RAPIDITÉ DE L'ABSORPTION
traitement, au bout de trente-six heures. J'ai constaté, d'une façon très nette, la présence de la morphine dans le foie et, en quantité prépondérante, dans les centres nerveux; ce fait est particulièrement intéressant en raison de la prédominance relative du tissu nerveux chez un enfant de cet âge, prédominance qui est en rapport également avec la localisation de la substance toxique*.
Les effets que détermine l'intoxication par la morphine sont plus ou moins lents à apparaître suivant les voies d'introduction de cette substance. Lorsque la morphine est injectée dans les veines, c'est au bout de dix à vingt secondes qu'on peut voir débuter les phénomènes signalant l'imprégnation de l'organisme par la substance toxique ; lorsqu'il s'agit d'injection hypodermique, les mêmes phénomènes commencent à se montrer seulement au bout de cinq à dix minutes; lorsqu'il s'agit d'une introduction par la voie rectale, il faut dix à vingt minutes; et pour la voie stomacale, le délai est encore plus considérable, il atteint quinze à trente minutes, parfois même une heure et plus encore.
Je vous ai déjà signalé, à plusieurs reprises, le retard possible de l'absorption sous l'influence de très fortes doses. C'est là un point extrêmement important et qui rend compte précisément de ce fait que des individus ayant absorbé une dose relativement formidable de morphine ou d'opiacés, ont pu être rappelés à la vie. Un exemple tout à fait démonstratif à cet égard est le suivant. A deux heures du matin, un individu absorbe dans un but de suicide 60 grammes de laudanum de Sydenham, dose évidemment plus que mortelle; cet individu est transporté à l'hôpital, et, à huit heures du matin, on pratique le lavage de l'estomac. On extrait au moyen de la pompe stomacale un liquide encore fortement coloré par le safran qui existe dans le laudanum de Sydenham, et l'essai colorimétrique permet d'évaluer à 45 grammes la quantité de ce liquide existant encore dans l'estomac : en six heures, le quart seulement du laudanum ingéré avait donc été absorbé', et c'est, évidemment, à cette très faible absorption que cet individu a dû de pouvoir être rappelé à la vie.
Le prétendu effet antidotique de certaines substances n'est souvent pas autre chose que ce retard plus ou moins considérable apporté dans l'absorption, et l'action toxique n'est pas autrement influencée.
1. J*ai publié celle observalion délaillée dans les Annales d* hygiène publique el de médecine légale, Z* série, l. XXXIV, p. 83.
Je me suis suffisamment expliqué à ce sujet en vous parlant du prétendu antagonisme entre Topium et la belladone.
Traitement. — Quel est le traitement des empoisonnements par Topium? Ce traitement doit reposer, exclusivement, sur l'emploi des stimulants, sur la respiration artificielle et le lavage de l'estomac; il y a cependant à considérer un antidotisme possible en ce qui concerne le permanganate de potasse. En effet, certaines expériences, réalisées aussi bien sur l'homme que sur les animaux, ont permis de reconnaître à la solution de permanganate de potasse une activité toute particulière dans ce genre d'intoxication. Je viens de vous signaler tout à l'heure les faits qui prouvent l'élimination d'une bonne partie de la morphine par la muqueuse stomacale : le lavage de l'estomac avec de l'eau pure est donc déjà, par lui-même, une excellente pratique et il devient encore plus efficace si l'eau est remplacée par une solution de permanganate de potasse. Ainsi Moor n'a pas hésité à faire cette expérience sur lui-même : il a absorbé, en une seule fois, 18 centigrammes de sulfate de morphine, et une demi-minute après, 25 centigrammes de permanganate de potasse; puis, il absorba de nouveau 30 centigrammes de chorydrate de morphine, ensuite, 40 centigrammes de permanganate de potasse, tout cela sans présenter à un seul moment quelque symptôme d'intoxication par la morphine.
L'élimination de la substance toxique par la muqueuse gastrique permet précisément de se rendre compte du bon effet obtenu par le lavage de l'estomac avec la solution de permanganate de potasse; mais il y a une richesse optima de la. solution que Texpérience seule pouvait permettre de fixer : ce meilleur titre de la solution à employer est de 2 p. 1000. Il faut, dans cette circonstance, faire ingérer et conserver à l'individu une certaine quantité de cette solution, un quart ou un demi-litre. Il importe, en outre, de se souvenir de ce fait que l'absorption des substances opiacées étant très lente, le lavage peut être, et doit être pratiqué même tardivement, même dans le cas où il se serait écoulé une période de douze à quinze heures depuis le début de lempoisonnement. Bien entendu, il ne faut pas négliger les autres moyens, on doit combattre la maladie toxique résultant de l'absorption des principes actifs de l'opium ou de la morphine, et, parmi eux, la respiration artificielle tient la première place : en même temps, on utilisera tous les procédés de stimulation énergique, le marteau
de Mayor, des moyens de révulsion même brutaux en apparence, voire la fustigation ortiée, qui a été proposée comme le moyen le plus énergique de lutter contre la dépression causée par la morphine.
Je n'ai pas à revenir ici sur ce que je vous ai dit au sujet du prétendu antagonisme de certains alcaloïdes, atropine et cocaïne, entr autres, avec la morphine. Je vous recommande instamment de vous souvenir que les faibles avantages que vous pourrez tirer de remploi de ces alcaloïdes sont essentiellement passagers et ne peuvent répondre qu'à la disparition ou l'amendement d'un symptôme : il ne faut rien leur demander de plus et toujours avoir présente à l'esprit la possibilité d'une addition des phénomènes toxiques.
Les stimulants généraux, le café, les affusions froides, les provocations douloureuses, quel que soit le moyen employé, donnent des résultats beaucoup plus certains et beaucoup plus efOcaces. L'infusion de café noir constitue un merveilleux médicament dans tous les cas où il est nécessaire de réveiller la vie cérébrale et de combattre un état menaçant de somnolence ou de coma. Le café doit alors être employé à hautes doses, suivant la méthode de Laboussardière et de Martin-Solon : on prépare avec 250 à 300 grammes de café torréfié une infusion correspondant à la quantité de douze tasses, dont on administre les quatre premières à un quart d'heure d'intervalle, et les autres d'heure en heure. On peut encore donner, tous les quarts d'heure, des lavements avec l'infusion de 100 grammes de café torréfié si le sujet ne peut avaler de grandes quantités de liquide. Les injections sous-cutanées de caféine sont bien loin de valoir, à cet égard, l'infusion du café torréfié.
Il faut, de toute nécessité, réveiller le cerveau, sans quoi la respiration s'embarrasse de plus en plus et le sujet meurt par asphyxie. Les ablutions froides, les afTusions, par la stimulation qu'elles provoquent sur les extrémités nerveuses périphériques, agissent en transmettant au cerveau une excitation susceptible de l'arracher à la torpeur qui l'opprime : les irrigations froides pratiquées sur la région frontale et les paupières à l'aide d'un jet de liquide tombant d'une certaine hauteur donnent, dans cette circonstance, des résultats })articulièrement remarquables
Il en est de même de la douleur provoquée par une sinapisation intense, la faradisation cutanée, principalement la fustigation avec le balai électrique. La sinapisation est un procédé exigeant une sur-
veîllance très attentive, en raison de Tétat d'analgésie du patient : une action caustique, désorganisant les tissus, peut se produire avant que le sujet ne réagisse. La faradisation n'offre pas cet inconvénient et réalise le procédé le plus inoffensif et le plus sûr pour réveiller la sensibilité : sous son influence, on voit le malade ouvrir les yeux, la respiration devenir plus ample et plus fréquente, le pouls se relever, le cyanose disparaître ; en un mot, la vie succéder à l'état de mort apparente.
Je ne saurais trop y insister, la douleur est ici l'intermédiaire obligatoire du réveil des propriétés fonctionnelles du cerveau. Que cette douleur soit réalisée par des piqûres, des pincements, la flagellation, voire la flagellation ortiée, tous ces procédés arrivent, avec plus ou moins d'efficacité, au même résultat; mais,^ntre tous, la faradisation cutanée, à l'aide d'un pinceau de fils métalliques, est certainement celui dont on est le plus maître et qui provoque les stimulations les plus efficaces. Le vrai et seul traitement de la période d'état de cet empoisonnement consiste à faire souffrir les patients sans trêve ni merci : lorsqu'on les abandonne à eux-mêmes, ils s'asphyxient. La respiration artificielle, notamment la méthode des tractions rythmées de la langue, sera substituée à ces pratiques seulement quand le sujet commencera à sortir de son immobilité cadavérique.
La période de réaction dans laquelle entre ensuite l'individu revenant de cet empoisonnement peut alors présenter les formes les plus diverses, dont le traitement n'est plus susceptible d'aucune règle racée à l'avance. Il n'y a donc pas d'indications générales à donner à ce sujet.
XXXIIP LEÇON
INTOXICATIONS CHRONIQUES PAR LA MORPHINE OU L'OPIUM. — MANGEURS ET FUMEURS D'OPIUM. — THÉBAÏSME. — MORPH INOMAN I E ET MORPHINISME.
Nous avons envisagé, précédemment, l'empoisonnement aigu par Topium et la morphine; il nous reste maintenant à étudier l'intoxication chronique par ces mêmes substances, intoxication qui, comme vous allez pouvoir vous en rendre compte, présente, au point de vue purement médical, une importance infiniment plus considérable encore que l'empoisonnement aigu, soit par la morphine, soit par les opiacés.
Opiophagie, opiamanie, morphinomanie , tkébaîsme, morphinisme, telles sont les désignations sous lesquelles on a groupé les diverses manifestations de l'empoisonnement par les petites doses fréquemment répétés. Nous n'en retiendrons que trois : mor phinomanie, morphinisme, thébaîsme, qui suffisent à tout interpréter, le thébaïsme proprement dit, c'est-à-dire l'empoisonnement chronique par l'opium ingéré ou fumé, rentrant, à la rigueur, dans le cadre du morphinisme.
Le terme de morphinomanie est, dans la plupart des cas, impropre, et devrait être réservé aux seuls cas dans lesquels l'état psychique de l'individu est affecté; que cela soit antérieur à l'abus de l'opium ou de la morphine, ou bien que cet abus ait provoqué ou facilité l'éclosion de cet état mental; il en est de même du terme opiomanie. Toutefois, cette restriction faite, je continuerai à me servir du terme morphinomanie, consacré par l'usage, et dont la terminaison, prise dans son acception vulgaire, dépeint bien l'idée fixe dont l'imagination est frappée.
Le morphinisme est l'ensemble des phénomènes résultant de l'in-
MORPHINISME — THÉBAÏSME 785
toxication chronique; lo. morphinomanie est un syndrome épisodique caractérisé par l'impulsion. Les races européennes présentent une prédisposition à Tintoxication chronique par la morphine, en raison de leur terrain névropathique.
On n'observe plus ici, sauf de rares exceptions que je vous signalerai tout à l'heure en vous parlant de l'intoxication chronique par l'ingestion ou la fumée d'opium, on n'observe plus de ces différences fondamentales dans les manifestations comme celles que j'ai eues à vous signaler dans l'empoisonnement aigu, excitation chez les uns, narcose chez les autres; mais seulement une plus ou moins grande facilité et rapidité à présenteras symptômes qui caractérisent l'intoxication chronique.
On peut ranger les causes de la morphinomanie sous trois chefs :
La douleur, que l'on veut éviter;
Le chagrin, que l'on veut oublier;
La volupté, que l'on recherche.
Aussi , la morphinomanie s'observe-t-elle plus particulièrement parmi les classes élevées qui vivent d'une vie cérébrale plus active, les nerveux qui recherchent, des sensations psychiques particulières. Plus considérable encore est le nombre des gens qui deviennent morphinomanes parce qu'ils recherchent des satisfactions sensuelles.
Les jouisseurs de toute espèce, femmes du monde, artistes, filles de joie, les névrosés à la recherche de sensations nouvelles et intenses, sont ceux qui fournissent à la morphinomanie le plus grand nombre d'adeptes; et leur quantité est proportionnelle au développement croissant du déséquilibre moral. Lesbos y conduit autant que Cythère; et, parmi les voluptueux, la contagion de la morphinomanie s'explique par l'influence de la persuasion des satisfactions éprouvées.
L'opiophagie et l'action de fumer l'opium constituent, certainement, les modes les plus anciens d'emploi de cette drogue, et, en même temps, les premières sources d'intoxication chronique. Il convient, comme l'avait proposé Fonssagrives, de conserver à cette forme de l'intoxication chronique l'appellation de thébaisme par opposition à celle de morphinisme plus particulièrement réservée à l'intoxication chronique par la morphine employée principalement sous forme d'injections hypodermiques.
Ce que je vous ai dit, tant de l'action physiologique de l'opium en
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nature que de celle de la morphine et des autres alcaloïdes, me permettra d'être très bref à ce point de vue et de vous faire simplement remarquer combien les influences exercées sur les diverses fonctions de l'organisme par ces principes actifs justifient l'emploi de l'opium, principalement à titre de substance noosthénique, exhilarante, exaltant d'une façon remarquable les satisfactions du domaine de la sensualité.
Malheureusement, de même que pour toutes les excitations factices , l'accoutumance , l'atténuation de l'impressionnabilité et la dépression qui suit nécessairement l'excitation obligent bientôt à augmenter les doses; et il est bien difficile de ne pas tomber, soit brusquement, soit insensiblement, dans l'abus. Il existe une ivrognerie d'opium, comme une ivrognerie d'alcool, comme une ivrognerie de haschich; je serais tenté de dire aussi comme une ivrognerie de café, comme une ivrognerie de tabac. Mais le besoin du café, et surtout du tabac, est presque exclusivement moral, je dirais volontiers d'ordre psychique, suggestif; tandis que le besoin d'opium devient bientôt, comme celui d'alcool d'ailleurs, un impérieux besoin physique, doublé, en quelque sorte, d'un besoin psychique non moins instant. Comme nous allons le voir, les méfaits de l'opium ne le cèdent en rien à ceux de l'alcool et, comme l'a dit Fonssagrives, un thériaki de Canton est le digne pendant d'un ivrogne de Manchester. Ce qui rend l'habitude de l'opium mauvaise et pernicieuse au plus haut point, c'est la tyrannie avec laquelle elle s'impose. Plus peut-être encore que l'alcool, l'opium est bientôt de venu tellement indispensable au fonctionnement efficace de tous les organes de l'économie qu'ils restent incapables d'accomplir leur destinée sans le concours de cet excitant. « Le mangeur d'opium, a dit Matteï, dans un travail que j'ai déjà eu l'occasion de vous citer, le mangeur d'opium aspire après cette substance comme un noyé sortant d'une immersion prolongée aspire après l'air; rien ne pourrait l'empêcher de respirer; on lui dirait qu'il va mourir à la première inspiration qu'il inspirerait encore; il en est ainsi pour celui qui a contracté l'usage des stimulants opiacés. » Dix ou douze heures après l'ingestion de la dernière dose, il se manifeste des signes indiquant que l'action stimulante a cessé : il surv îent, en effet, des bâillements répétés, un crachotement incommode, des sueurs abondantes qui, tout à coup, inondent la surface du corps; les yeux se remplissent de larmes, des boufîées rapides de chaleur mon-
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tenl à la tête, alternant avec des frissons passagers. A ces signes, la personne habituée à Topium reconnaît que le moment est venu de prendre une nouvelle dose pour que tous ces troubles cessent aussitôt, comme par enchantement. Si, pour une cause ou pour une autre, la privation du remède est poussée plus loin, on voit apparaître des phénomènes offrant des analogies avec ceux des buveurs qui sont tout à coup privés d'alcool; on dirait que la vie est atteinte et menace d'abandonner le corps ».
L'accoutumance est indispensable pour ressentir les effets agréables, on serait tenté de dire utiles, de Topium. Le D'Madden rapporte que, se trouvant dans un café, il voulut essayer sur lui-même Faction de cette substance. Il en prit d'abord cinq centigrammes sans éprouver aucun effet sensible, et il augmenta alors peu à peu jusqu'à 22 centigrammes, dose à laquelle il ne tarda pas éprouver une excitation très vive. Ses facultés lui paraissaient décuplées; tout ce qu'il regardait semblait avoir augmenté de volume et plus beau qu'à l'état ordinaire : il ne ressentait pas le même plaisir quand il fermait les yeux. U se hâta de rentrer chez lui, craignant à chaque instant de commettre quelque extravagance. Il sentait à peine, en marchant, le sol sur lequel il s'avançait; et il lui semblait le raser légèrement, comme sous l'impulsion de quelque agent invisible. On eût dit, écrit-il, qu'une substance éthérée avait remplacé le sang dans mes veines et me rendait plus léger que l'air. Il se coucha aussitôt rentré, et, pendant toute la nuit, son imagination fut absorbée par des visions délicieuses. Le lendemain matin.il se leva avec un violent mal de tête; il était pâle et tellement affaibli qu'il fut obligé de rester tout le jour étendu sur un canapé. Ce fut ainsi qu'il expia le premier et seul essai qu'il tenta des voluptés des thériakis.
Cet état de malaise, d'abattement, de prostration physique et morale accompagnée très souvent d'insomnie et de migraine, est, pour beaucoup de sujets, une garantie contre le thébaïsme en les empêchant de glisser sur la pente de l'usage régulier, et, finalement, de l'abus de l'opium. Ça n'est pas sans inconvénients que l'on fait un usage continu d'une drogue dont l'action sur le système nerveux est aussi intense et aussi élective; et, tout en admettant qu'il y ait quelque exagération dans les tableaux que l'on a pu faire des vieux thériakis ou des fumeurs endurcis, il n'en reste pas moins certain que l'abus de l'opium est presque absolument impossible à éviter, à un moment
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donné, à cause de la nécessité d'augmenter les doses et de renouveler plus fréquemment Tabsorption. J'insisterai tout à l'heure, à propos de la morphinomanie, sur la dépression intense de la volonté du sujet, dépression dont TefTet vient se joindre à celui de l'accoutumance pour entraîner fatalement à l'abus.
Le même D' Madden, qui fit sur lui l'expérience que je relatais précédemment et qui a bien observé les thériakis invétérés, nous fait un assez sombre tableau des scènes auxquelles il a assisté en Perse dans le marché de Thériaki-Tchachissy, près de la mosquée de Solymania, en l'endroit où les amateurs d'opium vont satisfaire leur goût pour ce délicieux poison. Ils attendent en ingérant des doses d'opium croissantes, variant de 15 centigrammes à 4 grammes, les rêveries qui présentent à leur imagination enflammée les houris célestes et les jouissances dont elles doivent les enivrer dans le paradis de Mahomet. L'efiet se manifeste ordinairement au bout de deux heures, et dure quatre ou cinq heures. Leurs gestes sont délirants : ceux qui sont entièrement sous l'influence de l'opium poussent des cris, parlent d'une manière incohérente, leur visage est en feu, leurs yeux ont un éclat extraordinaire, et l'on aperçoit, dans tout l'ensemble de leur personne, quelque chose de sauvage et de terrible. L'affaiblissement moral et physique qui résulte de son usage est une chose effrayante; mais, lorsqu'on s'est livré à cette funeste habitude, il est impossible d'y renoncer. Misérable et languissant dans l'intervalle des périodes pendant lesquelles il n'est pas sous l'influence de la drogue, le thériaki voit toutes ses facultés assoupies se réveiller comme par enchantement dès que l'influence de l'opium commence à se faire sentir : quelques-uns composent, dans cet état, d'excellents vers, adressent aux personnes présentes d'éloquents discours; d'autres, convaincus qu'ils sont en possession de l'empire, croient que tous les harems de l'Asie sont à leurs pieds.
D'après le D' Oppenheim « l'homme qui a l'habitude de manger de l'opium est facilement reconnaissable. Tout son corps est amaigri, son visage est jaune et desséché, sa démarche chancelante, son épine dorsale pliée jusqu'à donner parfois au corps une forme demi-circulaire ; ses yeux caves et vitreux le trahissent au premier regard, ses fonctions digestives se font mal. Il ne mange presque rien et va à peine à la garde-robe une fois par semaine. Les forces morales et physiques sont détruites. Lorsque l'habitude est invétérée, la faiblesse qui aug-
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mente, rend plus impérieux le besoin du stimulant, et il faut sans cesse augmenter la dose pour obtenir Teffet désiré. Lorsqu'il s'est longtemps livré à sa passion, le mangeur d'opium souQre de névralgies auxquelles l'opium lui-même n'apporte aucun soulagement. Rarement ces malheureux atteignent l'âge de quarante ans, quand ils ont commencé de bonne heure à s'adonner à leur passion. »
Lorsque, par suite d'un usage longtemps prolongé et de l'exagération des doses, quelques accidents, tels que des névralgies rebelles, commencent à persécuter le thériaki, s'il cherche à suspendre l'usage de la pernicieuse drogue, des manifestations graves éclatent tout à coup, le forçant en quelque sorte à revenir à son intoxication journalière. Ces manifestations consistent en céphalalgies, dépravations des sens, insomnie, spasmes, lassitudes et inquiétudes dans les membres, nausées, douleurs dans la poitrine, toux opiniâtre; accompagnées parfois de troubles de l'intelligence et d'hallucinations, surtout visuelles.
Ces accidents, sur lesquels je reviendrai avec plus de détails à propos de la morphinomanie parce qu'ils ont été mieux et plus attentivement étudiés dans ce cas, peuvent s'observer également chez des individus ayant pris l'habitude de recourir, d'une façon continue, à l'opium, pour calmer des douleurs violentes, et qui sont devenus des thériakis inconscients, ou tout au moins involontaires.
Parmi les accidents éloignés et persistants que l'on a vu persévérer ou se produire, malgré une désaccoutumance rarement et toujours bien péniblement obtenue, il faut noter une altération profonde du goût, de l'engourdissement habituel des membres, du refroidissement des extrémités, l'impossibilité de marcher sans éprouver des douleurs violentes. Enfin, comme chez les morphinomanes, on a vu persister des troubles cérébraux longtemps après la suspension.
Les excès, tant pour les mangeurs que pour les fumeurs d'opium, s'observent surtout dans les classes inférieures dont le niveau moral et intellectuel ne permet qu'une moindre résistance aux séductions de toute sorte et aux jouissances sensuelles auxquelles il est si difficile de résister. La question de qualité de la drogue intervient alors aussi pour une bonne part.
Et pourtant, pour l'opium comme pour l'alcool, le sujet qui possède assez d'empire sur lui-même et qui maintient, par de sages mesures d'hygiène, le bon et régulier entretien de ses fonctions — c'est presque un personnage fabuleux, celui-là, — peut conserver