement que l'on voit l'antagonisme de l'opium et de la belladone repris par certains auteurs et soutenu avec une conviction passionnée dont rien ne peut donner une idée plus exacte que l'observation lue à l'Académie de médecine en 1868 par M. Abeille et que je crois devoir reproduire ici.

Le 22 juin 1868, à neuf heures du soir, une mère commettait, par la plus stupide inadvertance, sur son fils unique qu'elle avait veillé pendant trente jours, un épouvantable empoisonnement.

Voici sommairement et avec précision comment les choses s'étaient passées :

M"* X. avait eu, pendant un mois, son jeune fils, âgé de six ans et demi, malade d'une broncho-pneumonie grave. Je lui avais donné des soins pendant cette maladie. Le 19 juin, cet enfant, déjà convalescent, avait fait une promenade en voiture. A la suite de cette promenade, survint un torticolis avec angine érythémateuse. Le 22, le torticolis avait disparu ; il restait encore un peu d'éry thème à la gorge. Je revis le malade à six heures du soir; Tenfant était à table avec tous ses parents* au nombre de quatre. La domestique servait. Je prescris k ce petit malade une simple potion gommeuse avec addition de 10 grammes de sirop de thridace, à prendre par cuillerée par heure. J'allais sortir, quand la mère me demande quelque chose pour soulager des rages de dents qui empêchent de dormir, depuis quatre nuits, une dame de la maison que je connais et que j'avais soignée, dame qui n'avait pas le courage de se faire extraire la dent malade.

Je formule sur un autre bout de papier l'ordonnance suivante : « Sulfate neutre d'atropine, 5 centigrammes, eau distillée, 5; pour mettre 10 gouttes sur un cataplasme à appliquer sur la joue, et, si la douleur persiste, imbiber une boulette d'ouate avec deux gouttes, et la poser sur la dent malade. » Je recommande de remettre de suite l'ordonnance à la dame, en faisant observer que c'est un poison violent pris à l'intérieur.

On dîne; le couvert est enlevé, sans que celte dernière ordonnance ait été donnée à la personne pour qui elle était; bref, les deux ordonnances restent sur la table. A huit heures et demie, la domestique, qui avait QQ

OBSERVATION DE M.r ABEILLE 619

rendez-vous à Neuilly, veut s'empresser d'aller faire préparer la potion pour le petit malade; elle prend justement l'ordonnance de l'autre personne, et court à la pharmacie Fournier, rue d'Anjou, 26. Là, toutes les précautions sont prises. La toute petite fiole qui contient la liqueur est étiquetée rouge, avec l'inscription : Usage externe, en gros caractères. De plus, le pharmacien dit à cette domestique que c'est du poison, et de bien prendre garde, que c'est pour employer à l'extérieur ; mais cette malheureuse, oubliant tout en chemin, monte dans la chambre de M™^ x. qui couchait son fils, et lui remet cette petite fiole en lui disî^nt : « Voilà la potion pour le petit » ; puis elle s'échappe pour ne rentrer qu'à minuit. Comment cette mère n'a-t-elle pas vu l'étiquette rouge ; comment n'at-elle pas compris qu'une si petite fiole n'est pas une fiole à potion par cuillerée par heure? C'est à n'y rien comprendre. La lassitude, l'abrutissement de trente jours de veille, un demi-sommeil peut-être pourront l'expliquer. Quoi qu'il en soit, elle fait tant et si bien, qu'elle fait avaler en deux fois le contenu de la fiole à son fils, après y avoir goûté elle-même, et employant la menace, parce que l'enfant la trouvait mauvaise ; puis elle s'endort tranquillement auprès de lui.

II y avait plus d'une demi-heure que Tenfant avait avalé le poison, quand la grand'mère, par un hasard providentiel, découvre Terreur. Le temps de courir chez le pharmacien, qui, à son tour, envoie chez moi pour demander conseil; le temps de formuler une prescription pour faire Tomir le malade, de la faire préparer et de la porter à domicile; total, trois quarts d'heure d'écoulés. J'arrive près de cet enfant. Il y avait beaucoup de monde auprès de lui (car la mère tenait une maison meublée), et tout ce monde était plus embarrassant qu'utile.

Voici la situation du petit malade à mon arrivée, plus d'une heure et quart après l'ingestion du poison : malade assis sur son lit, face rouge, vultueuse, titubant comme un homme ivre, ne comprenant rien, ne répondant à aucune question; pupilles énormément dilatées, sourire hébété, incertain; les mains gesticulant en avant comme pour saisir des objets dans l'espace. Je le fais prendre par un domestique qui le maintient; je cherche à lui faire avaler le vomitif. 11 se raidit avec fureur et on ne peut le maintenir. Trois fois il me mord les doigts et rejette avec violence, par suite d'un sentiment de strangulation, les quelques gouttes de la potion vomitive que j'avais introduites dans sa bouche. Sa répulsion instinctive et inconsciente pour avaler n'a d'égale que celle des hydrophobes. Dans l'impossibilité de faire avaler quoi que ce soit, j'envoie chez M. Laroche, pharmacien, rue Miromesnil, 29, l'ordonnance suivante, avec prière de la préparer lui-même et de me rapporter la préparation : hydrochlorate de morphine, 0,30, eau distillée, 10. Faire dissoudre, pour injections souscutanées.

Le malade est, pendant ce temps, déposé sur son lit, où il tombe tout d'une pièce sur le dos, comme s'il avait été frappé d'un coup de massue, la tête légèrement renversée en arrière, le cou saillant en avant et gonflé, la bouche bavant une écume légèrement sanguinolente à cause de la violence de mes doigts pour forcer la déglutition. La respiration devient ron-

fiante et saccadée; les yeux, d'abord saillants et fixes, sont recouverts par les paupières supérieures abaissées; en les découvrant, je les trouve convulsés en haut. La face a passé au rouge cerise; les carotides battent avec une violence telle que les assistants s'en aperçoivent, 11 y a insensibilité absolue; les mains et les avant-bras sont dans la demi-fiexion; les pouces, plies en dedans des mains, recouverts par les autres doigts infléchis; les mains sont infléchies en adduction des deux côtés; les coudes reposent sur le lit, et les avant-bras sont à demi-Ûéchis et en adduction sur les bras. Quand on les palpe, on les sent contractures; il faut une ce^ taine force pour les amener à Textension, qu'ils abandonnent de suite pour revenir k la flexion. Même efl'et sur les jambes, qui sont à demifiéchies sur les cuisses et contracturées, dans un quart d'adduction; les cuisses elles-mêmes sont au quart de fiexion sur Tabdomen, en sorte qu'il ressort de cet examen rapide que la contraction des fléchisseurs remporte sur celle des extenseurs pour les membres. Cependant, je puis facilement écarter les mâchoires pour ouvrir la bouche, qui reste alors demi-béante; les mucles masséters ne sont nullement contractures; la langue est gonflée et violacée; elle est agitée d'un mouvement régulier de soulèvement et d'abaissement, comme les mouvements d'un pendule; les lèvres et les lobules des oreilles sont violacés aussi; la respiration, de ronflante, saccadée qu'elle était d'abord, devient rapidement stertoreuse, sans soulèvement des côtes. Il se forme un gargouillement trachéal effrayant; les parois de la poitrine et celles de l'abdomen offrent une raideur insolite : on dirait des planches; le ventre est ballonné; le pouls est dur, plein et vibrant : il bat 90 pulsations k la minute. Tel est l'état du malade, après une heure et quart à une heure et demie d'ingestion du poison, quand le pharmacien, M. Laroche, qui doit prêter son concours toute la nuit, m'apporte la solution de morphine demandée, et que j'ai hâte d'employer en injections sous-cutanées, dans l'impossibilité absolue où je suis de faire prendre quelque chose par la bouche.

Il n'y a encore eu aucune évacuation par haut ni par bas ; il n'y a pas eu d'émission d'urine. L'enfant avait dîné quand il a pris les 5 centigrammes d'atropine. La liqueur, tombant au milieu des aliments qui garnissaient l'estomac et se mélangeant à eux, n'a pas été absorbée avec rapidité. Si l'estomac avait été vide, ce petit garçon eût été probablement foudroyé sans ressource. Je fais donc sur chaque cuisse une injection souscutanée, dans ces deux injections, je vide le contenu d'une seringue sortie des ateliers Luër, c'est-à-dire quarante gouttes de la solution d'hydrochlorate de morphine *. J'avais commandé une tasse de café pour lavement; on n'avait pu trouver du café noir préparé. Ce n'est que 50 minutes après qu'il fut administré.

Après l'injection hypodermique de morphine, nous attendions tous,

1. Dans ma lecture à l'Académie de médecine, j'avais dit 40 gouttes de solution, soit 6 centigrammes d'hydrochlorate de morphine injectés en une fois. Comme le contenu de la seringue est gradué à 40 gouttes, d'après ma solution, les 40 gouttes auraient dû contenir 6 centigrammes de morphine. Mais sur une observation fort juste de M. Mialhe que les gouttes de la seringue ne donnent pas à la goutte le même poids qu'au pèse-gouttes, j'ai voulu vérifier combien les 40 grammes de solution

anxieux, pantelants. Il y avait là huit personnes, tous les parents, M. Laroche, pharmacien, qui voulait bien me prêter son concours, et des locataires de l'hôtel, des domestiques. J'avais de suite écrit à M. Tardieu de venir m aider de ses lumières en lui précisant le cas. Un exprès portait ma lettre; je l'attendais avec impatience.

Trois minutes après les injections, nous observons tous une détente dans les membres contractures. Ils tombent doucement et graduellement dans le relâchement complet; la respiration, rare, prend de Taccéléralion ; j'explore le pouls : il devient souple, dépressible, et je compte 110 à 112 pulsations à la minute; puis, les téguments de la face, du cou, qui présentaient une chaleur sèche, brûlante, deviennent graduellement humides. Je relève les paupières supérieures tour à tour : le globe de l'œil des deux côtés se présente directement en face, n'est plus convulsé en haut; il est insensible à la lumière. Néanmoins, M. Laroche croit remarquer, et je le crois aussi, que les pupilles sont un peu moins dilatées. Le cou est moins gonflé. Les bras et les extrémités inférieures, ainsi que le ventre, semblent refroidis. Il est vrai que toutes ces parties sont à découvert. En tout cas, elles ne sont pas encore baignées de sueur comme la tête, le cou, et un peu le thorax. Mais si la respiration se fait plus vite, il y a, d'autre part, un bouillonnement dans toute la poitrine, des râles bronchiques plus ou moins fins qui semblent devoir asphyxier le malade; le gargouillement trachéal a augmenté. La teinte violacée des lèvres et de la langue a plutôt augmenté aussi. La langue n'est plus agitée aussi ostensiblement par son mouvement rhythmique de balancier de pendule.

Je cherche à dégager avec un pinceau les mucosités qui obstruent la gorge, sans pouvoir y parvenir. Je fais coucher sur le côté le petit malade, la tête un peu inclinée, afin que ces mucosités puissent s'écouler, ce qui arrive effectivement. Je fais moi-même des pressions cadencées sur le thorax, pour déterminer une respiration artificielle; pendant ce temps, on applique des sinapismes aux jambes, aux cuisses et à la plante des pieds. On a apporté de la glace, et je remplace les compresses d'eau froide sur la tête par des morceaux de glace dans un linge. L'enfant ne sent rien; il D a perçu ni le pincement à la peau, ni les piqûres. Il n'a fait aucun mouvement indiquant la perception, le réveil de la sensibilité : la vie de relation est complètement éteinte. J'avais envoyé chercher 70 grammes de sulfate de soude. J'allais en faire donner la moitié en lavement. Il y avait à peu près vingt minutes que j'avais fait des injections d'hydrochlorate de morphine, quand nous voyons les membres se contracter doucement, la tête se renverser en arrière. En une minute, les quatre membres ont repris la demi-flexion avec la contracture que j'ai dépeinte tout à l'heure. Les pouces sont infléchis dans la main, et les autres doigts infléchis sur les

coDliennenl de seringues emplies. J'ai empli huit fois le corps de la seringue; en sorte que, chaque fois que la seringue a été vidée, il n'a été injecté que 37 milligr. 5 dixièmes au lieu de 60. Cela ne modifie en rien la quantité totale injectée, puisque j'ai injecté en. dix heures une première solution de 10 grammes, total 30 centigrammes de morphine, plus un tiers de la seconde solution, même formule, ce qui, en défalquant les pertes dans les emplissages, porte la dose à 33 centigrammes.

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pouces. J'écarte les paupières, les yeux sont de nouveau convulsés en haut. La dilatation des pupilles est revenue, telle que Tiris ne forme qu'un tout fin cordonnet circulaire. Il y a insensibilité absolue de Tœil à la lumière, aphagie toujours complète, tension et gonflement du cou. Les carotides battent grosses comme le doigt annulaire. Le pouls, exploré en ce moment, est revenu dur et plein; je ne compte que 86 à 90 pulsations. La coloration écarlate de la face reparaît plus intense. Il n'y a eu encore aucune évacuation d'aucune sorte. La langue a repris son mouvement de balancier. Nouvelle injection aux deux bras, de quarante gouttes de solution de morphine (soit vingt gouttes à chaque bras), faite au moyen d'un fort pli à la peau, qui permet l'introduction du liquide. J'exerce des frictions sur le cou, qui semblent diminuer la strangulation. M. Laroche exerce des pressions rhythmiques sur la poitrine. Les assistants frictionnent les jambes et le ventre. Deux minutes se passent après l'injection; puis nous voyons tous, parce que je le fais remarquer à l'assistance, que les avant-bras tombent nonchalement sur le lit, et les mains se détendent pour cesser d'être fléchies. Alors je puis faire mouvoir mollement ces membres, les soulever pour les voir retomber inertes, dans le relâchement. Mêmes phénomènes aux extrémités inférieures, qui se sont allongées mollement. J'écarte les paupières, et les yeux sont tournés directement en face; mais sans qu'on puisse percevoir le moindre signe de vision. Cependant, il est évident pour tous que les pupilles sont moins dilatées; l'iris forme un liséré en banderolle bien plus prononcé qu'auparavant. On continue les pressions rhythmiques sur la poitrine, les frictions sur les membres et le ventre. Le pouls a repris sa fréquence. Je compte jusqu'à 116, 120 pulsations; il est déprimé, faible, mais je le compte bien. Je ne puis plus rien dire sur la calorification; je n'ai pas de thermomètre; mais la tête seule paraît toujours brûlante; le coij, le thorax ont perdu leur chaleur mordicante; les parties inférieures sont froides; je commande un cruchon d'eau chaude pour mettre aux pieds. Les lèvres sont rosées, la bouche est entr'ouverte, les mouvements rhythmiques de la langue sont presque nuls, et ont fait place à un tremblotement. L'enfant ne sent toujours rien, n'entend rien, ne perçoit rien ; la poitrine, bouillante toujours de plus en plus ; le gargouillement trachéal est à son comble, et, si le pouls ne se maintenait, je croirais que le malade va expirer. Je dégage quelques mucosités de la gorge. Les mouvements respiratoires, après avoir été très rares durant la période de contracture, au point de faire croire que la respiration ne se faisait plus, se sont accélérés à nouveau; je puis en compter 16 à 18 à la minute. Je profite de ce moment pour chercher à faire ingurgiter un peu de café; j'en porte une petite cuillerée dans la bouche, et renverse la tète en arrière pour le faire déglutir; mais aussitôt cet enfant s'asseoit d'un bond sur le lit, ou\Te de grands yeux, pousse un cri guttural, devient livide et écume en toussant. J'ai cru qu'il allait expirer. Nous avons tous été horriblement effrayés. On le maintient quelques minutes dans cette position. Il étoufl*e; je frictionne le cou, on fait des pressions rhythmiques sur la poitrine, sur le diaphragme, piiis tout se remet peu à peu. L'enfant est recouché et reste

dans le relâchement; il est inutile de songer à lui faire avaler quoi que ce soit; Taphagie persiste.

Je dois désormais poursuivre la lutte avec les injections de morphine; ce que je viens d'observer à deux reprises différentes a corroboré ma conviction. Je conserve quelque espérance, et puis la nécessité, cette nécessité impérieuse me pousse; tout le monde attend, craint, espère. Je n'ai qu'à vaincre les appréhensions des assistants à l'endroit des piqûres faites à cet enfant qui ne sent rien. Il y a déjà plus d'une demi-heure que la deuxième injection à été faite et la contracture n'a pas reparu. Cependant les mouvements respiratoires deviennent rares : de 12 à 14. J'en profite pour faire administrer un lavement avec 30 grammes de sulfate de soude et 30 grammes de miel de mercuriale, espérant obtenir une évacuation. Vingt minutes se passent encore, pendant lesquelles on continue friclions, sinapismes, pressions rythmiques sur la poitrine, et il n'y a aucun réveil de la vie de relation. Cinquante minutes environ après la deuxième iDJeclion de morphine, les mains s'infléchissent de nouveau lentement, graduellement; les avant-bras se fléchissent sur les bras et les jambes sar les cuisses, qui sont elles-mêmes au quart de flexion; la langue reprend son mouvement de balancier, cette fois plus rapide; il n'y a pas de serrement des mâchoires, les masséters ne sont pas contractés. Ce signe, avec l'absence du rire sardonique, la contracture des membres en demi-flexion, distinguent seuls ces accidents de la raideur du tétanos. Les yeux sont de nouveau convulsés en haut, recouverts par les paupières supérieures relâchées; les pupilles sont dilatées au plus fort; Térythème de la face et du cou reparaît dans toute son intensité; la respiration est si rare qu'on croirait qu'elle ne s'exécute plus; gonflement du cou, battements carotidiens violents, tête brûlante, toujours insensibilité absolue. Le pouls redevenu un peu dur, bien distinct, est fréquent, à 110, 112, mais pas plus : c'est le seul signe qui maintienne ma conflance. Les membres inférieurs sont froids; on a mis un cruchon d'eau chaude aux pieds.

Injection en deux endroits, à la *barre de l'estomac, par un pli fait à la peau, de quarante gouttes de solution d*hydrochlorate de morphine; total 120 gouttes injectées jusque-là.

Cette fois, le résultat se fait moins attendre. Il n'y a pas encore deux minutes d'écoulées que la détente s'opère dans tous les membres avec lenteur, mais avec gradation. Quand ils étaient contractures, je les avais soulevés tour à tour et tout d'une pièce sans qu'ils conservassent la position, retombant contractures, seule différence avec la catalepsie, où les membres conservent la position qu'on leur donne. Maintenant qu'ils sont dans le relâchement, on peut les mouvoir dans le sens que Ion veut, et ils retombent flexibles, molasses, relâchés. Je relève les paupières supérieures, et les yeux restent grands ouverts. La pupille s'est rétrécie d'une manière évidente pour tout le monde; l'iris forme une bande circulaire beaucoup plus apparente que la dernière fois, et, quoique les yeux restent ouverts, les paupières écartées, le malade ne paraît pas percevoir la lumière. Les yeux sont fixes, effarés, hagards; le pouls est remonté à 120,

130; il est devenu mou, déprimé. La respiration s'exécute avec moins de rareté des mouvements thoraciques; toujours le même gargouilkmenl trachéal. Eu auscultant la poitrine, on ne perçoit de toute pari que des r&les bronchiques humides; c'est ud bouillonnement général dans toutes les bronches : on ne comprend pas que la respiration puisse se maintenir. Il y a bave roussàtre à la bouche, qui reste entr"ouverte. On peut facilement écarter les môchoires ; on peut retirer quelques baves sanglantes. Je veux essayer encore d'ingurgiter quelques gouttes de café. La même scène épouvantable se reproduit : Tenfanl se redresse assis sur son lil, devient violet, étouffe en toussant et faisant des efforts pour vomir saasy parvenir. La respiration se suspend pendant ce temps; la face est ooirètre et les yeux démesurément saillants. Des frictions au cou, les pressions cadencées de la poitrine aident à. faire cesser cet état. On mainlieDl pendant quelques minutes l'enfant dans cette position, puis on le recouche; il est fort p≤ le visage est baigné de sueur ainsi que le cou et le thora)t. En quatre coups de ciseaux, je fais tomber ses cheveux, pour que la glaœ ait plus d'action sur sa télé, car elle reste brûlante. J'ai envoyé chercher une sonde pour exercer le cathétérisme, car le ventre est ballonné, le petit malade n'a pas uriné depuis huit heures du soir. J'espère, en débarrassant la vessie, entraîner au dehors une partie du poison contenu daas l'urine et faire de la place aux intestins distendus. Le pouls est dei'ena très faible; il bat IjO à lÔO; il est plus difîlcile & compter: on le dirait bifériens. La langue est agitée d'un tremblotement assez rapide; elle a cessé son mouvement de balancier. On continue les frictions, cette fois avec de l'eau vinaigrée; on continue les pressions cadencées du thorax.

J'extrais de la vessie trois cent cinquante & quatre cents grammes d'urine sans que le malade ait conscience de ropération et fasse le moindre mouvement. Il est une heure du matin ; il y a maintenant plus d'une heure et quart, près d'une heure et demie que la dernière injection a été faite; il y a un collapsus général effrayant. La température du corps parait refroidie, la tête seule est brûlante. A une heure et quelques minutes, les contractures recommencent et les membres reprennent leur position de demi-Qexion. Le cou se gonfle, la face devient lurgesccute, violacée, la même scène se renouvelle.

Quatrième injection de 40 gouttes de solution de morphine. A partir de ce moment, il me serait tout & fait impossible de dépeindre d'une manière un peu exacte ce qui va se passer, tant il y a de confusion pour la calorihcation, l'état du pouls, les alternatives de rougeur et de p&leur de la face, lu rareté ou l'accélération de la circulation. En effet, tantùt le pouls bat avec une fréquence qui le rend impossible ii compter, tantôt il reprend de l'énergie en se ralentissant, et alors je crois ne compter que 90 à 100 pulsations. Le fait est que je ne me guide plus que sur une seule chose au milieu de cette vie végétative bousculée, ce sont les contractures ou le relâchement des membres; en dehors de cela, tout se confond, s'entremêle, se choque, se heurte à vous dérouter.

Tous les assistants sont tellement habitués il voir les membres se contracturer, que ce sont eux maintenant qui me préviennent quand le

phénomène a lieu. II n'y a pas trois quarts d'heure que j'ai injecté le contenu de la seringue, soit quarante gouttes de solution de morphine, qu'il me faut recommencer : les contractures reparaissent. Je procède ensuite par injections de vingt gouttes seulement. Finalement, à cinq heures du matin, j'ai injecté 30 centigrammes d'hydrochlorate de morphine; la vie se maintient sans que la perception, la sensibilité aient reparu. Les pupilles sont évidemment beaucoup moins dilatées; la poitrine fait entendre en toussant un bouillonnement bronchique général, et le gargouillement trachéal n'a pas cessé. M. Laroche, pharmacien, est allé préparer une nouvelle solution de 30 centigrammes d'hydrochlorate de morphine dans 10 grammes d'eau distillée. A un moment donné, la tête restant toujours brûlante, et bien convaincu que les méninges, le cerveau, les bronches et les poumons sont énormément hyperémiés, j'ouvre la veine sur le poignet et tire une centaine de grammes de sang. Il y avait une demi-heure au moins qu'il n'y avait plus de contracture. L'effet de la saignée m'a atterré. Pendant vingt à trente minutes, une pâleur mortelle de la face, le refroidissement général, excepté à la tête, la précipitation du pouls, que j'ai beaucoup de peine à compter parce qu'il est devenu bifériens et très fréquent, 150 à 160, une sueur froide et un peu visqueuse, une respiration tumultueuse avec stertor, constituaient un ensemble qui ne me laissait que peu d'espérance. Deux cruchons d'eau chaude sont posés aux jambes et le corps est frictionné avec de la flanelle. A cinq heures moins un quart, un peu de contracture des membres ayant reparu, et considérant cet effet, comme je l'ai considéré toute la nuit, pour une manifestation du poison et sa prédominance toxique sur la morphine, je fais encore une injection de vingt gouttes de solution de morphine, la demi-seringue. De ce moment à six heures environ du matin, je suis obligé de faire deux nouvelles injections de vingt gouttes chaque, les contractures reparaissant à nouveau; et chaque fois le relâchement musculaire a succédé à ces injections.

A six heures du matin, le relâchement est complet. L'enfant reste pâle; les paupières supérieures recouvrent le globe oculaire; en les écartant, l'œil se présente directement en face, sans convulsion. Il se fait à dix minutes d'intervalle un large soupir, comme une reprise de la respiration, qui reste néanmoins toujours affreusement embarassée; 26 inspirations. La tète est toujours brûlante. Harassé de fatigue par cette nuit de crise, voyant que désormais il y a là Une lutte dont l'organisme peut sortir victorieux, puisqu'il a résisté jusque là, je me retire pour prendre du repos. Le malade est placé dans le décubitus latéral. Je prescris de continuer les frictions et les pressions cadencées du thorax; je recommande d'attirer hors de la bouche avec un pinceau les mucosités qui l'obstruent; de maintenir toujours la glace sur la tète et de chercher à ingurgiter quelques goûtes de café ou de vin quand faire se pourra. J'avais attendu vainement M. Tardieu; je me retirai, dans un état d'inquiétude facile à comprendre. J'avais, avant de me retirer, exercé une seconde fois le cathétérisme, et j'avais retiré de la vessie environ 150 grammes d'urine : la sécrétion urinaire se faisait par conséquent,

puisque j'avais sondé l'enfant quatre heures avant. Celte cipcooslance et te maintien du pouls battant avec régularité, quoique avec une grande fréquence, me laissaient quelque espoir. Je promis de revenir à huit heures du matin.

A sept heures, on me fait dire que l'enfant vit toujours. J'écris dans mon lit qu'il faut donner un lavement avec 2 cuillerées de vinaigre dans 300 d'eau ; qu'il faut reprendre les frictions d'eau vinaigrée sur les membres. A huit heures, je suis de nouveau auprès du malade. H a eu des évacuations involontaires et sans conscience; il a vomi des matières liquides et noirâtres qu'on m'a conservées; il a pu avaler quelques cuillerées de café et de vin. Cependant il n'a encore témoigné aucune conscience, et ses yeux ne se sont pas ouverts. Le coma a duré dix heures. Comme il est couché horizontalement sur le dos, je le soulève pour l'incliner sur le côté; il se redresse immédiatement, ouvre de grands yeux, crie : « Maman, j'ai soif, » puis il retombe. En l'excitant un peu fortement, il répond à quelques questions; il peut me dire qu'il souffre de la tète.

S'il y a eu des évacuations, il n'y a pas eu de miction. Le pouls conserve une fréquence très grande, 140; il y a maintenant une très grande chaleur par tout le corps, mais avec un peu d'humidité à la peau. Les pupilles n'offrent que la moitié de la dilatation de la nuit; Taphagie a disparu, le malade boit assez facilement en ma présence; tendance au coma, quoiqu'on puisse le réveiller en l'interpellant fortement. Je vide la vessie par le cathélérisme ; extraction de 200 grammes d'urine. Prescription ; lavement avec la décoction de grande consoude, lotions vinaigrées sur les membres, glace sur la tête, vin, bouillon de poulet, un peu de café.

Le 23, à midi, réveil complet, intelligence presque complète. L'enfant accuse toujours de la douleur de tète, il est gêné pour respirer : je note 40 inspirations. On entend par toute la poitrine une multitude de râles bronchiques humides qui remplacent complètement le murmure vésiculaire. Les conjonctives sont encore fortement injectées; les pupilles beaucoup moins dilatées, mais l'enfant ne distingue que les gros objets. Le pouls est descendu à 120; il y a moiteur générale.

Le 23, à quatre heures, le même état d'amélioration se maintient : la respiration est moins difficile; pas de miction. Le malade a bu tout ce qu'on lui a donné. II a du hoquet et des éructations; trois évacuations volontaires par bas, vomissement abondant de matières liquides et noirâtres, douleur à la gorge pour avaler. L'inspection de la bouche laisse voir une rougeur érythémateuse aux amygdales et au pourtour du gosier. Tisane d'orge et de chiendent, donner du bouillon et du vin. Je fais demander à nouveau M. Tardieu.

Le 23, à dix heures du soir, pas de miction. Il y a une chaleur générale telle que je ne l'ai pas encore observée : c'est une chaleur brûlante et sèche; il y a 39 degrés 5/10, la soif est ardente; assoupissement prolongé, pouls entre 130 et 136, avec une certaine ampleur. Je sonde le malade : extraction de 500 grammes d'urine; cela paraît le soulager. Prescription: application de deux sangsues au siège pour quatre heures du matin.

24, huit heures du matin. On n*a pas appliqué les sangsues, parce qn'û y a eu toute la nuit d'énormes sudations. Il y a rémission actuellement; le pouls est descendu à 104. L'enfant répond bien k toutes les questions; il n*a pas pu uriner encore; la vue reste obscurcie, quoique la pupille ne soit que médiocrement dilatée. Cathétérisme, 3 k 400 grammes d*urine. Le décubitus est latéral droit; toute la face postérieure d^ite est le siège de râles sous-crépi tan ts; la moitié inférieure et postérieure du côté gauche présente les mômes râles, signe d'hyperémie pulmonaire; le malade accuse encore une forte céphalalgie. Application de deux sangsues au siège, bouillon, vin coupé, tisane de chiendent et d'orge.

24, à cinq heures de l'après-midi. Nous voyons le malade avec M. Tardieu. Ce confrère n'ayant pu venir la nuit où je l'avais demandé, et n'ayant par reçu de nouvel avis depuis, avait naturellement cru l'enfant mort.

Nous constatons la double hyperémie pulmonaire, la fréquence de la respiration, 44 inspirations à la minute, une fièvre très intense, 130 pulsations avec chaleur brûlante de la peau. Il est convenu qu'on fera appliquer une ou deux fois des ventouses sèches sur la poitrine, qu'on continuera les lotions vinaigrées, l'alimentation et le vin, et qu'à un moment opportun, on donnera un purgatif salin. A dix heures du soir, le même état persiste; cathétérisme, 500 à 600 grammes d'urine. La nuit, diaphorèse excMsive.

Le 25, à iHût heures du matin, apyrexie complète pour la première fois. Encore quelques éructations avec hoquet. Il y a eu miction volontaire d'environ 250 grammes d'urine pour la première fois. L'hypérémie pulmonaire double a beaucoup diminué. Prescription : tisane pectorale, potages, vin coupé, encore une application de ventouses sèches. A deux heures l'apyrexie se maintient.

A huit heures du soir, fièvre plus intense que jamais , 140 pulsations, chaleur acre et sèche, abattement, somnolence, 40® au thermomètre, 38 inspirations. Le malade n'a pas uriné; je le sonde. Prescriptions : sulfate de quinine, 40 centigrammes, eau distiUée, 120 grammes, pour deux lavements, un à trois heures du matin, un à cinq heures.

i6, huit heures du matin, apyrexie. Il y a eu une abondante diaphorèse la nuiL L'enfant avale une tasse de café au lait, qu'il prend avec plaisir, et mange du pain avec. Il a pu uriner deux fois tout seul.

!i6, à quatre heures de l'après-midi, l'apyrexie continue et le malade a joué presque toute la journée; mais il n'a pas uriné. Les pupilles sont encore un peu dilatées; toux catarrhale; l'hypérémie pulmonaire est complètement dissipée; il reste de la bronchite catarrhale.

26 au soir, 10 heures, paroxysme très-intense, presque aussi intense que la veille; pas de miction; cathétérisme, 400 à 500 grammes d'urine. Prescription : sulfate de quinine, 30 centigrammes en deux lavements, à trois heures et à cinq heures du matin.

27, à huit heures. Apyrexie complète. L'enfant joue sur son lit, il demande à manger. La pupille est encore un peu dilatée; deux mictions volontaires, deux garde-robes. A partir de ce moment, il ne survient

plus d'accident; seulement, les 30 juin et 1*^^ juillet, la miction, qui se faisait volontairement, était encore suspendue.

J'ai dû, pendant trois jours, sonder trois fois par jour le malade. Ce n'est que le quatrième, après deux grands bains, que la miction a pu s'exécuter, puis tout est rentré dans l'ordre.

J'ai revu bien souvent le sujet de cette observation; il n'a conservé aucun reliquat de ce terrible empoisonnement. Aujourd'hui, après dix mois écoulés, il conserve toute son intelligence et sa vigueur. Rien ne pourrait faire supposer qu'il a subi cette double intoxication de poisons portés à de si hautes doses.

Voici un fait qui démontre irrévocablement que l'opium est, dans Fespèce humaine, l'antagoniste de la belladone, par conséquent son antidote.

Quels que soient les raisonnements que l'on veuille faire, il reste ce fait tout brutal et sans réplique : qu'un enfant de six ans et demi, avalant à huit heures du soir 5 centigrammes de sulfate d'atropine, absorbe, depuis neuf heures et demi, c'est-à-dire une heure et demie après l'ingestion du poison, jusqu'à huit heures du lendemain matin, par voie d'iniections sous-cutanées, trente-trois centigrammes de morphine.

La dose d'atropine avalée est suffisante, d'après nos connaissances en toxicologie, pour tuer trois ou quatre adultes; d'autre part, la dose de morphine injectée, et plus sûrement absorbée, tuerait infaillibleoienl aussi trois ou quatre adultes. Le titrage des deux poisons est bien précis et répond à toutes les objections qu'on a faites à d'autres observations. Si le sujet de mon observation avait survécu seulement quarante-huit heures pour succomber ensuite aux accidepts consécutifs, nul n'aurait pu nier l'antagonisme, car, sans cela, le malade aurait été foudroyé. Ce jeune garçon ayant survécu et s'étant parfaitement guéri, la preuve de l'antagonisme est aussi évidente que la lumière du jour. L'opium est donc le contre-poison de la belladone.

En médecine plus que dans toute autre science, on peut objecter, «rgoter, émettre des doutes, faire des hypothèses plus ou moins plausibles, discuter éternellement : c'est ce que nous voyons en permanence; mais, quand un fait se produit avec une telle évidence, il n'y a plus de discussion possible, le fait demeure avec toutes ses conséquences irrésistibles.

Je veux moi-même, et pour que les lecteurs soient parfaitenaent édifiés, relever tout ce qui a été fait dans ce cas, concurremment avec les injections de morphine, en vue de sauver le malade, et démontrer quelle part peuvent avoir eu, dans la guérison, les moyens employés.

La première indication, quand un empoisonnement se présente, c'est de faire vomir, pour vider l'estomac du reste du poison qu'il peut encore contenir; c'eçt de purger ensuite, pour vider l'intestin du reliquat du poison qui, n'ayant pas été absorbé dans l'estomac, serait contenu dans eette portion du tube digestif.

Arrivé une heure et demie après l'ingestion de l'atropine, j'ai voulu lemplir la première indication, faire vomir; on a vu que l'enfant avait

une aphagie complète et qu'il a été impossible de lui faire avaler une goutte de liquide.

En présence d*un empoisonnement si formidable et qui sidérait le sujet, il fallait agir activement; j'ai injecté largement la morphine par voie sous-cutanée.

Un lavement, avec une demi-tasse de café noir, à été administré deux heures et demie après l'empoisonnement. Après deux injections de morphine, un lavement purgatif au sulfate de soude a été administré aussi.

Des lotions d'eau vinaigrée ont été mises en usage, de la glace a été appliquée sur la tête, enfîn une saignée de 100 grammes a été pratiquée, et souvent, pendant cette nuit de lutte, j'ai fait exercer des pressions cadencées sur la poitrine pour faire exécuter mécaniquement la respiration.

Depuis huit heures du soir, moment de l'ingestion de l'atropine, jusqu*au lendemain à huit heures du matin, je n'ai pu obtenir aucune évacuation par haut ou par bas. Donc, les deux agents toxiques à doses éDormes« atropine et morphine, ont séjourné pendant douze heures dans le corps de l'enfant, ont été absorbés et ont produit pendant ces douze heures leurs effets toxiques : premier point.

Les réfrigérants sur la tète, les lotions vinaigrées sur le corps, qui sont également conseillés dans l'empoisonnement par l'opium et par la belladone, s'ils ont pu produire un effet salutaire, ont dû déterminer cet effet en faveur de Tuti comme de l'autre poison. Admettons un instant qu'il y ait eu effet favorable,* ce ne pouvait être que pour diminuer l'action des deux poisons en même temps, tout en laissant les deux poisons se contrebalancer par leur antagonisme.

Du reste, l'histoire médicale est là pour nous enseigner que, dans une intoxication un peu accentuée par l'opium ou la belladone, ces moyens sont d'une insuffisance radicale, souvent même quand on est parvenu à vider le tube digestif. D'ailleurs ces moyens s'adressent aux accidents consécutifs et non à l'intoxication même. Le café, tant vanté et à juste titre, contre l'empoisonnement par les narcotiques et les solanées Tireuses, doit être pris en quantité. Ici, le malade n'a eu qu'un lavement avec une demi-tasse de café, et cela deux heures et demie après l'empoisonnement. Ce serait se payer de bien piètres raisons que d'admettre une action prononcée de la part de cette dose de café introduite dans l'intestin. D'ailleurs, cette action, se faisant sentir contre les deux intoxications, les laissait parallèlement marcher, en ayant, si l'on veut, une minime part pour leur atténuation simultanée. Cela n'empêchait en rien l'antagonisme.

J'arrive à la saignée de cent grammes, qui est un fait plus sérieux. Je pratiquai cette saignée dans Tintention de dégorger les poumons, le cerveau et tous les viscères qui me paraissaient si profondément congestionnées.

Il y avait alors six heures que l'empoisonnement par l'atropine était produit, et pendant ce temps le malade avait absorbé de fortes doses de morphine. Cette saignée ne pouvait que porter sur les accidents consé-

cutifs. C'était une bien grande erreur de ma part et que je ne commettrais plus, le cas échéant. Un vide fait à la circulation augmente la puissance d'absorption : le malade n'ayant eu encore aucune évacuation par haut et par bas, évidemment les deux poisons devaient être absorbés plus activement k la suite de cette saignée.

La prostration épouvantable qui s'en suivit et qui me terrifia si fort ne fut, à mon avis, que le résultat de cette activation, qui permit aux deux poisons d'exercer plus énergiquement leur action toxique. Mais que ne tenterait-on pas quand on se trouve en présence de cas aussi pressants! 11 faut avoir une expérience sûre et décisive comme je l'ai aujourd'hui pour éviter les écueils et s'en tenir simplement à combattre les poisons l'un par l'autre.

Ainsi, quelle que soit la part qu'on veuille faire aux moyens employés, les uns sans importance ou à peu près dans un cas d'intoxication aussi profonde, les autres plutôt nuisibles qu'utiles, à mon sens, il demeure prouvé, comme la lumière du soleil en plein midi, que dans ce cas, où les cinq centigrammes de sulfate d'atropine auraient suffi à foudroyer le malade en quelques heures, c'est la morphine qui a triomphé de l'intoxication produite par celui-ci : sans cela, trente-trois centigrammes de morphine ajoutés à cinq centigrammes d'atropine eussent fait immédiatement un cadavre. Et maintenant, une fois les premiers et terribles effets de l'empoisonnement conjurés, c'est-à-dire la vie sauve tout d'abord, il reste, comme dans tous les empoisonnements graves, les accidents consécutifs. On a vu jusqu'à quel point avait été portée l'hypérémie pulmonaire et la manière dont je l'ai combattue pendant plusieurs jours. Cet accident a été le résultat de l'un et de l'autre poison, et les moyens employés pour le combattre ne peuvent en aucun point inBrmer l'antagonisme.

On se rappelle à quels accès de fièvre avec rémission quotidienne le malade fut soumis pendant trois jours et les médications variées qu'il a fallu employer pour vaincre ces accidents ultimes; mais ces accidents consécutifs à l'intoxication ne sont pas l'intoxication même, et, au demeurant, on les retrouve également dans l'empoisonnement par la belladone ou l'opium.

De ce qu'on neutralise l'action d'un poison par un autre poison, il ne s'ensuit pas qu'après avoir sauvé un malade d'une intoxication qui l'aurait rapidement tué, on doive s'abstenir de combattre par tous les moyens que la science possède les accidents consécutifs que laissent après elles les deux substances toxiques absorbées dans l'organisme.

Dans ce cas d'empoisonnement, il nous a été permis d'observer la gradation de l'intoxication marchant parallèlement à l'absorption graduelle du poison.

En effet, le poison tombe dans le ventricule garni d'aliments; au bout d'une demi-heure, peut-être beaucoup plus tôt, mais à coup sûr une demi-heure après, on constate une dilatation considérable de la pupiH^i de la rougeur à la face, de la difficulté, puis l'impossibilité de parler, tous phénomènes observés par les assistants avant mon arrivée. Après ce,

surviennent un sourire halluciné, la carphologie, la titubalion, le regard fixe, hagard, la perte de l'intelligence, la rougeur écarlate de la face, une exaltation inconsciente qui se traduit par une résistance décuplée de ce petit malade quand on veut lui faire ingérer un liquide, la répulsion qu'inspire la déglutition, répulsion qui n'a de comparable que celle que l'on rencontre chez l'hydrophobe, et qui indique Taphagie complète. Ce sont là des phénomènes que j'ai constatés chez ce malade les dix premières minutes de mon arrivée, c'est-à-dire une heure au moins après l'ingestion du poison. On voit les phénomènes dus à Tintoxication s'accuser davantage, se précipiter, à mesure que l'absorption du poison progresse; puis, au bout d'une heure un quart environ après l'ingestion, on voit ce malade tomber comme s'il avait été terrassé par un coup de massue, entrer dans le coma, qui devient de plus en plus profond, pour arriver au stertor. Celte progression a quelque chose de saisissant. L'absorption du poison arrivait à son maximum sans qu'aucune barrière lui eût été opposée, sans qu'on eût jusqu'alors pu employer quelque chose qui eût pu en annihiler l'effet. C'est à ce moment seulement que la lutte va commencer, puisque c'est à ce moment que j'injecte d'un coup trente-sept milligrammes et demi d'hydrocblorate de morphine.

Au sujet de la respiration, les expérimentateurs, M. le docteur Meuriot entre autres, qui s'est beaucoup occupé d'études sur la belladone, n'ont pas trouvé que les doses peu élevées d'atropine, chez l'homme, impriment des modifications dans le rythme et dans la fréquence de la respiration, tandis que sur les animaux elles l'accélèrent toujours. Elle augmente presque du double le nombre des inspirations, et cela pendant plusieurs heures, avec des variantes cependant en intensité. Dans les doses toxiques, la respiration, après avoir été accélérée au début, devient rare, entrecoupée, abdominale; puis, dans une période plus avancée, elle décroît encore de fréquence, bien que le pouls conserve la sienne ; et dans les cas d'empoisonnement grave, toujours chez les animaux, le pouls et la respiration diminuent parallèlement, puis les mouvements respiratoires prennent alors un caractère cadencé, identique à celui que la section du nerf vague imprime à la respiration.

Je ne me flatte pas d'avoir tout bien observé chez mon malade, qui offre l'exemple de l'empoisonnement par l'atropine le plus grave que la science ait enregistré. On sait qu'il est difficile, pour ne pas dire impossible, au milieu de ces émotions, de ces angoises qu'on éprouve, d'observer avec rigueur et précision. Mais je suis sûr que les principaux phénomènes m'ont frappé ainsi que tous les assistants, et qu'ils ont été bien observés par moi et observés aussi par ceux qui m'entouraient.

Ainsi, pour la respiration, d'abord rapide, saccadée, elle se ralentit et devient si rare au moment où l'absorption parait complète, c'est-à-dire une heure et quart après l'ingestion du poison, au moment où je commence mes injections de morphine, qu'on dirait qu'elle ne s'exécute plus, et la tête est renversée en arrière; c'est à peine si on peut percevoir un léger mouvement du diaphragme, qui ne va pas au delà de six à huit minutes.

En même temps que la respiration s'affaisse ainsi, le pouls, au contraire, devient plein, dur, vibrant, avec une certaine fréquence, 90.

Quand les effets de la morphine se font sentir, la respiration s'accélère au point de monter successivement à 12, 14, 18, 26, suivant que les injections de morphine se répètent. Le pouls augmente de fréquence dans les mêmes conditions, au point de battre 110, 120, puis 130, 140 et jusqu'à 150, 160, et alors il devient dépressible, faible, à peine saisissable, difûcîle à compter. Ces phénomènes d'accélération de la respiration et de la circulation coïncident avec la détente des membres contractures, détente qui devient générale sans que la sensibilité effective, la sensibilité de relation se réveillent.

Et quand les phénomènes de l'intoxication d'atropine reprennent le dessus, quand les contractures recommencent, on voit la respiration devenir rare de nouveau, le pouls perdre de sa fréquence, pour récupérer sa plénitude, sa dureté. Et ainsi de suite.

Que la rareté de la respiration, dans l'empoisonnement grave par l'atropine, résulte de la paralysie du pneumo-gastrique pulmonaire, après que son accélération de début a été le résultat d'une excitation de la moelle allongée par le commencement d'absorption du poison, ou que ces phénomènes tiennent à un autre mécanisme, il ne s'ensuit pas moins rigoureusement que la morphine a une action contraire, puisqu'à la suite de son absorption on voit la respiration s'accélérer, le pouls faiblir en augmentant de fréquence, et le relâchement musculaire succéder à la contracture. Voilà les vrais phénomènes saisissables de l'antagonisme.

Tout ce qui a été écrit concernant l'antagonisme de la belladone et de l'opium peut se grouper sous trois chefs :

1'' Mémoires ou travaux conçus d'après les indications tirées des effets physiologiques des deux médicaments;

2** Expériences sur les animaux;

3*^ Observations cliniques. Ici, il faut partager en trois séries ces observations :

A. Celles qui tendent à prouver l'antagonisme, les deux médicaments ayant été pris ensemble, et l'un ayant annulé l'effet de l'autre : l'opium celui de la belladone et la belladone celui de l'opium, et vice versa. Je les laisse entièrement de côté, comme n'exprimant rien de précis;

B. Celles où, contre l'intoxication de l'opium, on a administré les préparations de belladone. Je les laisse également de côté, parce que, si rigoureuses quelles puissent être, elle ne prouveraient absolument, précisément, qu'un côté de la question, la neutralisation de l'effet de l'opium par la belladone, et non la neutralisation de la belladone par l'opium. Il y a ici des questions de doses, et c'est surtout ce qu'il s'agit de constater pour ne pas marcher en aveugle. Je m'explique : de ce que, dans un empoisonnement par 2 grammes de laudanum de Sydenham, quelques centigrammes d'extrait alcoolique de belladone auraient annulé l'effet toxique, l'auraient arrêté, il ne s'ensuivrait pas que la môme dose d'opium suffirait pour annuler les effets toxiques de pareille dose de belladone ingérée initialement. Donc je me suis arrêté, pour le côté de la question

que mon observation résout d'une manière si complète, c'est-à-dire Tannulatlon des effets toxiques de la belladone par Topium, aux faits cliniques qui ont été publiés dans la même direction. Je ne dirai que quelques mots de certaines expériences sur les animaux; car, si utiles que ces expériences puissent être pour la science, elles restent sur un plan tout à fait secondaire lorsque l'observation chez l'homme vient décider la question d'une façon irrécusable. Et, il faut bien le dire une fois pour toutes, si Texpérimentation sur les animaux a un avantage réel pour laisser préjuger ce qui pourrait advenir sur l'homme, la solution définitive d'une question aussi capitale que celle dont il s'agit ne peut rigoureusement sortir que de l'observation clinique. Parmi les expérimentateurs, les uns ont conclu à l'antagonisme, d'autres l'ont nié d'une manière absolue. C'est dans cette catégorie que se trouve M. le docteur Camus, dont la thèse inaugurale a servi de base à l'auteur de l'article Belladone du Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques pour recommander la réserve, éloigner même de l'idée de combattre par l'opium l'empoisonnement par la belladone.

Résumé des observations cliniques dans lesquelles l'opium a été

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