INTOXICATION PAR LA MORPHINE
tout leurs manifestations à ce que j'appellerais la personnalité cérébrale de l'individu. — Je vous ai signalé déjà ce fait que, ainsi que nous l'avons observé pour les différentes espèces d'animaux, les races différentes d'individus réagissent par des manifestations tout a fait dissemblables; et, à ce point de vue, je vous ai établi une comparaison entre les animaux narcotisés et les animaux excités, tout à fait analogue à celle qu'on pourrait établir entre certains individus qui sont excités presque exclusivement, d'autre au contraire déprimés, sous l'influence de la morphine ou de l'opium : je vous ai cité à cet égard les Malais, qui présentent une réceptivité tout à fait particulière et chez lesquels une dose extrêmement faible, soit d'opium, soit de morphine, détermine des manifestations d'excitation extrêmement remarquables, tandis que les Orientaux obtiennent, dans les mêmes conditions, une rêverie calme et béate. — A cette période, les paupières sont appesanties; les membres, immobiles, semblent d'une lourdeur de plomb; et l'individu tombe dans un état de sommeil en apparence normal. Si l'on détermine chez lui une excitation quelconque, comme celle résultant, par exemple, d'un appel violent, il répond à cette excitation et fait quelques mouvements, mais il est nécessaire que l'excitation soit énergique, puis il retombe aussitôt dans le sommeil.
Si la dose est plus forte, c'est à dire si l'injection hypodermique s'élève à 2 ou 3 centigrammes, on observe alors des mouvements désordonnés des parois abdominales qui sont précurseurs des vomisements; puis, la pâleur de la face survient, en même temps qu'une sueur froide, un resserrement intense de la goi^e et des vomissements abondants qui sont des témoins de l'action bulbaire exercée déjà par cette dose un peu plus considérable de la substance toxique.
Si la dose atteint 4 à 6 centigrammes, et il faut vous souvenir que
LA DOSE DE 6 CENTIGRAMMES EST LA DOSE MORTELLE MOYENNE, OU obscrVC
l'abaissement de la température périphérique et de la température centrale ; les pupilles sont contractées au maximum ; la respiration est rare, lente, superficielle, à peine sensible; le pouls devient irrégulier, arythmique, rare; les bruits du cœur sont mal frappés; l'individu est cyanose; ses réflexes sont abolis; il présente une immobilité qu'on a qualifiée très justement de cadavérique; les bronches sont remplies de mucus, on entend des râles de plus en plus nombreux et bruyants; puis, on assiste à l'arrêt de la respiration qui précède d'une façon
notable Tarrêt du cœur : cet arrêt constitue le signal de la mort, à moins qu'elle ne soit conjurée par l'emploi de la respiration artificielle ; et encore faudrait-il que la dose de morphine ne fût pas suffisante pour intéresser directement le système nerveux cardiaque. Les convulsions ultimes manquent, parce qu'à cette dernière période de l'intoxication, les centres moteurs sont paralysés et ne peuvent pas réagir par l'action excitante que la morphine détermine sur eux au début, lorsqu'elle agit en quantité un peu considérable. D'ailleurs, les convulsions sont beaucoup plus fréquentes chez les animaux que chez rhomme; et vous en trouverez l'explication dans ce fait que la morphine étant un poison électivement psychique, les animaux réagissent surtout avec leur système nerveux médullaire, tandis que chez l'homme c'est le système nerveux cérébral qui est principalement et primitivement afiecté.
Lésions anatomiques. — Comme lésions anatomiques, on n'observe pas de lésions spécifiques, mais cependant les lésions qu'on rencontre sont assez constantes et doivent être contrôlées : leur constatation doit, en effet, concorder avec les autres éléments du rapport médico-légal concluant ou non à l'empoisonnement par l'opium. Ces lésions consistent, principalement, en une congestion intense du cerveau et des poumons. Le sang est noir, quelquefois fluide, mais, cependant, lorsque l'agonie a été prolongée, on peut voir le sang coagulé en caillots fibrineux, denses, décolorés; ces caillots sont, en quelque sorte, la conséquence de la prolongation de la vie.
La congestion cérébrale est remarquable surtout à la périphérie de l'encéphale, où l'on observe quelquefois de petits foyers d'apoplexie capillaire; mais, le plus souvent, on constate une infiltration plus ou moins abondante de sérosité sous l'arachnoïde et un épanchement dans les ventricules. Les poumons sont fortement engoués; on y voit rarement des noyaux ^apoplectiques.
Dans certains cas, lorsque l'intoxication a eu lieu par le laudanum de Sydenham, par exemple, on trouve dans la coloration de la muqueuse du tube digestif un indice extrêmement important au point de vue médico-légal. Tourdes a signalé chez un individu qui avait absorbé une dose relativement faible de laudanum à laquelle il avait cependant succombé, la coloration de toute la muqueuse du tube digestif, depuis la bouche jusqu'à deux centimètres au-dessous du pylore.
On observe fréquemment aussi la congestion des organes sexuels et des reins; cette particularité que certains auteurs, Barbier (d'Amiens), notamment, regardaient comme très caractéristique de l'empoisonnement par les opiacés, est loin de posséder cette valeur; et, comme le fait remarquer Tardieu, il s'en faut de beaucoup que tous ceux qui succombent à cette intoxication soient dans un état d'érection très prononcé.
Le corps du sujet est absolument pâle; et un fait assez intéressant, mais que, malheureusement, on ne peut guère constater au point de vue médico-légal, est celui de la persistance de la chaleur, même après la rigidité cadavérique. On a signalé également que la putréfaction était manifestement retardée chez les individus ayant succombé à l'intoxication par l'opium ou la morphine.
Parmi ces lésions, la plus importante est la congestion du cerveau qui est en rapport, d'ailleurs, avec la localisation de la morphine dans ce tissu. Comme vous le voyez, il faut faire, au point de vue médico-légal, un diagnostic différentiel avec la congestion et l'apoplexie cérébrales et pulmonaires, ainsi qu'avec l'empoisonnement par l'oxyde de carbone, restriction faite pour l'aspect tout à fait particulier du sang et de la surface du corps, dans ce dernier cas. Mais le diagnostic différentiel est plus important à établir encore avec l'intoxication alcoolique : je vous rappelle les apoplexies méningées et pulmonaires que je vous ai signalées récemment dans ce dernier cas.
Quant aux recherches toxicologiques, je n'ai pas à m'étendre sur ce point, puisque, la plupart du temps, ce n'est pas vous qui serez appelés à les faire. Il faut vous souvenir cependant, d'éviter pour ces recherches, de se servir de la méthode de Stas qui est basée sur l'épuisement par l'éther, car vous savez que l'éther est incapable de dissoudre la morphine. D'autre part, le contrôle par l'expérimentation physiologique doit toujours être exécuté : vous le réaliserez en recherchant les effets des produits alcaloïdiques isolés par l'expert chimiste sur de jeunes animaux, par exemple sur de jeunes chiens, puisque nous avons reconnu que cet animal était particulièrement sensible à l'action d'une très faible quantité d'opium ou de morphine. Il sera nécessaire de contrôler ces résultats par ceux que fournira l'injection hypodermique des mêmes produits à des chats adultes : nous savons, en effet, que ces animaux réagissent par des