‹ Leçons de pharmacodynamie et de matière médicaleChapitre 374 sur 486 · EMPLOYÉ POUR COMBATTRE L'EMPOISONNEMENT PAR LA BELLADONE · texte numérisé non relu

EMPLOYÉ POUR COMBATTRE L'EMPOISONNEMENT PAR LA BELLADONE

Faber, dans son livre Strychnomania (1677), cite un fait d'empoisonnement par la belladone observé par Brobequius, son contemporain, dans lequel la guérison eut lieu par l'administration de l'opium {Archives, mai 1864). Ce fait n'a qu'une valeur de date et ne peut servir à élucider la question d'antagonisme : c'est un point de repère.

En 1766, Boucher, de Lille, publie, dans le Journal de Médecine, cinq cas d'empoisonnement par les fruits de belladone. Les vomitifs, les purgatifs, et le vinaigre qu'il regardait comme un véritable antidote, furent administrés; sur deux malades, Tun déjà comateux, l'autre délirant, les préparations d'opium furent administrées avec succès {Archiv,, ibid.). Ces deux faits n'ont qu'une mince valeur probante, surtout parce que d'autres médications avaient été mises en usage avant; ensuite parce qu'il n'y avait pas les symptômes d'une intoxication grave.

La dissertation de Joseph Lipp, au dire de Giacomini, renfermerait plusieurs exemples de guérison par le laudanaum de Sydenham dans l'empoisonnement par la belladone. Ceci n'a encore de valeur que comme notion d'histoire médicale, sans qu'on puisse en tirer une conclusion un peu rigoureuse.

Le docteur Seaton, de Seels, a publié, dans le Médical Times d'août 1859, l'histoire de dix individus empoisonnés par les fruits de la belladone. Chez deux de ces malades, accidents peu intenses qui cèdent à un émélique. Les huit autres présentent des symptômes inquiétants et un délire intense. L'opium est administré à tous ces malades. Dans sept de ces cas les symptômes les plus alarmants disparurent aussitôt que le sommeil et la contraction des pupilles indiquèrent que l'économie était sous l'influence de la préparation opiacée. Dans le huitième cas, la femme, scrofuleuse

et depuis longtemps malade, ne prit que peu d'opium et succomba. Dans les sept cas, quoiqu'on ne voie pas la quantité du poison ingérée, quoiqu il ne s'agisse manifestement que d'une moyenne intoxication, puisqu'il ny avait que délire intense, et que c'est là le premier degré de l'intoxicatioD, on ne peut se refuser à admettre cependant une preuve de l'antagonisme.

Angelo Poma combattait par le laudanum les effets toxiques de la belladone; mais ses observations n'offrent rien de précis, partant de bien concluant.

Benjamin Bell, dans un mémoire plein d'intérêt et publié en 1859, conclut à l'action d'antagonisme de l'opium et de la belladone. Andersonet Graves avaient soutenu la même opinion; mais aucun de ces auteurs n'avait fourni une observation précise d'empoisonnement de la belladone traité par l'opium. Graefe, de Berlin, avait démontré que cet antagonisme sétend même à la fonction d'accommodation.

En 1860, on trouve dans les recueils médicaux plusieurs mémoires relatifs à l'antagonisme de l'opium et de la belladone, et ces mémoires offrent un plus ou moins grand intérêt ; mais, jusque-là, pas un fait irrévocablement démonstratif et capable d'entraîner une conviction générale.

Le docteur Lopez, de Mobile, appelé près de l'apothicaire de la marine, qui s'était empoisonné par Tapplication, sur le genou dénudé, d'un large emplâtre de belladone, observa des nausées, du vertige, de la mydriase el une extrême prostration. Ayant fréquemment constaté l'antagonisme réciproque de l'opium et de la belladone, il prescrivit 15 gouttes de laudanum toutes les demi-heures, jusqu'à disparition des accidents. La première dose suffît à annihiler l'effet de la belladone en 30 minutes. Ce fait a une certaine valeur. ( Union médicale, 20 mai 1862. — Americ, Joum, ofmedic. se.)

Fait rapporté par le docteur Mehamara {Dub. quart. Journal, 1863). Enfant de 26 mois apporté à l'hôpital de Meath, à Dublin, le 31 octobre 1862, six heures environ après avoir ingéré une quantité indéterminée d'extrait de belladone dont un petit pot était tombé sous sa main. Le pouls était fort, les pupilles étaient dilatées largement; il y avait mouvement des mains tiraillant les vêtements et délire. Un vomitif de 50 centigrammes de sulfate de zinc et de 30 grammes de poudre d'ipéca, puis un lavement avec huile de ricin et térébenthine, étant restés infructueux, on donna 5 gouttes de teinture d'opium, puis 3 gouttes une heure après et 2 gouttes ensuite toutes les heures, jusqu'à une heure du matin, où le malade s'endormit, puis se réveilla en sursaut et se rendormit ensuite. La contraction des pupilles ne se manifesta ainsi que vers le matin, après l'ingestion d'une dose considérable d'opium. {Union médicale, 12 mai 1863.)

Ce cas, qui est bien remarquable, peut être suspecté à cause des médications employées avant le laudanum, mais il prouve à coup sûr que le laudanum ne détermina aucune intoxication, malgré les fortes doses, partant qu'il y a eu antagonisme.

Le docteur Lee (dans American Journal] rapporte un cas observé par lui pendant qu'il était médecin résidant à l'hôpital de Philadelqhie.

Enfant de six ans, auquel on avait donné par erreur, au lieu de sirop

de rhubarbe, une drachme de sac de belladone, préparation extra-officinale très concentrée et employée seulement dans les collyres. L'enfant devint écarlate, chancela et tomba à terre. Appelé immédiatement, Lee trouva le malade ayant la face violacée, les yeux fixes et hagards, les pupilles extrêmement dilatées, la langue sèche, le pouls faible et rebondissant; en outre, cet enfant était dans un état de coma profond. 20 gouttes de laudanum (on ne dit pas lequel) furent administrées par la bouche et autant par le rectum. La dose fut répétée de demi-heure en demi-heure, jusqu'à ce que le malade eût pris 120 gouttes. Au bout de trois heures, Tenfant était levé et courait par la chambre.

On ne peut refuser à ce cas, quelque succinte que soit la narration, une grande valeur : l'antagonisme est réellement prouvé.

Voici enfin l'observation de M. Béhier. Un vieillard de soixante-quinze ans boit, à cinq heures du soir, une solution de sulfate d'atropine préparée pour être instillée (13 milligrammes pour 100 grammes d'eau). A six heures, faiblesse musculaire, difficulté puis impossibilité de marcher, quoique la dilatation pupillaire n'ait pas sensiblement augmenté. On administre 6 gouttes de laudanum de Rousseau dans quelques cuillerées deau.

A huit heures coma profond, face vultueuse, les yeux sont brillants, les pupilles modérément dilatées, la peau chaude; le pouls bat 108 fois, il est plein, dur, vibrant; immobilité complète. Le malade prononce des mots indistincts; 11 parait entendre imparfaitement. Ingestion par 10 gouttes, de dix en dix minutes, de 50 gouttes de laudanum de Sydenham. Le pouls devient plus souple, l'iris se contracte légèrement.

A neuf heures, une nouvelle phase commence. Les mouvements spontanés deviennent plus violents: carphologie, délire, hallucinations. Ce malade entend et voit, mais chaque sensation donne lieu à une illusion de sensibilité générale et exagérée; 120 pulsations, peau moite et chaude; la dilatation pupillaire n'a pas varié.

Dix heures. Nouvelle ingestion de 10 gouttes de laudanum, dont la saveur désagréable est bien sentie. Le pouls est plus souple, la peau moins chaude, l'intelligence moins désordonnée, réveil de la mémoire, puis des sentiments afi'ectifs : l'halluciné voit et reconnaît les personnes qui lui sont chères et leur parle.

Cinq heures du matin. Dix nouvelles gouttes de laudanum. La sensibilité se rétablit presque parfaitement, le délire et les mouvements désordonnés s'apaisent. A neuf heures, le malade vomit 200 grammes environ d'un liquide brunâtre; la pupille est presque normale, la raison à peu près revenue. Le mieux va croissant, et, trois jours après, tout est rentré dans Tordre et la santé n'a pas été troublée depuis.

Bien que, dans cette observation de M. Béhier, l'intoxication n'ait pas été portée à beaucoup près aussi loin que dans le cas que je viens de relater, puisque : l'» chez son malade il n'y avait qu'une dilatation légère ou médiocre de la pupille; 2** qu'il n'y a pas eu aphagie ni symptômes d asphyxie; 3<» que le malade n'est pas tombé dans le coma et l'insensibilité complète, puisqu'un plus fort il avait des hallucinations, du délire;

qu'il prononçait des mots indistincts, qu'il entendait imparfaitement; 4^ qu'il a pu toujours boire, avaler, tandis que dans mon cas il y a eu pendant dix heures insensibilité absolue, aphagie complète, amaurose avec dilatation énorme des pupilles, menaces continues d'asphyxie; en un mot, bien que le malade de M. Béhier n'ait subi que le premier degré de l'intoxication, il n'en résulte pas moins de son observation comme de celle de Lee que c'est par l'opium ou envers et contre l'opium que la guérison a eu lieu. Cette observation, quoi qu'on en dise, a une très grande valeur. Deux doses fortement toxiques ont été ingérées et le malade a guéri : on ne peut nier l'antagonisme.

Conclusions : L'opium est l'antagoniste, l'antidote de la belladone; quand un empoisonnement se produit, le médecin doit faire vomir et purger, s'il arrive à temps, pour expulser du tube digestif le reste du poison qu'il jpourrait contenir. Dans le cas contraire, il doit administrer l'opium, et de préférence par voie d'injection sous-cutanée comme la plus sûre. En ce cas, les doses d'opium administrées doivent presque égaler du premier coup celles de belladone ingérées, si le titrage est connu. Lorsqu'on a pu faire vomir et purger, si l'intoxicatien se produit, c'est encore à l'opium qu'il faut avoir recours; tous les autres moyens ne doivent être employés que secondairement. Il se produit si souvent des empoisonnements par les fruits de belladone que les préceptes ne sauraient être trop précis.

Il s'agissait, dans ce cas particulier, d'un enfant empoisonné par la belladone; et, en réalité, le fait que, chez ce jeune malade, des injections successives de quantités folles — cela me paraît la seule épithète convenable — de chlorhydrate de morphine avaient réussi, — accompagnées cependant d'autres moyens thérapeutiques qui me paraissent beaucoup plus heureusement choisis, — à déterminer la guérison, ne me semble pas suffisant pour que l'on puisse conclure à l'efficacité de l'action antagonistique entre l'opium et la belladone et proclamer ce mode de traitement comme le seul rationnel.

D'ailleurs, dans toutes les observations fournies à l'appui de cette opinion et couronnées de succès, comme dans celle que je viens de relater, on s'aperçoit que, en même temps que l'administration delà substance prétendue antagoniste, on a soumis le sujet à une série Je moyens capables, à eux seuls, d'amener les bons résultats que l'on n'hésite pas à attribuer à cette action antagonistique : provocation des vomissements, lavage de l'estomac, ingestion d'une solution capable d'insolubiliser le principe actif (tannin, iodure de potassium ioduré) ; emploi des stimulants médicamenteux (café, cognac, ammoniaque) ou physiques (douches froides, électricité); obligation pour

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le patient de marcher constamment, soutenu au besoin par des aides; Toilà autant d'excellents procédés de médication antitoxique auxquels on semble n'accorder aucune importance et dont on parle comme de choses presque superflues, de telle façon qu'il est bien impossible de faire la part de la substance antagoniste dans ce conflit.

N'y a-t-il pas, au surplus, des faits de guérison spontanée des empoisonnements les plus graves, tel que celui-ci, rapporté par Labbée. Un sujet atteint de migraine demanda conseil à un médecin étranger résidant à Paris, lequel n'hésita pas à prescrire l'ingestion, en une seule fois, d'une cuillerée à café d'une solution de un décigramme d'atropine dans 30 grammes d'eau, soit de 13 à 15 milligrammes d'alcaloïde : croyant réaliser plus vite et plus sûrement sa guérison, le malade en prit davantage et fut bientôt en proie à une intoxication violente avec hallucinations terrifiantes. Il essaya d'appeler à son aide, mais il était aphone; il se leva, voulut marcher, mais il roula sur le sol sans pouvoir se relever. Dénué de tout secours, il passa la nuit gisant sur le parquet, plongé dans une stupeur profonde, et ne revint à lui que le lendemain, alors que se dissipèrent peu à peu, et spontanément, les phénomènes symptomatiques de l'intoxication. Cet individu avait ingéré environ 2 centigrammes d'atropine, dose le plus habituellement, on pourrait même dire presque toujours, mortelle.

Ce serait cependant tomber dans l'excès opposé que de vouloir nier absolument toute action antagonistique entre l'opium et la belladone. Comme l'avait montré Vulpian, et, comme le firent ressortir Gubler et Labbée dans une étude aussi impartiale que documentée, il y a un antagonisme partiel, momentané, et à certains points de vue seulement, entre l'opium et la belladone ; mais des eflels synergiques ou auxiliaires dans une sphère d'action beaucoup plus générale. De part et d'autre, des faits précis, nettement mis en lumière, sont invoqués soit pour démontrer, soit pour nier Fantagonisme de l'opium et de la belladone, de l'atropine et de la morphine. Si discordants qu'ils soient, on ne peut nier ces faits recueillis et étudiés avec soin par des observateurs également recommandables et désintéressés. On doit donc rester convaincu, selon l'opinion de Claude Bernard en pareille circonstance, que la méthode expérimentale qui a présidé à l'étude et à la constatation de ces phénomènes a été défectueuse par quelque côté. Et en effet, rien qu'en tenant compte de la diversité des condi-

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