‹ Leçons de pharmacodynamie et de matière médicaleChapitre 447 sur 486 · INGESTION D'OPIUM · texte numérisé non relu

INGESTION D'OPIUM

avant qu'ils aient pris la dose, avant qu'elle opère et pendant qu'elle opère. Quand ils entrent au cabaret, ils sont mornes, défaits et languissants; peu après qu'ils ont pris deux ou trois tasses de ce breuvage, ils sont hargneux et comme enragés, tout leur déplaît, ils rebutent tout et s'entrequerellent; mais,, dans la suite de l'opération, ils font la paix, et chacun s'abandonne à sa passion dominante. L'amoureux de naturel conte des douceurs à son idole ; un autre, à demi endormi, rit sous cape; un autre fait le rodomont; un autre fait des contes ridicules. En un mot, on croirait alors se trouver dans un vaste hôpital de fous. Une espèce d'assoupissement et de stupidité suit cette gaîté inégale et désordonnée ; mais les Persans, bien loin de la traiter comme elle le mérite, l'appellent une extase. >

Dans son Traité de toxicologie, Flandin cite un certain nombre d'observations parmi lesquelles je relève les deux suivantes. Le D*" Burnes racontant sa visite à la cour des Indes s'exprime ainsi : « Je venais de voyager toute la nuit avec un cavalier du pays. Après une marche fatigante d'environ trente milles, je fus obligé d'accepter la proposition qu'il me fit de nous arrêter pendant quelques minutes; il employa ce temps à partager avec son cheval épuisé une dose d'opium d'environ 2 grammes. Les eCTets de cette dose furent bientôt évidents sur tous les deux ; le cheval fournit avec facilité une nouvelle traite de quarante milles, et le cavalier lui-même devint plus actif et plus animé. Pour l'homme, comme pour l'animal, c'était une expérience déjà plus d'une fois répétée ». Le D' Sangiorgio décrit la scène que voici : c Douze Turcs étaient assis à un divan; après le dîner, on a bu le café, puis on a pris l'opium. Bientôt les effets de cette substance se sont déclarés : les uns, parmi les jeunes, ont paru plus gais et plus vifs que de coutume ; ils se sont mis à chanter et à rire, mais d'un rire forcé, presque sardonique; ils sont cependant restés tranquilles. Les autres, parmi les jeunes aussi, se sont levés avec fureur du canapé, ont tiré leurs sabres et se sont mis en garde, en les roulant violemment, sans pourtant se blesser ni blesser personne; les gardes sont accourus, ils se sont laissés désarmer paisiblement, et ont continué à crier horriblement tout l'après-dîner. D'autres enfin, qui étaient âgés, au lieu d'être excités, sont tombés dans la stupidité et la somnolence : l'un, parmi eux, qui était ambassadeur, homme septuagénaire, est resté insensible à tous ces cris et au roulement des sabres ; il n'a pas plus bougé que s'il était de marbre ;

ses yeux étaient entr'ouverts : il voyait, il sentait, mais il était devenu tout à fait incapable de se mouvoir. Dans le reste de la soirée, il était encore somnolent, ivre et très faible. »

Le laudanum, selon la formule plus ou moins modifiée de Sydenham, est, aussi, fréquemment utilisé comme moyen d'absorber l'opium; et je vous rappelle que, pour Sydenham, son vin d'opium était surtout un cordial et un stimulant. Très nombreuses, d'ailleurs, peuvent être les formes sous lesquelles les boissons spirîtueuses peuvent servir à administrer l'opium.

L'opium destiné à être fumé doit subir une préparation particulière. C'est plus particulièrement l'opium de l'Inde, notamment celui des districts de Malva, de Patna et de Bénarès qui est employé à cette préparation dans les bouilleries d'opium. Cet opium, en général peu riche en morphine, possède une consistance molle et gluante, une odeur vireuse et très forte.

Les modifications successives que subit l'opium destiné à être fumé lui sont imprimées par la série des manipulations suivantes : 1° transformation de l'opium brut en un premier extrait; 2** transformation de cet extrait en crêpes par une demi-torréfaction; 3* reprise par l'eau de ces crêpes; 4** filtration et évaporation des liqueurs qui fournissent le Chandôo ; 5** battage à l'air et fermentation durant dix à douze mois.

L'opium primitif est dissous dans une assez forte proportion d'eau, on filtre et on fait bouillir à grand feu la solution pendant quinze à vingt minutes, puis on évapore en agitant continuellement : pendant la durée de cette évaporation, la température ne doit pas atteindre 100°. Lorsque le résidu a acquis le degré de consistance convenable, on le soumet à un malaxage rappelant le feuilletage de la pâte à pâtisserie et qui a pour but la transformation en crêpes. La crêpe forme une couche de 15 à 20 millimètres d'épaisseur que l'on torréfie en l'exposant directement au rayonnement du foyer. Sa température atteint alors passagèrement 140" à 160*. A 200** il se produit un dégagement de vapeurs blanchâtres qui indique un commencement d'altération; aussi cette dernière température ne doit-elle pas être atteinte.

L'opium ainsi traité possède alors un aspect semblable à celui du feutre; et il émet une odeur rappelant, à la fois, celle de la violette et celle delà noisette.

Les crêpes sont reprises par macération dans Teau froide, décantation, puis évaporation à Tébullition soutenue jusqu'à ce que la liqueur atteigne la consistance de sirop épais, marquant 26 à 28 à Taréomètre de Baume, à chaud. On soumet au battage, pendant le refroidissement, dans le but d*aérer l'extrait, et on Tabondonne à la fermentation pendant un espace de temps de trois mois au moins et que Ton prolonge jusqu'à dix et douze mois pour les extraits d'excellente qualité, celle qui porte le nom de Chandôo,

Il se produit une véritable fermentation dont les agents sont constitués par des Aspergillus et des Mucors; principalement, par YAspergillus niger. La mousse, abondante au début et lorsque le battage a été bien exécuté, tombe peu à peu, et le produit perd ce que l'on appelle l'odeur de feu pour prendre l'odeur spéciale et suave qui constitue l'un de ses attraits. Pendant cette fermentation, les alcaloïdes ne subissent pas de modifications sensibles; et il faut attribuer surtout à l'intervention des diastases les transformations que subit, l'extrait d'opium.

Comme vous le voyez, la composition d'un pareil extrait d'opium est, nécessairement, fort différente de celle d'un extrait d'opium destiné aux usages thérapeutiques. Outre que la proportion de morphine est généralement moindre, celle des produits insolubles dans l'eau ou dans l'alcool est aussi fort différente. L'extrait destiné à être fumé renferme de 30 à 34 p. 100 d'eau; de 6 à 10 p. 100 de morphine; de 3 à 6 p. 100 de cendres; de 1 à 6 p. 100 de glucose; de 1 à 4 p. 100 de matières insolubles dans l'eau et de 10 à 15 p. 100 de matières insolubles dans l'alcool : son acidité équivaut à 4 ou 6 grammes de SO*H*.

D'ailleurs, il est impossible, ou à peu près, de faire servir l'extrait thébaïque, et encore moins l'opium brut, aux manipulations que nécessite l'action de fumer. L'opium riche, médicinal, est trop chargé en principes vireux et empyreumatiques, ce qui le rend impropre à être fumé; il est fort et produit des vertiges et des impressions désagréables, dus à la présence de ces substances acres et irritantes; de plus il se carbonise et obstrue alors la pipe dont les fumeurs se servent.

Pendant la torréfaction, il se dégage des vapeurs très denses, d'une odeur forte et vireuse, capables d'occasionner, lorsqu'on en respire une certaine quantité, des nausées et des vomissements bientôt

suivis d'un état de narcotisme profond. Les Chinois trouvent Topium de Turquie trop fort; ils Taccusent de causer des vertiges, des céphalalgies intenses, même la folie. Il semblerait donc que la nocuité de Topium à fumer croisse en même temps que sa richesse en morphine, ce qui semble fort rationnel. D'ailleurs, fait qui vient encore à Tappui de cette opinion, les fumeurs d'opium dont l'organisme arrive à se blaser commencent à additionner l'opium à fumer de l'Inde, d'abord d'opium de Turquie, puis d'opium brut; et c'est alors que les accidents de thébaïsme viennent à se manifester, provoqués sans doute plus encore par l'abus que par la richesse plus grande de l'opium en principes nocifs.

La pipe qui sert à fumer l'opium consiste en un tube de près de un mètre de longueur, terminé par un renflement en forme de noix présentant à sa partie supérieure un évasement comparable à la cupule d'un gland : ce renflement est percé à son fond d'un trou qui le fait communiquer avec l'intérieur du tube. Dans beaucoup de régions, la pipe à opium est constituée par une tige de bambou dont on utilise la portion comprise entre deux articulations ou nœuds : l'une des extrémités est libre, l'autre est fermée par la cloison qui sépare les articles. L'extrémité libre est garnie d'une plaque de métal percée de trous fins par lesquels le fumeur aspire fortement; à l'autre extrémité est percé latéralement un orifice auquel on adapte un fourneau en forme de boule ou d'urne creuse et percé à son sommet d'un petit orifice. [Figure 55.]

La préparation d'une pipe à opium est une opération fort délicate et qui demande un talent tout particulier. Savoir faire une pipe à points est un art auquel il n'est pas donné à tout le monde de parvenir; et les individus qui savent torréfier l'opium, au point où sa cuisson est parfaite pour l'introduire dans le fourneau de la pipe, sont très recherchés. Les fumeurs d'opium attribuent, à tort ou à raison, au plus ou moins de perfection avec laquelle cette préparation de la pipe est réalisée, une part des plus importantes dans la nocuité ou l'innocuité de la fumée d'opium. Lorsqu'on veut fumer, on prend une grosse goutte d'extrait préparé ad hoc au bout d'une longue aiguille en métal, fer, argent ou or; et on fait sécher cette goutte au dessus d'une lampe à mèche très petite pour produire une flamme peu considérable et dans laquelle on brûle de l'huile très fine d'excellente qualité, afin de ne pas percevoir de saveur désagréable en

OPIUM A FUHËR

fumant. II faut avoir soin de router continuellement l'aiguille entre les doigts pour que la goutte d'extrait, rendu [ilus fluide encore par la chaleur, ne tombe pas; et il faut se garder de l'enflammer ou même

Pig. lis. — Pipe à Tumer l'opium.

A, Pii.e ïUB dp faco et île profil.

de le porter brusquement à une température trop élevée : c'est cette partie de l'opération qui exige le plus de soins et de dextérité. Lorsque l'extrait est convenablement desséché et fondu, on l'applique à l'état

de petite boulette, encore molle et chaude, sur la petite ouverture du fourneau de la pipe, on la traverse à l'aide de l'épingle et on laisse refroidir. L'épingle est ensuite retirée, et le fumeur, s'allongeant alors sur le côté, place l'orifice de la pipe à un ou deux centimètres au-dessus de la flamme maintenue bien verticale par une cheminée de verre, puis, par une aspiration longue et profonde, il fait pénétrer un assez grand volume d'air chaud à travers le foyer : la flamme enveloppe la boulette d'opium, la carbonise faiblement, et la fumée

Flg. 56. — Ins

qui en provient est, en partie, avalée et passe lentement dans les bronches, comme le font dans nos contrées les fervents de la cigarette, en partie, conservée dans la bouche et les cavités voisines et rendue, après un temps plus ou moins long, à travers les narines, et, s'il s'agit d'un véritable adepte, à travers les narines et les yeux. Cette fumée est douce et ne possède pas l'àcreté de celle du tabac, lorsque la préparation de la boulette d'opium a été effectuée suivant toutes les règles de l'art : on compare sa saveur à celle des noisettes fraîches ; son odeur est suave et elle occasionne un léger vertige ; elle ne laisse ni odeur ni saveur désagréables. Chaque goutte d'extrait, autrement dit chaque boulette déposée sur le fourneau de la pipe, se fume en une seule aspiration, une seule boulTée; et il faut recommencer plusieurs fois avant d'obtenir l'effet désiré : cela dépend de la

plus OU moins grande susceptibilité individuelle; mais, surtout, de rhabilude. Pour favoriser les effets de Topium, on doit le fumer couché dans un endroit obscur et éloigné du bruit et du mouvement. La valeur, en poids, de l'extrait employé pour chaque pipée varie de 5 à 20 centigrammes; et il faut fumer de 3 à 30 pipes pour ressentir les effets de Topium.

En général, pour Topium comme pour le tabac, les premières pipes provoquent presque toujours des nausées et des vomissements; mais Taccoutumane est des plus facile et rapide, et alors, la première manifestation qui se produise est un sentiment de langueur, de faiblesse générale qui affecte à ce point le système musculaire que tout exercice devient impossible et que le repos est indispensable. Les releveurs des paupières sont en état de relâchement et le globe de l'œil à moitié recouvert. Bientôt, survient une agitation particulière, une sorte de trémulation musculaire, qui rend la démarche chancelante et la préhension des objets, avec les mains, incertaine et maladroite. Rarement on ressent des vertiges. Bientôt, le pouls se ralentit et devient un peu irrégulier; le cœur bat avec son rythme normal, mais plus énergiquement ; la respiration tend à devenir haletante, la parole est brève, entrecoupée; la pupille reste normale comme contraction et comme mobilité.

C'est là le prélude de la période d'exaltation des facultés intellectuelles coïncidant avec l'excitation cérébrale : la tête et la face se congestionnent, les facultés intellectuelles, surtout les facultés imaginatives, s'exaltent sans rien perdre de leur netteté, le jugement et la raison conservent toute leur intégrité; et ce caractère distingue essentiellement l'ivresse produite par l'opium de celle que déterminent les boissons alcooliques. Le sujet est en proie à des rêves agréables, une gaité tranquille et imperturbable, un bien-être physique et moral, une exaltation des fonctions de l'esprit et du corps que l'on trouve aussi, mais à un degré bien moins marqué et d'une façon beaucoup plus passagère, à une certaine période du début de l'ivresse alcoolique.

Un signe très caractéristique consiste dans les démangeaisons, précédées d'une sensation de chaleur à la peau; et se produisant principalement autour des ailes du nez et au scrotum, ainsi qu'aux mains et aux pieds. L'oligurie est en général très accentuée, et accompagnée de sécheresse de la bouche et de soif.

Ce qui caractérise surtout cette période, ce sont les rêves agréables et la disparition de tout souci et de toute inquiétude. Chez certains individus, on. voit une augmentation de Ténergie musculaire coïncider avec cette exaltation psychique et s'accompagner même de visions et d'hallucinations presque toujours agréables.

Mais, survient ensuite la période de réaction, d'autant plus marquée que la période d'excitation a été elle-même plus accentuée : les sensations deviennent plus obtuses, l'abattement est bientôt général et accompagné d'un état d'affaissement physique et intellectuel que suit à bref délai un sommeil lourd, pénible, peu réparateur. Au réveil, on éprouve un état de malaise général, avec lourdeur de tête, anorexie, bouche sèche et mauvaise; les perceptions ont un certain degré de vague. C'est alors qu'il est bien difflcile de ne pas recourir à l'excitant pour retrouver cette exaltation, cette stimulation qui deviennent bientôt un impérieux besoin pour remplacer la sensation de brisement dans les membres, d'accablement et d'hébétude profonde qui succèdent, pour un temps plus ou moins long, à cette période d'excitation.

L'intoxication chronique est caractérisée par les phénomènes suivants, d'après Liltle qui a observé les fumeurs d'opium de Singapoore. Troubles dans le sommeil, étourdissements, tournoiement de tête; quelquefois de la céphalalgie; appétit capricieux, langue blanche, souvent de la constipation; sentiment d'oppression indéfinissable et perte d'expression du regard. Plus tard, les digestions sont troublées, la miction difficile, phénomènes qui peuvent être attribués à la dépression que l'opium imprime à la sécrétion mucipare, tandis qu'on observe, en même temps, une sécrétion abondante de mucus par les yeux et souvent par le nez, ainsi qu'un écoulement muqueux des organes génitaux. Les oi^anes sexuels, d'abord anormalement excitables — ce qui n'a certainement pas peu contribué à établir la réputation prétendue aphrodisiaque de l'opium — perdent peu à peu leur tonicité, et le sujet est bientôt réduit à une impuissance absolue. Le corps maigrit; les muscles s'émacient et sont souvent le siège de douleurs intenses; peu à peu, les traits s'affaissent et prennent un aspect particulier d'hébétude. Les yeux se cernent, s'excavent et prennent un aspect hagard et stupide. Les traits acquièrent l'expression d'une vieillesse prématurée. Bientôt les aliments et même les boissons sont rejetés presque continuellement, la diarrhée s'établit.

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